VI AVERTISSEMENT
ce n'est pas qu'elle n'en eût besoin, ou que le commentaire n'en fût des plus intéressants ; mais il faut bien laisser quelque chose à faire aux annotateurs de l'avenir ! Le triomphe de l'annotation, c'est quand elle peut être impunément conjecturale, et d'ailleurs expliquer ou éclairer un texte, mais surtout faire briller l'imagination ou l'ingéniosité de l'annotateur.
Octobre 185'i.
Madame,
Je suis arrivé il y a trois jours de Berlin et j'ai trouvé la délibération du Conseil municipal de Chinon. J'ai t'ait aussitôt trois pages de ma [)lus belle prose, et l'ai portée à mon ministre. Je n'en augure pas grand bien; j'espère pourtant arrêter la démolition immédiate. mais l'affaire doit se résoudre par un certain nombre de mille francs, — nombre plus grand, je le crains, que vous ne paraissez le croire; — et nous sommes pauvres comme Job. Veuillez croire cependant, madame, que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que vos vœux soient
exaucés. Outre tous les souvenirs glorieux qui se rattachent au château de Chinon, il a, pour nous autres antiquaires, des charmes tout particuliers, et ce serait nous arracher le cœur que de le démolir. J'essayerai, s'il le faut, de toucher un très haut personnage qui prend intérêt à tous les vieux témoins de nos gloires militaires. Je ferai de mon mieux enfin, madame ; mais l'argent, l'argent, le trouveronsnous?
J'ai pensé à vous, madame, en lisant Tanecdote de l'obus. Tous ces projectiles ont des procédés. Un de mes amis fut sauvé d'une balle dans le corps par une médaille... mais elle était romaine, je veux dire du haut empire.
Je me suis trouvé à Munich et à Augsbourg cette année au fort du choléra. Je me suis senti malingre, presque malade, en train de devenir cholérique. Me voici à Paris avec la force des lions. Mon aventure doit-elle s'expliquer comme colle du général Ganrobert? Quoi qu'il en soit, madame, en cas d'obus ou de choléra, il y aurait une pensée qui me rendrait la mort moins cruelle, c'est que de nobles âmes s'intéressent à la mienne. Vous m'avez fait un grand
bien, madame, en pensant à moi, être si isolé dans ce triste monde ; et, si la médaille ne fait pas de miracle en ma faveur, je me souviendrai toujours avec bonheur de la main qui me l'a donnée.
Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, 24 janvier 1855.
Madame,
Je vous avouerai qu'il me paraît impossible de réparer ou, comme nous disons dans notre argot archéologique, de restitue!- le château de Chinon. Il faut se résoudre à le conserver en qualité de ruine. Très probablement il en coûtera quelque chose pour que cette ruine ne devienne pas encore plus pittoresque qu'elle n'est. Nous sommes prêts à nous exécuter pour les beaux yeux de messieurs les Ghinonais dans
i UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
la mesure de nos petits moyens. J'admire beaucoup le passage que vous me citez du discours (un peu long) de monseigneur d'Orléans, oii il recommande de toujours chercher ce qui réunit les hommes, non ce qui les divise. Le château de Chinon réunit à vous un homme fort et puissant, qui aime les châteaux forts (quoiqu'il ne soit pas payé pour cela) et la gloire nationale. J'espère qu'avec votre protection et la sienne, cette vénérable ruine, qui a réuni Jeanne d'Arc et Agnès Sorel pour donner de bons conseils, sera sauvée des Vandales.
Votre lettre, madame, m'a fait grand plaisir et grand bien. Elle m'a trouvé dans une attaque de Mue devils qu'elle a conjurés. Depuis mon retour en France, je suis fort triste. Tant que je voyage je ne pense guère qu'à la vie matérielle, et je me fatigue tant que je ne pense plus. Il faut que vous sachiez, madame, que vers 185^, j'ai perdu mon grand intérêt à cette vie. Condamné à une solitude croissante, et désespérant de retrouver cet intérêt, je suis hors d'état de travailler et de m'occuper à d'autres choses qu'à courir voir des tableaux, entendre de la musique, regarder des paysages
OU observer dans des pays étrangers les variétés des bipèdes nommés hommes. Je n'ai rien fait jusqu'à présent pour moi, et je n'ai plus personne pour qui Iravailler. Yoilà ce qui me met beaucoup de nuages noirs à mon horizon. Je suis bien touché de la bonne opinion que vous avez de moi. A certains égards elle n'est pas trop exagérée. J'ai le malheur d'être sceptique. Mais ce n'est pas ma faute. J'ai tâché de croire, mais je n'ai pas la foi. Bien que je ne sois pas insensible à la poésie, je n'ai jamais pu faire de vers. Je suis trop a matter of fact man. Gela ne tient pas à mon éducation, mais à mon organisation. Croyez- vous au système de Gall ? Beaucoup de choses me plaisent dans la religion chrétienne et dans la catholique en particulier. Je l'aime moins en France:
4" Parce qu'elle y prend des maximes de philosophie incompatibles avec son essence, et qui ne sont à vrai dire qu'une concession maladroite au scepticisme ;
2o Parce que nos ecclésiastiques exagérant le caractère d'austérité, tombent dans Talfectation. ?si l'un ni l'autre de ces défauts, madame, ne se trouvent dans votre catholicisme, et c'est
b UNE CORRESPOiNDANCE INEDITE DE MERIMEE.
là ce qui me le rend aimable. Je suis surtout bien sensible à la pitié que je vous ai inspirée et je vous remercie du fond du cœur de vouloir bien attacher quelque intérêt à ma pauvre âme. A vous dire la vérité, je ne crois pas à ma conversion, mais il y a en Grimée des sœurs de charité qui soignent des blessés condamnés par les médecins, et leurs soins leur rendent la mort douce.
Adieu, madame, encore une fois merci.
Veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
Me permettrez-vous, madame, d'aller vous les présenter en personne lorsque vous serez à Paris?
PROSPER MÉRIMÉE
11 avril 1855.
Madame,
Lorsque l'Impératrice m'annonça son mariage, je mis un genou en terre et lui deman-
dai de m'accorder une grâce. Elle me le promit. Alors je la priai de me faire prêter serment de ne jamais lui demander ni place, ni croix pour personne. Le serment prêté, je lui baisai la main pour la dernière fois. J'ai tenu mon serment et je n'ose l'enfreindre. Mais je n'ai rien promis à MM. les ministres. Que mademoiselle de G... adresse sa demande au ministre des finances. Je l'enverrai en la recommandant de mon mieux. 11 se peut, si, comme on le dit, les nominations sont portées en haut lieu, qu'en voyant mon nom à côté de celui de mademoiselle de G... on y fasse un peu plus d'attention.
Peut-être est-ce trop de vanité de ma part. Mais enfin c'est tout ce que je puis et oserai faire. Vous savez, madame, ce que c'est qu'un serment.
Un des malheurs de ma vie, c'est qu'on me croit moqueur. Je ne sais pas pourquoi. L'autre soir, quand je vous ai dit très simplement que, faute de mieux, je tenais à grand honneur de pouvoir vous écrire, si j'avais besoin d'un bon conseil, j'étais à cent lieues de railler. La bienveillance que vous m'avez montrée m'est trop
précieuse, madame, pour que j'y songe autrement qu'avec bonheur et respect.
Veuillez agréer, madame, l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
21 juin 1855.
Madame,
Je ne sais pas pourquoi madame Ch... s'est avisée de vous prêter mes romans, ni pourquoi vous les avez lus sans m'en prévenir. Il y a certaines choses que j'ai écrites que je n'aurais l)as été fâché de vous montrer, d'autres que je ne voudrais pas que vous eussiez lues, surtout me connaissant très peu. On est toujours disposé à croire qu'un auteur pense ce qu'il fait dire à ses héros. Pour moi il n'}'^ a rien de moins vrai. Je passe condamnation sur vos critiques et je prends vos éloges pour la bonne opinion que vous avez de l'auteur, non pour
UNE CORRESPONDANCE INEDITE DE MERIMKE. \)
les ouvrages. Cependant il n'est pas juste de juger les gens en se mettant à un point de vue où ils ne se sont pas placés. Je n'ai jamais eu de prétention à la moralité et je n'ai jamais cherché qu'à faire des portraits. Quand j'étais jeune, j'aimais beaucoup à disséquer des cœurs humains pour voir ce qu'il y avait dedans, — je crois devoir vous prévenir que c'est au figuré que je parle ; — c'est une satisfaction de curiosité qui ne fait de mal à personne et où j"ai trouvé beaucoui) de plaisir. Mais je suis bien revenu de tout cela. Outre l'amusement que je trouvais autrefois à écrire, j'avais un certain but. Je poursuivais quelque chose (non la gloire assurément) et je ne travaillais pas pour moi seul. Aujourd'hui, si j'écrivais, ce serait pour moi ou le public. Le premier est devenu trop difficile à amuser pour que j'essaye : le second a le malheur de ne pas jouir de mon estime. Voilà pourquoi je ne fais rien. Je me trompe. Je publie un commentaire sur le Baron de Fœneste, un affreux pamphlet protestant du xvn° siècle, de l'un des hommes les plus spirituels et les plus méchants de son époque, grand-père d'une très méchante femme que vous aimez
peut-être. Je vous dis cela pour que vous ne lisiez pas mon commentaire; d'ailleurs l'ouvrage ne peut être lu par une femme et n'a d'intérêt que pour ceux qui apprennent le français, ce que vous n'avez pas besoin de faire. Je reviens de Chinon. Les natifs m'ont paru fort désireux de conserver leur château pourvu qu'il ne leur en coûte rien. Ils disent qu'il va tomber sur eux ; et ils ont bien mérité que cet accident leur arrive, car ils en ont arraché le parement pour se faire des marches d'escalier. Tenez-les pour plus voleurs que Vandales. J'ai vu aussi la chape de Saint-Mexme indignement raccommodée. Je regrette de ne l'avoir pas emportée pour le Musée de Glun3^ Je ne suis pas allé à Ussé, mais bien à Champigny, d'où à Comacre chez madame de Lussac, qui s'est fait bâtir un château gothique plus extraordinaire que tout ce que j'ai vu en Angleterre. On m'assure que cela lui a coûté six cent mille francs. Je me suis enfui d'Orléans où l'on voulait me faire assister à la représentation d'une tragédie jouée hier chez mon confrère l'évêque par les séminaristes. C'était Philoctète en grec, avec les chœurs de Mendelssohn. Je ne me suis
pas senti le courage de faire semblant de comprendre, comme nos belles dames qui vont voir la Ristori. Je suis bien en peine de mon été. J'avais une certaine envie d'aller en Suède ou en Sicile, mais je voudrais un compagnon de voyage qui ne m'ennuyât pas. Vos amis* m'empêchent d'aller en Espagne où je suis mieux qu'ailleurs. Ils brûlent à présent les mallesposte et je pense qu'ils ne tarderont guère à brûler les voyageurs. Si vous connaissiez quelqu'un qui voulût prendre soin de moi, et me mener à Palerme, je tâcherais d'être très aimable et je lui ferais un cours d'archéologie.
Veuillez agréer, madame, l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, dimanche soir, 1856.
Est-il possible que vous quittiez Paris en ce moment? Je suppose que vous avez trouvé la