‹ Une cour et un aventurier au XVIIIe siécle [microform]. Le Baron de Ripperda, d'après des documents inédits des archives impériales de Vienne et des archives du Ministère des affaires étrangères de ParisChapitre 2 sur 130 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE SYSTÈME DE LA COUR DE MADRID ET L'ORIGINE DE LA FORTUNE DE RIPPERDA.

Le 6 septembre 1724, Philippe V et Elisabeth Farnèse quittèrent leur retraite de Saint-Ildefonse, pour venir reprendre à Madrid le pouvoir auquel ils avaient renoncé huit mois auparavant en faveur de don Louis et que leur rendait la mort soudaine du jeune roi.

La cour retrouva le couple royal avec toutes les bizarreries et les manies auxquelles on étai t fait de longue date à Madrid, mais qui frappaient si vivement les étrangers.

Le roi avait à peine dépassé quarante ans et sa décrépitude était presque complète. Prenez la terrible eau-forte où Saint-Simon l'a gravé tout vif tel

qu'il l'a vu deux ans plus tôt; accenluez les ombres, heurtez encore plus les lignes, et vous aurez le Philippe V d'après Tabdicalion : un vieillard caduc, les. traits tirés et allongés, '< le menton en avant^ fort éloigné de la poitrine », la taille courbée, rapetissée, « les genoux à plus d'un pied lun de l'autre », « les « pieds tout droits qui se touchent et se coupent en marchant' ». C'est toujours chez lui le même air niais et absent, l'apathie, la tristesse, les longs silences pendant lesquels, dans Tesprit qu'on croit vide^ s'agitent confusément les scrupules et les terreurs religieuses, et les idées erotiques, et les soupçons secrets, et les rancunes lentement ruminées, — tout ce qui apparaîtra en plein jour, s'étalera en discours verbeux, en propos stupéfiants, quand la folie éclatera, quatre ans plus tard". Cet état du roi d'Espagne était alors bien connu. Le maréchal de Tessé, qui partit au mois de janvier pour Madrid comme ambassadeur de Louis XV, en fut dûment averti : « Il y a des avis de craindre, lui disait un mémoire secret joint à ses instructions, que le S' maréchal de Tessé ne trouve pas le roi d'Espagne dans une santé parfaite et qui feraient aussi appréhender qu'il ne

1. Saiut-Simon, Mémoires^ édition Garûier de 1842, 40 tomes iii-12, t. 35, p. 110-111.

2. La folie de Philippe V en 1728-29-30 est décrite par Duclos, d'après les relations de nos ambassadeurs, MM. de Rotheubourg et de Brancas; les traits en sont l'apathie et la saleté physique, les journées entières au lit, la répugnance à se laisser couper les ongles et les cheveux ; la manie de la persécution ; le mysticisme et l'érotisme . Duclos , Mémoires, Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France de Michaud et Poujoulat, p. 621-630. — L'ambassadeur impérial à Madrid, le comte de Kœnigsegg, signale les premiers symptômes de la folie du roi en 1726 {Correspond. d'Espagne, année 1726, Wiener Haus-Hof und Steatsarchiv).

reconnaisse de Taltéralion à la force d'esprii de ce prince*. > Une seule passion était restée assez vive pour arracher parfois Philippe V à sa taciturnité : c'était le sentiment de l'honneur royal, le désir de paraître le maître à la cour, « d'être respecté et redouté et de figurer grandement en Europe 2 • ; cela jaillissait tout à coup, s'épanchait en des sorties véhémentes qui faisaient tout trembler. Mais à l'ordinaire il végétait morne et silencieux, séquestré avec la reine.

Le tête-à-tète perpétuel avait toujours été son goût dominant ; avec sa seconde femme, ce fut une manie. Tessé se plaint de son « éternel désir de ne voir personne' ^, hors la reine qu'il ne quittait pas. Saint- Simon nous a donné ce qu'il appelle « la mécanique extérieure du journalier du roi et de la reine d'Espagne * » ; on aurait peine à croire à une pareille intimité dans le plus bourgeois des ménages. Elle était si étroite, elle s'étendait si inexorablement à tous les actes de l'existence, même aux détails les plus menus et les plus rebutants, que la reine n'avait à elle que la demi-heure de la toilette du roi chaque matin, et une fois par semaine, le lundi, le temps de l'audience publique que le roi tenait seul. Encore était-elle surveillée de près pendant ces courts instants. Si elle voulait parler sans témoins à qut^lqu'un, il lui fallait profiter, au saut du lit, des six ou sept minutes où elle était seule avec sa dame d'atours, la

1. Mémoire secret joint aux Instructions du maréchal de Tessé, janvier 1724. A. E. Espagne, Supp» 12.

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