II2 UNE COUR PRINCIÈRE AU VATICAN
d’années déjà, menait en fait une vie de prisonnier errant et se voyait l’objet de tant de combinaisons haïineuses et de manœuvres criminelles? On venait précisément d’arrêter un homme qui avoua dans les tortures avoir été envoyé par le roi de Naples pour l’assassiner. Sa santé, au surplus, se ressentait du changement de climat car, à chaque effort, des gouttes de sueur lui tombaient du front et des joues 1.
Sa présentation au pape eut lieu le 14 mars 1480, après le consistoire public où les nouveaux cardinaux reçurent la barrette. Djem, plein de la dignité de son rang, se refusa à toutes les marques de respect que l’on prétendit exiger de lui ; il ne toucha pas la terre avec la main et ne la baïsa pas ensuite ainsi que l’aurait voulu le cérémonial turc ; il ne fit pas, à la mode catholique, les génuflexions prescrites et ne prit pas le pied du pape pour le baiser. C’est à peine s’il inclina légèrement la tête ; à la fin de l'audience, il baisa le pape sur l'épaule, peut-être parce qu’au moment où il allait l’embrasser sur la face le pape s'était retiré. Quelques paroles de courtoisie furent échangées, que les assistants n’entendirent pas. L’ambassadeur du soudan d'Égypte se comporta de même ; il effleura de ses lèvres le genou du pape.
Le 17 mars, Djem eut une conversation privée avec Innocent VIII au cours de laquelle tous deux s’émurent jusqu'aux larmes ; le prince demanda au pape avec passion qu’on l’envoyât en Égypte auprès de sa femme et de son fils. Le pape lui donna de vagues promesses, mais le garda dans une honorable captivité, car il se flattait que, dans la croisade qu’il espérait prochaine, Djem sultan serait un atout décisif, et il avait raison. Aussi s’efforçait-on, pour qu’il ne dépérît pas, de tenir le prisonnier en joie ; on lui permettait d'assister à des chasses, on lui donnait des banquets auxquels il prenait part volontiers et même avec excès. Mantegna, qui travaillait alors au Belvédère et qui fut admis à plusieurs reprises auprès de lui, lui reproche son penchant pour la bonne chère et pour le vin ; il lui reproche aussi d’être dur envers ses serviteurs et de les frapper si violemment qu’il lui arrivait parfois de les tuer. À cause de sa santé chancelante le pape pressait les préparatifs de la croisade. Lorenzo da Pietrasanta reçut l’ordre d: mettre en état le port de Civitavecchia et d’armer six galères. En juin 1490, le pape réunit une conférence de cardinaux et d’ambassadeurs qui, convoquée pour le 25 mars, avait dû être remise ; il y parla de l’organisation de la croisade, du recrutement et du commandement des quinze mille cavaliers et des quatre-vingt mille hommes qui étaient nécessaires.
Et on en resta là.
1. 11 semble bien que le Pinturicchio l’ait représenté dans une des fresques des appartements Porgia. Voir planche XIV.