ROBERTO MALATESTA. — BATAILLE DE CAMPOMORTO
Les coureurs napolitains venaient escarmoucher jusque sousles murs de la ville et les badauds se précipitaient pour les voir. On se battait presque journellement dans le voisinage des restes magnifiques de l’aqueduc de Claude, dont on voit les grandes arches s’aligner au loin quand on sort de Rome par la voie Appienne. Le terrain y est vallonné et garni de bosquets favorables aux surprises.
Le 13 juillet 1482 un grand orage mit le désordre dans le camp ; la foudre tomba à plusieurs reprises sur les tentes des blessés dont quelques-uns furent brûlés vifs; le feu gagna la Via Merulana, consuma en partie l’église de San Matteo * et fit pour 6000 ducats de dégâts. A la même heure, la ville de Terracine était occupée par les troupes napolitaines, le gouverneur, un abbé, s'étant laissé acheter moyennant 2 000 ducats dont il s’en fut jouir dans le Royaume.
Le 23 juillet 1482, Roberto Malatesta surnommé le Magnifique, fils naturel de Sigismondo, seigneur de Rimini, qui naguère avait si cruellement dupé le pape Paul II 5, fit son entrée dans la ville par la porte Viridaria, située au pied du Vatican $; ilamenait les renforts vénitiens et surtout allait prêter au Saint-Siège l’appui de son expérience militaire et de son intrépidité 7. Sixte IV l’avait comblé ; il lui avait accordé l'investiture de Rimini et de son territoire et s'était empressé de le reconnaître comme seigneur de Meldolaë, ce qui ne l’avait pas empêché de se mettre au service des Florentins contre le pape en 1475. Cependant, Sixte IV fit appel à lui lorsqu'il se vit en danger car il connaissait sa valeur et lui dépêcha en hâte le comte Girolamo et l'ambassadeur de Venise, Diedo. Les Romains le virent arriver avec joie ; ils chantaient dans les rues qu'il « allait sauver Israël». Sa présence inspira une telle ardeur aux jeunes gens qu’ils s’enrôlèrent sous ses ordres au nombre de trois mille ; le comte Girolamo confia le com-
1. Enréalité,ille vendait 30 carlins. En cachette, le blése vendait 4. Voir planche VII. 5oet 60 carlins. Les gens mouraient de faim auxenvirons de Kome. 5. Voir le précédent volume, p. 450. 2. SIGISMONDO DEI CONTI, VOI. I, p. 137. — INFESSURA, D. 157. 6. Elle porta aussi le nom de porte S. Pietro, Vaticana ou Leo- 3. Sixte IV l’avait donnée en commende à l’un de ses familiers. nina. Voir planche XII. On venait d'y transporter une image miraculeuse de la Vierge volée 7. On l’accusait d’avoir fait assassiner en 1460 son frère Salen Crète (1480) et qui se trouve maintenant dans l’église S. Alfonso, lustio et commis bien d’autres meurtres.
sur l’Esquilin. 8. Sur la rive gauche du Ronco, non loin de Forli.
mandement de ces recrues à Giovanni Conti et, accompagnés des conservateurs dont le rôle allait grandissant, soutenus par l’armée pontificale grossie des contingents vénitiens, ils marchèrent contre l'ennemi en suivant la voie Appienne (27 juillet 1482). Arrivés près de l’aqueduc de Claude, ils firent halte. Un défi fut envoyé au duc, mais celui-ci ne désirait pas combattre, car il était occupé à recevoir des vivres arrivés par mer et il fit réponse qu’il était au regret de ne pouvoir accepter la bataille, s’étant blessé au bras en tombant de cheval. Les troupes romaines, d’ailleurs, s’apercevant que l'ennemi ne bougeait pas, avaient craint une embuscade et s’étaient retirées précipitamment sur le Latran, «non sans grande terreur ». Le duc de Calabre fit dire aussitôt à Malatesta qu’il s'émerveillait de voir qu’en si peu de temps il était devenu : « de bon général excellent chanoine ».
Heureusement pour le pape, Laurent de Médicis menait mollement la guerre; il ne lui convenait pas que le roi de Naples eût la partie trop belle; après son succès de juin, il avait arrêté ses troupes et le pape n'avait plus à craindre de les avoir à dos. Aussi fit-il des avances aux Florentins en levant l’interdit qui pesait sur leur ville. S'ils avaient pendu l’archevêque de Pise, n’était-ce pas comme traître et non comme archevêque? Ils avaient d’autre part rendu la liberté au cardinal Raffaele, on pouvait donc s’entendre.
Le 1°T août 1482, dix-sept galères napolitaines vinrent semer la terreur parmi les sauniers de la côte ; elles croisèrent jusqu’au moment où l’on amena quelques canons qui les mirent en fuite ; une d’elles était montée par des « janissaires » qui jetèrent leur capitaine à l’eau et débarquèrent, espérant être mieux payés à Rome qu’à Naples.
L’entourage du pape était très partagé ; les uns, inquiets de l’attitude du peuple et voyant que la lutte restait indécise, voulaient qu’on fît la paix, les autres soutenaient que la victoire était proche. Girolamo, instruit de ces tiraillements, quitta le camp, s'établit au Vatican et, de plusieurs jours, n’en bougea plus. Son influence l’emporta. Le 8 août 1482, le peuple fut convoqué dans les églises et informé que le pape demandait mille hommes pour huit jours ; promesse était faite qu’on fournirait aux volontaires des armes et des chevaux, que le butin serait pour eux et que ceux qui seraient faits prisonniers seraient rachetés aux frais du pape. Mais l’enthousiasme de naguère était tombé. Ces belles promesses ne séduisirent qu’un petit nombre de jeunes gens ; d’ailleurs, ils ne furent pas mobilisés. Sans doute, après réflexion, Girolamo se défiait d’une garde nationale. Son armée était devenue assez nombreuse, elle devait compter une quinzaine de mille hommes. Le 15 août, qui était la grande fête de Rome, il la fit parader devant le pape, ses neveux et les cardinaux placés aux fenêtres du Vatican ; elle avait un abondant matériel, des canons placés sur des charrettes, des mortiers, des casques, des armes de toute sorte.
Girolamo s'étant effacé devant Malatesta, celui-ci prit le commandement de l’armée pontificale et la conduisit hors de la ville, car le camp du Latran et ses abords étaient devenus un cloaque, au grand scandale des Romains. Devant lui, il faisait porter des
étendards aux armes de Venise, du pape et de l’Église. Le camp fut établi auprès du sépulcre de Cecilia Metella, à un endroit qu’on nommait Capita Bovis, ou ad Boves, à cause des bucranes que l’on voit sur le monument !. Une petite rivière, l’Almone ?, couvrait cette position. À peine l’armée s’y était-elle établie qu'un formidable orage survint ; un grand nombre de tentes furent enlevées, dont celle du comte Girolamo qui était somptueuse. Dans la ville, la foudre mit le feu à une partie du palais Orsini et à plusieurs autres maisons ; le Vatican fut atteint ; un des serviteurs du pape devint fou, d’autres se crurent morts ; la panique fut générale. La pluie, qui tomba en abondance, devait contribuer quelques jours plustard au triomphe del’Eglise (vendredi 16 août 1482).
Le lendemain, l’armée poursuivit sa marche vers Marino, bien que le sol fût détrempé.
Le duc de Calabre abandonna ses positions et recula jusqu’à Civitalavinia, tout près de l’ancienne route romaine et de la route actuelle qui va de Genzano à Velletri. La ville de Marino, évacuée, envoya ses clés aux conservateurs en leur demandant d’être ses protecteurs auprès du souverain pontife.
Le duc de Calabre continua les jours suivants son mouvement de retraite le long de la route qui menait à Velletri ; puis l’abandonnant, peut-être parce qu’il était serré de trop près, il obliqua au Sud, vers Conca, suivant sans doute un des nombreux cours d’eau qui descendent des monts albains vers la mer; là se trouvait une région désolée, appelée la forêt de Nettuno, voisine des marais Pontins et qui participait de leur insalubrité ; les assassins y trouvaient refuge et ce lieu était même devenu pour eux un asile reconnu 5. Le duc s'établit au lieu dit Campomorto, parce qu’il était particulièrement malsain. Quelle raison l'avait conduit en ce lieu, on ne saurait le dire. La position lui paraissait forte probablement, car il était couvert au Sud par un marécage et setrouvait au confluent d’une petite rivière, l’Astura, de deux pieds de profondeur, et d’un de ses affluents. Quelques tranchées peu profondes avaient été creusées. De là, le duc défia Girolamo, chef nominal de l’armée pontificale qui l'avait suivi de près. Roberto Malatesta était plein de confiance, il avait d'excellentes troupes commandées par de bons capitaines, Virginio Orsini, Renato Trivulzio, Nicola Orsini, comte de Pitigliano 4, Giov. Francesco de Tolentino et bien d’autres 5.
Le combat commença le 21 août 1482 par une charge des Turcs du duc de Calabre qui mirent en déroute les soldats de Roberto Malatesta, mais celui-ci avait en réserve des cavaliers, des archers à cheval et des hommes bardés de fer qui repoussèrent avec de grands cris les « janissaires » jusque dans le champ d’où ils étaient partis. Lui-même
1. Un château en partie ruiné s'élevait tout auprès. TOMASSETTI, vol. II, p. 64. Voir planche X.
2. INFESSURA (p. 101) parle « rivum qui dicitur la Marmorea ».
Il y avait là une vallée Vallis Marmorea, ainsi appelée à cause des vestiges nombreux qui s’y trouvaient ; au fond coulait un ruisseau. ToMaAssETTi, vol. II, p. 43.
3. Le château et l’église de S. Pietro in Formis donnèrent un temps leur nom à ce territoire qui avait appartenu à Rido, ancien gouverneur du chateau Saint-Ange, qui l'avait vendu à la basilique
Histoire DE ROME.
vaticane en 1448 moyennant 9 o00 ducats. En 1476, Sixte IV avait fait venir un ingénieur de Ferrare, Sudarico de Troti, pour dessécher ces marais. Les archéologues du temps pensaient que là s'élevait l’antique Capène et que le nom de Campomorto lui venait d’un combat entre les Romains et les Goths.
4. Il avait été auparavant au service de Florence et avait porté les armes contre le Saint-Siège.
5. W. BLoCK, Die Condoltieri dans Historische Studien, vol. CX, Berlin, 1913, p. 144 et suiv.
combattait l'épée à la main, « faisant fonction de soldat et de capitaine »; il eut plusieurs chevaux tués. Les bombardiers napolitains, après la première décharge, ne pouvaient tirer de nouveau, car les pluies des jours précédents avaient mouillé leur poudre. La lutte se continua donc à l’arme blanche, au bord du fossé.
Cependant, Giacomo, comte de Monte Fortino !, qui était arrivé au camp pontifical durant la nuit, à l'insu du duc de Calabre, opérait avec un fort contingent un mouvement tournant que dissimulèrent les taillis dont le pays était parsemé ; soudain il attaqua les Napolitains à revers, tandis que Roberto les pressait par devant. Ce fut une débandade; seuls les Turcs résistèrent quelque temps et se firent tuer ; les autres combattants, empêchés de se replier par les rivières qui les entouraient, furent capturés pour la plupart. Alfonso, qui s’était bien battu, s'enfuit vers Nettuno situé à une quinzaine de kilomètres et n’y parvint qu’à grand’peine ; de là, il gagna en barque Terracine où la flotte de son père était embossée ?.
Le combat avait duré sept heures. Les Romaïins n’eurent presque pas de tués ; tout au plus y eut-il quelques chevaux éventrés ; le pape fit distribuer aux héritiers des soldats morts 200 florins par famille.
La nouvelle de cette victoire arriva à Rome le lendemain. Tous les monuments furent pavoisés ; l’ordre donné par le pape aux Romains de se réjouir fut obéi avec empressement. Le retour des troupes tint du triomphe. On vit défiler d'innombrables captifs et trois étendards pontificaux pris jadis et dont l’un provenait de la malheureuse campagne de Rimini ?.
Les prisonniers de marque furent enfermés dans les diverses citadelles des Etats pontificaux et au château Saint-Ange ; parmi eux, se trouvait un neveu de Pie IT, Antonio Piccolomini, duc d’Amalfi, qui avait été gouverneur du château. On ne les retint que peu de temps, car ils furent remis en liberté moyennant rançon.
Malatesta ne put pas poursuivre sa victoire, et en perdit ainsi tout le fruit; ses hommes ne songeaient qu’à réaliser leur butin, ses généraux qu’à regagner leur patrie pour y défendre leurs intérêts toujours menacés, et puis, comme toujours, l'argent faisait défaut. Après avoir ramassé autant de prisonniers qu’il avait pu, il se retira donc à Velletri, quittant la région malsaine de Campomorto:; il y demeura quelques jours, puis fixa son camp à Valmontone où soudain il tomba malade. Sixte IV inquiet, quoiqu’on le crût légèrement atteint, lui dépêcha aussitôt son médecin, Giacomo Solleciti, avec un pharmacien (2 septembre 1482), en leur recommandant de le ramener à Rome et de l'installer dans le palais du cardinal de Milan, Stefano Nardini, actuellement palais du Governo Vecchio 4, Dans la nuit du 10 au 11 septembre 5, il y mourait de la malaria contractée à Campomorto, à ce qu’il semble. On fit courir le bruit qu’il avait été empoi-
1. Fils de Grato et frère de l'archevêque de Conza, Giovanni. avait repris un étendard tombé entre les mains des ennemis. 2. SIGISMONDO DEI CONTI est, de tous les chroniqueurs, celui 4. MARIN1, Archiatri, vol. I, p.209. Le cardinal l’avait donné à dont le récit est le plus détaillé (vol. I, p. 140). l'hôpital S. Giovanni in Laterano.
3. Le 29 octobre 1482, il est remis 25 florins à un soldat qui 5 INFESSURA dit le 8 ,VOLTERRANO le 10, PonTaAnt le 11.