RUE BONAPARTE
A. M. R. DE Maulde,
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Quil me soit permis, Monsieur^ de placer sous le patronage de téminent historien de la diplomatie du X V^ siècle cette étude sur un des plus mauvais diplomates du XV IIP,
et d'espérer que vous accueillerez cet hommage de profonde déférence scientifique et de respectueux attachement.
Gabriel Syveton.
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PREFACE
Le baron de Ripperda a dirigé pendant un temps la politique espagnole : d'abord agent secret de Philippe V à Vienne, il est devenu ambassadeur d'Espagne à la cour impériale, puis premier ministre de Sa Majesté Catholique. 11 a eu à peu près la destinée d'Alberoni, a fait en son temps autant de bruit dans le monde que le fameux cardinal. Cependant il est resté presque inconnu. Il n'a élé, que je sache, l'objet d'aucune étude critique. Nos histoires générales le mentionnent à peine. On n*a fait que répéter le peu que disent de lui Rousset, dans son fameux Recueil, et Coxe, dans son Histoire de r Espagne sous les rois de la maison de Bourbon* Or Coxo et Rousset sont mal renseignés, même sur des faits matériels faciles à fixer. Leurs erreurs ne sauraient être qu'aggravées par les fables qui ont couru les gazettes quand Ripperda mourut au Maroc, et par les Vies du duc de Ripperda ipuhViées, à la même époque, à Madrid, à Londres et en Hollande. Le personnage demeure énigmatique.
On n'en sait guère plus sur la crise politique avec laquelle coïncide son passage aux affaires. Les deux termes de cette crise peuvent ae placer en
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1724 et 1729. Elle a été causée par le rapprochement passager des cours de Madrid et de Vienne, qui avaient été jusqu'alors ennemies mortelles et qui le redevinrent par après. En 1724, Elisabeth Farnèse, qui s'appuyait depuis plusieurs années sur la France et l'Angleterre pour établir son fils don Carlos en Italie, a rompu avec ces deux puissances et s'est jetée dans les bras de l'Empereur Charles VI, qui avait tout fait jusqu'ici pour fermer l'Italie à don Carlos. L'alliance austro-espagnole, conclue à Vienne en 1725, a suscité la contre-ligue de Hanovre entre l'Angleterre et la France. Les autres États se sont divisés entre les deux partis. L'Espagne et l'Angleterre ont commencé une guerre qui, en s'étendant à leurs alliés^ aurait embrasé toute l'Europe. Elle put être évitée, mais en 1729 seulement le traité de Séville remit toutes choses en l'état, en reformant la triple alliance anglo-franco-espagnole en face de l'Empereur, de nouveau isolé et menacé en Italie. Telle est la crise dans laquelle apparaît et évolue Ripperda. Il y fut acteur principal : étudier son activité politique revient à étudier l'alliance de Vienne.
Pourquoi cette alliance fut- elle conclue? En quoi consistait-elle exactement? Cpmments'est-elle dénouée ? Autant de points douteux. Les politiques anglais et français de l'époque ont dénoncé l'union de l'Espagne et de l'Autriche comme un complot contre le repos et l'indépendance de l'Europe. D'après eux, Philippe V et Charles VI s'étaient
entendus pour marier don Carlos à l'archiduchesse Marie-Thérèse, héritière des Étals des Habsbourg; ils se proposaient de reconstituer l'Europe sur de nouvelles bases, de refaire l'empire de Charles- Quint, de démembrer la France, de restaurer les Stuarts; ils méditaient la ruine de leurs voisins et l'établissement de la monarchie universelle; voilà les plans que Ripperda aurait eu à exécuter comme négociateur à Vienne, puis comme premier ministre à Madrid, et qui n'auraient échoué que devant la ferme attitude de l'Europe. Celte opinion s'appuie sur les aveux mêmes que fit Ripperda, après sa chute, à l'ambassadeur anglais en Espagne. Mais le personnage était si peu sur et ses habitudes de langage si étranges que son témoignage n'est pas décisif, infirmé d'ailleurs par ceux de Philippe V et de Charles VI, qui ont nié obstinément tout projet de ce genre. Coxe, dans l'ouvrage (jue nous avons cité, et Lemontey, dans son Histob^e de la Régence, discutent tous les deux la valeur des confidences de Ripperda. Le second les rejette, le premier incline à les admettre*. Nos livres de vulgarisation se sont, sans preuves nouvelles, rangés à l'opinion de Coxe^ De même un historien qui a plus de critique et qui fait autorité pour ce temps, Droysen, dans son Histoire de la politique prus'
1 . Coxe, Histoire de l'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, III, p. 146-150, 165, 167; Lemontey, Histoire de la Régence, II, p. 2^4-255.
2. Histoires de France d'Henri Martin, XV, p. 137, et de Dareste, VI, p. 188-189.
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sienne^. Mais celle presque unanimilé ne signifie rien, lant qu'on ne produit pas les pièces du procès et qu'on ne nous montre pas les engagements signés par Philippe V et Charles VI. Aussi a-l on pu — et on Ta fait récemment — donner une tout autre portée et un tout autre sens à l'alliance de Vienne. C'aurait été simplement une ligue économique contre la tyrannie maritime et le monopole commercial des Anglais, Philippe V voulant leur reprendre Gibraltar et Mahon et soustraire à leur exploitation l'Espagne et ses colonies, Charles VI ayant à défendre contre leurs pirateries la Compagnie qu'il venait de créer à Ostende pour le commerce des Indes orientales. Les Anglais auraient inventé et répandu ces bruits de mariage et de ligue offensive, pour intéresser l'Europe à leur cause et ruiner plus sûrement une alliance qui ne menaçait qu'eux seuls. Ripperda serait alors une sorte de ministre patriote et réformateur, prédécesseur de Patiîio, de la Ensenada et de Charles III^ ayant tenté de faire triompher les vrais intérêts de l'Espagne, tombé sous les calomnies de TAngleterre et rinintelligenle hostilité des Espagnols '.
L'étude des documents tranchera le procès et montrera ce que peuvent contenir de vrai l'une et Tautre opinion. Un seul historien jusqu'ici a fourni sur la question des données positives. C'est M. le
1. Droysen, Geschichte der preiissischen PoiUik, IV, 2, p. 429, et 3, p. 28.
2. Emile Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère, I, p. L'01-304,
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chevalier d'Arneth, dans son Histoire du prince Eugène, qui n'est pas seulement une œuvre très vivante et très belle, mais encore une mine inépuisable de renseignements. M. d'Arneth a eu entre les mains le procès-verbal de quelques-unes des conférences entre Ripperda et les ministres impériaux, d où il résulte que Ripperda a négocié un double mariage des deux infants, fils de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, avec deux archiduchesses. Il sait même que celle négociation a abouti à un traité secret, dont il conjecture l'existence d'après le manuscrit de Barlenslein et la correspondance du prince Eugène, mais qu'il n'a pas retrouvé *.
Nous avons retrouvé nous-même aux archives impériales ae Vienne presque tous les protocoles et référais de la Conférence Secrète relatifs aux négociations de Ripperda à Vienne, et aussi le traité secret qui a sanctionné ces négociations. Nous donnons en appendice le texte latin de ce traité, qui n'avait, à notre connaissance, jamais été imprimé. Nous en avons découvert, depuis, une traduction espagnole dans un recueil de traités de del Canlillo\ Personne n'était allé l'y chercher, à moins que, l'y ayant vue, on n'ait jugé la pièce apocryphe. Del Canlillo donne également les instructions de Philippe V à Ripperda. Nous avons pu établir ainsi Tensemble de la négociation.
1. Arneth, Prinz Eugen, 111, p. 181-182 et aux notes, p. 547, Dote 12.
2. Del Gantillo, Tratados, Convenios y Declaraciones de Paz y de CommerciOy etc., 1700-1842, Madrid, 1843, 1 vol. ia-4o,
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Quant aux origines du revirement diplomatique de 1724, nous les avons étudiées dans les délibéralions du Congrès de Cambrai et la mission de Monleleone à Paris, aussi peu connues les unes que l'autre : les archives de Vienne nous ont fourni les relations des plénipotentiaires impériaux à Cambrai, et les archives du quai d'Orsay les notes et projets de traité remis par Monteleone, ainsi que la correspondance de Tessé et de Morville.
Pour le ministère de Ripperda, j'ai pu contrôler et compléter la correspondance de l'ambassadeur impérial à Madrid, Kœnigsegg (Archives de Vienne), par les dépêches de 'nos agents à Madrid et par quelques relations très importantes de l'am-. hassadeur anglais auprès de Philippe V, Stanhope (Archives du ministère des Affaires étrangères).
J'ai cru nécessaire d'étudier dans une conclusion développée la dissolution de Talliance austroespagnole après la chute de Ripperda. Concurremment avec les documents autrichiens, je me suis servi, dans cette partie, du Journal de Villars. On sait en quoi il diffère des Mémoires de Villars. C'estunesource de premier ordre, dont j'ai toujours reconnu l'exactitude, quand j'en ai vérifié les renseignements.
En fait de Mémoires, je n'ai mis à profit que ceux de Saint-Simon. Il serait oiseux de renouveler la discussion sur la véracité de Saint-Simon. On m'accordera, je pense, que sa description de la-cour d'Espagne est un pur chef-d'œuvre d'ana-
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Ivse. Quant aux données que je lui ai empruntées sur la carrière de Ripperda, je noterai qu'il les doit aux Mémoires de Torcy, et non pas de l'orcy secrétaire d'Élal des Affaires étrangères, mais de Torcy surintendant des postes : c'est la fine fleur du cabinet noir.
Il ne me reste plus qu'à adresser mes vifs remerciements à tous ceux dont l'obligeance et la courtoisie ont facilité mes recherches : en particulier à M. le docteur Felgel, premier archiviste du Wiener Ilaus-llof und Staatsarchiv, et à M. Maurice Chévrier, attaché aux Archives du ministère des Affaires étrangères de Paris.
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Bien des signes révèlent, au lendemain de la mort de Louis XIV, une inquiétante altération des mœurs politiques. Un des plus curieux à noter est le changement que subit alors, dans plusieurs des grands Etats de l'Europe, le personnel gouvernemental. Le pouvoir échappe à ceux qui le détenaient depuis si longtemps : prélats, seigneurs de la noblesse de cour, bourgeois de dynastie bureaucratique, — tous gens de traditions et d'allure. Les souverains vont chercher leurs ministres ailleurs et plus bas. Le Régent livre sans sourciller la fortune de la France à un étranger se prétendant issu des rois d'Ecosse, soupçonné d'être juif, connu seulement comme beau joueur et joueur heureux : encore l'énigme de son origine est-elle à son avantage ; on peut feindre de croire à ses aïeux, car, à voyager en fils de famille et à tenir les cartes contre des cavaliers, il a attrapé Tair et le ton du monde, une sorte de gentilhommerie discrète, l'art de manier l'argent noblement. Pendant que Law administre les finances avec une omnipotence et un titre que n'a pas eus Colbert, Dubois fait son affaire de représenter et de dé-
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fendre en Europe la France de Louis XIV; làc*est l'obséquiosité bégayante et la compagnonnerie crapuleuse aveclo maître : les deux traits du valot ; de fait, un peu valet, quoi qu'on en ait dit, dans les situations subalternes où il traîna jusqu'à trente ans, abbé de petit collet et de mauvaises mœurs, qui ne deviendra cardinal que par dérision et sacrilège. L'Espagne a le même drôle sous la même barrette : Alberoni, fils d'un paysan du duché de Parme, trouve d'abord son duc d'Orléans dans le maréchal de Vendôme; lorsque les événements lui font troquer ce premier protecteur contre des maîtres dévots, il renonce à l'obscénité cynique qui choquerait, mais il garde toute son effronterie bouffonne qui amuse : faute de pouvoir être entremetteur dans une cour où l'emploi n'existe pas, il se contente de cuisiner à une reine gourmande de petits plats italiens. Enfin, au nord, c'est un baron allemand qui est venu de Franconie pour sauver le duché de Holstein, et du Holstein pour sauver la Suède : Gœrtz a la dignité compassée, Vair poli du baron d'Empire, mais un passé louche, une odeur de scélératesse, quelque chose de ténébreux qui inquiète et qui, par deux fois, lui fait prédire la potence, avant que les Suédois lui donnent le billot.
A la vérité, leur intelligence est supérieure à leur caractère. Tous ont du talent, et, de ce côtélà, leur réhabilitation est facile à qui veut la tenter. Law a songé le premier à organiser le crédit
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de l'État. Dubois est un esprit délié, souple, infiniment supérieur en bon sens et en finesse à plus d'un ministre de souche légitime, par exemple à un marquis d'Argenson. Ni Alberoni, on lésait raaintenant, ni Gœrtz, on le reconnaîtra plus tard, ne sont des fous rêvant par mégalomanie de bouleverser l'Europe; ils poursuivent des intérêts positifs, prochains, et non sans habileté. Ce n'est donc point par leur incapacité qu'ils font scandale; ou plutôt, si on les taxe d'extravagance et de sottise, c'est qu'on est prévenu contre eux. Cette prévention vient de leur origine et des vices qu'elle entraîne. Ils ne sont pas qualifiés pour gouverner; leur présence au pouvoir choque comme une monstruosité, soit à cause de l'extrême bassesse de leur naissance qui les met hors des classes politiques, soit parce qu'ils sont étrangers, arrivés dans le pays au hasard de leur course après la fortune : étrangers ou faquins, voilà les deux lignées de la famille des aventuriers.
Pourquoi donc les souverains ont-ils eu, à un moment donné, recours à cette race d'hommes? On ne peut attribuer leur fortune à leurs talents qui, réels, ne sont pas transcendants ; encore moins à leur savoir-faire d'entremetteur ou de bouffon : il ne les aurait menés qu'à une pension ou à une abbaye. D'ailleurs on n'expliquerait pas ainsi la coïncidence qui les fait apparaître en même temps en divers pays; car ils sont contemporains, se connaissent, luttent ou intriguent ensemble : Law
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contre Dubois, Duboîs contre Alberoni et contre Gœrtz, Alberoni avec Gœrtz contre Dubois, — c'est là presque toute l'histoire d'une époque. Les circonstances leur ont donc été particulièrement favorables. Les uns sont arrivés au lendemain d'une guerre atroce qui pendant quinze ans a ravagé l'Europe de Pultava à Gibraltar : ils se sont présentés à l'heure où Tempirique doué d'un peu d'assurance s'installe sans contradiction dans la maison que les médecins désertent en se déclarant impuissants. La France sort de la guerre ruinée jusqu'au dernier écu, on ne sait où trouver de l'argent : Law offre de rétablir les finances sans lésineries gênantes, et on le prend. La Suède a perdu une moitié de son territoire et est menacée de perdre l'autre : Gœrtz se fait fort de conclure une paix qui sauvera l'essentiel, et on l'accepte. Quant à Alberoni et à Dubois, ils ont bénéficié d'un autre fait, particulier à leur époque. Leur heure en France et en Espagne a été celle où l'intérêt national a cessé d'être le principe du gouvernement, la politique étant désormais déterminée par l'intérêt domestique du maître. Le Régent veut être sûr de succéder à Louis XV, si le petit roi meurt avant de s'être marié et d'avoir eu un fils, Elisabeth Farnèse, qui est à Madrid le véritable roi, songe à assurer l'avenir de ses enfants, et par eux le sien même, pour le jour où l'un des fils du premier mariage de Philippe V héritera de la couronne d'Espagne. Or ces intérêts privés seraient
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mal défendus par des hommes formés à l'école des ministres, imbus d'une tradition, habitués k démêler et à poursuivre partout l'avantage de l'Etat. Ceux-là, si dévoués qu'ils soient au prince, regimberont devant certaines concessions et certaines besognes, sinon par patriotisme, du moins par habitude d'esprit et attachement aux idées. Mais quels admirables serviteurs feront des aventuriers inconscients et insoucieux des intérêts nationaux, désireux avant tout de plaire pour rester en place, esprits neufs, caractères brisés! Voilà la grande complaisance qu'on trouve chez eux, cent fois plus précieuse que celle qu'ils accordent aux vices et aux travers du maître î Voilà aussi leur tare indélébile, pire que celle de leur originel Voilà le trait essentiel qui met sur eux la marque de l'aventurier! car, d'où qu'ils viennent, ils cesseraient d'être des aventuriers du jour où ils se hausseraient à discerner et à vouloir — le bien de l'Etat.
Dubois et Alberoni furent, en France et en Espagne, les ministres des Orléans et des Farnèse. Le premier n'a pas eu de remplaçant, parce que le duc d'Orléans est mort quelques mois après lui et que cette mort a mis fin à la situation qui rendait chez nous un Dubois possible et nécessaire. Au contraire, les intérêts des Farnèse ont continué après la chute d' Alberoni à dominer la politique espagnole. Alberoni devait être remplacé tôt ou tard. Il le fut à cinq ans de distance par Ripperda.