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LUCRÈCE REMPLACE LE PAPE AU VATICAN. — SON TROISIÈME MARIAGE

Débarrassé des Aragonais et des Colonna, le pape pouvait jouir en tranquillité de son triomphe. Il quitta Rome le 37 juillet 1501 pour se rendre à Sermoneta et chargea sa fille Lucrèce de le remplacer dans ses fonctions administratives ; elle devait ouvrir les lettres adressées au pape, prendre connaissance des suppliques qui lui étaient remises, pourvoir aux affaires courantes. Afin de bien marquer qu'elle tenait la place de son père, elle prit logement dans les appartements du pape.

Lucrèce connaissait, ce semble, suffisamment le latin pour comprendre le contenu des pièces qui lui seraient soumises. « Lucrèce Borgia, écrit le Loyal Serviteur 4, parlait espagnol, grec, italien, français et quelque peu très bon latin.» Dans les cas difficiles seulement elle aurait recours aux lumières des cardinaux qu’elle désignerait et surtout à celles du cardinal Costa que sa longue expérience rendait particulièrement capable de la conseiller. Celui-ci, à dire vrai, ne prit pas très au sérieux son rôle. Comme Lucrèce lui expliquait un cas qui l’embarrassait, il lui répondit que, lorsqu’en consistoire le pape

1. Ces villes avaient été attribuées, avec le titre de duc, à Pietro en bas âge. L'opinion que Giovanni était fils du pape et de Lucrèce

Gaetani par Boniface VIII. ne paraît pas fondée. 2: Ferdinand et Isabelle ratifièrent l’attribution de cette ville 4. Histoire du Gentil Seigneur, p. 239, éd. de la Soc. de l'Histoire le 7 janvier 1502. Voir Moroni, vol. LXXXIX, p. 112. de France. Il ne semble pas pourtant que Lucrèce fût si instruite

3. Alexandre VI donna des tuteurs à ces deux enfants qui étaient que le dit le Loyal Serviteur,

exposait une affaire, le vice-chancelier ou l’un des cardinaux inscrivait les opinions et les votes. Il convenait donc, il était même indispensable, dit-il, que quelqu'un fût là pour recueillir ses paroles. Lucrèce répliqua qu’elle savait bien écrire. « Où donc est votre plume? » demanda le cardinal. Tous deux sé mirent à riré et il ne fut plus question dé consultation.

On donna à Lucrèce le titre de Vicariessa. Depuis le x® siècle, au temps où Teodora et Marozia régnaient au Vatican ét administraient l’Église, pareille chose ne s'était pas vue 1.

Le pape revint en août, mais repartit, le 25 séptembre 1501 au matin, pour aller visiter Nepi et Civita Castellana ; Lucrèce reprit ses fonctions durant cette nouvelle absence qui dura environ un mois (du 25 septémbré au samedi 23 octobre) ?:

Depuis le commencement de l’année, son père et son frère s’occupaient de ld remarier ; peut-être que le meurtre de don Alfonso n'avait pas eu d'autre cause.

De quelle utilité aurait pu être désormais un prince aragonais? Ils pensèrent de nouveau à un Orsini, au duc de Gravina, mais, comme ils nourrissaient dès lors de noirs projets contre cette famille, cette idée fut abandonnée et ils entreprirent de faire épouser à Lucrèce Alfonso, le fils aîné et l’héritier du duc de Ferrare, Ercole. Cette union favoriserait singulièrement la politique du duc de Valentinois en Romagne ainsi que ses lointaines visées sur Florence. Alfonso avait vingt-quatre ans ; il était veuf depuis 1497 (30 novembre) d'Anna Sforza, dont il n’avait pas eu d'enfants.

Le cardinal Ferrari entama les démarches 5. Le duc et son fils repoussèrent d’abord les premières ouvertures qui lui furent faites ; l’indignité de la famille dés Borgia et la fin du dernier mari de Lucrèce n’était pas pour les engager à les accueillir.

Alexandre VI fit valoir des arguments solides, les avantages que tirerait d’une telle union la maison d’Este, le danger de résister à ses volontés d'autant qu’il était soutenu par le roi de France. Louis XII, à la vérité, ne s'était pas montré favorable à une alliance qui rendrait César trop puissant à son gré dans le Nord de l'Italie, mais il finit par se laisser circonvenir.

Le duc aussi. Le 8 juillet 1507, Ercole fit savoir au roi qu'il était prêt à entrer en négociation avec la cour de Rome. Le contrat fut longuement discuté. Alexandré VI, faisant bon marché des droits de l'Eglise, consentit à ramener de 4 000 ducats à 100 le tribut annuel que le duché de Ferrare était obligé de verser au Saint-Siège, jusqu’à la troisième génération 4 ; il céda comme dot les villes de Cento et de Castel della Pieve 5 et promit une somme de 100 000 ducats.

1. ERNEST LoscHEer, Historie des Romischen Huren Regiments…., Leipzig, 1705.

2. Burchard indique ces deux dates, p. 307, ligne 7, puis, ligne 11, il dit qu’un consistoire secret eut lieule6 octobre : le pape était donc à Rome ce jour-là ; puis il dit qu’il partit le 10 octobre au matin pour visiter les terres des Colonna avec le duc (de Valentinois) et trois cardinaux et réntra le 27 octobre. Il arrive parfois à Burchard de commettre de semblables confusions ; il avait sans doute inscrit de mémoire les deux datesextrêmes, puis il a voulu préciser,

et là encore il se trompe ; si le 10 était un dimanche, le 27 ne pouvait être un dimanche ni le 25 un samedi comme il l'indique.

3. Lettre du 18 février 1501. Outre GREGoRovIUS, voir B. FELIcIANGLI, Un Episodo del Nepotismo Borgiano, il Matrimonio di Lucrezia Borgia, Rome, 1901.

4. THEINER, Codex. Diplom, vol. III, p. 511, n° 427, 17 septembre 1501.

5. Le 24 janvier 1502, en consistoire, le Sacré Collège ratifia le rattachement de ces deux villes au duché dé Ferrère, Elles étaient

Le 4 septembre 1501, la nouvelle arriva à Rome que le contrat avait été signé à Ferrare ; le Vatican fut illuminé, les bombardes du château Saint-Ange tirèrent des salves, les partisans des Borgia firent retentir la ville de cris de joie.

Le lendemain, dans l’après-midi, Lucrèce se rendit à cheval de son palais à l’église S. Maria del Popolo ; elle était vêtue de brocart d’oret de velours ras; quatre évêques allaient devant elle deux par deux, trois cents cavaliers la suivaient ; la grande cloche du Capitole sonnait. Au retour, elle partagea ses vêtements entre ses bouffons, quile jour suivant parcoururent les rues de la ville, l’un à pied, l’autre à cheval, criant à gorge déployée : « Vive l’illustrissime duchesse ! Vive le pape Alexandre ! »

Les fêtes se succédèrent 1 ; l’une est restée célèbre, celle du 30 octobre, au cours de laquelle cinquante courtisanes dansèrent avec les gens du palais devant le pape, Lucrèce et la cour pontificale ; elles parurent d’abord avec les somptueux habillements qu’elles portaient d’ordinaire, puis elles s’en dépouillèrent complètement ; pour rendre leurs danses risibles, on avait jonché le sol de châtaignes ; il semblerait donc que le pape et les siens recherchèrent plutôt dans ce divertissement le côté gai que le côté érotique, mêmé en tenant compte de ce qu’ajoute le chroniqueur et qu’il convient de taire.

Il en fut de même apparemment pour la présentation des cavales dans la cour du Vatican (11 novembre 1501).

Ce furent ensuite des courses de courtisanes qui ne firent pas d’ailleurs un long trajet, puisqu'elles allèrent de la Meta à Saint-Pierre ; des courses de chevaux suivirent ; le cheval barbe du duc de Mantoue arriva le premier, maïs on ne lui donna pas le pallium parce que son jockey était tombé en chemin ; à vrai dire, on l’avait désarçonné. Le public protésta. Une autre fois, on fit, sur le parcours, sortir un cheval d’une maison où il était dissimulé ; naturellement il arriva le premier. |

Afin de pourvoir à ses banquets, Alexandre VI mettait à contribution les villes qui dépendaient de l'Eglise ; par un bref daté du 7 décembre 1501, il ordonna à la commune d’Aquependente de fournir abondamment ses cuisines de volaille et de vénerie.

Le mariage de Lucrèce eut lieu au milieu de ces fêtes, le 28 décembre 150r. Les trois frères puînés d’Alfonso, don Sigismondo, don Ferdinando ?, le cardinal Ippolito étaient venus pour la cérémonie accompagnés d’une suite nombreuse que les marchands et les «curiaux»$ eurent à entretenir, mais ils se trouvèrent si mal logés que la plupart préférèrent habiter dans les hôtelleries. Leur entrée fut entourée d’un faste inouï (23 décembre 15017).

Des musiciens de toute sorte s'étaient établis sur les marches de la basilique pour saluer de leurs instruments Lucrèce au moment où elle sortirait de son palais ; elle était vêtue de brocart d’or à l’espagnole, car les étoffes lourdes étaient de plus en plus à la mode

enclavées dans le légation de Bologne, assez populeuses et forti- ment employé, preuve de l'influence grandissante de l'Espagne. fiées. On assurait que la ville de Cento devait son nom à ce fait que Les modes aussi tant féminines que masculines devenaient esprimitivement, elle était composée de cent cabanes de pêcheurs, pagnoles.

1. Relacion de los Festives que se celebraron en el Vaticano con 3. C'est-à-dire les personnes qui étaient employées ou attachées molivo de las bodes de Lucrecia Borgia, Madrid, 1896. au Vatican, qui dépendaient de la Curie, Des privilèges leur étaient

2. On remarquera qué le titre don commençait à être couram- concédés. Certains marchands recevaient ce titre,

et devaient le rester pendant tout le courant du siècle ; la queue de sa robe était portée par un enfant. Elle s’avançait entre ses deux beaux-frères Ferdinando et Sigismondo; cinquante dames romaines suivaient deux par deux dans leurs plus beaux atours. Le cortège monta dans la première salle du palais, la salle Paolina, où le pape, ayant à ses côtés son fils et treize cardinaux, l’accueillit. L’évêque d’Adria, Nicolo d’Este, fit une harangue que le pape lui demanda à plusieurs reprises d’abréger. Quand il eut enfin cessé de parler, on plaça une table devant le pape et Don Ferdinando, qui représentait son frère, passa au doigt de Lucrèce l’anneau de mariage avec les paroles prescrites, puis il déposa sur la table quatre anneaux de grande valeur dont le chaton était orné d’un diamant, d’un rubis, d’une émeraude et d’une turquoise. On apporta un coffret qui fut ouvert sur l’ordre du cardinal Ippolito et dont on tira une coiffure enrichie de seize diamants, de seize rubis balais et de cent cinquante perles ; on en tira aussi quatre colliers de pierreries et huit tours de cou, quatre fils de perles, quatre croix merveilleuses dont une en forme de croix de Saint-André en diamants et perles de couleur. On estima ces présents à 8 000 ducats. Le cardinal Ippolito en fit l'hommage à Lucrèce avec d’aimables paroles. Cependant il spécifia que si Lucrèce se montrait infidèle, ces joyaux lui seraient repris. Le pape les examina, les soupesa et les fit admirer à sa fille.

De son côté le pape donnait à Lucrèce un trousseau d’une richesse inouïe qui l’emportait sur ceux de Diana Sforza, de Valentine de Milan, d’Elisabetta Visconti qui étaient les trois plus beaux qu’on avait encore vus. On comptait les vêtements par centaines, cinquante gonelles de brocart et de velours, des basquines, des soutanes, des mantilles, des jupes à l’espagnole ornées de pierreries, cent cinquante chemises garnies de perles, une robe de 15 000 ducats avec des manches de rechange de 30 ducats, une coiffure de 10 000 ducats, des meubles, de l’argenterie, voire des reliques, mais peu de livres !.

Alexandre VI avait dit, d’ailleurs, aux envoyés ferrarais qu’il voulait que sa fille eût des pierres et des perles plus belles que toutes les autres princesses italiennes. II fallait bien que les trésors de l’Église servissent à quelque chose, dit un contemporain !

Il y eut après la cérémonie de la présentation des cadeaux, une joute dans la cour du palais, au cours de laquelle cinq personnes furent blessées. Lucrèce et César dansèrent, ainsi que les dames de la cour. Au bout d’une heure, des comédies furent représentées mais sans succès ; la première parut si ennuyeuse qu’on ne l’acheva pas ; quant à la seconde, on ne la comprit guère ; il est vrai que c'était une bergerie en vers latins.

1. Un livre de piété en espagnol, couvert de velours cramoisi. Un Pétrarque petit format couvert en cuir rouge avec huit clous Les Lettres de sainte Catherine de Sienne, reliées en cuir bleu. et fermoirs. Les Épitres et les Évangiles reliés en cuir brun avec fermoirs GRrEGorovius, Lucrèce Borgia, documents, n. 65. Lucrèce semble d’étain. avoir eu beaucoup de goût pour les somptueuses toilettes à moins Un livre appelé « le Guide du Chrétien » en valentin. qu’on ne les lui ait imposées. C’est elle qui introduisit à Rome les Un livre de chansons espagnoles écrit à la main. sbernies (manteaux) qui furent ensuite si fort à la mode. Les manches Un Dante commenté relié en cuir violet. de ses robes étaient de brocart blanc, serrées et lacées, ou bien très Un livre de philosophie en italien, larges et tombant jusqu’à terre. Sa coiffure se composait le plus Les légendes des saints, souvent d’une toque de velours vert avec une garniture de perles Un livre d'aventures. ou de grains d’or battu. Sa poitrine était couverte d’une gaze tissée

La Vie du Christ en espagnol. d'or,

Les comédies pastorales étaient très en vogue depuis peu d’années ; elles répondaient à un besoin. Ceux qui fréquentent peu les champs se plaisent à en voir la représentation, et, comme ils les connaissent mal, ils acceptent que cette représentation soit fausse mais conforme à leurs goûts. On devenait mièvre et précieux dans les salons, on raffinait sur l’amour. Les pièces de théâtre devaient exprimer des sentiments tendres, des amours timides. On réservait la tragédie et la violence pour la vie quotidienne. Toutes les fêtes maintenant comportaient des représentations de ce genre. César fit jouer une églogue où, dans des décors champêtres, des bergers célébraient le jeune couple (31 décembre1501).

Parfois on représentait des pièces latines, les Ménechmes de Plaute par exemple, qui était une pièce favorite à Rome.

Le lendemain, de nouveau, des comédies furent données dans la salle du Perroquet ; les spectateurs s’assirent sur des bancs ou par terre ; César, vêtu d’un costume magnifique, dansa avec un masque, mais chacun le reconnut ; Lucrèce dansa aussi, puis il y eut des danses « moresques ».

Peut-être pour donner plus de lustre aux fêtes, le pape nomma les prochains magistrats capitolins quinze jours avant l'expiration des pouvoirs de leurs prédécesseurs, en sorte qu'il yeut six conservateurs et vingt-six caporioni, ce qui créa nombre de conflits.

Lucrèce avait une grande envie de s'éloigner, de quitter la cour romaine le plus tôt possible. On a une curieuse correspondance d’elle avec son futur mari où elle le pousse à exiger son départ. Le solde de la dot ayant été verséet les bulles promises signées, on s’occupa des préparatifs de son voyage ; la question du cortège dont la fille du pape serait accompagnée avait fait l’objet d’épineuses négociations ; le duc de Ferrare le voulait nombreux et bien composé, le pape aussi, mais les éléments lui manquaient. Où trouver des nobles? Il les avait dépossédés ou contraints à la fuite. Alexandre VI dut avouer qu'il n’y en avait plus guère à Rome. Seuls les Orsini restaient, mais ils étaient mal disposés et en petit nombre. On manquait aussi de dames d'honneur ; Lucrèce crut un moment qu’il lui faudrait en chercher jusqu’à Naples. On trouva moyen néanmoins de lui composer une suite tellement quellement. Le jour de son départ, le 5 janvier 1502, Lucrèce avait un vêtement splendide, un manteau de brocart d’or à la française avec des manches ouvertes descendant jusqu’à terre; dessous, une veste de velours cramoisi fourrée d’hermine; une traîne fort longue que soutenaient des demoiselles d'honneur. Ses cheveux étaient entourés d’un cordon noir et couverts d’une résille de soie d’or. Au cou, elle portait un collier de perles qui soutenait un pendentif formé d’une émeraude entourée de rubis et d’une grosse perle. Maïs il neigeait, en sorte qu’on ne vit rien de tout cela. Après avoir salué le pape, elle quitta Rome; le cardinal Ippolito d’Este était à sa droite, César à sa gauche ; aucun évêque n’était venu ; le pape avait pu se procurer quelques nobles qui, habillés de brocart d’or et d’argent et de soie, accompagnèrent assez loin sa fille. Des chevaux et des mules avaient été réquisitionnés dans les écuries des hauts dignitaires de l’Église ; ils ne furent ni rendus ni payés.

Une litière avait été préparée, assez spacieuse pour que la duchesse d’Urbino : pût y prendre place quand elle viendrait à la rencontre de Lucrèce.

L'envoyé du duc de Ferrare lui écrivait pour louer le charme, la douceur et la prudence de sa belle-fille. |

Lucrèce n’arriva à Ferrare que le 3 février 1502, après un voyage qu’avaient ralenti le mauvais état des chemins et les exigences de la duchesse qui passait des journées à se « laver » la tête. On n’a pas sans quelques asservissements une admirable chevelure bien colorée.

Afin de permettre aux jeunes époux de s’éjouir sans remords et à la population de les accueillir joyeusement, le pape prolongea le carnaval à Ferrare (le carême commençait régulièrement le 6 février). En juillet 1502, le pape manifesta l’intention de se rendre auprès d’elle ; elle était alors enceinte. Il comptait emmener une petite armée et toute la cour pontificale, peut-être par précaution. Comme il prévoyait de la résistance de la part des cardinaux qui avaient fait décider, après le voyage malheureux de Pie II, que le pape ne pourrait se faire accompagner d'eux qu'avec leur consentement, il annonça que ceux qui ne l’accompagneraient pas seraient privés de leurs bénéfices.

Tout ce grand déploiement de luxe coûteux, ces atteintes portées aux intérêts du Saint-Siège, ces scandales et ces ambitions démesurées accroissaient l’animosité générale contre le pape. Déjà au mois d'août, des placards avaient été trouvés sur le piédestal de la statue de Pasquin nouvellement érigée à la place qu’elle occupe encore aujourd’hui ?; on lut ces vers :

Je te l'ai prédit, bœuf que tu es, Je te prédis que tu mourras si tu l'éloignes. La Roue remplacera le bœui.

La Roue signifiait le cardinal Costa, dont les armes représentaient une roue.

Une manifestation bien plus grave suivit. On publia en Allemagne une lettre émanant, à ce qu'il semble, d’un écrivain imbu d’antiquité et violemment hostile aux Borgia ; peut-être était-ce un Colonna. Elle était supposée écrite de Tarente à Silvio Savelli 5. Dans cette lettre que Burchard, tout serviteur du pape qu’il fût, jugea assez importante pour l’insérer intégralement dans ses notes, sont résumés les griefs élevés contre la famille pontificale. Il est exposé que le pape a extorqué de l’argent sous couleur de faire la guerre aux Turcs et l’a dépensé à acheter des bijoux pour sa fille et à déployer un luxe scandaleux ; qu’il a exilé, dépouillé, pourchassé la noblesse; qu’il n’y a rien de si scélérat qui n’ait été commis sous son toit ; la perfidie punique, la cruauté des Néron et des Caligula ont été surpassées ; des villes comme Forli, Faenza, Rimini ont été saccagées ou

1. Elisabetta ou Isabella Gonzaga qui épousa, en 1488, Guido- Carafa, Voir Rome au tembs de Jules II, p. 153. GNout. baldo de Montefeltro. Elle était fille du marquis Federico Gonzaga. 3. Il était fils de Piergiovanni et frère de Troilo et possédait la 2. Elle avait été trouvée en 1501 près du palais du cardinal petite ville de Crotone,

détruites ; les places les plus fortes du domaine de l'Eglise ont été livrées à César ; tout se gouverne par sa volonté ; des gardes le protègent tandis qu’il vit au milieu d’un harem comme un Turc ; les cardinaux, les archevêques ne doivent leurs titres qu’à leur argent ou à leurs forfaits ; et l’auteur conclut que les princes doivent intervenir pour relever la religion chancelante, sauver la barque de Saint-Pierre prête à sombrer et la ramener au port ; grâce à eux, la justice et la paix régneront à Rome.

Bien qu’il ait connu cette diatribe, le pape feignit de l’ignorer, car il ne pouvait rien contre son auteur anonyme, mais, quand le coupable était à sa portée, il sévissait inexorablement. Le frère de don Giovanni Lorenzo de Venise, soupçonné d’avoir traduit du grec et envoyé à Venise une lettre dirigée contre le pape et son fils, fut arrêté ; sa maison fut explorée de la cave au grenier et complètement vidée de tout ce qu’elle contenait (20 janvier 1502).

Un masque, Antonio Macione, qui avait prononcé des paroles injurieuses à l’adresse d'Alexandre VI et de César, eut la langue et la main coupées.

L’ambassadeur vénitien ne put sauver un de ses concitoyens qui avait publié un livre contre eux ; il fut mis à mort et jeté au fleuve. « Le duc de Valentinoiïs, disait le pape, est un homme bon, maïs qui ne supporte pas les offenses. Plus d’une fois je lui ai dit que Rome est une ville libre où il est permis à chacun de parler et d'écrire à sa guise. » Mais César répliquait que les Romains étaient certes libres de faire ce qui leur plaisait, mais qu'il leur apprendrait à s’en repentir.

VISITE DU PAPE A L'ILE D'ELBE ET A PIOMBINO. — LA CONJURATION DES ORSINI. — ASSASSINATS.

La conquête de la Romagne ne suffisait pas à satisfaire les appétits de César ; il envisageait de plus en plus celle de la Toscane ; c’est pourquoi il s’assura un point d'appui en s’emparant du petit port de Piombino, situé au Sud de Livourne ; les Florentins n’osèrent secourir le seigneur de cette ville, Jacobo d’Appiano d’Aragona, qui prit la fuite le 7 août 15017 et alla demander au roi Louis XII de le prendre sous sa protection !, ce qu'il refusa ?.

Mais les habitants eurent plus de courage et César dut entreprendre un siège ; Vitelli Vitellozzo et Paolo Baglioni en furent chargés, tandis qu'ilse rendait à Naples*. La ville fut prise le 3 septembre 15017 et la citadelle se rendit le lendemain.

1. Les Appiani étaient seigneurs, depuis plus de deux siècles, à son fils aîné, Jacobo Il, la souveraineté de Piombino.

de Piombino dont Jacobo avait assassiné le souverain, Pietro Gambacorti, en 1392. Pie II priva un de ses successeurs, Jacobo de cette seigneurie pour la donner à son neveu, Andrea Piccolomini (1463). Jacobo la recouvra avec l’aide des Aragonaïis et reçut en même temps l'autorisation d’ajouter à son nom celui d’Aragona. Une garnison napolitaine occupa la forteresse. En 1474, il laissa

2. Dès que le pape fut mort, la population prit les armes et chassa, avec l’aide des Florentins, la garnison ducale, Jacobo reçut de l’empereur Maximilien Iér l'investiture de Piombino. Moroni, Diz., vol. LXXVIII, p. 38. — Diz. Corografico, Milan, 1855.

3. Son père l’avait rappelé à la demande instante du roi de France. Il arriva à Rome le 7 juin 1501.

A tous ses titres, César ajouta dès lors celui de seigneur de Piombino qu’Elisa Baciocchi, sœur de Napoléon Ier, devait porter plus tard.

D'autre part, Lodovico Mosca, préfet des galères pontificales, prit sans peine l’île d’Elbe avec trois galères, trois brigantins, trois fustes, deux galéasses, une baleinière, en tout douze bâtiments seulement 1. Ainsi César se procurait une base excellente en vue des opérations très vastes qu’il projetait en Toscane.

L'année suivante, César et le pape décidèrent de visiter ces nouvelles conquêtes et les forteresses qu’ils y faisaient élever par Léonard de Vinci et d’autres architectes.

Le 17 février 1502, Alexandre VI partit pour Civitavecchia, six cardinaux l’accompagnaient ; César emmenait sept évêques ; leur suite était composée de cent cinquante personnes environ, plus six chantres. On coucha en route, à Corneto. La ville était bien fournie en grains ; on en manquait à Castro où le pape devait passer ; il donna l’ordre (21 février) qu’on en prît à Corneto pour en envoyer à Castro « sous peine de son indignation». Le lendemain, la petite troupe s’embarqua ; comme on n’avait pu réunir assez de forçats pour ramer sur les galères pontificales, le gouverneur avait envoyé tous les prisonniers détenus à Rome, même ceux condamnés à des peines légères ; il avait même réquisitionné des charpentiers et des marins ! La famille du pape se rendit à Piombino par terre.

Le pape gagna d’abord l’île d’Elbe où il demeura jusqu’au 26 février, puis il aborda à Piombino. Pour le distraire, on fit danser devant lui les plus jolies filles de la ville ; c'était un plaisir qu’il goûtait particulièrement. Le 197 mars 1502, il se rembarqua ; le temps devint vite très mauvais, mais il ne voulut pas retourner à Piombino ; après trois jours

de lutte, force fut de relâcher à Porto Ercole ; là se trouvait un très beau bateau anglais,

(la marine anglaise commençait à se développer) ;le pape admira du dehors ce bateau, mais refusa d’y monter. On repartit malgré un temps affreux. César, qui se trouvait sur une autre galère que le pape, gagna un port voisin ; le pape, au contraire, continua sa route. La tempête redoubla ; seul il ne perdit pas son sang-froid ; assis sur la poupe, il se signait à chaque embardée un peu plus forte que les autres et s’écriait :« Jésus !», mais il demandait à manger. Les marins avaient beau lui déclarer que c'était impossible et qu’on ne pouvait même pas allumer de feu, il insista et l’on finit par lui faire frire un peu de poisson. Enfin on aborda le 7 mars à Corneto où l’attendait César, très inquiet de son sort ?.

Plusieurs de ses compagnons de voyage étaient tombés malades en route ou même avaient succombé aux épreuves qu’ils venaient de supporter. À peine revenu à Rome, Mosca mourut, âgé de trente-six ans, lui aussi victime peut-être de ses fatigues (29 mars 1502).

De Corneto, le pape se rendit à Civitavecchia où il coucha ; le 9 mars, il rentrait dans son palais sans que personne fût là pour le recevoir, car il l’avait ainsi ordonné.

1. GUGLIELMOTTI, La Guerra dei Pirati, Florence, 1876, vol. I, 2. On a dit qu’à son retour d’Espagne le pape avait failli faire p. 16. Cf. LEONETTI, chap. XXII. naufrage dans ces parages.

RESTES DU PALAIS BORGIA DANS LA VIA SCELLERATA. AUBERGE DEL SOLE DANS LA VIA DEL BISCIONE.

(Phot. Moscioni.)

(Phot. Moscioni.)

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