‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 74 sur 79 · A MADEMOISELLE E... G..., A MADRID · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE E... G..., A MADRID

Givila-Yeccbia, le 10 août 1840,

Mademoiselle,

Vos lettres sool trop courtes et non datées ; les miennes ont le défaut contraire. A cause de vous, je ne puis penser à autre chose qu'aux événements de Barcelone. Il y a longtemps que j'ai vu que tout État qui change de gouvernement se donne des troubles pour quarante ans. Vous ne goûterez la paix eu Espa^ gne que quand tous les emplois seront occupés par les hommes qui, aujourd'hui, ont quinze ans ou qui ont quatre ans de plus que vous. N'avez- vous pas onze ou douze ans ? peut-être treize ?

Ainsi, pendant toute votre vie, vous verrez un petit accident comme celui de Barcelone arriver tous les quatre ans. Âime-^

riez-vous mieux être née vers 1750, sous le règne ridicule de

(Ce roi est si obscur que je ne sais pas son nom). Quant à moi, je rends grâces à Dieu d'être entré avec mes pistolets, soigneusement chargés et amorcés, à Berlin, le 26 octobre 1806. Napoléon prit pour y entrer le grand uniforme de général de division. C'est peut-être la seule fois que je le lui ai vu. Il marchait à vingt pas en avant des soldats ; la foule silencieuse n'était qu'à deux pas de son cheval ; on pouvait lui tirer des coups de fusil de toutes les fenêtres. La promenade des Tilleuls, par laquelle il entra, est comme la Rambla de Barcelone. Si j'étais né sous le ridicule Louis XV, le 26 octobre 1806, je me serais promené tout fier d'un habit de soie gris, rayé de violet, sur le boulevard, faisant le fat.

Je vais vous envoyer un livre de Varchi, qu'on m'annonce depuis quinze jours ; c'est V Histoire du siège de Florence en 1550. La garde nationale de Florence se défendit un an, et se fit

990 ŒUTRBS POSTHUMES DE STEIHDHAL.

taer ^x Mille hoaimes. Il y ent un béros, génie à comparer à fUpulêoD; ce fut nn négociant nommé Femici. Par haine pour les TîUes qw se réroltent, personne n*a parle de Ferroci. J'ai vu «ne de ses lellres, écrite la Tcille de la bataille où il fut tué. La ¥îlle de Florence fîit trahie par Tinfame llalatesta, qu'elle avait é gêaénl en chef, et qui était fort brave ; il mourut, ran« soiTiute, de mépris.

Donc ne prenei pas an tragique les accidents comme celui de Barcelone.

J'ai trooTé des médailles en bronze d'Auguste, Tibère, Néron, etc. Les douze on cpiiuze premiers empereurs romains STaient cent vingt mîlliotts de sujets ; tous eu entendrez parier loote votre TÎe. Auguste fut le coquin le plusfn ; Tibère, à demi iott de tristesse, fut un grand prince , Trajan fut le seul homme à coMpirer à Napoléon, après César. Regardez bien leurs portraits. Je crains que tos yeux et ceux de mademoiselle Paquita ne soient gâtés par les lithographies et les keepsakes. Les portraits âi demi effacés des empereurs romains sont en général des dM^-d'œuvre de dessin.

La léTolution qui a suivi la mort de Ferdinand VU a diminué Totre fortune de moitié. Tâchez de vous accoutumer à ce cha* grin. Le gdée, en Russie, me fit tomber les cheveux sur le front; je passai quinze jours à m*accoutumer à cette laideur, et puis n'y pensai plus. Efforcez-vous de vous habituer au million de rtaux que vous coAte la création du gouvernement de la méfiance.

(Deux chambres délibèrent un budget, et disent aux sept ministres nommés par le Ring : « Je me défie de vous ; vous diles qu'un canon coûte quatre mille francs, je pense qu il ne coâte que trois nulle cinq cents francs, et que vous volez cinq cents francs, pour devenir riche comme M. de T.... »)

11 n'est pas en votre pouvoir de regagner ce million ^réaas; le mieux serait de n'y plus penser. Vous aurez nn effort de ce genre à faire à quarante-cinq ans ; c'est-à-dire à Tépoqoe des premières atteintes de la vieillesse. Alors les femmes achètent un petit chien anglais, et parlent à ce chien. J'aimerais mieux acheter mille volumes ; moi, Je compte passer la vieillesse, si j'y

arrive, à écrire Thisloire d'un homme que j'aimai, el à dire des injures à ceui que je n'aime pas. Si le livre est ennuyeux, dix ans après moi, personne ne saura que j'ai écrit. Mais il ne faut pas qu'une femme écrive. Inventez donc nne occupation pour vulre vieillesse. Pensez à toutes ces choses dix ans avant qu'elles arrivent. Pensez au chagrin que vous donnera le comte de

GCL'IX A MADAME M... ii... V...*, A CAiMNO (ÉTATS ROMAliNS).

Civila-Vecchia, le 14 août 1480.

Madame,

J'ai à vous témoigner toute ma respeclueuse reconnaissance pour la lettre que vous avez bien voulu m*écrire. Le deux journaux que je reçois, le Commerce (de l'opposition) et le Siècle (un peu vendu), sont fort à votre service. Les petits résumés politiques de la Revue de Paris, dévouée au ministère, sont, dit-on, d'un homme d'un vrai talent, M. Rossi (de Carare), qu'on a fai' pair.

J'ai aussi à mettre à vos pieds, madame, rodre de quelques livres, parmi lesquels quelques romans pourront faire oublier les événements de ce monde si vilain, et dont vous sentez si bien les bassesses dans un sonnet vraiment noble que vous écriviciE quand j'eus l'honneur de vous rencontrer ; je désirerais bien en voir quelques-uns.

Agréez, madame, l'hommage du dévouement le plus respec* tueuxj etc., etc;

^ Fille de Lucien Bonaparte, prince de Ganinoi

392 (EUVUlilS POSTHUMES DE STENDHAL.

OCLX

A MADAME V... A..., A PAKIS.

Civita-Veccllia, le 1" septembre 1840.

Permettez, madame» que je vous présente N. Ubaldino Peruzzi, jeune Florentin qui va passer quelques années à Paris. Le Dante fait un I)el éloge de son grand-père, et pour ne pas déchoir, il s'est donné une brillante éducation; il parle le français de façon à sentir toutes les grâces de votre conversation.

Savez-vous, madame, qu'un journal de Naples. vers septembre 1839, offrait aux dilettanti de cette grande ville une description de vos mercredis ? Il y avait plusieurs fragments de votre conversation, et même un superbe bon mot de mademoiselle votre fille. Je me recommande au souvenir de la belle recluse, et compte lui faire la cour à mou retour à Paris, vers

Je vous écris d'une petite maison de campagne, à une lieue de Givita-Vecchia, ou je ne possède que de gros papier officiel. A propos d'officiel, j'oubliais de vous dire que M. Ubaldino Peruzzi est neveu du ministre de Toscane à Paris. Et moi je serais plus heureux qu'un ministre si je paraissais aux mercredis. - Je présente mes petits compliments aux anciens du lieu qui se souviennent encore de moi.

B. BETtB.

P. S. Cet effroyable papier de cuisine me fait rougir. Quel pa* pler à mettre sous les yeux de la dixième Muse ! 0 Apollon !

LETTRES A SES AMIS. 2d5

GGLXI

A MORSIEUB BOTIOBJ DE BALZAC, A PAB1S.

Givita-Vecchia, le 30 octobre 1840.

J'ai clé bien surpris, hier soir, monsieur. Je pense que jamais personne ne fui traité ainsi dans une Revue ^^ et par le meilleur juge delà roalière. Vous avez eu pitié d'un orphelin abandonné au milieu de la rue. Bien de plus facile» monsieur, que de vous écrire une lettre polie, comme nous en savons faire vous et moi. Mais, comme votre procéda est unique, je veux vous imiter, et vous répondre par une lettre sincère. Recevez mes remerctments des conseils encore plus que des louanges.

J'ai lu la Bevm hier soir, et ce matin j'ai réduit à quatre ou cinq pages les cinquante-quatre premières pages que vous poussez dans le monde. Je dois vous avouer cependant que j'éprouvais la jouissance la plus vive en écrivant ces pages ; je parlais de choses que j'adore, et je n'avais jamais songé à Vart de faire un roman.

Je pensais n'être pas lu avant 1880; j'avais renvoyé à cette époque les jouissances de Yimpnmé. Quelque ravaudeur littéraire, me disais-je, fera la découverte des ouvrages dont vous exagérez si étrangement le mérite. Votre illusion va bien loin ; par exemple, Phèdre, Je vous avouerai que j'ai été scandalisé, moi qui suis cependant assez disposé pour Fauteur.

Puisque vous avez pris la peine de lire trois fois ce roman, je nourris le noir projet de vous faire bien des questions à la première rencontre sur le boulevard.

i** Est-il permis d'appeler Fabrice notre héros? \\ s'agissait de ne pas répéter si souvent le mot Fabrice.

* n s'agit de la Revue parisienne du 25 septembre 1840, revue dont M. de Balzac était i peu près Tunique rédacteur, et dont il n*a paru qiie trois numéros. (R. G.)

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