CONCLUSION DE LA PAIX
Sur ces entrefaites, la femme de Virginio Orsini, une Savelli, vint à Rome pour traiter, avec les représentants du peuple, d’une suspension d’armes ; on ne crut guère à la sincérité de sa démarche ; on craignaïit qu’Alfonso n’en profitât pour passer le fleuve et ravager le Latium, ce que les Romains redoutaient par-dessus tout. Leurs appréhensions étaient fondées, car la trahison était partout. Comme à la fin du pontificat de Sixte IV, chacun ne songeait qu’à son propre avantage, car aucun intérêt national, ou même général, n’était en jeu dans cette guerre pour stimuler les dévouements. En outre, il semble que le courage n'était pas le lot du plus grand nombre ; on n’avait aucun scrupule à s’avouer poltron, de même qu'Antonio Petri cinquante ans auparavant, Pontani reconnaît sans nulle vergogne avoir eu très peur à plusieurs reprises ; tous deux étaient, il est vrai, des clercs, peu accoutumés à affronter les dangers de la guerre ; maïs, enfin, si la crainte des mauvais coups n'avait été admise en leur temps, ils n'auraient pas fait si franchement un pareil aveu.
Le pape se sentait entouré de défaillances. Le cardinal Ascanio Sforza faisait passer au duc de Calabre du pain, du vin, de la viande salée, des fruits. Le 28 juin 1486, on apprit que le gouverneur d’Ostie, un Génois, se disposait à livrer au duc la ville et tout ce qu’elle contenait ; il fut amené à Rome et enfermé au château Saint-Ange. Le 13 juillet 1486, l'abbé de S. Paolo fut torturé au château Saint-Ange, car il avait laissé l'ennemi s'emparer de châteaux et de bourgs appartenant à son abbaye, ce qui avait été cause d’une recrudescence de pillages 1. « Peut-être n’avait-il pas pu faire autrement, dit un chroniqueur, mais un peu de corde est toujours bon pour un moine ».
Ces trahisons réjouissaient le peuple, car elles lui faisaient espérer la paix. On parlait sans cesse de négociations. Le cardinal de Milan, Ascanio Sforza, avait conféré, disait-on, pendant cinq heures'avec le pape. Mais, subitement, le bruit se répandit que le duc avait traversé le Tibre avec des barques, du côté de l’Isola, et pris Monterotondo. C'était le Latium envahi. Le 26 juillet 1486, il envoyait un messager aux conservateurs pour les prévenir que les sauf-conduits accordés jusqu'alors ne seraient plus valables, que les
1. Surtout du bourg de Nazzano à vingt milles de Rome sur depuis le x1e siècle. Sicismonpo Der CoNTi, vol. I, p. 260. — la rive droite du Tibre qui appartenait aux moines de S, Paolo ANTONIO DE VASCHO, P. 539. — INFESSURA, P. 211.
Romains faits prisonniers et retenus au camp seraient rachetés par lui aux soldats qui les avaient capturés moyennant 4 ducats par tête et envoyés aux galères, et que la guerre allait être menée plus durement encore qu'auparavant. Cette communication remplit les Romains de consternation.
Deux partis se partageaient la cour : le parti espagnol, avec le cardinal Borgia en tête, préconisait la paix; le parti français, que dirigeaient le cardinal Girolamo della Rovere et le cardinal Balue, poussaïit à la continuation de la guerre. On crut un moment que ce serait de leur côté que pencheraïit la balance, car le pape remit plusieurs milliers de ducats aux chefs de corps pour payer d'avance la solde de leurs troupes ; ce fut cependant le parti de la paix qui l’emporta. Les représentants du roi de Naples, secondés par Laurent de Médicis et par l’envoyé espagnol, amenèrent Innocent VIII à signer un traité élaboré par Giacomo Trivulzio, qui allait jouer un rôle si important dans l’histoire d'Italie, et rédigé par l’humaniste Pontano, secrétaire du roi de Naples. On fut sept heures à en discuter les termes. Le vendredi 11 août 1486, le pape réunit les cardinaux pour en exposer la teneur ; la discussion fut tumultueuse ; les cardinaux acceptèrent et rejetèrent successivement le traité ; finalement le pape se réserva la décision !.
Les clauses proposées étaient les suivantes :
Le royaume payerait le tribut comme le précédent traité l’y obligeait. Les sommes que les barons rebelles verseraient directement au souverain pontife viendraient en déduction.
Les barons rebelles seraient placés sous la protection du souverain pontife et de l'Eglise.
Le pape aurait l’attribution de l’abbaye du Mont Cassin.
La ville d’Aquila continuerait à jouir de ses franchises et pourrait se donner, si elle le voulait, au roi ou au pape. Le duc René de Lorraine ne serait pas empêché de s’y rendre. Virginio Orsini serait reçu en grâce par le pape à condition qu’il se présentât la tête nue, les pieds nus, la corde au cou.
Le cardinal Orsini et les autres Orsini seraient châtiés au gré du pape.
Le roi d’Espagne servirait d’arbitre en ce qui concernait les rétrocessions des terres ou des châteaux occupés par les belligérants ?.
Ces conditions étaient, pour le pape, celles d’un vainqueur ; il obtenaïit presque tout ce pourquoi il avait entrepris la guerre. Cependant, il avait eu le dessous ; le duc Alfonso pillait et rançonnait à son gré les terres de l'Église, les généraux du pape se bornaient à la défensive ; il était comme assiégé dans sa capitale. Mais la peur de voir le duc René entrer dans son royaume et sa résolution de ne tenir aucun de ses engagements, avaient déterminé le roi Ferrante à signer cet instrument à.
1. À, ZanNELrt, Roberto Sanseverino e le trattative di pace tra comte de Tendilla, arriva à Rome le 12 septembre 1486 et éblouit Innocen:o VIII e il Re di Napoli, dans Archiv. KR. diStor. Pat., la foule par la magnificence de son équipage. 1896, XIX, 177. 3 Le duc René s'était avancé jusqu’à Lyon où il apprit ia nou- 2. L'ambassadeur d’Espagne D. Eneco Lopez de Mendoza, velle de la conclusion de la paix ; il s’en retourna fort dépité.
On s’en doutait à Rome; en outre, les cardinaux belliqueux auraient voulu, non l’abaissement du roi mais son détrônement. C’est pourquoi le traité fut si discuté et si froidement reçu par le Sacré Collège. Dans le royaume, les barons, qui connaissaient la mauvaise foi de leur souverain, tremblaient et se plaignaient de l’abandon du Saint-Siège.
Le cardinal Della Rovere avait été tenu à l’écart des négociations.
Le 14 août 1486, les cardinaux se présentèrent au Vatican, au lever du soleil, afin de connaître la résolution définitive du pape. Il les fit attendre longtemps à sa porte puis les renvoya en leur disant simplement que la paix était faite. Ils se retirèrent fort irrités, d'autant plus qu’ils étaient venus aussi pour commémorer l’anniversaire de la mort de Sixte IV et qu'aucun préparatif n'avait été fait.
La paix fut proclamée le 12 septembre 1486 mais le roi Ferrante, dès l’abord, en usa à sa guise avec les obligations qu’elle lui imposait. Il faisait saisir des citoyens romains résidant dans le Royaume sous le prétexte qu’ils étaient les complices des barons et pourchassait ceux-ci. Quelques-uns d’entre eux furent arrêtés et mis à mort puis, quand il constata qu’il pouvait agir impunément, il fit subir le même sort à beaucoup d’autres ; leurs femmes et leurs enfants, jetés en prison, n’obtinrent leur liberté qu’en abandonnant tous leurs biens. Le prince de Salerne fut un des rares qui réussirent à fuir.
Aquila fut reprise et le représentant du pape passé par les armes.
Enfin, le gonfalonier des troupes pontificales, Roberto Sanseverino, abandonné du pape qui croyait avoir été trahi par lui, était obligé de regagner en déroute les Etats vénitiens, harcelé par le duc de Calabre et abandonnant son matériel de guerre et ses bagages entre ses mains. Ni à Bologne, ni à Rome on ne voulait le recevoir.
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