RÉVOLTE DES ORSINI
L’absorption des cités et des seigneuries par la puissante organisation des Borgia se poursuivait. L'abbaye de Farfa s'était soumise sans protestation.
Le 6 janvier 1503, Pérouse ainsi que Pienza, située près de Sienne, et plusieurs autres villes ouvraient leurs portes.
Restait la famille des Orsini.
Alexandre VI avait déclaré à l'ambassadeur de France qu’il voulait « extirper radicalement la race des Orsini». Déjà il leur avait pris, outre leurs possessions territoriales, en confiscation et rançons, plus de 100 000 ducats 5.
Mais, malgré leur écrasement, les Orsini demeuraient encore redoutables.
Les ennemis, les victimes des Borgia se groupèrent de nouveau autour d'eux. Giovanni Paolo Baglioni$ et Pandolfo Petrucci renouvelèrent leur alliance. Les Orsini avaient pour chefs Giovanni Giordano, fils de Virginio, seigneur de Bracciano, et le comte Nicolo Orsini di Pitigliano. Fabio Orsini et Giulio, frère du cardinal, réunirent des partisans à Bracciano et à Cerveteri. Le 23 janvier 1503, le pont Nomentano sur l’Anio
1. « Mando fuori gl’ intestini », dit Guicciardini qui donne pour 3. Situé sur une hauteur, Monterotondo domine la plaine, sa mort la date du 12 février. Burchard donne celle du 22 et Gius- 4. GREGOROVIUS, vol. IV, p. 131. tinian dit que, quelques jours auparavant, il avait donné «des 5. Il y avait longtemps qu’il demandait au roi de France de lui signes de frénésie », de délire apparemment, permettre de les annihiler et le roi de France s’y opposait (GrusTi- 2. Le pape chargeale collègue de Burchard du soin des funérailles NIAN, vol. I, p. 317). et celui-ci se garda bien de se mêler de leur organisation « ne vou- 6. Giovanni Paolo Baglione (1471-1520) était fils de Rodolfo, lant pas en savoir plus qu’il ne convenait ». de la branche de Bettona (BAGLION DE LA DUFFERIE, P. 106)
HISTOIRE DE ROME, Fe
fut occupé ; le Latium et Rome même parurent menacés. Alexandre VI manquait de troupes, César les ayant toutes avec lui. Il s’enferma dans le Vatican qui fut mis en état de défense. Ses craintes, feintes ou réelles, étaient d'autant plus grandes qu'il affectait alors de croire que les Orsini étaient les meurtriers de son fils Giovanni et qu’il les accusait même de vouloir attenter à ses jours. |
Le 13 février, il publia un édit déclarant que les Orsini étaient des voleurs de grands chemins, des brigands et enjoignant à tous les sujets médiats et immédiats de l'Église qui se trouvaient à leur service de l’abandonner sous peine d’excommunication, défendant de leur fournir de l'artillerie, des armes ou des munitions, de leur adresser ou d’en recevoir des lettres, de les cacher à Rome, d'acheter du butin fait par eux, obligeant ceux qui détiendraient quelque bien leur appartenant à le déclarer.
Le 20 février 1503, il informait les cardinaux en consistoire que les Orsini méditaient de s’introduire traîtreusement dans la ville pour y mettre tout à feu et à sang ; il leur conseilla d'établir de l'artillerie dans leurs palais et de se préparer à la résistance. César accourut à Rome, dévastant tout sur son passage ; Aquapendente, Montefiascone, Viterbe, les terres du comte de Pitigliano furent affreusement saccagées. On le redoutait autant que les Orsini. Aussitôt la vie devint très chère à Rome et le pauvre Giustinian de se plaindre que son traitement est insuffisant et qu’il lui faut prendre sur son propre revenu.
Le peuple détestait maintenant César ; au Campo di Fiore, on faillit le lapider ; il ne sortait que masqué. Cela ne l’empêchait, au reste, de donner des comédies au Vatican (27 février 1503) !. Les divertissements du carnaval furent d’abord contremandés, ensuite autorisés, mais à condition que nul ne portât d'armes. Le pape assista en personne à des courses et à des comédies avec plusieurs cardinaux dont quelques-uns parurent travestis.
La présence de César à Rome suffit pour désagréger la coalition ; les Savelli abandonnèrent les Orsini et livrèrent Palombara. Mais la place de Bracciano résistait comme jadis. Elle appartenait à Giovanni Giordano ; or il était au service du roi de France et son protégé, en sorte que César, qui était prince français, n’osait trop s’en saisir de vive force, bien que son père l’en pressât avec des menaces. Toutefois, il avait envoyé de l'artillerie devant la place (16 février 1503).
Ceri ou Cere et Vicovaro résistaient aussi. Cere occupait une forte position, près de la voie Aurelia, sur un rocher entouré de précipices ?. Giulio Orsini et ce qui subsistait de sa famille s’y étaient enfermés avec quelques réfugiés de Rome ; les vivres étaient abondants, mais la garnison comptait trop peu d'hommes pour contre-attaquer et l’on ne pouvait espérer aucun secours du dehors. Le pape tenait beaucoup à la prise de ce
1. Il habitait le palais de Domenico della Rovere, cardinal du 2. SIGISMONDO, vol. II, p. 266. — GiucctARDINI, vol. II, p. 252. titre de S. Clemente, mort en 1501. Ce palais était situé près du On pensait alors que les Romains y avaient envoyé les vestales Vatican, sur la place Scossa Cavelli. Actuellement, Convento de et leurs trésors au moment de l'invasion gauloise comme en un Padri Penitenzieri (GIusrINIAN, vol. I, p. 418). lieu sûr.
dernier refuge de ses ennemis. Il fit construire au Belvédère une machine pouvant contenir trois cents hommes, dont il allait sans cesse surveiller l'avancement. Les Romains s’y intéressaient mais doutaient fort qu’on pût jamais s’en servir. Les meilleurs capitaines de ses mercenaires, Ugo Moncada, Micheletto Coreglia, Lodovico della Mirandola furent envoyés devant la place; mais César, trouvant que ses lieutenants n’allaient pas assez vite en besogne, partit pour en hâter le siège en compagnie du cardinal Sanseverino, de Fracasso et des chefs des milices romaines. Maisson meilleur auxiliaire fut l'artillerie française, qui déversa sur la ville plus de six mille boulets, en sorte que les assiégés en furent réduits à capituler le 6 avril 1503. Giulio vint livrer à la discrétion du duc sa femme et ses enfants ainsi que la ville ; César leur promit la vie sauve et les autorisa même à se retirer à Pitigliano, et il observa son engagement, ce dont chacun s’étonna. Quant à Giulio, il le garda dans son camp. Le siège lui avait coûté 40 o00 ducats. Les fortifications furent rasées.
La prise de Ceri était essentielle pour le duc, elle assurait son triomphe. Il revint aussitôt à Rome, ramenant prisonnier Giulio Orsini ; afin de faire montre de générosité, il intercéda auprès du pape pour qu’il fût remis en liberté. Deux jours après une convention était conclue sous les auspices de l’ambassadeur de France et de Trozzo, entre Giangiordano Orsini et César, aux termes de laquelle Giangiordano abandonnaïit ses terres voisines de Rome contre d’assez vagues promesses. Maïs il ne pouvait faire de tels abandons sans l’assentiment du roi Louis XII qui le lui refusa. César, qui était allé inspecter ses nouvelles conquêtes, revint précipitamment. Il devait être partout. Les villes se révoltaient dès qu’il s’éloignait ou semblait moins puissant. Pandolfo était rentré à Sienne ; la situation était inquiétante à Pérouse. Son duché ou son royaume, s’il l'avait constitué, n'aurait été que bien éphémère. De toutes parts on appelait Venise à l’aide et le sentiment à Venise devenait plus favorable chaque jour à une intervention. Partout l'hostilité grandissait (2 avril). En plusieurs lieux de la terre ferme furent affichés des libellés ainsi conçus :
Madre tu dormi et la tua figlia è in nogha Pompeo fuze el Cesar la dispoglia Svegliate Madre et trarla di doglia.
L'insécurité dans laquelle il vivait obligeait César à entretenir partout des garnisons, à soudoyer partout des complaisances, à multiplier ses agents, et tout cela coûtait très cher. Ilest vrai que le pape tenait en réserve des moyens pour se procurer de l'argent quand il se faisait rare.
Le cardinal S. Angelo, Giovanni Micaeli, neveu de Paul II, enfermé au château Saint- Ange, fut étranglé (10 avril 1503) par un clerc à son service, Pendone, qui avoua plus tard son acte en disant qu’il avait obéi aux ordres d'Alexandre VI ; il fut dégradé et décapité. Le pape se flattait que le gain serait important : il ne recueillit, dit-il, que
23 000 ducats et des tapisseries. L’ambassadeur de Venise étant allé le voir précisément au moment où l’on comptait l'argent, il le lui montra en disant : « On raconte que nous avons trouvé 100 000 ducats chez le cardinal ; voilà ce qu’il y à.»
En réalité, il laissa une immense fortune ; au dire de Giustinian, 150 000 ducats en argent comptant, argenterie et tapisseries, de grandes quantités de froment, des troupeaux, des caisses de vêtements et d’étoffes qui furent sauvées.
Alexandre VI, qui se déplaçait sans cesse malgré ses soixante et douze ans, se rendit à Porto le 17 avril 1503, moins pour s’y divertir que pour mettre la main sur les troupeaux immenses que le cardinal Micaeli y possédait. Le 24 avril, il se rencontra avec le duc de Valentinois à Anguillara.
Le pape avait un autre moyen de se procurer des fonds ; le gouverneur de la ville, aidé de Michelotto Coreglia, pénétrait dans les maisons des personnes qu’on soupçonnait, à tort ou à droit, d’être des marrant et s’emparait de ce qui s’y trouvait.
En outre, dans un consistoire tenu le 29 mars 1503, le pape fit adopter par les cardinaux une bulle créant quatre-vingts nouvelles charges de Curie. Il y eut quantité d’acquéreurs, en sorte qu’on put les vendre 760 ducats chacune. La République de Venise fit défense à ses sujets d’en acheter, ce qui courrouça le pape.
Le 31 mai eut lieu la neuvième promotion du pontificat. On pensait que le pape nommerait quatre ou cinq cardinaux, il en nomma neuf, ce qui porta à quarante-trois le nombre des prélats qu’il revêtit de la pourpre !. Cinq étaient Espagnols, trois Italiens, un Allemand. Parmi les Italiens se trouvait Adriano di Corneto, le grand ami et le confident du pape, chez qui il prit deux mois après le repas auquel on attribua sa mort. Ni les uns ni les autres n'avaient bonne réputation, mais c’étaient d’opulents prélats dont le pape pouvait tirer de grosses sommes. On estima que cette promotion lui valut de 120 000 à 130 000 ducats?. Le 4 juin, le pape accorda la vie sauve à Giacomo Santacroce moyennant 10 000 ducats ; du protonotaire de’ Spiriti, 1l soutira 6 000 ducats. On pensait qu'il en tirerait autant de l’évêque de Césène, Pietro Mensi. Pourtant Sanuto rapporte que Santacroce fut décapité dans les premiers jours de juin, le même jour où périt Trozzo ?.
Le tout-puissant Trozzo, qui « pouvait à lui seul plus que tout le monde au Vatican» et dont on murmurait qu’il allait recevoir le chapeau, avait excité la jalousie de César qui sut le rendre suspect au pape. Peut-être aussi le trouvait-on trop favorable à la France où Alexandre venait de l’envoyer en qualité de négociateur ; maintenant le pape se détachait de plus en plus du roide France et conspirait contre lui avec l'Espagne, et l’on accusa Trozzo d’avoir révélé à Louis XII les tractations de son maître avec Ferdinando. Ille sut et s'enfuit (18 mai 1503). Des navires lancés à sa poursuitele rejoignirent sur les côtes de la Corse où il espérait se réfugier ; il fut ramené à Rome et empri-
1. Seul Martin V en avait désigné un plus grand nombre, qua- Paul III soixante et onze, Pie IV quarante-sept. rante-sept, mais il s'agissait de reconstituer le Sacré Collège après 2. PASTOR, vol, VI, p. 120. le grand schisme. Léon X nomma quarante-trois cardinaux, 3. SANUTO, vol. IV, col. 39, 53.
sonné. Micheletto lui arracha une longue confession à laquelle César assista caché, puis l’étrangla 1.
César préparait une grande expédition dont le but était inconnu ?. Ce qui était certain, c’est que, cette fois, 1l travaillait ouvertement pour lui. Ses soldats portaient des justaucorps sur lesquels était brodé CÉSAR à.
1. GIUSTINIAN, vol, II, p. 17. — Sanuro, vol. V, coi. 39, 53. — revue deses troupes, mais personne n’ajoutait foi à ses paroles. J bid. Soderini, à la date du 23 mai (Lettere ai Dieci, mai-juin 1503). 3. Lettre d’Alessandro Bracci du 3 juillet 1503 (Leltere ai Dieci). Les envoyés florentins parlent dans le même sens que Giustinian Le 13 avril 1502 Alexandre VI avait publié une bulle interdisant (Lettere ai Dieci; 7, 20, 22 juillet, 17 août) les violences entre parties en procès (Archiv. di Stato, Roma, vol. I)
2. Cependant le pape Alexandre VI attestait ## verbo vicariiChristi et le 27 novembre de la même année une « constitution » contre les qu’il ne préparait pas une expédition. Il affirmait que la réunion bannis et ceux qui leur donnaient leur appui (Bibl. Casanatense et les mouvements de tant de soldats n’avaient d’autre but qu’une Bandi, vol, I, p. 24).
CLAPITRESLX
FIN DU :PONFIFICAT.: