IIO UNE COUR PRINCIÈRE AU VATICAN
aurait voulu se faire livrer Djem, tandis qué le grand maître s’efforçait de tirer de sa présence tous les avantages possibles. Enfin il fut stipulé que le sultan ne ferait plus la guerre à l'Ordre et lui verserait annuellement une somme de 45 000 ducats, sous couleur de lui rembourser les frais d'entretien de son frère ; l'Ordre s’engageait, en retour, à garder Djem, contrairement aux promesses qu’on lui avait faites 1. Mais Djem redoutait les entreprises de son frère contre lui et avait hâte de s'éloigner de la Turquie ; il fut donc dirigé sur une des commanderies de l’Ordre, en Auvergne. Il y demeura sept ans, du 15 février 1482 au 21 février 1480.
Le roi Charles VIII aurait bien voulu le voir, et lui aurait voulu voir le roi, mais les chevaliers de Saint-Jean, jaloux d’un si précieux dépôt, réussirent à faire accroire au roi que Djem était une sorte de furieux qui ne pouvait apercevoir un chrétien sans s’emporter d’abord en paroles violentes, et ils persuadèrent à Djem que le roi tenait en telle haine les musulmans qu’il ne supporterait pas sa vue. Par la suite, la fourberie fut découverte, mais il était trop tard. En outre, il y avaït des questions d’étiquette.
Les chevaliers n'étaient pas sans se douter qu’au fond le roi de France désirait se faire remettre le frère du sultan. Sa haute naissance faisait de Djem un enjeu précieux que chacun convoitait. Mathias Corvin, la République de Venise, le roi Ferrante, le Saint- Siège, souhaitaient comme Charles VIII l’avoir en leur possession. Ce fut le Saint-Siège qui l’obtint. Les faveurs dont il disposait l’emportaient de beaucoup sur celles que le autres concurrents pouvaient offrir. Le grand maître Pierre d’Aubusson eut la promesse du chapeau, l'Ordre reçut des privilèges précieux ?, qui compensaient amplement la pension payée par le sultan Mahomet et que recevrait désormais le Saint-Siège. Le roi de France fut amené à laisser partir Djem, séduit par les promesses que lui fit André d’Épinay, archevêque de Bordeaux puis de Lyon 3%, entre autres celle de refuser les dispenses nécessaires au mariage d'Anne de Bretagne 4 Cependant le sultan de Constantinople lui avait envoyé un ambassadeur pour le presser de retenir Djem; afin de ly décider, l'ambassadeur devait lui promettre un grand nombre de reliques, parmi lesquiles le fer de la lance qui avait percé le côté du Christ, le dais sous lequel la Vierge avait mis au monde le Sauveur... ; il s’engageait en outre à faire rechercher dans ses États toutes les autres reliques qu’on savait y exister et à ne plus jamais inquiéter les chrétiens. Mais il arriva trop tard ; quand Charles VIII donna ordre qu’on suspendît le voyage de Djem, les chevaliers, qui étaient gens de prévoyance, avaient déjà embarqué leur hôte à Toulon, le 21 février 1480.
Le roi de Naples combina une surprise en mer pour l'enlever ; le duc de Ferrare complotait également de se l’approprier pour le compte du roi de Hongrie. Néanmoins,
1. Voir THuAsNE, Diem, p. 60, 80, 394. La garantie était for: Gimel pour la conduite du sultan « Zizim » ès terres de l’Église. melle. Djem avait le droit de s'éloigner à sa volonté, quavois sit Dans BurcHARD, éd. Thuasne, vol. I, p. 546.
infidelis et christianorum hostis. Le sauf-conduit qui lui fut délivré 4. Anne, fille de François IT, duc de Bretagne, née à Nantes en ne laisse aucun doute à cet égard. 1477, épousa par procuration Maximilien d'Autriche le 19 décem- 2. Thuasne en donne l’énumération, p. 131. bre 1490, mais cé mariage fut rompu et elle épousa Charles VIII
3. Commission du Roy au sieur de Blanchefort et à Antoine le 6 décembre 1491.
Djem arriva sain et sauf à Civitavecchia le 10 mars, et son geôlier, Guy de Blanchefort, prieur d'Auvergne, neveu du grand maître, en fit remise aux représentants du souverain pontife, le cardinal Balue et Nicola Cibo, alors archevêque de Cosenza !, venus à sa rencontre. Donnant, donnant. Le prieur d'Auvergne reçut la nouvelle que Pierre d’Aubusson, grand maître de l'Ordre, et André d’Épinay qui avaient l’un et l’autre tant contribué à réaliser les vœux du pape, venaient, le 9 mars précédent, d’être créés cardinaux.
De Civitavecchia, Djem fut conduit par mer à Ostie, tandis que les représentants du pape regagnaient Rome par terre. Remontant le Tibre, la galère qui le portait aborda près de la porte Portese. Les cardinaux avaient envoyé leurs maisons pour le recevoir, mais celle du pape, prélats, écuyers, cubiculaires, ne vint pas. Toutefois, 11 lui fit remettre, comme don de bienvenue, 700 ducats et des pièces de soie brodée dont le sultan ne parut pas faire grand cas.
Après avoir mis pied à terre, Djem monta sur une haquenée provenant des écuries pontificales et attendit l'heure fixée pour son entrée. L’ambassadeur du sultan d'Egypte, dont Djem avait été l’hôte, arriva, suivi d’une dizaine de cavaliers; on ne les autorisa à venir saluer le sultan qu'après qu’ils eurent détendu leurs arcs. Ils baisèrent la terre, les pieds des chevaux, la robe du sultan, et ce cérémonial, qui dépassait encore celui dont on usait à l'égard du souverain pontife, ne fut pas sans étonner les Romains (13 mars 1489) ?.
Le moment venu, le cortège se mit en marche. Un détachement de cavalerie commandé par Domenico Doria prit la tête, puis venaient : les maisons des cardinaux, les seigneurs et chevaliers français qui avaient accompagné Djem sultan, sa maison composée d’une dizaine de personnes, les écuyers du pape, le sénateur de Rome, le héraut du roi de France, les clercs des cérémonies conduits par leur chef, le chroniqueur Burchard, le sultan ; à sa droite, il avait le fils du pape Franceschetto, à sa gauche, le prieur d'Auvergne, Guy de Blanchefort. Ensuite marchaient l'ambassadeur de France, Faucon, Antoine d’'Aubusson, frère du grand maître, l'ambassadeur du soudan d'Égypte, les cubiculaires ; un détachement de cavalerie fermait la marche.
Le cortège entra dans Rome par la porte Portese, traversa le fleuve par les ponts de l’île San Bartolommeo, passa par la place Giudea et la place Campo di Fiore et arriva au Vatican par le pont Saint-Ange. Un peuple immense était venu voir le spectacle imprévu et saisissant d’un sultan prisonnier du pape. On trouva à ce « barbare », comme il convenait, l'air « dur et farouche» ? ; à vrai dire, ses sourcils épais se touchaient et lui donnaient un aspect sombre ; il louchait d’un œil qu’il tenait à demi clos. Assez grand et fort, il avait la poitrine bombante et ressemblait, disait-on, à son père, le conquérant de Constantinople # Ses regards toujours inquiets parcouraient sans cesse l’assistance. N’avait-il pas, au reste, lieu de se montrer soucieux et préoccupé, lui qui, depuis tant
1. De 1485 à 1489, ensuite archevêque d’Arles de 1489 à 1490. 3. MaTTEO Bosco, abbé de Fiesole, 2. Pontano donne la date du 11 mars, Sigismondo de’ Conti 4. On trouva que sa voix « ressemblait au chevrotement d’une celle du 15. chèvre ». Il pratiquait ies bains turcs avec passion.