‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 130 sur 203 · GIUSTINIAN, vol. I, p · texte numérisé non relu

GIUSTINIAN, vol. I, p

entière, et se plaignant deses constantes demandes d’argent ; ne venait-il pas encore de lui réclamer 30 000 ducats ! Il parlait même de l’excommunier !

En même temps que l’annonce de ce succès, parvint une lettre de César recommandant au pape de se saisir du cardinal Orsini et de tous les Orsini qui se trouveraient à Rome. Le cardinal avait été prévenu qu’il y avait danger pour lui à demeurer à Rome, où il s'était rendu muni d’un sauf-conduit dont il avait dicté lui-même les termes, car le pape avait tout fait pour l’attirer (21 novembre 1502). Son attitude protectrice avait déplu fortement à la cour, et le pape n’en avait conçu que plus de haïne contre lui. Cependant, il se flattait qu’on n’oserait pas porter la main sur un personnage tel que lui, d'autant plus qu’il était aveugle !, Dès qu’Alexandre VI eut connaissance de la lettre de son fils, il résolut de suivre son conseil. C'était le soir. Le secrétaire du pape, Adriano Castelli, qui avait ouvert son courrier et en connaissait le contenu, se donna garde de sortir du Vatican afin que, si par aventure quelques-uns des Orsini s’enfuyaient, on ne l’accusât pas de leur en avoir donné l'avis.

Au matin, le pape fit avertir le cardinal du succès de son fils, sachant bien qu’il ne pourrait se dispenser de venir le complimenter ; le cardinal se rendit, en effet, sur une mule au Vatican malgré les supplications de sa maîtresse qui avait rêvé « que le vin se changeaït en eau». Le gouverneur de la ville, Francesco Remolino de Lerida, informé par ses agents, arriva au palais en même temps que lui et, feignant de le rencontrer par hasard, s’offrit à le conduire. Il le mena dans la chambre du Perroquet. A peine était-il entré au Vatican, que sa mule et les chevaux de ses gens furent saisis et conduits dans les écuries du pape, tandis que les portes du palais étaient hâtivement fermées et les gardes alertés ; des soldats entourèrent le cardinal qui, comprenant son sort, s’évanouit. Quand il eut repris ses sens, 1l fut conduit dans la Torre Borgia au Vatican puis, deux jours après, au château Saint-Ange?.

Son palais du Monte Giordano fut fouillé et surtout vidé de tout ce qu’il contenait « jusqu’à la paille ». Les meubles, les tapisseries, ainsi que la bibliothèque furent transportés au Vatican. Il ne resta même plus un grabat pour la mère du cardinal®, qui avait plus de quatre-vingts ans, et dut demander asile à ses parents et à ses amis, qui lui fermèrent leurs portes tant ils craignaient d’indisposer le pape. Le pape ne dissimula pas toutefois son désapointement en voyant le peu qu’on lui apportait. On ne trouva que 10 000 ducats en argent comptant ; le cardinal passait pour beaucoup plus riche 4.

Tandis qu'avait lieu l’arrestation du cardinal, les sbires pontificaux se saisissaient du protonotaire Gio. Batta Orsini, fils de Virginio, de Giacomo S. Croce parent de Virginio, qui fut relaxé presque aussitôt (4 janvier 1503) en déposant une caution de 2 000 ducats ; de Bernardo (Orsini), abbé de Luiano, frère de Bartolomeo d’Alviano®ë,

1. Il avait, à vrai dire, mauvaise réputation, passait ses journées 3. Clarice fille de Carlo Orsini, seigneur de Bracciano, ferme de à jouer et ses nuits en orgies. Il avait voté pour le pape au conclave Lorenzo Orsini. et reçu en récompense Soriano. 4. GIUSTINIAN.

2. BuRCHARD, Vol. II, p. 343. — SiGISMONDO pE1 Con, vol. II, 5. Le 7 mai, il devenait évêque de Nocera dei Pagani. Il mourut

p. 263 — SanuTo, vol. IV, col, 600. en 1511.

et de l'archevêque de Florence, Rinaldo di Giacomo Orsini (2 juin 1503). Ce dernier fut retenu dans les appartements du pape. Son palais fut dépouillé comme celui du cardinal et le mobilier apporté au Vatican ; les soldats chargés de l’opération s’en approprièrent, paraît-il, une bonne part.

Lorsque les cardinaux apprirent que le cardinal Orsini était retenu prisonnier, ils firent une démarche auprès du pape pour demander sa grâce, mais-il leur répondit qu'il était un traître, complice de la conjuration ourdie contre le duc de Valentinois Let, sans nommer personne, il énuméra ses griefs à l’égard de chacun d’eux, et chacun trembla. On vivait à Rome dans la terreur. Non seulement ceux qui avaient médit du pape, mais ceux même qui avaient eu quelque pensée secrète contre lui, ceux aussi qui possédaient de l'argent se crurent menacés?. Le cardinal Giovanni Médicis et son frère Pietro se sentaient particulièrement en péril et « auraient bien voulu être ailleurs». On se rappelait la mort du cardinal de Capoue, Giovanni Lopez (5 août 1501) et celle du cardinal de Modène, Gio. Battista Ferrari, chargé des finances du pape, que son extrême avarice avait enrichi (20 juillet 1502) $.

Beaucoup d'habitants s’éloignaient précipitamment. Ce qu’apprenant, le pape fit venir les conservateurs et leur intima l’ordre de multiplier les réjouissances afin que la ville fût en joie.

Mais, en même temps, il continuait les mesures de rigueur.

Le 6 janvier 1503, le gouverneur de la ville se rendit chez l’évêque de Césène, Pietro Mensi, auditeur de la Chambre et, bien qu'il fût malade, le conduisit au château Saint- Ange où il fut retenu, puis il alla chez Andrea de’ Spiriti de Viterbe, protonotaire, qu’il emmena également au château 4. Celui-ci toutefois obtint après quelque temps sa libération (en août), moyennant 6 000 ducats de rançon.

La terreur redoubla.

L’évêque de Chiusi, Sinolfo di Castel Lotario, tomba malade de peur et mourut (14 janvier 1503). Sa maison fut confisquée. Le cardinal Ippolito d’Este gagna Ferrare le 15 février 1503 ; il avait d'autant plus de raisons d'appréhender que, d’après la rumeur publique, il s'était trouvé en compétition amoureuse avec le duc César au sujet de Sancia, la belle-sœur de celui-ci.

Cependant le cardinal Orsini languissait dans sa prison. Durant les premiers jours, sa mère lui avait envoyé des aliments, puis cette faveur lui fut retirée parce qu’il avait refusé de la payer 2 000 ducats. Sa mère chargea la maîtresse de son fils de porter cette somme au pape avec une bague de même valeur. Travestie en garçon, elle put pénétrer

1. Il est certain que le cardinal avait joué un personnage douteux depuis quelques années, excitant le roi Louis XII contre le pape, prêtant la main aux conjurés de Magione puis s’entremettant entre eux et César. Voir GUICCIARDINI et GIUSTINIAN.

2. Dépêche du 6 janvier 1503 de Giustinian à la Seigneurie de Venise.

3.« I1mourut à la grande joie de toute la cour», dit GrusTINIAN. Sur sa bière tomba une pluie d’épigrammes. On proposa comme épi-

taphe sur son tombeau: Bos bona, terra corpus, Slyx animan. Son secrétaire, Sebastiano Pinzone, reçut plusieurs de ses bénéfices parce qu’il l’avait empoisonné, dit-on.

4. Andrea de’ Spiriti faisait déjà partie des clercs de la Chambre apostolique (ils étaient sept) en 1492; il en était vice-gérant puis en 1495, il devint vice-camerlingue. Pietro Isvaglies lui succéda en 1497. Et ce fut l’un qui arrêta l’autre. Ils avaient été ensemble gouverneurs de Rome (Moroni, vol. XXXII, p. 39).

jusqu’à lui ; Alexandre VI accepta le don et autorisa de nouveau le cardinal à recevoir sa nourriture du dehors ; mais chacun estima qu’à ce moment il était déjà empoisonné. En effet, dès le 15 février 1503 il tomba malade ; le pape lui envoya son médecin en lui recommandant de prendre grand soin du cardinal et il s’empressa d’en informer le consistoire, ajoutant que le cardinal lui avait offert 25 000 ducats de caution, mais qu’il avait refusé en lui conseillant de s'occuper de sa santé. Le 25 février, il était mort. Le pape fit aussitôt pratiquer son autopsie et réclama un rapport; toutefois, comme le poison employé était un de ceux qui ne laissent pas de traces, cet examen ne pouvait aboutir à rien.

Le pape envoya à ses funérailles, qui eurent lieu le lendemain, quarante torches, le gouverneur de la ville, Adriano et sa famille. On avait recouvert son corps d’un drap d’or et placé à ses pieds deux chapeaux de cardinal. Il fut enseveli dans l’église S. Salvatore, appartenant aux Orsini et qu'avait édifiée le cardinal Latino?.

Le 5 janvier 1503, le jeune fils du pape, Giovanni, à qui Monterotondo* avec les terres environnantes avait été attribué, alla en prendre possession ; Giacomo Santa Croce l’accompagna pour lui faire remise de cette! ville, ce qui n’empêcha pasle pape d’ordonner sa mort peu après 4.

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