INNOCENT VIII
Giovanni Battista Cibo ou Cybo était né à Gênes, en 1432, d’une famille qui prétendait à une haute antiquité et semble avoir été alliée à la puissante maison des Doria. Ce qui est sûr, c’est que son père Aaron !, protégé par le pape Calixte IIT, avait exercé d'importants emplois ; il était sénateur de Rome en 1455 ? et il gouverna Naples en qualité de vice-roi au temps du roi René dont l’armée avait été sauvée d’une situation difficile grâce à un contingent génois amené par lui.
Sa mère s'appelait Teodorina del Mare ou da Mari. Tout jeune, son père l’appela à Naples ainsi que son frère Maurizio ; il entra au service de la cour et vécut de la vie joyeuse et dissolue qu’on y menait, en sorte qu’on lui attribua plus tard une ample progéniture, huit, voire seize enfants dont moitié filles et moitié garçons ?. En réalité, il eut un fils qu’on surnomma Franceschetto à cause de sa petite taille et qu’à la cour pontificale on appelait officiellement son neveu, bien qu’il ne le désavouât nullement. On lui donnait environ vingt ans quand Innocent VIII monta sur le trône de Saint-Pierre ; il était donc né vers 1464 # alors que son père était déjà dans les ordres, comme on verra. Mais Sardonati explique qu'il n’était pas bâtard puisque Cibo avait promis le mariage à sa mère.
Le pape eut également une fille, appelée Teodorina, comme sa mère ; elle épousa Gherardo Usodimare de Gênes 5 et eut de nombreux enfants.
Quelques historiens attribuent au pape une seconde fille ; la chose est peu probable, car les chroniques ne la mentionnent jamais, alors qu’il y est question fréquemment des deux autres enfants du pape.
La protection du roi de Naples fit obtenir à Cibo un canonicat à Capoue et le prieuré de Santa Maria d’Arba à Gênes ; mais quand le roi mourut, en 1458, l’archevêque de Capoue se hâta de l’expulser. Devenu pape, Innocent VIII ne lui en tint pas rigueur ; il le nomma patriarche d’Antioche et lui laissa son archevêché.
Cibo se rendit ensuite à Padoue peur y achever ses études, puis vint à Rome où le cardinal de Bologne, Calandrin!i, le prit à son service et le logea dans son palais près de San Lorenzo in Lucina 6. Calandrini était frère de Nicolas V et pouvait beaucoup ; il fit nommer son protégé évêque de Savone (5 novembre 1466). Sixte IV le créa évêque
1. Ou Arano, Aronne, Abrano, Aramio, Aronte. que dix-sept ans. Il devint chef de la maison Massa Carrara. 2. Ses armes se virent longtemps au Capitole. 5. Usodimare mourut d’apoplexie le 28 janvier 1499 Il semble 3. Bayle a pris soin d’insérer dans son dictionnairel es épigrammes avoir appartenu à une famille de banquiers. Les enfants nés de ce
qui coururent alors à ce sujet. Un quatrain du poète Marullo est mariage rerurent du papele titre de comtes du Saint Palais du célèbre Latran, le droit de légitimer des bâtards et de créer des docteurs. L'un d’eux composa un herbier, le plus ancien d’Italie, qui se trouve actuellement à la bibliothèque Angelica de Rome. Pastor dit que le musée de Berlin acquit en 1883 un buste de Teodorina mais ne semble pas se porter garant de son authenticité.
6. Ce palais, qui datait du xxrie siècle, avait été constamment 4 Staffetti écrit qu’ilnaquit en 1449,mais le pape n’avait alors habité pardescardinaux.C’estaujourd’huile palais Fiano-Ottoboni.
Quid quers testes, sit mas an temina Cibo?
Respice natorum, pignora, certa, gregem:
Octo nocens pueros genuit totidemque puellas. Hunc merilo poterit dicere Roma patrem
de Molfetta, au lendemain de son élection, le 16 septembre 1472. L'année suivante (7 mai 1473), il lui accordait la pourpre. Cette nomination était le résultat d’une compétition ; le cardinal Pietro Riario ayant fait élever au cardinalat Stefano Nardini, archevêque de Milan, Giuliano della Rovere ne voulut pas paraître moins influent et exigea que Cibo, qu’il protégeait, reçût en même temps le même honneur.
Après la mort de Calandrini, en 1476, son palais fut attribué à Cibo. « Aïnsi il vécut en maître où il avait été serviteur », dit un chroniqueur.
Le nouveau pontife avait un caractère doux, conciliant, affable !, au point qu’on l’accusa d’obséquiosité ; il avait horreur des querelles, des paroles rudes, de la violence ; il était de ces âmes inquiètes et timides qui aspirent à satisfaire chacun et souhaitent d’être aimé de tous. Cette disposition d'esprit fut probablement pour quelque chose dans son élection comme successeur d’un pape aussi entier et violent que Sixte IV.
Sur ses médailles se lisent des légendes telles que celles-ci: Justicia, Pax, Copia ou Italiæ Pacis Perpetuo Custodi, qui montrent sa préoccupation dominante ?. Et, comme on sortait d’un règne où la bonne foi n’était pas la règle, il prit pour emblème un paon faisant la roue avec cette devise : « Léaulté passe tout ». Il avait, d’ailleurs, choisi une autre devise marquant son éloignement pour la ruse et l’intrigue qui avaient été les instruments favoris du précédent pontife ; certaines inscriptions portent ces mots : Ego autem in innocentia mea ingressus sum à.
Mais sa franchise, sa passion pour la paix, son désir d’éviter les querelles ne furent guère récompensés.
Innocent VIII avait l'esprit lent et borné, et peu de culture ; cependant, il favorisa les écrivains 4. Il faut, en outre, lui rendre cette justice qu'il savait se mettre au-dessus de certaines superstitions.
Il existait à Rome, dans la V4 Recta, qui menait du Latran au Colisée, aujourd’hui via San Giovanni, une statue qui se trouve actuellement au Vatican et qui représente, sujet très fréquent en statuaire antique, une femme allaitant un enfant. Cette statue avait, à ce qu’il semble, donné naissance à la légende suivant laquelle une femme, devenue pape sous le nom de Jean VII, avait accouché dans la rue, à cette place, au cours d’une procession. Au xv° siècle, personne ne mettait en doute la véracité de cette aventure et il était de règle que jamais un pape ne devait passer devant la statue. Or, le 26 décembre 1486, Innocent VIII, revenant du Latran, n’hésita pas à prendre ce chemin, ce dont le blâmèrent l'archevêque de Florence et plusieurs autres prélats attachés aux traditions. Burchard, qui partageait leur avis, s’en ouvrit à un évêque plus sensé que lui, lequel lui dit qu’il ne fallait pas croire à de pareilles sornettes et qu’au surplus aucun texte ne défendait de passer par cette voie. Six ans plus tard, Innocent VIII repassa devant la
1. Mitis, comis, mansuetus, traclabilis disent les diaristes. sentées dans Ciacconio. Via el res gestæ pontificum romanorum
2, Voir planche XXII. 4. Il s’inquiéta peu de la Bibliothèque vaticane, dont tous ses
3. RiETsTAP, Armorial géneral, et Mgr Barbier de Montault ne prédécesseurs s'étaient occupésd’accroître les richesses, et il rendit sont pas d'accord sur la description de ses armes que l’on voit repré- vénale la charge de bibliothécaire.
statue, mais il avait triomphé du préjugé et personne, cette fois, n’y trouva à redire.
Le nouveau pontife manquait de la prestance d’un Paul II ou d’un Eugène IV ; il possédait néanmoins de la distinction ; sa taille dépassait la moyenne et il avait un certain embonpoint ; son teint était clair ; sa grande myopie ne lui donnait pas l’air emprunté. On l’accusait, parmi ses ennemis, d’être fort porté aux plaisirs.
Comme la plupart des papes en ce temps, Innocent VIII achetait avec passion des bijoux ; en 1486, par exemple, il dépensa plus de 5 000 ducats en perles et pierres précieuses. Plus tard, il paye 2 000 ducats pour une perle en poire. Mais comme il manquait toujours d'argent, 1l mettait tout aussitôt ses acquisitions en gage.