‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 44 sur 203 · MONUMENTS · texte numérisé non relu

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la charte que devrait observer le futur élu et chacun s’engagea par les serments les plus impératifs et les plus solennels, s’il était nommé, à en respecter exactement les clauses. Elles tendaient surtout à diminuer le pouvoir du pape à l’égard des cardinaux et à faire de ceux-ci des princes en quelque sorte indépendants. Le pape ne pourrait, sous aucun prétexte, leur porter atteinte dans leurs corps ni dans leurs biens, ni leur imposer de taxes sur leurs bénéfices, revenus ou propriétés, ni annuler les privilèges que leur avait accordés le feu pape, ni les empêcher de tester à leur gré et de disposer de leurs prieurés, canonicats, fonctions, ni les frapper de censures ecclésiastiques, ni les excommunier, ni les envoyer en missions ou leur imposer des légations sans avoir leur agrément, ni les faire attendre à sa porte au milieu des autres solliciteurs. Les avances faites par eux à Sixte IV leur seraient remboursées. La Curie serait réformée avant trois mois « dans sa tête et dans ses membres » après consultation des cardinaux; le Saint-Siège ne pourrait être déplacé sans l’assentiment des deux tiers des cardinaux ; un concile serait convoqué «au moment opportun » ; il ne serait pas élu de cardinaux ayant moins de trente ans ou dépourvus de toute instruction religieuse ; le Sacré-Collège serait ramené, par extinction, au nombre de vingt-quatre membres ; le pape n'aurait droit de nommer cardinal qu’un seul de ses neveux ; ceux qui, parmi les cardinaux, possédaient moins de 4000 florins de revenus, recevraient 100 florins de pension. La guerre contre les Turcs devrait être reprise 1.

Tous les trois mois, le texte de cet engagement, qui contenait certaines dispositions excellentes, devait être lu en consistoire secret afin qu’on n’en oubliât pas la teneur.

Les cardinaux, même ceux qui se croyaient les plus assurés de devenir pape, signèrent sans difficulté ce papier, car ils savaient, par l'expérience du passé, qu’il n’engageait à rien, malgré les formidables sanctions dont était menacé celui qui n’en tiendrait pas compte. Le souverain pontife, à qui il appartenait de délier les serments imprudents, ne pouvait-il se délier lui-même? Au reste, Innocent VI avait décidé, par la bulle Soliicitando pastoralis en date du 6 juillet 1353, que les engagements de ce genre, quand ils étaient nuisibles au bien de l’Église, n’astreignaient pas les papes 2.

Au premier tour de scrutin, le cardinal Marco Barbo, neveu de Paul II, eut onze voix ; il ne lui en fallait plus que six pour obtenir les deux tiers des votes. Mais certains cardinaux redoutaient son austérité, qui eût été un reproche et un empêchement à leur libertinage, en sorte que son élection ne semblait pas probable.

Pour les autres candidats, les chances étaient incertaines.

Le vice-chancelier Borgia travaillait le conclave ; il offrait ses châteaux, ses biens, ses services ; il avait pour lui les cardinaux Ascanio Sforza, Raffaele Riario, camerlingue, et Giovanni d'Aragon ; mais on redoutait sa duplicité et sa morgue. Le cardinal Giuliano della Rovere avait pour lui Savelli, Colonna, Cibo. Toutefois son élection ne paraissait pas possible, car il passait pour hautain et emporté; il s’efforçait donc de faire élire

‘ 1. PASTOR, vol. V, p. 229. DOELLINGER Kirchengeschichte. 2. RAYNALDUS, 1353, $ 29, et 1484, $ 28.

Barbo, dont il présumait, avec raison, que le règne ne pourrait être que très court !. Il s’en fut le trouver et lui expliqua que, s’il consentait à céder au cardinal Giovanni d'Aragon son palais de Saint-Marc, il pourrait gagner trois voix, car, étant fils du roi Ferrante (Ferdinando), il était fort influent. Mais Barbo, qui avait de la dignité et de la prévoyance, repoussa une telle combinaison en disant qu’une élection faite dans ces conditions ne serait pas canonique et que, d’autre part, il ne voulait à aucun prix livrer aux Napolitains un palais situé au milieu de la ville et qui, à ses yeux, valait bien le château Saint-Ange, car ce serait mettre la ville à leur discrétion.

Il fallut donc chercher un autre candidat. La nuit étant venue, les « vieux cardinaux» s'étaient retirés dans leurs cellules ; le champ restait libre pour ceux qui, comme Giuliano et Borgia, étaient gens d’intrigue. Giuliano songea à Giovan Battista Cibo, bien que le roi de Naples l’eût écarté peu auparavant. Cibo devait, en effet, beaucoup à Della Rovere qui pensait en faire un instrument. Les négociations reprirent secrètement. Borgia ne se mit pas à la traverse, de peur d’un candidat pire. Les Orsini acceptèrent ce choix, car Cibo passait pour guelfe; en outre il était parent du camerlingue Riario, et sa santé paraissait si fragile qu’elle laissait la carrière ouverte à toutes les ambitions. Il devait, en fait, mourir Jeune.

Peu à peu, de nouvelles voix s’ajoutèrent à celles que Giuliano avait recueillies dans son entourage, en sorte qu’à leur réveil les six cardinaux « qui dormaient dans leurs lits » apprirent avec stupeur « qu’un nouveau pape était fait » (nuit du 28 au 29 août 1484).

Giuliano s'était montré prodigue au point de se dépouiller lui-même.

Au cardinal Savello avaient été attribués Monticelli et la légation de Bologne dont Giuliano s'était départi en sa faveur.

Au cardinal Colonna, Ceprano, la légation du Patrimoine, 25 000 florins pour rebâtir son palais incendié ? et 7 000 florins en plus à prélever sur les premiers bénéfices vacants.

Au cardinal Orsini, la légation des Marches et le château de Cerveteri, dans la région de Civitavecchia.

Au cardinal Philibert Hugonet, Capranica et l'évêché d'Avignon.

Au cardinal d'Aragon, Ponte-Corvo * et le palais que Sixte IV habitait quand il était cardinal.

Au cardinal de Milan, la légation d'Avignon, qui appartenait au cardinal Giuliano et l’archi-presbytériat du Latran.

Au cardinal Borgia, des bénéfices en Espagne.

Au cardinal Sclafenati, le rendez-vous de chasse de la Magliana qu'on lui reprit par la suite, car Innocent VIII y résida.

Quant à Giuliano, il se réservait pour lui et son frère, le préfet de Rome, Fano et

1. Il avait quarante-six ans, mais sa santé était mauvaise tant qu’on nelui aurait pas remboursé ce qui lui était dû dece chef. il mourut, en effet, quelques années après, le 11 mars 1491. 3. C'était une ville importante située dans le voisinage de Froz. Le cardinal Colonna, protonotaire apostolique, abbé de sinone, au centre d’une région qui produisait en abondance du

Subiaco, avait annoncé qu’il ne donnerait sa voix à personne tabac, de l'huile et du vin.

cinq terres voisines, plus, pour le préfet, le commandement des troupes pontificales qu'il n’exerça pas, d’ailleurs.

Si tout n’était pas vrai dans ces attributions, du moins le bruit courut dans Rome qu’elles avaient été faites.

Avant que sa nomination fût proclamée, les cardinaux obligèrent l’élu à signer comme pape les capitulations qu’il avait souscrites comme cardinal, car ils s’imaginaient, bien à tort, qu’ainsi il se sentirait définitivement lié. Puis ils lui présentèrent, ainsi que les conclavistes, des requêtes qu'il signa sans les lire. Le chroniqueur Burchard, qui avait surveillé la tenue du conclave en sa qualité de maître des cérémonies, profita de cette occasion pour se faire attribuer le prieuré de la petite église Sainte-Marie et celui de Saint-Gangolf à Teurstatt, près Bamberg, vacante par l'élection de Bertholde, comte de Henneberg, à l’archevêché de Mayence. On ne savait pas exactement à Rome où elle se trouvait, mais on n’ignorait pas qu'elle rapportait 30 marcs d’argent par ani.

La fin d’un conclave était le signal de partages licites et de pillages; c’est pourquoi la chapelle où il s'était tenu, la chapelle Sixtine, fut fermée pour empêcher les soldats et les gardes du palais d’y pénétrer. Les conclavistes rapportèrent chez les cardinaux ce qu'ils purent des objets qui garnissaient leurs cellules tandis qu'ils se partageaient le mobilier de celle du nouvel élu. On en avait déjà distrait plusieurs choses, entre autres une sonnette et des pièces d’étoffe, mais il restait : trois tasses d’argent, cinq écuelles d'argent, trois tapis, deux candélabres d’argent, deux rideaux de lit, une couverture de soie, la chappe, l'anneau d’or qui servait de cachet... lesquels furent donnés aux conclavistes.

Les boiseries, des plats, des vases, des salières furent vendus à leur profit ; l’entrepreneur Pietrasanta, qui travailla beaucoup pour le pape, promit 14 ducats et en paya 12 pour avoir les boiseries.

Les conclaves étaient une bonne fortune pour les familiers des cardinaux.

Les conservateurs capitolins et le peuple eurent aussi satisfaction, maïs en apparence seulement ; ils reçurent un écrit qui leur assurait que, conformément à ses engagements, le nouveau pape n’attribuerait les bénéfices romains qu’à des Romains. Infessura rapporte qu'il vit l’acte au Capitole.

- Cibo prit le nom d’Innocent VIII?, en souvenir de son compatriote Innocent IV, Sinibaldo Fieschi, qui fit une si rude guerre à l’empereur Frédéric II.

Lorsqu'il se montra au peuple dès le lever du jour, le dimanche 29 août 1484, revêtu des vêtements pontificaux de Sixte IV, l'enthousiasme coutumier éclata. Les canons du château Saint-Ange tonnèrent, les cloches sonnèrent, on tira des coups de mousquet.

Ce fut le Milanais Francesco Marliano qui le harangua suivant l'usage *.

1. Voir la notice consacrée à Burchard plus loin p. 120, noter. qu'il s’appellerait Innocent VI. Etienne Aubert (1352-1362). 2. Par suite d’une confusion, plusieurs ambassadeurs annoncèrent 3. Oratio habita apud Tnnocentium octav, P. M, Fascicule de 7 pages,

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