TROUBLES A ROME. -— CATERINA SFORZA
Profitant du désarroi de la cour, la populace se mit aussitôt à piller ; il en était toujours ainsi. Le palais du comte Girolamo fut saccagé de fond en comble ; presque tous ses meubles avaient été transportés à Forli, mais tout ce qui restait fut enlevé, jusqu'aux chambranles des portes et des fenêtres, aux marbres, aux ferrures. Telle était la fureur des Romains qu'ils s’acharnèrent contre les arbustes et les herbes du jardin. L’envoyé de Laurent de Médicis ne revenait pas de son étonnement. Ces déprédations surexcitèrent la foule, Elle se jeta sur les boutiques des Génois, compatriotes du pape ; on prétendit ensuite qu’elles appartenaient à des parents de Girolamo et contenaient de la cire pour les obsèques du pape. Des bateaux chargés de barriques de vin devinrent la proie des émeutiers. Il y eut de terribles rixes autour des charrettes sur lesquelles certains marchands enlevaient leurs biens pour les mettre à l’abri?.
On pénétra dans l’église San Teodoro qui est au pied du Palatin et qui avait été convertie en grenier à blé, et dans la vieille église Santa Maria Nuova, devenue également un dépôt, afin de s'emparer des provisions de céréales que Sixte IV y avait amassées l’année précédente.
Les magistrats capitolins intervinrent, ils menacèrent du gibet les pillards, ils établirent des postes aux portes et aux ponts de la ville et désignèrent un chef de la maréchaussée pour chaque quartier. Les habitants du Transtévère fermèrent les deux ponts qui les reliaient au reste de la ville (14 août 1484).
Néanmoins, le moindre incident provoquait des rixes. Les Savelli et les Santacroce en vinrent aux mains place Giudea, parce que les gens des Santacroces’étaient moqués de ceux des Savelli qui y achetaient des légumes. Des deux côtés, on appela à l’aide. Enfin Mariano et Antonello Savelli parvinrent, en criant et en s’agitant beaucoup, à séparer les combattants. Il y eut cinq morts et de nombreux blessés.
À la nouvelle de cette bagarre, les Romains s'étaient empressés de barrer les rues et de mettre des postes partout. Un homme à cheval n’aurait pu circuler, dit un contemporain ÿ.
Les cardinaux se réunirent pour aviser. Une question se posait au préalable. Devaiton considérer Ascanio Maria Sforza, élu le 17 mars précédent, comme faisant partie du
1. RAYNALDUS donne une ausse transcription de son épitapbe, 2 INFESSURA, p. 162. Le texte exact s’en trouve dans ForceLLA vol. VI,p. 46, n° 80, 3. ANTONIO DE VASCHO.
Sacré Collège bien qu’il eût « la bouche close } ? Auraït-il le droit de voter au conclave? Finalement, il fut décidé qu'il jouirait des mêmes droits que les autres cardinaux. Puis on chargea Giacomo Conti de la garde du palais dont on fit l'inventaire. Pendant qu’on y procédait, le cardinal San Marco découvrit un guéridon sur lequel son oncle, Paul IT, avait coutume d'écrire et il se souvint qu’il y avait fait pratiquer une cachette. À l’aide d'un poignard, on fit jouer le secret et des lapis, des saphirs et d’autres pierres apparurent, qui valaient plus de 12 000 ducats. Le cardinal San Angelo avança aussitôt 700 ducats sur une partie de ces pierreries (22 août). Sixte IV écrivait habituellement sur ce guéridon sans se douter qu’il contenait un trésor, lui qui avait tant besoin d’argent !
Les exilés commençaient à rentrer. Le cardinal Savelli et Mariano Savelli revinrent dès le 16 août 1484. Le cardinal Colonna arriva le lendemain avec Antonio Savelli qui changeait encore une fois de parti ; ils ramenaïent plus de deux mille personnes.
Dès que la nouvelle de la mort de Sixte IV était parvenue au camp devant Paliano, les troupes s'étaient débandées. On mit en hâte les canons en lieu sûr, mais les tentes, le matériel, une quantité d'armes tombèrent aux mains des assiégés qui poursuivirent fort loin les fuyards et en tuèrent bien deux cents.
Le collège des cardinaux avait mandé au comte Girolamo de se replier sur Rome ; il vint s'établir dans les champs qui s'étendent au pied du château Saint-Ange et qui, couverts aujourd’hui de constructions, portent encore le nom de Prair di Castello. Comme ses troupes se livraient à des déprédations, il reçut l’ordre de se transporter à l’Isola Farnèse ; il obéit aussitôt. Mais sa femme, Caterina, était moins disposée que lui à la soumission. Il ne lui convenait pas d'abandonner la partie sans garder, au moins, un gage qui lui permît de faire sentir son influence dans le prochain conclave.
Or le château Saint-Ange était aux mains d’un gouverneur, Innocenzo Codronchi, tout à la dévotion de Girolamo ?. On lui avait demandé de remettre la citadelle au Sacré Collège, maisil répondit qu’il la tenait d’un pape et ne la livrerait qu’à un pape. Caterina, toutefois, n'avait pas grande confiance en lui. Accompagnée de Paolo Orsini, le vainqueur de Capranica *, et emmenant une petite troupe de soldats du comte, elle se présenta devant le château, le 14 août 1484 vers le soir. Codronchi hésitait à lui en ouvrir la porte, mais la garnison se mit à pousser des cris de « Duca !», sans doute à cause du père de Caterina, le duc Galeazzo Sforza, et elle entra. Son premier soin fut de congédier et Codronchi et les soldats dont la fidélité lui paraissait douteuse *.
1. Le souverain pontife commençait par fermer la bouche aux nouveaux cardinaux en consistoire, aussitôt après leur élection, en prononçant les paroles suivantes : « Claudimus vobis os ut nequein consistoriis neque in congregationibus aliisque tunctionibus cardinalitiis sententian vestram dicere valealis. » Souvent, à la fin du même consistoire, il leur ouvrait la bouche avec des paroles à peu près semblables: « Aperimus vobis ut. s. Le pape consultait parfois le Sacré Collège pour savoir s’il devait ouvrir la bouche aux nouveaux élus. Eugène IV avait déclaré, le 26 octobre 1431, que les cardinaux à qui on n’aurait pas ouvert la bouche ne pourraient pas participer à un conclave, mais on n’observait pas toujours cette décision, comme il arriva précisément lors de l'élection
d’Innocent VIII et d'Alexandre VI. Clément X fut élu en 1670, ayant encore la bouche fermée.
Après que le pape a ouvert la bouche aux nouveaux cardinaux, ils viennent recevoir de sa main l’anneau d’or orné du saphir, lui baisent le pied et le genou droit et reçoivent l’accolade. Le pape désigne alors l’église dont ils porteront le titre.
2. Codronchi était gouverneur de la partie inférieure du château. Le gouverneur général, du moins en titre, était Francesco Moscardo, évêque de Todi. Voir PAGziuconi, I Castellani... Rome, 1909.
3. Seigneur de Mentana, fils naturel de Latino Orsini.Il fut étranglé, en 1502, par ordre de César Borgia.