LA VIE À ROME
INSÉCURITÉ. — MAUVAISE FOI DE NAPLES. — LE PAPE SE RAPPROCHE DES ORSINI.
agitée. On ne célébra pas la grande fête du 15 août 1486; la veille, on avait
assassiné un Della Valle ; ce jour-là il y eut un grave désordre. Trois Français avaient pénétré chez une courtisane grecque comme il y en avait beaucoup à Rome ainsi que d'Espagnoles; un jeune Romain, Bernardo, fils de Riccardo dei Sanguinei, sutvint avec quelques compagnons ; il força l’entrée de sa maison, et pénétra seul ; aussitôt il fut poignardé. Ses compagnons accoururent et, le voyant mort, tuèrent deux des Français ; le troisième et la courtisane s’enfuirent par la fenêtre, tandis que les Romains mettaient le feu à la maison. Un vieillard qui y habitait, périt dans les flammes. Les gens du cardinal Balue, apprenant qu’on massacrait leurs compatriotes, vinrent en armes, mais ils trouvèrent plus de deux mille personnes sur les lieux et durent battre en retraite après un combat où il y eut plus de quarante blessés !
Le 30 mars 1487, le chroniqueur Gaspare Pontani fut attaqué en plein jour sur la place S. Eustachio, située au centre de la ville, frappé au visage et dépouillé de son escarcelle qui contenait huit carlins et un anneau d’argent.
Chaque jour, on constatait des faits de ce genre. La justice était impuissante. Les magistrats capitolins et les magistrats pontificaux se jalousaient, entravaient réciproquement leur action pour en montrer l'impuissance, revendiquaient abusivement l’extension de leurs attributions aux dépens les uns des autres. Les témoins se dérobaïent. La vénalité des iuges encourageait l'audace des criminels. On attribuait au gouverneur de la ville ces paroles : « Le Seigneur ne veut pas la mort du coupable, mais qu’il paye. »
Le 22 novembre 1485, des voleurs s'étaient introduits de nuit dans la salle du trésor du Latran et y dérobèrent deux calices, pesant 80 livres, que le roi Louis XI et le roi Fer-
À Rome, le contre-coup de ces humiliations se faisait sentir ; la population était
rante venaient d'offrir au chapitre, ainsi qu’une tiare d’or qui passait pour être un don de l’empereur Constantin et que le pape Eugène IV avait naguère transportée de Saint- Pierre au Latran 1.
Cependant, Innocent VIII faisait de son mieux pour réagir. Le rer septembre 1486, il avait publié la bulle Etsi de cunctarum contre les malfaiteurs, les assassins, et surtout contre ceux qui avaient des vendettas à satisfaire ; en même temps, il conférait aux Pacieri le droit de juger sans appel. Plus tard, le 13 septembre 1488, la bulle Licef ea menaçait d'amendes, de la privation de leurs droits civils et de l'exclusion de toute charge civile ou religieuse ceux qui commettraient des homicides, s’engageraient dans une vengeance, feraient ou transmettraient des menaces ?. Les barons coupables d’avoir donné asile aux coupables dans un périmètre de cinquante milles autour de Rome, seraient frappés d’anathème et d’autres châtiments. Parfois le pape intervenait avec succès pour éteindre de vieilles querelles ; ainsi il réconcilia les Della Valle avec les fils de Capodiferro qu'un Della Valle avait tué; 1l réconcilia aussi Stefano Margani avec Prospero et Giorgio Santacroce. Ce qui était plus difficile, et plus utile encore, il sut ménager un accommodement temporaire entre les Colonna et les Orsini qui continuaient à se disputer la possession de certains territoires et de certains châteaux.
Le pape reprit à Virginio et à Francesco Orsini les châteaux de Cerveteri et de Monterano (juin 1487) ; en revanche, le seigneur d’Anguillara fut assiégé dans son château parce qu’il s'était déclaré contre les Orsini. Virginio se chargea de sa part de vengeance en saccageant les champs d’alentour. Anguillara implora le pape et le siège fut levé, mais on ne lui restitua pas les prises.
Malgré tout, on s’amusait à Rome. Bien que Pâques tombât le 15 avril en l’année 1487, les masques avaient commencé à paraître dès le mois de décembre. Le 18 février eurent lieu la course des vieillards et celle des juifs qui toutes deux n’avaient guère d’autre objet que d’amuser le peuple ; puis 1l y eut la course des jeunes gens et celle des ânes, les jeux du Capitole et les jeux du Testaccio.
La fin de la guerre permettait ces divertissements. Le pape, qui aimait les plaisirs, en profita pour les multiplier.
Le 20 mai 1487, le duc de Ferrare, Ercole I d’Este, étant venu à Rome pour y obtenir des indulgences #, Innocent VIII fit organiser une chasse en son honneur. Mais n’est pas maître d'équipage qui veut : tout alla de travers ; il y eut beaucoup de désordre et l’on ne prit qu’un cerf. Ensuite eut lieu à la Magliana (près du Campo di Merlo, où l’on avait chassé) un banquet qui fut, au contraire, très bien ordonné !
A quelques jours de là, le pape proposa à son hôte de lui faire visiter le château Saint- Ange. Idée malencontreuse. Le gouverneur, Bartolomeo della Rovere, frère du cardinal Giuliano, répondit au « messager » 4 du pape que le cardinal Giuliano della Rovere et le
1. PH. LAUER, Le Palais du Latran, p. 293. 4. Il existait auprès du pape un collège de messagers attitrés, 2. FEN7ONIO, Annotationes, p. 650. souvent personnages d'importance. L'un d'eux a un beau tombeau 3. Le duc fut logé dans le palais du Vatican. dans l’église S. Salvatore in Thermis. Ces messagers étaient auss
Sacré Collège l’avaient chargé de défendre le château et non d’en ouvrir les portes; que si le pape voulait y amener le duc, il n'avait qu’à se présenter accompagné seulement de quatre chapelains, qu'autrement il n’entrerait pas. Innocent VIII fit aussitôt porter l’ordre au gouverneur de venir au Vatican, mais celui-ci refusa, prétextant que la coutume défendait aux gouverneurs d'abandonner le poste qui leur était confié. La discussion se poursuivit près d’un mois, en sorte que le duc quitta Rome, le 5 juin 1487, sans avoir pu pénétrer dans l’intérieur du château. Le pape n’osait sévir, car il redoutait la colère du cardinal Giuliano. Enfin, le 26 juin (1487), ilse rendit avec quatre personnes au château qu’il trouva gardé par une quantité d'hommes d’armes, et, prenant le gouverneur par le bras, il l’'emmena au palais. D’aucuns prétendent que le gouverneur y vint de lui-même parce qu’on lui avait dit qu’il ÿ touchérait sa solde. Quoi qu’il en soit, le pape le destitue tout en lui donnant de l'argent en dédommagement. On perquisitionna dans son habitation.
Les Romains, qui aimaïent le badinage, répétèrent que le pape « ne pouvant frapper l’âne avait frappé le bât», c’est-à-dire qu'ayant des griefs contre le cardinal Giuliano, il s'était contenté de sévir contre son frère.
Instruit par cette expérience, Innocent VIII confia aussitôt la garde de son château à son neveu, Lorenzo Cibo (26 juin 1487) ; toutefois, celui-ci n’exerça pas lui-même ses fonctions, car il résidait constamment au Vatican, près de son oncle; le véritable gouverneur du château fut Giacomo Arcioni, lequel poursuivit les travaux commencés par Della Rovere et qui semblent avoir été surtout des travaux de réfection.
Le 29 ou le 30 mai un ouragan terrible arracha l’étendard qui flottait sur le sommet du château et le jeta dans le fleuve ; il fallut en refaire un qui fut brodé d’or et d'argent : le coût s’en éleva à la somme considérable de 20 florins. Aux environs de la ville, il tomba une de ces pluies de sang dont les chroniqueurs du moyen âge font parfois mention et que l’on a cherché à expliquer de tant de façons différentes.
Ses turbulents sujets continuaient à donner de la tablature au pape. Le jour de la Saint-Pierre et Saint-Paul, le sénateur Geronimo Salerno de Viterbe fit emprisonner un marchand et retint son cheval dans son écurie comme gage de l'amende qu’il comptait lui imposer. Or, le cardinal camerlingue, Raffaele Riario, s’intéressait à ce marchand et envoya chercher son cheval. Le sénateur refusa de le restituer. Indigné, Riario l’assaillit le lendemain, au moment où il se rendait avec son escorte au Vatican, et, dans la mêlée, ses hommes s’emparèrent de deux de ses chevaux. L'affaire vint devant le pape, qui ne décida rien.
En juillet 1487, Franceschetto, le fils du pape, et Geronimo, fils du cardinal d’'Estouteville, armés et fortement accompagnés, firent une expédition à la place Campo di Fiore, au centre de Rome, pour s’y emparer de deux femmes de bonnes mœurs, mais on les avait devinés et devancés, en sorte qu’ils trouvèrent les demeures des deux dames bien gardées et durent s’en revenir « très honteux ».
des courriers que le Saint-Siège envoyait à l'étranger; non seulement is portaient des missives, mais parfois ils négociaient.
Les relations entre Rome et Naples restaient tendues. En mai 1487, les troupes pontificales s'étaient emparées de Terracine. En revanche, on apprit en juillet que le roi avait fait arrêter Niccolé Orsini, comte de Pitigliano, et le duc de Melfi, qu’il s’était engagé pourtant à ne point molester. Le prince de Salerne, Antonello Sanseverino, avait, on l’a dit, réussi à quitter le royaume, au mois de janvier précédent, mais sa femme et son fils venaient d’être jetés en prison. Le tribut, qui devait être payé le jour de la Saint-Pierre, ne fut pas remis.
Pietro Menzi de Vicence, évêque de Césène (depuis le 11 mai 1487), que le pape avait chargé de porter au roi ses doléances, ne parvenait pas à le voir ! Un jour cependant que Ferrante s’apprêtait à partir pour la chasse, le nonce, prévenu à temps, vint l’attendre devant une porte par laquelle il devait passer. Le roi, l'ayant su, le fit entrer et l’évêque lui présenta les trois griefs du pape, à savoir : premièrement qu’il n'avait pas remis le tribut, ce à quoi le roi répondit qu'ille savait bien, mais qu’il n’avait pas d'argent, en ayant trop dépensé naguère dans l'intérêt de l’Église; il ajouta qu’il avait besoin d’un délai de quatre ans pour s'acquitter et que l’évêque pouvait le rapporter au pape. Puis, l’évêque lui dit que la Curie s’étonnait de le voir, lui, souverain temporel, conférer de son chef des bénéfices dans ses États et se refuser à reconnaître ceux conférés par le pape. À quoi le roi répliqua qu’il agissait ainsi parce qu’il connaissait les gens de son royaume mieux que le Saint-Siège et qu’il entendait que les bénéfices ne fussent attribués qu’à bon escient. Enfin, l’évêque lui parla des barons qu’il tenait prisonniers et réclama leur élargissement. L’interrompant, le roi lui rappela que le pape Sixte IV avait fait enfermer les cardinaux Colonna et Savelli quand il avait pensé qu’ils machinaient contre lui et 1l ajouta qu'il ne rendrait les barons à la liberté que lorsque bon lui semblerait. Là-dessus, il passa devant l’évêque, fit sonner les cors et partit pour la chasse ?.
Déçu de ce côté, le pape, qui avait besoin d'appui, se rapprocha de Laurent de Médicis et, du même coup, des Orsini. Depuis le mois de décembre 1486, des négociations étaient en cours afin de ménager une union entre le fils du pape, Franceschetto, et Maddalena, deuxième fille de Laurent de Médicis et de Clarice Orsini ?. Le cardinal Barbo avait engagé les pourparlers et Giovanni Lanfredi, ambassadeur de Florence à Rome, les avait menés à bien. Laurent comblait le pape de prévenances, lui envoyait des friandises dont il le savait gourmand, de la chasse, du vin de Vernaccia, lequel s’améliorait, disait-on, à traverser les monts.
Le mariage fut conclu par procuration à Rome, devant le pape, le 25 février 1487, le frère de Maddalena, Rinaldo, la représentant. Laurent promit une dot de 4 000 ducats d’or et le pape fit don à son fils de trois villes : Monterano, Anguillara et Cerveteri, qui
1. Ces doléances avaient été discutées en consistoire vers la fin 3. Clarice était fille de Giacomo Orsini. « Je pris pour femme de juillet 1487. RAyNALDUS, ad an., n° 10, contient le texte des Clarice Orsini ou plutôt elle me fut donnée», dit, avec une malice instructions qui furent données à l’évêque. Jacobo Gherardi da où perceile regret, Laurent de Médicis dans les Souvenirs qu’il Volterra, lechroniqueur, l’accompagna.Ilfut ensuite envoyé auprès a laissés. de Laurent de Médicis et de Ludovic le More. Clarice était sœur de Rina.do, évêque de Florence depuis 1474,
2. INFESSURA, P. 229, août 1487: et d’Orso Orsini dit Argentino.
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avait appartenu à Bartolomeo della Rovere sous le pontificat de Sixte IV et qui passa plus tard aux Orsini et aux Anguillara. Quant à Anguillara, les troupes pontificales venaient de s’en emparer de vive force avec l’aide des Orsini.
Maddalena étant fort jeune, une fillette, disaient les contemporains, sa mère ne voulait pas la laisser partir ; cependant, au bout de huit mois, force lui fut de céder ; le 4 novembre, elle quitta Florence avec elle pour Rome où elles arrivèrent en bel équipage, après neuf jours de voyage (11 novembre 1487). Elles n’y firent pas d’ailleurs un long séjour et regagnèrent Florence. La santé de Clarice était très ébranlée, elle mourut le 29 juillet suivant (1488) et Maddalena revint à Rome où elle mena une vie misérable à cause de l’inconduite de son mari, et mourut bientôt.
Le 28 juin 1487, Caterina, sœur de Virginio Orsini, qui avait causé tant de mal aux Romains dans la dernière guerre, était arrivée à Rome; évêques, ambassadeurs, familles des cardinaux se portèrent au-devant d'elle ; elle venait d’être engagée au fils d’Antonio Conti ; les noces ne se firent d’ailleurs qu’en 1490.
Le 9 août 1487, Virginio, Paolo et plusieurs autres membres de la famille des Orsini rentrèrent à Rome et furent reçus avec honneur par le souverain pontife.
Huit jours après, un incident survint ; le chancelier du préfet de la ville fut envoyé au château Saint-Ange et sa maison fouillée; on y saisit une abondante correspondance, et le bruit se répandit aussitôt que le cardinal Giuliano et son frère le préfet avaient ourdi un complot contre le pape et que les Orsini l'avaient découvert. Quoi qu’il en soit, le cardinal, qui se délassait à Ostie, revint en hâte; le lendemain, il monta à cheval pour se rendre auprès du pape ; des évêques l’attendaient, mais un va-et-vient de messagers entre le Vatican et la ville l’inquiéta et il rentra dans son palais. Le 28 août 1487, le cardinal quittait Rome presque furtivement pour se mettre en sécurité à Bologne. Les Orsini, soutenus par le fils du pape, triomphaient définitivement. Ils affermirent encore leur situation l’année suivante.
Le fils de Laurent de Médicis, Pietro, qui devait lui succéder, épousa Alfonsina, fille de Roberto Orsini, seigneur de Tagliacozzo et d’Albe ; il vint la chercher à Rome le 20 mai 1488 et on lui fit fête.