UNE
CoUR PRINCIÈRE AU VATICAN.
Durant tout le voyage, le papeet sa suite avaient constamment mangé de la viande, bien qu’on fût en carême.Onnes’en choqua pas. Cependant, lorsque, le vendredi 25 août, César et ses amis firent un dîner de pigeons et de poulets, on cria au sacrilège.
Le 21 juin 1502, César occupa le duché d’Urbino dont il avait dupé le seigneur, Guidobaldo de Montefeltro, lequel s'enfuit à Mantoue et de là à Venise. Il s'empara des objets d’art, des livres et des tableaux que le duc y avait réunis et qu'on estimait à plus de 150 000 ducats et s'établit fortement dans cette position admirable d’où il commandait toute la région et pouvait intercepter les communications entre le Nord et le Sud de la Romagne !.
Machiavel y rejoignit César quatre jours après. Il était alors le secrétaire de Soderini.
Une tentative fut faite vers la fin de l’année, en septembre 1502, pour mettre la main sur Bologne, éternel objet de convoitise des Borgia. Ainsi qu’il est d'usage de l’alléguer en pareil cas, il s’agissait d'améliorer le sort des habitants, mais les Bolonais se trouvaient très satisfaits de celui qui leur était fait et ne tenaient aucunement à s’exposer à des changements surtout apportés par les Borgia. Ils s’assemblèrent aux cris de « Liberté!» et, comme ils pouvaient mettre trente mille hommes sur pied, il ne fut plus question d'assurer leur bonheur ?.
Cependant le pape répétait qu’il aurait vendu tous les offices de Rome, s’il avait pu, avec cet argent, réaliser son rêve. Bologne n’était-elle pas, au surplus, terre d’EÉglise? Il adressa une lettre dans ce sens au roi de France, qu’il obligea non sans peine tous les cardinaux à signer.
Dans sa capitale même, Alexandre VI s’occupait de choses guerrières ; il venait d'acheter l'artillerie du roi Federico de Naples qu’il avait payée 13 000 ducats et qui en valait 50 000; en mai, on vit arriver tout ce matériel dans soixante-dix chariots traînés par des chevaux et des buffles ; on admira surtout un grand canon ciselé ; il y eut aussi vingt-sept chars pleins de projectiles, trois barils de poudre, cinq de salpêtre. Deux mille soldats escortaient ce convoi, qui fut déposé au château Saint-Ange. Le pape assista en personne au déchargement.
Entre le 10 mai et le 12 juillet 1502, il fut acheté pour plus de 83 000 livres de poudre à 40 ducats les 1 000 livres. En 1503, le pape remit 1 030 ducats au gouverneur pour achat de munitions.
Le nombre de villes qui se soumettaient à César allait croissant ; Pise s’offrit à lui le 8 juin ; huit jours après, Arezzo était occupé par Vitellozzo. C'était le couronnement de sa campagne de l’année précédente (1501), la mainmise sur la Toscane. L’entrevue que le duc de Valentinoïis avait eue avec le roi Louis XII à Milan, en août 1502, avait raffermi son crédit. Trozo l'avait combinée, le pape ne fut même pas consulté.
1. F. UGouini, Storia dei Conti e Ducäi d’'Urbino, Florence, 1859. convention avait également été conclue par lui avec Florence, à R. DE LA SIZERANNE, César Borgia et le duc d'Urbino. Ciampi, par laquelle César mettait une partie de ses troupes à la
2. Le 30 avril 1501, un accord avait été signé entre César et disposition de la République sous certaines conditions. L'armée de Bologne par lequel les Seize s’engageaient à seconder César dans ses César campait alors à quelques milles de Florence. Cette convention opérations durant un laps de trois ans. Le 15 mai suivant, une ne fut, à vrai dire, suivie d'aucun effet.
Maître de la Romagne, César s’intitulait : César Borgia de France, par la grâce de Dieu duc de Romagne, de Valence et d’Urbino, prince d’Andria, seigneur de Piombino, gonfalonier capitaine général de la Sainte-Eglise. Les poètes proclamaient qu’il était partout présent et vigilant :
Quocumque en fugias Caæsar dux inclytus instat, Cesar ubique manet, Cæsar dominatur ubique Sideribus tutus, Fatis et tutus amicis.
Néanmoins le pape était anxieux. Il redoutait non sans raison un soulèvément général au moindre échec de César. « Le pape a peur, écrivait l’envoyé vénitien à la date du 25 octobre 1302 ; il s’enferme dans le château, place de l’artillerie à toutes les embrasures et entasse les munitions. Il y a fait amener la princesse de Squillace dont il redoute les intrigues. »
De fait, plus César grandissait en puissance, plus ses ennemis dévenaient nombreux et agissants ; plus aussi, pour parer au danger, il était amené à se montrer perfide et cruel et plus il dépouillait tout scrupule. Cette dernière période de son activité en Italie est celle des machinations les plus noires, des vengeances les plus atroces.
Les Orsini, demeurés les seuls barons romains capables de quelque effort, avaient essayé de réunir toutes les haïnes contre le terrible duc. « Ils ne voulaient pas être avalés l’un après l’autre par le terrible dragon. » La tentative contre Bologne fut l’occasion et le prétexte de cette prise d'armes. Des conciliabules eurent lieu à Todi d’abord, puis à la Magione près de Pérouse ; il y fut décidé que les chefs mercenaires qui s'étaient engagés au service du duc ne marcheraient pas, s’il leur était demandé d’attaquer les Bentivoglio de Bologne (25-30 septembre 1502). Paolo, fils du cardinal Latino Orsini, le duc de Gravina, Francesco di Raimondo, le cardinal Gio. Battista Orsini, Vitelli Vitellozzo qui se fit porter sur un brancard !, Oliverotto, seigneur de Fermo qui avait assassiné son oncle et bienfaiteur, Giampaolo Baglioni et Gentile son frère, Pandolfo Petrucci de Sienne, aussi amoral mais finalement plus heureux que César, Antonio di Venafro, homme capable des plus audacieuses intrigues, Bentivoglio de Pérouse et d’autres encore se groupèrent autour des Orsini. Bientôt il ne fut plus question d’un refus d’obéissance, mais d’anéantir la puissance de César. Les alliés déclaraient qu'ils avaient passé le Rubicon et qu’ils étaient prêts à mourir pour leur cause.
Le duc ne disposait à ce moment que de 400 lances, 600 chevau-légers et 6 000 fantassins qui lui coûtaient 1 000 ducats par jour. Il s’apprêtait à attaquer, non pas à être attaqué lui-même ; aussi les progrès des conjurés furent rapides d’abord et il sembla que l'œuvre laborieusement élaborée par le duc de Valentinois allait s’écrouler enuninstant, Ils avaient réuni plus de 700 cavaliers et 9 000 fantassins ; la République de Venise et
1. Il était une des nombreuses victimes de la nouvelle maladie.
surtout celle de Florence se réjouissaient à la pensée que serait amoindrie la puissance de leur formidable voisin et il ne déplaisait nullement non plus au roi de France de voir arrêter ses progrès. Le capitaine de César, Ugo Moncada ! fut battu ; Giov. Maria Varano entra dans Aquila et Guidobaldo recouvra Urbino (octobre 1502). La situation parut si alarmante que le duc Ercole de Ferrare offrit au pape de lui envoyer des troupes pour le protéger (19 octobre 1502). Le pape se fortifia dans le Vatican et le Belvédère, il fit occuper le quartier des Orsini pour empêcher qu’ils n’y réunissent des hommes. Le château Saint-Ange fut ravitaillé. Jofré, prince de Squillace, voulut montrer qu’il pouvait être de quelque utilité lui aussi, mais ce fut un désastre ; dans la revue de ses soixante lances qu’il passa en présence du pape, il manquait à chaque homme une pièce de son armure, leurs bêtes étaient lamentables et leur attitude déplorable. Combien il parut différent de César ! La princesse sa femme restait toujours enfermée au château. Telles étaient les inquiétudes du pape qu’il songea à se retirer dans le château de Civita Castellana avec son jeune fils et les cardinaux de son parti. Dès le 19 septembre, il était allé reconnaître l’état des fortifications de cette ville. À Rome, on pariait dix contre un que César ne deviendrait jamais roi, car on y était très joueur et l’on pariait volontiers sur tout ?.
Mais des chefs aguerris, Fracassa, Galeazzo Pallavicini, Raffaelle dei Pazzi entre autres, et des soldats nombreux accoururent se ranger sous les bannières du duc de Valentinois que l’on savait libéral et puissant. On lui amena des Gascons et des Suisses 5. Le pape lui fournit 18 000 écus. En outre, l’union manquait entre les alliés ; ils se soupçonnaïent et se jalousaient les uns les autres. César en profita et, tandis que le pape circonvenait le cardinal Orsini, lui travaillait à semer la zizanie entre ses ennemis. Surtout l’argent leur manquait. Paolo Orsini vint, le 25 octobre, s'entendre avec lui à Imola dont il avait fait son quartier général et où Machiavel était venu le rejoindre sur l’ordre de la Seigneurie. Un accord ou plutôt, comme on dit alors, un désaccord intervint entre eux 4. Les autres condottieri offrirent successivement d'entrer ou de rentrer à son service (28 octobre 1502). Plus tard, le 28 décembre, Guidobaldo en fit autant. L’orage se dissipa aussi vite qu’il s'était amassé. L'un des fils de Giulio Cesare Varano 5 fut assassiné le 18 octobre 1502, à Pergola, par Micheletto ; d’autres conjurés périrent ; Giampaolo Baglioni de Pérouse, les Vitelli prirent la fuite.
Cependant César sentit le besoin de se concilier ses sujets de la Romagneet des Marches. I] leur sacrifia le gouverneur qu'il y avait installé (vers 1498) et qui avait contribué à ses succès militaires, don Ramiro de Lorqua, car on le taxait de cruauté et de cupiditéf. Dans
1. Moncada était né en Catalogne vers 1466. Il périt de mort violente devant Naples, le 12 mai 1538. Il n’est pas sûr qu'il ait servi dans l’armée de Charles VIII (Paoo Giovio). Il appartenait à la famille aragonaise des Aytona.