‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 75 sur 79 · II · texte numérisé non relu

II

294 ŒUVRES POSTSDHES DE ST&NDHAL.

2^ Faut-il supprimer l'épisode deFausta, qui est devenu bien long en le faisant? Fabrice saisit roccasion qui se présente de démontrer à la ducbesse qu'il n'est pas susceptible d'amour.

Les cinquante -quatre premières pages me semblaient une introduction gracieuse. J'avais trop de plai^, j'en conviens, à parier de ces temps heureux de ma jeunesse. J'eus bien quelques remords en corrigeant les épreuves ; mais je songeais aux premiers demi-volumes si ennuyeux de Walter Scott, et au préambule si long de la divine Princesse de Clêves.

J'ai fait quelques plans de romans, je ne saurais en disconvenir; mais faire un plan me glace. Plus ordinairement je dicte vingt-cinq ou trente pages; puis, lorsque le soir arrive, j'ai besoin d'une forte distraction ; le lendemain matin il faut que j'aie tout oublié. En lisant les trois ou quatre dernières pages du chapitre de la veille, le chapitre du jour me revient. Mon malheur ici, c'est que rien n'excite la pensée ; quelle distraction puis-je trouver au milieu des cinq mille marchands de Givita-Vecchia? Il n'y a là de poétique que les douze cents forçats : impossible d'eu faire ma société. Les femmes n'ont qu'une seule pensée : celle de trouver le moyen de se faire donner un chapeau de France par leur mari.

J'abhorre le style contourné, et je vous avouerai que bien des pages de la Chartreuse ont été imprimées sur la dictée originale. Je dirai comme les enfants : je n'y retournerai plus. Il y eut soixante ou soixante-dix dictées; j'étais pressé par les idées; j'égarai tout le morceau de la prison, que je fus obligé de refaire; mais que vous font ces détails?

Je crois que depuis la destruction delà cour, en 1792, la part de la forme devient plus mince chaque jour. Si M. Villemain, que je cite comme le plus distingué des académiciens, traduisait la Chartreuse en français, il lui faudrait trois volumes pour exprimer ce que Ton a donné en deux. La plupart des fripons étant emphatiques et éloquents, on prendra bientôt en haine le ton déclamatoire. A dix-sept ans j'ai failli me battre en duel pour la cime indéterminée des forêts * de Chateaubriand, qui

< il to/a, récit des chasseurs.

coDoptaii beaucoup d'admirateurs au sixième de dragous. Je u'ai jamais lu la Chaumière indienne: je ne puis souffrir M. de Haislre; mon mépris, pour la Harpe va jusquà la haine. Voilà sans doute pourquoi j'écris si mal: c'est par amour exagéré pour la logique.

Mon Homère, ce sont les Mémoires du maréchal Gouvion* Saiut-6yr. Montesquieu et les Dialogues des morts de Fénelon me semblent bien écrits ; il n'y a pas quinze jours que j'ai pleuré en relisant im^onous ou ï Esclave d'Alcine.

Excepté madame de Murdauff et ses compagnons, quelques romans de George Sand et des oouveiles écrites dans les journaux par M. SouUé, je n'ai rien lu de ce qu*on a imprimé depuis trente ans. Je*' lis souvent TArioste, dont j'aime les récits. La duchesse est. copiée du Gorrége (c'est-à-dire produit sur mon âme le même effet que le Gorrége).

Je vois l'histoire future des lettres françaises dans l'histoire de la peinture, r^ous en sommes aux élèves de Pierre de Gortoue, qui travaillait vite et outrait les expressions, comme madame Gottin^ qui fait marcher lés pierres de taille des îles Borromées.

En composant la C/iar^rei^S6, pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du Gode civil, afin d*élre toujours naturel ; je ne veux pas, par des moyens factices, fasciner l'âme du lecteur. Ge pauvre lecteur laisse passer les mots ambitieux, par exemple, le vent qui déracine les vagues; mais ils lui reviennent après l'instant de Témotion. Je veux, au contraire, que, si le lecteur pense au comte Mosca, il ne trouve rien à rabattre.

Je vais faire paraître au foyer de l'Opéra Rassi et Biscara, envoyés à Paris comme espions, après Waterloo, par Ranuce Ernest IV. Fabrice, revenant d'Amiens, remarquera leur regard italien et leur milainais serré, que ces observateurs ne croient compris par personne.

Tout le monde me dit qu'il faut annoncer les personnages» que la Chartreuse ressemble à des mémoires, et que les personnages paraissent à mesure qu'on en a besoin. Le défaut dans lequel je suis tombé me semble fort excusable ; n'est-ce pas la

vie de Fabrice qaon écrit? Impossible de faire dùpart^reen' tiérementle bon abbé Blanès; mais je le rédairai. Je croyais qa*il fallait des personnages ne faisant rien et seulement Km* chant Tàme du lecleor, et étant Fair romanesque.

Je vais vous sembler un monstre d*orgueil. Quoi I cUra votre sens intime, cet animal-là, non content de ce que j'ai fait pour lui, chose sans exemple dans ce siècle, veut encore être loué sur le style! Mais il ne faut rien cacher à son médecin. Souvent je réfléchis un quart d'heure pour placer un adjectif avant ou après son substantif. Je cherche à racouter avec vérité et avec clarté ce qui se passe dans mon cœur. Je ne vois qu'une règle : être clair. Si je ne suis pas' clair, tout mon monde est anéanti.

Je veux parler de ce qui se passe au fond de Tâme de Mosca, de la duchesse, de Glelia; c'est un pays où ne pénètre guère le regard des enrichis, comme le latiniste, le directeur de la mon* naie, M. le comte Roy, etc., etc. ; le regard des épiciers, des bons pères de famille, etc.

SI à Tobscurité de la chose je joins les obscurités du style de M. V...., de madame S..., etc. (supposé que j'eusse le rare privilège d'écrire comme ces coryphées du beau langage); si je joins à la difficulté du fonds les obscurités de ce style vanté, personne absolument ne comprendra la lutte de la duchesse contre Ernest IV.

Le style de M. de Chateaubriand et de M. V.... me semble dire:

l** Beaucoup de petites choses agréables, mais inutiles à dire (comme le style d'Ausone, de Glaudien, etc.] ;

2** Beaucoup de petites faussetés agréables à entendre.

A mesure que les demi-mois deviennent plus nombreux, la part de la forme diminue. Si la Chartreuse était traduite en français à la mode, par madame Sand, son succès serait assuré ; mais, pour exprimer ce qui se trouve dans les deux volumes actuels, il lui eu eût fallu trois ou quatre. Pesez cette excuse.

Le demi-sot tient par-dessus tout aux vers4ie Racine; car il comprend ce que c'est qu'une ligne non finie» Mais tous les

jours le ¥ers devient uoe moindre partie du mérite de Racine. Le public, en se faisant plus nombreux, moins mouton, -veut un plus grand nombre de petits faits vrais sur une passion, sur une situation de la vie.

Combien Voltaire, Racine, etc., tous enfin, excepté Corneille, ne sont-ils pas obligés de faire des vers chapeaux pour la rime. Eh bien, ces vers occupent la place qui était due légitimement à de petits faits vrais.

Dans cinquante ans, M. Bignan ou les Bignans de la prose auront tant ennuyé, avec des productions élégantes et dépourvues de tout autre mérite, que les demi-sots seront en peine; leur vanité voulant toujours qu'ils parlent de littérature et quMls fassent semblant de penser, que deviendront-ils quand ils ne pourront plus s'accrocher à la forme? Ils finiront par faire leur dieu de Voltaire. Le même esprit ne dure que deux cents ans ; en 4978, Voltaire sera Voiture; mais le Père Goriot^ sera toujours le Père Goriot. Peut-être les demi-sots seront-ils tellement peines de n'avoir plus leurs chères règles à admirer, qu'il est fort possible qu'ils se dégoûtent de la littérature et se fassent dévots. Tous les coquins politiques ayant un ton déclamatoire et éloquent, Ton en sera rassasié en 1880. Alors peut-être on lira la Chartreuse.

Je le répète, la part de la forme devient plus mince chaque jour. Voyez Hume. Supposez une histoire de France, de 1780 à 1840, écrite avec le bon sens de Hume ;on la lirait, fût-elle écrite en patois. La Chartreuse est écrite comme le Code civil; je vais corriger le style, puisqu'il vous blesse ; mais je serai bien en peine. Je n*admire pas le style à la mode : il m'impatiente. Je vois des Claudien, des Sénèque, des Ausone. On me dit depuis un an qu'il faut quelquefois délasser le lecteur en décrivant le paysage, les habits... Ces choses m*ont tant ennuyé chez les autres ! J'exagérerai.

Quant au succès contemporain, auquel je n'aurais pas songé sans la Revue parisienne, il y a bien quinze ans que je me suis dit : « Je deviendrais un candidat pour l'Académie si j'ob-

* Titre d*ttn roman de M. de Balzac. (R. G )

tenais la mum de mademoiselle B , qui me ferait louer trois

fois la semaine. » Quand la société ne sera plus tackée d>nrichis grossiers, prisant avant tout la noblesse, justement parce qu'ils sont ignobles, eUe cessera de fléchir le genou devant le journal de raristocratie. Avant 1795, la bonne compagnie é(:iit le vrai Juge des Hvres. Maintenant elle rêve le retour de 93, elle a peur, elle ne saurait plus juger. Voyez le catalogue qu*un petit libraire, près Saint-Tbomas d*Aquîn, prèle à la noblesse, sa voisine. C'est Targument qui m'a le plus convaincu de rimpossibilité de plaire à ces peureux, hébétés par Foisiveté.

Je n'ai point copié M. de Mettémich, que je n'ai pas vu depuis 1810, à Saiut-€loud, quand il portait un bracelet des cheveux de G... M..., si belle alors. Je n^ai nullement regret à tout ce qui ne doit pas arriver ; je suis fataliste et je me cache. Je songe que j'aurai peut-être quelque succès vers 1860 ou 80; alors on parlera bien peu de M. de Mettémich, et encore moins du petit prince. Qui était premier ministre d'Angleterre du temps de Malherbe? Si je n'ai pas le malheur de tomber surCromweH, je suis sûr de l'inconnu.

La mort nous fait changer de rôle avec ces gens-là; ils peuvent tout sur nos corps pendant leur vie ; mais à l'instant de la mort l'oubli les enveloppe à jamais. Qui parlera de M. de Yillèle, de M. de Martigoac dans cent ans? M. de Talleyrand lui-mtoe ne sera sauvé que par ses Mémoires, s*il en laisse de bons, tandis que le Roman comique est aujourd'hui ce que le Père Goriot sera en 1980. C'est Scarron qui fait connaître le nom du Rothschild de son temps, M. de Montauron, qui fut aussi, moyennant cinquante louis, le protecteur de Corneille.

Vous avez bien senti, monsieur, avec le tact d'un homme qui a agi, que la Chartreuse ne pouvait pas s'attaquer à un grand Etat comme la France, l'Espagne, Vienne, à cause des dâails d'administration. Restaient les petits princes d'Allemagne et d'Italie.

Mais les Allemands sont tellement à genoux devant un cordon, ils sont si bêtes ! J'ai passé plusieurs années chea* eux, et j'ai oublié leur langue par mépris. Vous verrez l»ea que mes per-

sofinages ne pouvaient être Allemands. Si vous suivez cette idée, vous trouverez que j'ai été conduit par la main à une dynastie éteinte, à un Farnèse le moins obscur de ces éteints, à cause des généraux ses grands pères.

Je prends un personnage de moi bien connu ; je lui laisse les habitudes qu'il a contractées dans l'art d'aller tous les matins à la chassa du bonheur; ensuite, je lui donne plus d*esprit. — Je n*ai jamais vu madame de B.... Rassi était Allemand ; je lui ai parlé deux cents fois. J*ai appris le prince pendant mes séjours à Saint-Gloud, en 1810 et 1811.

Ouf! j'espère que vous aurez lu cette épître en deux fois. Vous dites, monsieur, que vous ne savez pas l'anglais ; vous avez à Paris le style bourgeois de Walter Scott, dans la prose pesante de M. D..., rédacteur des Débats, La prose de Walter Scott est inélégante et surtout prétentieuse. On voit un nain qui ne veut pas perdre une ligue de sa taille.

Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre, je l'ai lu, j*ose maintenant vous l'avouer, en éclatant de rire. Toutes les fois que j'arrivais à une louange un peu forte, et j'en rencontrais à chaque pas, je voyais la mine que feraient mes amis en le lisant.

J'écris si mal quand j'écris à un homme d'esprit, mes idées sont réveillées si rapidement, que je prends le parti de faire transcrire ma lettre.

A MADAME J . . . G. . . , A SAINT-DENIS

Civila-Vecclùa, le 9 novembre 1840.

Aimable amie.

L'animal est capricieux; c'est là son moindre défaut. Racontez moi des anecdotes comme celles de madame Les

moindres petites choses de Paris el de vous m'intéresseront.

Je vous écris à bord d'un bateau à vapeur, uniquement pour vous demander de vos nouvelles el de celles de madame votre sœur. Comment se comporte la clavicule offensée?

Le nouveau mari Mont est-il jaloux de sa femme?

Je suis tout occupe d'une fouille énorme qui va commencer à sis milles de Givita-Vecchia, sur la c6te au midi, le 35 novembre.

GCLXIII

A XGNSIECB D... F..., à PARIS.

GiviU-^cochi!!, ie 30 novembre 1840.

Je vais vous avouer un ridicule bien amer ; je suis inquiet de ne pas recevoir de vos nouvelles depuis deux ou trois mois.

La présence du duc de Bordeaux à Rome me retient ici ; s'il allait honorer ce pays de sa présence, les commis me jetteraient la pierre bêtement, comme à leur ordinaire. Quand même je serai ici, puis-je le manger comme une huUre? Enfin, je n*ai encore été que deux fois à Rome; depuis le 10 août, cent dix jours.

On dit que Texcellent s... p a la gangrène à la jambe,

comme feu Louis XIV. On aurait bien de la peine à trouver un homme aussi bon, aussi inoffensif. Il aime Thistoire natureUe; il y a huit jours, on lui fait cadeau d'un poisson de trois pieds de long, fort singulier. Il fait appeler un homme de mérite, le professeur Metana, leCuvier de ce pays. « Préparez ce poisson avec votre adresse ordinaire, je vais vous donner cent écns (cinq cent trente-cinq francs). — Sainteté, trente écus suffisent. §

Le poisson est transporté dans la salle de dissection de PUniversrtc ; Metana donne rendez-vous à tous les élèves de son

LETTRES A SES AMIS. 3Ci

cours pour le laidemain à dix heures. Le lendemain à dix heures, il trouve son second, qui, par envie, avait coupé le poisson en quatre : impossible d'en tirer parti. — Metana fait quelques reproches bien doux ; c'est ua philosophe de soixante-trois ans. Le second s'avance vers lui, le couteau de dissection à la main, et, devant tous les élèves, le menace de le traiter comme le poisson singulier. Jamais Metana n*a pu faire gronder ce second, qui a répairàu que le professeur Metana était un athée, chose fausse.

Si nous avons le malheur de perdre Gapellari, la faction génoise, composée de sept cardinaux riches et dont deux ou trois ont un peu du savoir-faire de M. de Talleyrand, disposera de ce poste; maïs ces messieurs ont en peur du caractère de Léon XII: on nommera un homme faible, de soixante- douze ans, le cardinal Pedicini, par exemple.

Le meilleur choix serait le cardinal Ugolini. La mort du cardinal de Gregorio, fils naturel de Carlos Tercero, est une grande perte; c'était le seul qui eât du crédit sur Texceilent actuel. Ou hait le cardinal TostI, ministre des finances : c'est le Prina de ce pays-ci.

J'ai à me louer de tout le monde ; je suis content, si ce n'est heureux. Je regrette vivement mes deux amies de quatorze ans S ces deux charmantes Espagnoles.

A MONSIEUR D. F..., A PABIS.

Rome, le 5 mars 1S41 .

Dans la semaine* grasse, au magnifique palais Golonna, garni des tapisseries données par Louis XIV à la connétable Golonna,

* Voir la lettre du 10 août 1840 ci-dessus, page 1059.

S02 (EUVRËS POSTHUMES DE SÎENDfiA.L.

je me suis trouvé à un bal avec deux reines. Ma femme a touIu y aller et de plus y porter ses trois petits diamants valant deux mille cinq cents francs : bel honneur pour moi !

La reine de Naples^ a Tair d'une épicière accablée de vieillesse. — Son mari est beau et bête, et tout couvert d*un large cordon bleu.

La reine d'Espagne* a Tair bon et bienveillant, mais horriblement commun ; on ne pouvait se figurer qu'elle n'a que trente-quatre ans, elle en parait quarante. Je Tai vue à deux pieds de distauce toute la soirée, et au Corso pendant les mascarades ; elle jetait des confetti à ses amis avec une petite grâce affectée et peu gracieuse.

La reine de Ifaples a Fair fâché d'un bourru bienfaisant et me semble bonne au fond. Sa fille avait au bal un petit chapeau de feutre rose, placé tout au haut de la tète. (Priez Tami Colomb de lire.)

La reine d'Espagne logeait chez Serny, la meilleure auberge, et y dépensait quatre cent quatre-vingts francs par jour, avec sa suite. Le comte Colombi, son chambellan, ancien attache a l'ambassade française à ConslantiDople , est le factotum. La reine tire fort bien le pistolet et a tué plusieurs grelettes, oiseaux de mer, en venant par le bateau à vapeur, il y a un mots.

M. Munoz est arrivé à Rome. La reine est convenue d'un marché avec M. le prince Borghèse, qui, pour trente mille écus (ceut soixanie-dix mille francs), lui vendait la principauté de Castel Ferrate (ou à peu près), qui rend quatre mille cinq cents francs ; mais le Supremo Gerarca^ n'a pas voulu donner cette principauté à M. Munoz, qui n'a pas pu devenir prince de Castel Ferrate, vers Rieli. La reine a loué le château de Frangins, près Nyons, sur le lac de Genève, où Colomb a été au bal eu 1808;

* Marifr-Isabellc, iille de Charles IV, roi d'Ëvpagoe, née le 6 juillet 1789, mariée le 6 octobre 1802 au roi François 1*% père du roi régnant (1846), remariée au prince de....

* Marie-Christine, née le 27 avril 1806, veuve deFerdinand VU. (B. G.) ^ Le chef suprême.

c'est une demeure vraiment royale, déjà choisie par Joseph Bonaparte. Le propriétaire avare ea a refusé sept cent mille francs, et la reine s'est contentée de la louer.

Au reste» il est bien plus sage, sauf le climat, d'être lil)re à Frangins qu'esclave ailleurs; mais ces petites tètes de femmes ne voient pas les choses. Ces reines ne faisaient pas de dépense et ne produisaient aucun effet à Rome.

Le peuple romain ne croit qu*à la dépense actuelle, — Le carnaval n'a pas été beau; les étrangers jetaient des bouquets coûtant dèmi-baïoco et moins, et des dragées de plâtre. L'avarice romaine est en deuil par la mort des duchesse Torlonia et princesse Borghèse : belle occasion de ne pas donner de fêtes. Celles de monsieur l'ambassadeur de France ont été admirables.

J'ai oublié beaucoup d'anecdotes sur Naples. Les bals y sont gais, et, vers deux heures après minuit, le roi ferme les portes pour empêcher les danseurs de sortir.

On a admiré comme riche le mariage, à Florence, de la fille du grand-duc avec Afodène. Ce grand-duc est admirable, surtout pour les grandes routes. De Rome à Florence, on passera par Civita-Vecchià, sans neige, sans les montagnes horribles de Radicofani et sans périls.

Il faut couper en deux le traitement des ambassades et des consulats. Par exemple, à l'ambassadeur à Rome soixante mille francs d'appointements, six bals à trois mille francs chacun et douze dîners ; avec cette recette, on serait adoré et baisé à l'orteil y on se moque des cordons et des dignités.

A H0H8IE0R D. F....j k FÀRIS.

Rome, te il mars 1841 .

Voici une belle occasion ; si je pouvais dicter, je vous en dirais de belles ; mais, devant songer, avant tout, au caractère, rien ne me vient.

Le pape, bon bomme, et que son successeur fera regretter, a eu une peur immense de Tannëe 1840. Depuis le 1*' janvier 1841, sa santé revient à pas de géant. Le cardinal Lambruscbinî meurt de peur; riiomœopatbie Ta guéri d*un commencement de pbthisie laryngée. Le cardinal Lambruschini croit à quinze ou vingt conspirations toigours marchant; je jQreraisqu*il n'y en a pas une.— La logique est absolument morte de Bologne à T'erraciue; de Bologne à Àncône, les peuples sont ivres de colère ; mais pas le sens commun. On envie le gouvernement du grand-duc de Toscane, qui est passionné pour les chemins et pour la gloire ; seulement il lui manque la force de vouloir. Cependant toute Tltalle envie le sort de Lucques, qui, à la mort de Marie-Louise, va devenir Toscane. Ce pays si poli, la Chine de TEurope, fait im pas chaque jour, mais un pas de tortue. Vous croiriez que je mens si je vous disais des choses intimes du pape. Le cardinal T.... loi fit cadeau, il y a quelques mois, de dix mille pièces d'or de dix écus (cinquante-trois francs). Les autres ministres des finances criaient misère; T..., parlant à un homme de soixante-seize ans, dit toujours : Il y a de l'argent. T.... est exécré, je ne sais pourquoi. Comme il est homme du plus bas peuple, il a la /actilté de vouloir. — 11 n'y a aucune logique à Rome; les raisonnements romains sont à mourir de rire. T..., la meilleure tôle en finances, est devenu fou de vanité, depuis que Texcellent pape lui dit : < Vous épousez une Colonna (juin 1840), qui sera duchesse de C... ; on dira la duchesse jeune et la duchesse

LETTRES A SES ÀHIS. 305

vieille; cela sera pénible à madame votre mère; appelez-vous prince de G.... • T... s'appelle priuce T.»., il cooche avec sa femme, qui a une gorge fort blanche et fort apparente ; il la tient dans un cabinet, àc6lé du bureau où il travaille, de onze heures à cinq heures. 11 s'est imaginé qu'un prince qui paraît dans Talmanach de Gotha, et qui a perdu sa mère (morte en août ou juillet, à quatre-vingt-quatre ans), ne doit pas jouer aux cartes, ne doit pas plaisanter. 11 met tous ses complaisants (huit ou dix imbéciles), excepté le marquis ... de RieU, en fuite. Il ne voulait pas qu'on dansât au théâtre d'ApoUo, dont il est propriétaire ; personne ne va plus chez lui ; selon moi, il devient fou. Comme il a quarante-deux ans, il est absorbé dans son admiration pour

les t de sa femme, a quatre ou cinq maîtres, et apprend le

français à toute force.

Le prince G...., de Naples, le père de madame T...., est un imbécile doux; il a sept ou huit maîtres de toute chose. C'est une fatalité, tous les jeunes princes romains (excepté Caetani et Rignano) sont imbéciles. Fabio Ghigi, qui est allé à Paris et à Lyon, porter la barette à M. de Bonald, a de l'usage, au moins, mais cent francs par mois à manger. Son vieux père fait des sonnets et se ruine ; sa mère, une Borromée qui a apporté le nez de saint Charles à ses quatre fils, se ruine par le jeu.— Madame Serloppi est la maîtresse de Fabio Ghigi ; je cherche en vain son nom de baptême ; il compte sur le cadeau de M. de Bonald pour aller voir Londres.

On dépense quatre cent mille francs aux fortifications d'Anc6ue et de Givita-Vecchia : c'est l'Âuiriche qui l'exige. — Une chose vraie, c'est que Jean-Jacques Rousseau et Voltaire donnent de réloignement pour la France. Les plus grands ultras du noble faubourg, à peine arrivés ici, disent des horreurs du car» dinal Tosti et de Gaetanio. C'est un homme d'esprit, mari de l'amie de .... Gaetamo publie un dictionnaire des choses ecclésiastiques, que l'on dit «fait par Sa Sainteté. Le successeur de celui-ci, je ne crains pas de le répéter, le fera regretter ; car il n'est pas méchant, mais a toujours peur. C'est, au fond, un bonhomme de Vénitien, qui a amassé quinze cent mille francs. Le passe-port de son neveu porte ces mots : c Son Excellence le

.%06 lEEVRES POSTHUMES DE STENDHAL.

prince dua Capdlari. Ce prince nV point para dans les

gazettes, il iroovera on nrillion et demi. Sa femme est fille d*iin capitaine français persécaté par Charles X.

La partie génoise, forte de quatorze cardinavx » fera réleclion ; ils sont riches et adroits. Je nommerai Fancien ministre de la guerre Ubaldini; on nommera Pedicini, vieillard à demi rimbambitOj on OppizonI, âgé de soixante-dix ans, archeyèque de Bologne, aimé des Bolonais. On disait Fransomû, il y a trois mois^ quand le pape avait un peu de gangrène à la jambe. Deux ou trois cardinaux affectent d^à les manières graves d^uu pape. Micara, le capuciu, passe pour fort méchant; Ciustiniani paippc' gerà. La France sera sans aucune espèce d'influence. L^ambassadcur de France s'est laissé environner d'espions , le neveu de voire ami le conseiller de ..»., par exemple. L'argent comptant aura beaucoup d'influence. Un cardimil, avec trois voilures et vingt-deux mille francs d'appointements, est archipauvre; il a à payer cinquante mille francs au moment de sa nominatioo. Quand il meurt bientôt après, la bonté de Texcellent souverain conserve les vingt-deux mille francs d'appointements à la famille, pendant quelques années. Je pourrais vous nommer huit ou dix cardinaux, moines ou monsignort,qne Ton gagnerait avec des napoléons offerts avec sagacité; mais ouest Fo^/at^ur adroit?

J'ai lu hier une encyclique en latin du pape: elle dit des horreurs de l'Espagne, qui a chassé le nonce. C'est Tévéque de Minorque qui a allumé le feu. Mais Sa Sainteté se garde bien de parler d'excommunication ; ces enragés d'Espagnols ne demauderaieut pas mieux.

Monstgnor M...., juge à la Rote, passe pour l'homme qui a le plus de talent. 11 a lu Say et Smith, mais aime les femmes ei est fou de vanité.

Monsignor S.... M..«. est homme du monde et aimable. Le confesseur français à Saint*Pierre est homme d'esprit.

LETTRES A SES AMÏS. 807

A MONSIEUR D. F..., Â PAHlb.

Cmta-Vecchia» le 14 mors 1841 .

Je relis avec un nouveau plaisir voire lettre du 17 février.

Quand vous passez, par hasard, près de la rue Groi^-des-Fetils-Champs, numéro 54, montez au bureau d'écritures et demandez M. Bonavie ; c'est un garçon dont, pendant trois ans, je n^ai eu qu'à me louer. 11 a été soldat dans Tlnde ; le malheur Fa rendu simple et sans emphase. Plâl à Dieu que je Teusse ici ! 11 me copiait la page à vingt centimes les vingt fignes. Dites-lui : « Je TOUS enverrai par la petite poste des lettres de M. Beylc, peu lisibles pour mes mauvais yeux (ménager ses amis) : vous les mettrez au net, à vingt lignes, sur du papier pot, et vous me renverrez, parla poste, l'original et la copie. » Mes lettres, copiées par IH. Bonavie ou un autre, seront un grand débarras pour moi. Quand je songe au caractère, il ne me vient que des niaiseries pendant la première page.

Puisque les petites choses vous amusent, je vous dirai que le hasard m*a procuré la connaissance de trois talents, dont deux sont fort pauvres. Si j'avais de la fortune, je ferais la leur avec peu de milliers de francs.

Premier talent. Celui-ci est un bon paysagiste, qui est obligé d'exposer ses paysages sans cadres, et il se prive de dtner pour payer les deux écus (onze francs] que coûte Vaclion d'exposer à la salle onterte par la générosité du gouvernement, à la porte du Peuple. Il demande, d'après les encouragements de ses amis, cinq cents francs d'un grand paysage représentant Sorrento et le Vésuve dans le lointain. D'après les avis de M. Constantin, qui a su découvrir le procédé de Paul Vérônèse pour les cielSy il est prêt à refaire son ciel et à sacrifier deux ou trois arbres peints sur son ciel actuel, qui est lourd. Cet homme, vraiment modeste

ei logique f s'appeHe Smîdt ; il est de Berne ou des oiTirons, el jouit d'ttoe pension de quarante on cinquante francs par mois. H y a loin de là à payer on directeur, un secrétaire, etc., etc., pour faire que, sur vingt-cinq pensionnaires à V Académie de France, dii-sept aient la fièvre. En 1840, sur vingt-deux, dix-sept ont eu la fièvre. Le grand mal, invisible k nos sots députés, c'est que l'Académie est une oasis de Paris où Ton maudit tout ce qui n^est pas le charlatanisme de Paris, qui fait avoir la croix après trois ans.

Les admirations naïves el passionnées d'une £amiHe italienne, qui entend pour la pr^nière fois un opéra de ce Marmontd nommé Donizetti, sont précieuses. Dès que cette famille romaine veut raisonner théories, elle est parfaitement absurde ; la logique est morte et enterrée de Bologne à Terracine; mais la sensibilité passionnée vit toujours. La vie à part des élèves de France les prive justement de la vue de cette sensibilité passionnée : n'est-ce pas la perfection de l'absurde? Trois cents Allemands, pauvres comme Job, et déraisonnant à plaisir comme Candide, vivent dans rîDlimilé de la pauvre famille, qui leur loue, pour quinze francs, une petite chambre. Ils se réunissent tous les soirs au café del Gre€o,m on leur donne, pour treize centimes, une tasse de café excellent ; tout le monde a de dix-sept à vingt-cinq ans dans ce café, où Ton ne peut se remuer et on tout le monde fume. Tous les artistes parlent librement, et les jeunes Allemands déraisonnent à plaisir sur les pas de Steding de Munich, le grand déraisonneur à la mode en 1841. La logique allemainde est de la force de la logique romaine, deux et deux font cinq.

Donc, M. Smidt, homme de vingt-cinq ans, creusé de petite vérole, sera probablement un grand paysagiste, s'il ne meurt pas de faim. Il regrettait, il y a deux mois, de ne s'être pas £ait charpentier; selon moi et M. Constantin, aucun Français vivant, même les membres de rinstitut, ne font aus^i bien. La vérité et ï agréable à la vue brillent dans les ouvrages de M. Smidt.

Second talent, pauvre. Mademoiselle Molicai jeune chanteuse, assez jolie, passionnée, qui ehaaie à se faire entendre de moi à travers une place et deux rues. Elle m*a dit, elle-même, qu'elle chante comme on parle, sans aucune lîuigue. Mademoiselle Mo-

Uca a viugl-deox ans, c'est uq baryloa ou coatrallo. M. Molica papa est maitre maçou, et habite le palais où j*ai quatre chambres sur la mer, au troisième, et trois autres chambres sur le derrière, pour quarante-quatre fraucs par mois. Je n'ai vu mademoiselle Molica qu'une rois,.jeâuis trop grand pour aller chez eli^ dont bien me. fâche. Je ne Tai pas vue depuis six mois; c'est le second commis de M. Dominique qui lui fait la cour pour le bon motif. Ce commis gagnera un jour vingt ëcus par mois (cent douze francs), et là-dessus le ménage vivra. On a chanté UD opéra d'amateurs ce carnaval. D'après Topinion unanime, jamais Givita-'Yecchia o'a eu une prima donna comparable ; quand le ténor tombait dans le faux, mademoiselle Molica le ramenait» elle dominait même Torchestre. Toutes les jeunes filles du pays Tabhorrent, car elle est gaie, aimable, parlante ; elle passionne bien ses rôles ; elle entend un peu le français. Elle ferait résonner Topera et sans jamais crier, elle n'en a pas besoin. Quel théâtre ne donnerait pas six mille francs, la première année, après deux débuts, à mademoiselle Molica? Quel doute qu'après deux ans, si elle ne tombait pas en proie à quelque maladie, elle ne gagnât pas vingt mille francs ? Il faudrait qu'elle épousât M. Toto d'Alberti, descendant d'un Français, lequel écrit bien et gagne, par trois ou quatre métiers, quatre-vingt-quinze à cent franés. Son père, courtier pour les blés, est un parfait honnête homme qui s'épuise avec les jolies paysannes. Toto a donné un coup de poignard à sa première maîtresse, qui l'avait trahi; Dominique le saura. On lui demanda à quelle peine on devrait le condamner. < A trois mois de prison. » Il y avait cinquantecinq jours qu'il était dans la forteresse. Au moment du crime» Dominique vola le poignard, qui n'a plus reparu. Toto d'Alberti, transporté chez Dominique (le crime avait eu lieu dans l'escalier de son logement, la belle habitait la maison), sur son canapé, y était en proie à d'affreuses convulsions ; bientôt dix gendarmes viennent l'y garder. Dominique fut éloquent; il prouvait qu'il n'y avait pas de crime ; le coup avait été donné dans les gros appas de la demoiselle ; les gendarmes conclurent que Dominique protég$ait le coupable, et, dès cet instant, la procédure prit une bonne tournure. Dominique n'avait jamais parlé à l'infidèle.

Aq sortir de la forteresse, Tolo, ramsint actuel de mademoiselle Holica, alla passer quelques mois à Barcelone. Au reste, îl détestait Vinfidèie et uelui a jamais reparlé. Cet amant passiomié, k rœil sombre, c*est un petit juif bien fait; toute sa famille a Pair français. Mais comment faire pénétrer Tidée du théâtre dâqs la tète de N. le maçon Molîca ? Je suis trop paresseux pour me mettre à la léte de celte affaire. Mon opinion sur ce talent inconnu est celle de M. Blasi et de quatre amateurs très-forts, qui ont chante tout le carnaval sur le théâtre avec mademoisdie Mie-de-Pain (MolKca).

N. le lieutenant-colonel Sodermarck a (out quitté pour faire mon portrait; il en trouve k six cent9 francs.

Interrompue par les accidents du 15 mars.

A MONSIEUR D. F..., A PARIS

Giviia-Vecchia, le 5 avril 1841 .

Je me suis aussi colleté avec le néant ^ ; c'est le jmssage qui est désagréable, et cette horreur provient de toutes les niaiseries qu'on nous a mises dans hi tète à trois ans.

Ne dites rien à Colomb ; j'avais rintenliou de ne rien écrire; mais je crois à Tintérét que vous me montrez. Donc, migraines horribles pendant six mois, puis quatre accès du mal que voici :

Tout à coup j'oublie tous les mots français. —Je ne puis plus dire : Donneisrmoi un verre d'eau. Je m'observe curieusement; excepté l'usage des mots, je jouis de toutes les propriétés naturelles de ïanvmal. Gela dure huit à dix minutes ; puis, peu à peu, la mémoire des mots revient, et je reste fatigué.

* Beyle éprouva, le 15 mars 1841 , les premières atteintes de la raaLidie dont il est mort à Paris le 23 mars 1842. (R. €.)

Croyant peu à la médecine, et surtout aux médecîûâ, hommes médiocres, je n'ai consulté qu'au bout de six mois d'affreuses migraines. — M. S..., homœopatlie de Berlin, a fait de belles cures à Rome ; il a débité des phrases à la suite desqueUes j'ai entrevu qu'il s'agissait d'apoplexie nerveuse non sanguine.

Je vais écrire à Texcellent M. Prévost, de Genève ; mais je ne crois en rien, qu'à h profonde attention que M. Prévost donne à la maladie.

M. S... (physionomie méchante, spirituelle, propos de charlatan) m'a fait prendre de l'aconit pour animer la circulation, et, au printemps, veut me faire prendre le sulfure. La meilleure drogue serait celle de M. Dijon. J'irais à Genève passer deux jours avec l'excellent Prévost, qui, par la soppression des acides, a chassé de chez moi la gravelle et la goutte.

J'ai eu quatre suppressions de mémoire de mots français depuis un an ; cela dure six à huit minutes ; les idées vont bien, mais sans les mots. Il y a dix jours, en dhiant au cabaret avec Constantin, j'ai fait dés efforts incroyables pour me rappeler le mot verre. J'ai toujours un fond de mal à la tête, venant de l'estomac, et je suis fatigué pour avoir tâché de moins maK écrire ces trois pages.

Pendant l'avant-dernier accès, au petit jour, je continuais à m'habiller pour aller à la chasse; autant vaut rester immobile là qu'ailleurs. Vale.

CCLXVllI

A MONSIKCn D... F,.^, A l'AUlS.

Rome, io 8 avril 1841.

Voici ma première lettre. Je suis venu à Rome, le premier de ce mois, pour profiler des lumières du brusque docteur Dematteis, qui a pour moi une bonté marquée; il m'a traité de la gravelle en 1835.

Le docteur u*a pas voulu me saigner une troisième fois ; il a nié la langue épaisse, quoique hier ce phénomène peu agréable se soit renouvelé à côté de Constantin , que j'étais allé voir travailler au portrait de Charlemagiie, que le gouvernement de Paris lui a demandé pour trois mille francs.

M. Dematteis est une tête dure ; il nie rhomoeopathie ; il prétend que mon mal est une gouile qui, n'allant pas aux pieds, se porte sur la tète. Je suis quatre ou cinq fois, par jour , sur le point d'élouiïer ; mais le diner me guérit à moitié et je dors bien. J'ai fait cent fois le sacriûce de la vie, me couchant, croyant fermement ne pas me réveiller. Une lettre de trois lignes à écrire me donne des étourdissements.

J'ai assez bien caché mon mal ; je trouve qu*il n'y a pas de ridicule à mourir dans la rue, quand on ne le fait pas exprès. Avant-hier, à Texpositiou (archiplate) des élèves de l'Académie de Fi'ance, devant un Amour de marbre qui se coupe le$ ailes, j'ai eu la sensation d'étouffer net; j'étais fort rouge.

Je n'ai pas demandé au docteur le nom de cette maladie, pour ne pas m'embarquer dans des réAeuons ; ainsi je ne puis vous le dire. L'homœopathie, empêchant la goutte d'agir, feraitelle mourir d'apoplexie, comme jadis les poudres du duc de Portland?

C'est le docteur Dematteis qui m'a fourni ce trait d'érudi* tion...

Figurez-vous une jolie chambre, au second, dans la rue la plus fréquentée de Rome; un maître de maison bon homme, lié avec Constantin. C'est M. Frezza, enchanté de recevoir dix-sept piastres par mois, depuis deux ans; il me fait soigner par la grosse servante Barbara. Elle me vole et vient de me voler une paire de bottes; je me tiens à deux pour ne pas lui demander CCS bottes, pouvant être très-malade chez elle. En tous cas, ce ne serait pas mourir dans une auberge de campagne.

Samedi saint, 10 avril, à sept heures du soir.

GCLXIX

A HONSIEDB D... F..., à PABIS.

Rome (lundi), le 19 avnl 184i .

Hier on m*a mis un exotoire au bras gauche ; ce malin on m'^a saigné. Le symptôme le plus désagréable, c'est i^embarras de la langue qui me fait bre<k>ttiller.

L'excellent Constantin vient me voir deux fois par jour, M. AUerry, d'Aix-la-Chapelle, médecin du pape, vient me voir. Constantin me dore bien la pilule, qui n'est pas trop amère; j^espère bien en revenir. Hais, en6n, je veux vous faire mes adieux, pour le cas où celte leiire serait ïuUima. Je vous aime réellement et il n'y a pas foule.

Adieu, prenez gaiement les événements.

CoHDoni 48.

Le ^0 avril, attaque de faiblesse dans la jambe et la cuisse gauches.

Ça va bien le 21 avril.

GGLXX

A MOHSIEUR B... C..., > PARIS.

Civita-Vecchia, le 9 juin 1841 .

Voici, mon cher ami, un grand accident, qui pâlit et désen* nuie, ce matin, tous les habitants de mon endroit.

Le Pollux est retourné aux enfers. Au miHeu du canal de Piondmia, dans la nuit du 17 au 18, à onze heures du soir» le

Mongibello, bateau napolitain, a passé sar le Follux, bateau à vapeur sarde» et Ta envoyé au fond de la mer. Un marin a eu la présence d'esprit d'accrocher les cordages du Mongibello, et les passagers du malheureux Pollux ont pu sauter à ces cordages et sauver leur vie. Un seul capitaine napolitain a péri.

Apparemment tous les voyageurs dormaient ; tous leurs effets sont perdus. — Le Pollux valait au moins soixante-dix mille piastres (exactement quatre cent cinquante mille francs).

Il y aura procès; mais, suivant moi, c*est un accident denier : Chi ha perduto ha perduto.

Le capitaine napolitain noyé s*appelait Gastagnola: c'était un homme de quarante ans, riche, beau, bien élevé ; je l'ai connu ici, d'où il a pris la mer le 17.

L'enfiintiliage des hommes est incroyable; les passagers vont donner h préférence aux bâtiments de TEtat, malgré la lenteur et la superbe des officiers, qui ne veulent pas passer pour des conducteurs de diligence. '

Malgré tout, la mer est cent fois moins dangereuse que la voiture ; et puis, la mort est prompte, grand avantage. — L'enfer est ce qui rend la mort affreuse, en Italie ; Dominique n'a pas eu une demi-seconde de ces idées. — J'avais prêté mon sac de nuit à un voyageur; voilà ma perle.

T'ai-je narré toutes les déconvenues de M. Lacordaire, forcé de laisser ses douze disciples, et, au lieu de faire le colonel, à la tête de ses douze hommes, obligé de vivre avec les plus sales, les plus jaloux et les plus méchants des moines, à la Minerve, à Rome? Il est bien puni, et M. de Lamennais rira de le voir exécré, parce qu'il se lave les mains. Les Français scandalisent les prêtres romains. La Vie de saint Dominique, Je crois, par ledit de Lacordaire, a indigné un prêtre puissant, l'un des courtisans de la reine douairière de Sardaigne, qui se lamentait, moi présent, des idées françaises ^ qui paraissent dans le livre de Lacordaire; les Français sont à demi protestants. J'ajoute : « car ils se permetteat Vexamen personnel, le pire des péchés. »

Tu vas m'appeler menteur : le cardinal Tosti a dit à **** que l'ambassadeur L... avait peur de ton gros Dominique. Le

confident du cardinal Tosti Favait dil à un ami, qui me l'a répéié.

J*ai deux chieus que j'aime tendrement : l'un noir, épagneul anglais, beau, mais triste, mélancolique ; Tautre Lupetto, caféau-Iait, gai, vif, le jeune bourguignon, en un mol; j'étais triste de n'avoir rien à aimer.

A MONSIEUR R... C..., A PARIS

Fioreoce, le 8 octobre i841.

Cher ami, je partirai vers le 22 avec Salvagnoli S avocat, homme d'esprit, qui a le projet de passer trente jours à Paris ; on le dit méchant. Mais est-ce que je ne passe pas pour méchant?

J'ai quelque espoir de devenir avare ; tous les plaisirs de Paris dont Besançon me parle me semblent cfaers. — De Marseille j'irai à Genève, demander une direction pour ma sauté à M. Prévost.

Le grand-duc de Toscane a réuni ici tous les savants. Il y avait huit cent cinquante scienziati, c'est ainsi qu'on les ap* pelle. A Boboli, dîner admirable tous les jours, à trois heures ; dîner de quatre cent cinquante scienziati ; chacun payait cinquante sous ; mais le grand-duc ajoutait, en secret, deux francs par dîner. Quant à la science, on en a peu fait ; mais les savants ne sont plus ridicules aux yeux des Chinois nommés Toscans.

Je trouve tout trop cher; serait-ce. enfm, l'avarice? Rossinî s'est fait banquier, et fait, dit-on, des séènes à mademoiselle **** pour la moindre robe. Je ne me dis pas de sottises en me comparant à un homme de génie.

* Le ministre de l'intéiietir à Florence, en 1848. (R. G.)

La Toscane a été admirable; on y parlera eo 1880 do congrès de 1841 ; buil cent cinquante savants, Orioli le premier. T*aî-ie dit que mon portrait, fait par M. Sodermark, colonel suédois et peintre, est un chef-d*œuvre ? II a été le roi de Texposltion romaine, à la porta del Popolo.

Le mois d'octobre est délicieux à Rome, le peuple y est fou de joie. H prétend qu'au mois de novembre tout le vin ancien tourne à l'aigre ; c'est ce qu'il faut empècber. De là, les nooibreuses libations au monte Testaccio. — Pendant tout ce mois la villa Borghèse est remplie de fous le jeudi et le dimanche. Les étrangers vont voir les trois fresques de Raphaël, peintes par ses élèves, à sa maison de plaisance, hors de la porte Piaciana.

GGLXXII

à HOHSIEDR B .. F..., A PARIS.

Pans» le 29 janvier 1842.

Le papier sera moins laid quand vous aurez fait relier et bien battre les volumes ^. L'indifférence que j'avais pour les intérêts me 6t donner le manuscrit et ne pas survetller la qualité du papier.

Je crains que M. B.... ne détourne rimprimeur; on me dit, il y a trois ans, qu'il était jaloux.

Au revoir, j'ai un peu de goutie à la main droite.

LOOVET.

t A ce billet étaient joints les deux volumes ayant pour titre : De f amour f assez Uide édition, publiée en 1822 pour la première fois.

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