II4 UNE COUR PRINCIÈRE AU VATICAN
redevances dues à l’Église ». Sans y être nommé, le roi Ferrante y était pris à partie ostensiblement. Ferrante fit appel au prochain concile et demanda des arbitres qui fixeraient le montant des sommes qu’il avait à payer au Saint-Siège.
Presque aussitôt les hostilités commencèrent. Le comte d’Anguillara, allié du roi, étant mort, le pape envoya des troupes pour prendre possession de cette ville dont il fit don à son fils Franceschetto. Quelques canons furent transportés en barque assez péniblement du château Saint-Ange jusque devant la ville de Castel di Giove qui appartenait depuis des années à la maison de Naples 1. L’assaut fut donné sans résultat par les Pontificaux à qui on fit un grand nombre de prisonniers et qui eurent soixante tués; néanmoins, presque aussitôt la place se rendit et le pape s’empressa de la céder à son fils (septembre 1480).
Innocent VIII, poursuivant ses attaques, déclara en consistoire.que le royaume de Sicile, en deçà et au delà du Phare, appartenaït au Saint-Siège et que le maître actuel n’en était pas le légitime possesseur et devait s’en voir dépouiller.
Ferrante prit sa revanche l’année suivante (mai 1490), en dénonçant au roi des Romains, Maximilien Ier, les scandales qui déshonoraient la cour romaine.
Il la lui représentait comme profondément corrompue, remplie des fils et des filles des cardinaux et des plus hauts prélats, lesquels s’occupaient surtout de plaisirs et de frivolités. On vendait tous les bénéfices, disait-il, et la simonie était partout. Le roi finissait en suppliant le roi des Romains d’intervenir pour purifñer et sauver l'Eglise.
Ferrante n'avait pas tort. Beaucoup parmi les membres de la Curie menaïent une vie de luxe et leur inconduite était notoire. On les voyait circuler dans la ville précédés de musiciens qui jouaient de divers instruments ou sonnaïent du cor, accompagnés et de nombreux gentilshommes de bouffons ou d’histrions « vêtus non de laine mais de soie et de brocart ». Leurs maîtresses étaient parfois avec eux.
Ils jouaient avec frénésie. Le cardinal Riario gagna au fils du pape en une nuit 14 000 ducats ; le pape voulut l’obliger à restituer la somme, mais le cardinal s'était empressé prudemment de la consacrer à la construction de son nouveau palais, qui est devenu la Chancellerie.
Le cardinal Balue perdit 8 o00 ducats.
On pouvait compter les clercs qui n'avaient pas de compagnes, aussi le nombre des filles avait-il crû singulièrement à Rome ; on en comptait près de six mille. L’envahissement de la société par les courtisanes date du pontificat de Sixte IV. Mais on en vit d’affinées alors. Aux grossières meretrices du moyen âge succédèrent les donne di buon tempo, qui rendirent le vice élégant. Peut-être la Renaissance y gagna-telle quelque chose. Onétait loin de leur tenir rigueur. JacoboBotta, évêque de Tortone, ayant fait un édit défendant aux clercs comme aux laïcs de son diocèse de vivre avec des concubines, le pape le fit venir, le tança et l’obligea à retirer l’édit.
1. Giove est situé dans la province de Pérouse, près de Terni, sur la rive gauche du Tibre. Une double muraille l’entoure,
Le cardinal, Ardicino della Porta, fit scandale. Depuis longtemps, la corruption qui l’entourait l’indignait et l’inquiétait pour le salut de son âme. Il avait depuis longtemps manifesté le désir de s'éloigner de Rome pour finir ses jours dans la retraite et la contrition. Sa récente nomination au cardinalat n’ébranla pas sa résolution, mais le pape l'avait jusque-là détourné de donner suite à ce dessein. Néanmoins, Ardicino finit par obtenir de lui deux lettres l’autorisant à vivre à sa guise ; le 127 juin 14917, 1l appela donc auprès de lui son frère et ses familiers pour leur dire qu’il avait résolu de se dépouiller de ses biens et de ses dignités et de se retirer dans un monastère, et il remit à son frère un acte de donation complète, distribua des dons à ses entours, renvoya au pape son chapeau et son manteau, puis partit en prenant soin de se déguiser et de n'emmener que quelques serviteurs. |
Lorsque les membres du Sacré Collège apprirent son départ, ils s’en montrèrent fortement troublés et obligèrent le pape à révoquer son autorisation. Un courrier, envoyé à la poursuite du fugitif, le rattrapa à Ronciglione. Della Porta adressa une lettre très digne à Innocent VIIT, lui rappelant sa parole ét des précédents, peu nombreux, il est vrai !. Celui du pape saint Célestin V ne prouvait rien puisqu'ilavait été déposé ?. Ce fut en vain. Menacé d’excommunication, Della Porta se soumit, revint à Rome, et l’on ne manqua pas de le taxer de versatilité. Il mourut peu après, le 4 février 1493, de chagrin de n’avoir pu sauver son âme à son gré.
On considérait, à l’étranger, la cour de Rome comme un bien dangereux séjour ÿ. Elle paraissait si corrompue qu’on n’hésitait pas à y solliciter les faveurs les plus invraisemblables, sans être étonné de les obtenir. Un évêque français demanda qu’on reconnût son mariage et reçut satisfaction ! A vrai dire, 1l avait eu affaire à une agence de faussaires organisée au Vatican. Le chef en était Domenico de Viterbe, secrétaire apostolique ; ses complices étaient Francesco Maldente, chanoine de Forli, Battista de Spello, notaire de la Chambre apostolique, Lorenzo Signoretto, secrétaire au registre des bulles, et d’autres membres de la Curie, tous très propres à organiser avec succès cette escroquerie. Maldente faisait le rabatteur, Domenico falsifiait très adroitement les brefs de la façon suivante : il écrivait avec une encre délébile une requête de peu d'importance que le pape ne pouvait manquer d’agréer, puis, quand toutes les signatures requises avaient été apposées, il lavait le texte écrit par lui et le remplaçait par un autre, au gré du solliciteur. Plus de cinquante pièces avaient été ainsi forgées, dont la plupartétaient destinées à des Français, quelques-unes à des Scandinaves. Le produit de ces faux dépassa 12 000 éCus.
Les parents des accusés offrirent une somme égale pour leur sauver la vie. Le fils du pape et le cardinal Borgia auraient bien voulu lui faire accepter cette transaction. Innocent VIII hésitait. Il avait été soigné avec succès par le père de Domenico qui était médecin et avait baptisé lui-même Domenico; sa bonté naturelle l’inclinait à par-
1. Lettre du cardinal au pape du 12 juin 1491, dans TUUASNE, 2. Della Porta cite encore saint Gérôme et Pierre Damien. Burchard, vol. T, p. 524. Appendice 31, 3. On verra un peu plus loin ce qu’en pensait Laurent de Médicis,
donner, mais l’affaire avait eu trop de retentissement, surtout en France, pour qu’elle pût être étouffée.
On fit accroire à Maldente que, s’il dénonçait ses complices, non seulement il serait pardonné, mais que le pape le nommerait abréviateur ! Il les désigna donc, ce qui n’empêcha pas qu’il ne fût, comme Domenico, condamné à mort. Tous deux subirent le dernier supplice le 18 octobre 1489 ; extraits du château Saint-Ange de bonne heure, ils furent amenés à la tour du Soldano puis à la place Campo di Fiore où une potence en forme de T avait été disposée. On pendit de chaque côté les deux condamnés, puis on les brûla ensemble le long de la tige centrale ; il y fallut toute une journée et quantité de fagots 1,
La criminalité augmentait ; chaque jour on apprenait d’horribles attentats ; on dérobait jusqu'aux objets sacrés : une croix d’argent contenant une relique fut enlevée dans l’église S. Maria Traspontina ; on retrouva la relique dans un champ. Bien souvent les coupables recevaient asile dans les maisons des cardinaux.
Les deux fils de Francesco del Buffalo, «emportés par leur fougue», parcouraïent les rues, blessant, tuant et dépouillant les hommes, malmenant et violentant les femmes. Le pape jugea qu’un exemple était nécessaire. Bien qu’il fût lié d’étroite amitié avec Francesco, il fit décapiter les deux jeunes gens, le 30 décembre 1490, au château Saint- Ange.
Souvent on voyait au matin des pendus près de la Torre di Nona,sansque personne sût qui ils étaient ni pourquoi ils avaient été exécutés. Pourtant ces sévérités paraissaient trop rares aux malheureux bourgeois de la ville qui trouvaient que les actes de rémission étaient bien fréquents. Sans cesse il leur advenait malaventure quand ils sortaient de chez eux, et leurs demeures mêmes devenaient peu sûres.
Comme il arrive si souvent dans les circonstances pareilles, il se trouva des prophètes pour prédire que les calamités allaient redoubler, mais qu’elles auraient une fin prochaine et que les grands pâtiraient. Et la foule se réjouissait.
On avait vu naguère un moine franciscain de huit ans prêcher avec succès ; un ermite, monté sur une génisse, enthousiasma les Romains (1485).
Au commencement de l’année 1401, un homme dont on ignorait la nationalité, « vêtu à la manière d’un mendiant », parcouraït les rues de la ville ; il montait sur une borne et annonçait aux bonnes gens qui s’empressaient autour de lui qu’il allait leur parler de l'Évangile ; il leur montrait la concordance du vieux et du nouveau Testament et, avec de subtiles paroles et un grand talent oratoire, il leur exposait qu’on s'était moqué des prophètes qui l’avaient précédé et qu’on avait fini par reconnaître qu'ils disaient vrai et qu’on aurait raison de croire en lui tout de suite, quand il leur annonçait qu’en cette année 1491 ils pleureraient beaucoup à cause d’un meurtre, que plusieurs d’entre eux seraient tués ; que les riches cacheraient le blé des pauvres.
1. On raconte que la Curie profita de cette occasion pour déclarer apocrynhes quelques brefs regrettables mais authentiques,
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