Par inspiration ou acclamation
sur trente-sept le 22 septembre au matin !. Le conclave avait duré six jours. En souvenir de son oncle, le nouveau pape prit le nom de Pie III.
Les Romains montrèrent, comme toujours, une joie débordante et les envoyés des princes étrangers leur annoncèrent la nouvelle avec de grands éloges pour le pape qui les aurait sans doute mérités s’il avait vécu. Mais son état était tel qu’il fallut le transporter en litière à Saint-Pierre ; ce fut couché qu’il accomplit les premières cérémonies rituelles et reçut l'hommage des cardinaux et des conclavistes.
Le bon Burchard, toujours quémandeur, se hâta de lui demander les fonctions de dataire, à quoi le pape répondit qu'il y songerait.
L’embarras fut grand pour loger le nouvel élu ; l'appartement Borgia était dépouillé de tout ; il n’y restait pas même un lit ; on l’y installa néanmoins, car il n’était pas transportable.
Ses premiers actes furent loués. Il déclara aux cardinaux qu’il comptait réformer l'Eglise complètement et convoquer un concile ; ce fut ainsi que parlèrent tous les papes nouvellement élus, mais leur bonne volonté demeura vaine jusqu’au jour où une impérieuse nécessité triompha des résistances qui leur étaient toujours opposées. D'ailleurs que pouvait-il? Deux jours après son élection, un abcès se déclara dans le mollet gauche, ce qui obligea son médecin Lodovico di Francesco de $S. Miniato * à lui faire deux incisions qui furent excessivement pénibles et l’affaiblirent.
Les soucis ne lui étaient pas épargnés. Bartolomeo d’Alviano faisait la guerre au nom des Vénitiens, en fait pour son propre compte, dans la Romagne et prenait les villes conquises par César. Il demandait à la Seigneurerie de Venise de le laisser marcher contre le duc, car il voulait « à tout prix l’avoir à sa discrétion ». On redoutait son alliance avec les Français dont chacun à Rome souhaitait la défaite et que son appui eût rendu supérieurs aux Espagnols, du moins en nombre, car ils étaient moins bien armés. Le jour même de l’opération que le pape avait subie, le 25 septembre 1503, l’armée française défila sous les murs de Rome sans y pénétrer, se dirigeant sur Naples; elle comptait sept mille hommes, quinze cents cavaliers qui tous portaient une croix blanche sur la poitrine; elle possédait neuf canons et dix fauconneaux. Plusieurs cardinaux allèrent à la porte Del Popolo pour la voir passer #. Or, dès qu'elle se fut éloignée de Rome, les soldats se livrèrent au pillage, les plaintes affluèrent au Vatican; les paysans et les citadins se plaignirent que quantité de bestiaux avaient disparu ; on courut sus aux Français qui se trouvaient à Rome ; quelques-uns furent tués. Après quoi, une délégation fut envoyée auprès de leur chef, le duc de Mantoue #, pour demander réparation du dommage qu'ils
avaient causé.
L'éloignement des troupes françaises laissait César sans appui. D'ailleurs qu’avait-il
1. L'élection de Pie III fut connue dans Rome à g heures du « Les Romains par sur leurs murailles les regardaient marcher. » matin. 4. Il avait succédé dans le commandement à Louis de La Tré- 2. Antonio Buoninsegni et Antonio Petrucci étaient ses deux moille, tombé malade. Le débordement du Pôet des pluies persisautres médecins. tantes avaient amené des épidémies dans le Milanais où La Tré-
3. TEDALLINI, DIARIO, ROMANO, p. 308, ligne 2.— p’AutTox dt: moille avait séjourné.
fait pour le roi? Cependant les Espagnols étaient également mécontents de lui à cause de ses sympathies françaises dont le traité du 1°T septembre était la dernière manifestation. Moncada l’abandonna sur les ordres de Gonsalve de Cordoue, aïnsi que d’autres capitaines tels que Pedro de Castro et Diego de Chiñones. Les Orsini devenaient de plus en plus redoutables depuis qu'ils s'étaient mis à la solde de l’Espagne par l'intermédiaire de l’orateur vénitien.
La situation du duc parut au pape si pitoyable qu’il en fut attendri : « Je n'aurais jamais cru éprouver de la compassion pour le duc, disait-il à l’envoyé ferrarais, et pourtant j'ai grande pitié de lui.» Les cardinaux espagnols avaient au reste travaillé fortement à lui inspirer ces sentiments. Il l’autorisa à revenir à Rome.
Le 25 septembre, Pie III avait envoyé à Pérouse un bref défendant qu’on fit tort « à son cher fils César Borgia de France, duc de Romagne et de Valence, gonfalonier de l'Église ».. D'autres brefs conçus dans le même esprit suivirent. Comme allait le faire Jules IT, Pie IIT se montrait ou affectait de se montrer plein de sympathie et d’attentions affectueuses pour cet homme naguère si redoutable et dont on ne pouvait admettre la déconfiture.
D’aucuns pensèrent, à dire le vrai, que cette commisération cachait les plus noirs desseins, tant on voyait de duplicité partout depuis l'avènement des Borgia. Pie III, disait-on, dans la crainte que le soulèvement des villes de la Romagne, des Marches et de l’Ombrie ne les détachât définitivement de l’Église, voulait avoir avec lui celui qui avait su si bien s’en assurer la possession.
En réalité, le pape était perplexe ; il dit à l'ambassadeur vénitien :« Dieu a voulu châtier les seigneurs de Romagne et s’est servi d’un instrument indigne », et ajouta avec un sourire : « Peut-être voudra-t-il leur rendre leur pouvoir après la pénitence. »
On attribuait aussi à Pie III, qui passait pour rapace, le désir de récupérer les trésors dont César s'était saisi ! Déjà il avait menacé de châtiment ceux qui s'étaient approprié les biens du défunt pape pendant sa maladie, et nul ne doutait qu'il visât le duc de Valentinois. Celui-ci toutefois avait pris ses précautions. Son banquier Alessandro Spannocchi s’occupait de faire passer 17 000 à 20 000 ducats à Florence, Milan, Bologne, Ferrare. Des dépôts secrets avaient été faits chez des particuliers. À la mort du cardinal Juan Vera (4 mai 1507), on découvrit caché dans son palais « un monde » de vêtements de prix, de garnitures de lit, d'armes, de pièces d’argenterie que César lui avait confiés ; la valeur en dépassait 150 000 ducats,.
Lorsqu'il arriva à Rome, le 2 octobre, monté pacifiquement sur une mule, César, qui se prétendait toujours très malade ? et répétait qu’il venait « mourir à Rome», n'avait plus avec lui que peu d’argent et une garde réduite 5. Néanmoins, le cardinal Giuliano représenta vivement au pape le danger créé par sa présence. Le château Saint-
1. GIUSTINIAN, en date du 2 octobre 1503. 3. Cent cinquante hommes et cinq cents cavaliers. Sa mère 2. Il avait même fait répandre le bruit de sa mort (5 septembre). Vannozza et son frère Jofré l’accompagnaient.
Ange n’avait-il pas un gouverneur installé par Borgia et la garnison n’était-elle pas à sa dévotion? Ses créatures remplissaient le Vatican. Rome était à sa merci. Et le malheureux pape ne trouvait que ces paroles pour se disculper : « Je ne suis ni un saint ni un ange, mais un homme sujet à errer. On m’a trompé. »
César se logea avec ses hommes dans le palais qui avait appartenu au cardinal Domenico della Rovere, bien qu’on lui eût préparé celui où Lucrèce avait habité si longtemps.
I1 se trouva qu’en laissant César rentrer à Rome, Pie IIT avait agi sagement ; hors de Rome il aurait conservé peut-être quelque chose de son prestige et eût pu agir ; à Rome, son impuissance se découvrit rapidement. C’est ainsi que la destinée se plaît à nous rendre prévoyants et habiles à notre insu et souvent malgré nous.
D'ailleurs le cercle de ses ennemis se resserrait autour du duc. Le 12 octobre 1503, un pacte de vengeance unissait les deux maisons des Colonna et des Orsini ; inquiet, il résolut de quitter Rome, le 15 octobre avant l'aube, pour se rendre à Bracciano où Giovanni Giordano Orsini lui offrait asile, ce qui tourna contre lui tous les siens et même sa femme. Ils voulaient le jeter en prison! Entouré de quelques fidèles, il sortit par la porte Viridaria, mais les Orsini prévenus vinrent lui barrer la route ! ; un combat s’engagea dans lequel les gens de César soutinrent mal la lutte ; il rétrograda et rentra au Vatican où le cardinal d'Amboise lui donna asile dans ses appartements. Ses hommes voulurent défendre l'accès du palais, mais les Orsini, aidés de beaucoup de Français qui erraient dans la ville, les attaquèrent, en tuèrent quelques-uns, mirent le feu à la porte de la grosse tour des appartements Borgia, le Torrione, et l’enfoncèrent ?, en sorte qu’il parut indispensable de conduire en hâte le duc au château par le corridor ; quatre ou cinq serviteurs seulement l’accompagnèrent, ainsi que quatre cardinaux dont le cardinal Borgia. Ses enfants l'avaient précédé. On le logea à l'étage supérieur.
César était prisonnier ; ses ennemis montaient la garde autour de la forteresse. Même sous un déguisement ecclésiastique qu’on lui avait fourni, il ne put s’échapper£. Déjà on se-partageait ses dépouilles. Alviano s'était emparé de deux beaux chevaux ; ses vêtements avaient été pillés.
La chasse aux places recommençait. Le bruit courut que le pape avait un fils, Aldobrandino Orsini, archevêque de Nicosie, auquel il cherchait à procurer une abbaye. Le cardinal d’Amboise demandait qu’on nommât cardinal son neveu François-Guillaume de Clermont (de Castelnau) 4 et que le cardinal Ascanio lui cédât la légation de Bologne. Pie III ne s’y opposait pas et songeait à attribuer un autre chapeau à son neveu, le fils d’Andrea, qui était archevêque de Sienne ets’appelait Giovanni Tedeschini Piccolomini”, mais les cardinaux se mirent à la traverse, du moins en ce qui concernait le premier, rappelant la Constitution qui réglait que le nombre des cardinaux serait ramené à
1. Ils avaient trouvé le pont Saint-Ange barré et avaient fait un long détour par le Transtévère.
2. Il semble bien qu’il ne s’agit pas de la porte Torrione ou Cavalleggeri, qui est d’un tout autre côté.
3. Le gouverneur avait pris l’engagement, à la demande du pape, de le laisser sortir à sa volonté.