‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 136 sur 203 · ÉLECTION · texte numérisé non relu

ÉLECTION

N pouvait maintenant s’occuper du conclave. Les cardinaux fugitifs revenaient ; le cardinal Giuliano della Rovere fit son entrée à Rome le 4 septembre aux acclamations de ses partisans ; 1lyavait tantôt dix ans qu'il s'était enfui; le capitaine

Fracasso Sanseverino lui avait fait escorte jusqu’à proximité de la ville, car il devait passer près de Nepi où, de son nid d’aigle, César guettait les arrivants. Le 6 arriva le cardinal Colonna qui, depuis cinq ans, vivait caché quelque part en Sicile. Le 0, ce fut le tour du cardinal Riario que les magistrats et les officiers de la municipalité romaine, conservateurs, caporioni, chefs de la maréchaussée avec deux mille hommes, vinrent saluer à la porte Viridaria, la même par laquelle César venait de sortir. Cet hommage au neveu de Sixte IV marquait que le temps où on le détestait tant était loin. La route qu’il devait suivre jusqu’à son palais du Borgo était pavoisée ; on tira force mousquetades. Le 10 revinrent le cardinal Ascanio Sforza, à qui le roi de France avait permis le retour en Italie, espérant qu’il y travaillerait pour lui, le cardinal d’Amboise (George de Chaumont) et le cardinal Giovanni d'Aragon, fils du roi de Naples, Ferrante. Devant le monument destiné à commémorer l’arrivée des reliques de saint André 1, ils descendirent de cheval et échangèrent leurs vêtements de voyage pour des capuchons violets, des manteaux, et des rochets conformes à leur dignité. C'était le soir, des feux de joie avaient été allumés sur leur route, on avait placé des cierges et des torches aux fenêtres des maisons et les femmes criaient : « Ascanio !» Ces acclamations étaicnt en partie une protestation contre une candidature française. ?

Depuis le 3 septembre, on faisait au Vatican (car finalement la vieille tradition

1. Dans un champ voisin du pont Molle sur la voie flaminienne, 2. Le cardinal Ippolito ne put venir à Rome ; il venait de se Voir Histoire de Rome, vol. précédent, p. 388. casser la jambe,

avait été maintenue) des préparatifs en vue du conclave ; pourtant, il y avait à cela un inconvénient ; le gouverneur du château s’obstinait à tendre des chaînes en travers du chemin et il fallait parlementer avec lui toutes les fois qu’on devait se rendre de la ville dans le Borgo.

La chapelle Sixtine, la grande chapelle comme on l’appelait, était bien petite pour y installer les trente-sept cardinaux et leurs quarante-neuf conclavistes qui y passeraient, probablement plusieurs jours. Les exigences du confort et de l'hygiène durent être, comme précédemment, singulièrement méconnues.

Le samedi 16 septembre s’ouvrit le conclave. Il y avait déjà un mois qu’Alexandre VI était mort. Les cardinaux avaient été convoqués pour deux heures de l’après-midi, mais ils ne firent rien jusqu’au soir. Vingt et un étaient Italiens, onze Espagnols, six Français ; vingt-quatre avaient été élus par Alexandre VI. I] y avait huit absents. Jusqu'au 19 septembre, il ne fut question que du règlement des opérations du conclave et de la charte à imposer au nouvel élu ; on y inséra les mêmes clauses que lors de l'élection d’Innocent VIII, vingt ans auparavant : convocation d’un concile, croisade, réforme de l'Eglise. Chaque cardinal en avait reçu une copie qu'il devait étudier et amender à son gré. Ces préliminaires achevés et la charte jurée, le scrutin fut ouvert, le 21 septembre au matin. Les chances se balançaient.

On avait escompté, les jours précédents, l’élection du cardinal George d’Amboise, archevêque de Rouen ; il représentait un souverain puissant dont les troupes campaient aux environs de Rome; par César, on supposait qu’il aurait l’appui des onze cardinaux espagnols. César n’avait-il pas dit qu’il voulait être et rester Français jusqu’à la mort? Amboise se persuadait donc qu’il allait être élu et menaçait, dans le cas où un autre le serait, de briser l’élection. Mais César était d’un appui incertain et son éloignement de Rome paralysait son influence sur les cardinaux qui lui étaient dévoués. Ascanio, de qui Louis XII espérait le concours effectif, ne semblait point du tout disposé à réaliser ses désirs et intriguait au contraire activement contre le choix d’un pape français. Ce qui est pis, le cardinal Giuliano della Rovere, que l’on eût pu croire tout dévoué aux intérêts du roi en reconnaissance de l'hospitalité qu’il en avait reçue si longtemps et de l'appui qu'il lui avait fourni, se déclarait hostile à son candidat. On ne méprisait pas alors les transfuges. Commynes avait passé d’un camp dans le camp opposé, du service de Charles le Téméraire à celui de Louis XI, sans être taxé de forfaiture. Il est vrai que le droit féodal le lui permettait. Depuis, on a qualifié son acte de trahison. Bien d’autres avaient agi de même. |

Arrivé à Rome le 4 septembre 1503, le cardinal Giuliano exposait le 5, à l’ambassadeur de Venise, tous les dangers que présenterait l'élection d’un pape français ; il alla même jusqu'à présager le transport du siège pontifical de Rome à Avignon. Amboise paraissait, en effet, le principal obstacle à sa propre nomination. Plusieurs cardinaux avaient signé et juré l'engagement de ne pas choisir de pape français (14 septembre 1503).

Les chances du cardinal d’'Amboise diminuaient rapidement alors que le groupe

espagnol demeurait compact et, sur l’ordre du roi Catholique, réclamait un pape espagnol ou, à tout le moins, italien. Leur candidat était Vera, récemment élu (1500) !. Ils n’acceptaient ni Carafa, ni Giuliano, ni Amboise et déclaraient qu’ils feraient plutôt un schisme que de les voir élus.

Quant aux candidats italiens, les noms de Carafa, le doyen du Sacré Collège, d’Ascanio, de Pallavicini, de Podocatharo même, malgré son origine chypriote, étaient mis en avant ; on parlait aussi du cardinal Piccolomini, de son vrai nom Todeschini, fils d’une sœur de Pie II. L’'incertitude et la confusion régnaient parmi les membres du conclave.

Le 20 septembre, quatrième jour du conclave, les ambassadeurs, se conformant au règlement, réduisirent à un plat l’ordinaire des cardinaux.

Au premier tour de scrutin, qui eut lieu le 21 septembre, Giuliano eut quinze voix, Carafa quatorze, Amboise treize, Carvajal douze, Riario huit ?. Piccolomini n’en eut pas. Mais si, dans le conclave, on semblait négliger Piccolimini, dans Rome au contraire, on lui croyait de sérieuses chances qu’on évaluait à 30 p. 100 et même à 45 p. 100 tandis que celles de Giuliano étaient estimées à 15 p. 100, celles de Pallavicini à 12 p. 100, celles d’Ascanio à 6 p. 100 et celles d’Amboise à o. D'ailleurs, les cotes variaient d’heure en heure à.

De gros intérêts étaient engagés. La banque Spannocchi gagnerait, disait-on, 12 000 écus à l'élection de Piccolimini 4. L'événement allait montrer que l'opération était avantageuse.

Dès qu’Amboise connut le résultat du premier scrutin, il comprit que sa cause était perdue et tout aussitôt il se déclara partisan du cardinal Piccolomini.

Piccolomini semble avoir été un homme de devoir et pieux ; il avait rempli d’honorables missions et sa vertu n'avait jamais été sérieusement suspectée ; « moribus senex », dit un contemporain. Il y avait quarante-trois ans qu’il était cardinal. Mais ce qui le recommandait davantage à la pensée du cardinal d'Amboise, c'était l’état fâcheux de sa santé. Piccolomini, à soixante-quatre ans 5, était un vieillard impotent, moribond, que la goutte, compliquée peut-être de diabète, torturait et menaçait d’une fin prochaine. En le nommant, le cardinal de Rouen gagnait du temps. Ceux qui reculaient devant une solution définitive, s’empressèrent d'accepter cette échappatoire, au point que Burchard crut qu’on pourrait nommer Piccolomini sans scrutin, « par la voie du Saint-Esprit », comme on disait alors *; mais on lui fit remarquer que s’il se trouvait un seul opposant, l'élection serait nulle, et l’on procéda au vote. Piccolomini fut élu par trente-quatre voix

1. Alexandre VI lui avait confié autrefois l'éducation de César.

2. Le total de ces voix donne 62, mais l’on a vu que chaque cardinal pouvait désigner plus d’un candidat à la fois sur son bulletin : Les bulletins restèrent entre les mains de Burchard, qui pensa pouvoir en faire connaître le contenu. Sanuto donne aussi le détail des votes. Sa liste n’est pas exactement semblable à celle deBurchard.

3. SANUTO, vol. V, col. 90. — GIUSTINIAN, Lettre du 27 septembre 1503,

4. Alessandro Spannocchi était trésorier de César. Pie III prit pour trésorier (dépositaire) Giulio Spannocchi. D’AUTON raconte qu’à la mort du pape, plusieurs banquiers qui lui avaient prêté de l'argent perdirent ensemble 200 000 ducats et firent faillite,

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