‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 63 sur 203 · DIVERTISSEMENTS. — LE CARDINAL MÉDICIS · texte numérisé non relu

DIVERTISSEMENTS. — LE CARDINAL MÉDICIS

Les années 1489-1403 furent abondantes en cérémonies et en galas. Le 13 septembre 1480, entra par la porte Viridaria le comte Guillaume de Poitiers, ambassadeur de France ; les familles des cardinaux et les orateurs de Naples, d'Espagne, de Milan, de Ferrare, vinrent à sa rencontre et lui firent escorte jusqu’à l’auberge Del Sole, située près du Campo di Fiore, laquelle existe encore ?.

Le 2 avril 1400, arriva, toujours par la porte Viridaria, Guido di Montefeltro, duc d'Urbin. Deux cent cinquante cavaliers l’accompagnaient. Tous furent logés dans le palais du cardinal Della Rovere, situé près de l’église SS. Apostoli.

Le 18 septembre 1491, le pape, étant malade, appela auprès de lui le jeune César Borgia, fils du cardinal, ainsi que les cardinaux Carafa, Costa, Della Porta, Conti et Pallavicini et, en leur présence, il lui confia l’administration du diocèse de Pampelune. César avait alors dix-sept ans, étant né en 1474. L’année suivante, Pallavicini le remplaçait à Pampelune et il devenait évêque de Valence. Il était déjà protonotaire apostolique.

Le 1°T février 1492 était parvenue à Rome la nouvelle de la chute de Grenade, tombée aux mains de Ferdinand, le 2 janvier précédent. Ce devait être, pour les Italiens en particulier, un fait de la plus haute importance, car les Espagnols allaient pouvoir s’immiscer désormais dans leurs affaires et finalement les subjuguer, maïs il n’était alors à la portée de personne de le prévoir et la joie fut générale. Les Romains surtout exultaient, car ils ne voyaient, dans cet événement, que l’éclatant triomphe de la chrétienté sur l'Islam.

On fit de grandes démonstrations de joie ; la ville fut illuminée par ordre, les cloches sonnèrent, une procession se rendit, sous une pluie battante, à l’église S. Jacobo située place Navona et qui appartenait aux Espagnols. Les messagers venus d’Espagne pour porter la bonne nouvelle, dirigèrent la construction d’une tour en bois, figurant Grenade, qui servit à donner une représentation de la prise de cette ville. Le cardinal Borgia, de son côté, offrit au peuple romain des courses de taureaux %. Dans une arène entourée de tribunes, cinq bêtes furent présentées ; on les mit à mort, mais il y eut des morts et des blessés parmi les joueurs (5 février 1402). Le dimanche 19 février 1492, une nouvelle course fut donnée au cours de laquelle un cheval seulement fut tué. Quelques années

1. Münrz, Les Arts à la Cour des Papes, Innocent VIII, p. 85. 3. 11 n’yen avait guère eu depuis la course fameuse de 1332. 2. Voir planche XXX, Celles du Capitole et du Testaccio n'avaient pas ce caractère

auparavant (février 1488), le roi d’Espagne avait envoyé en cadeau au pape cent Maures enchaînés, faits prisonniers lors de la prise de Malaga (18 août 1486) 1,

Le 27 janvier 1492, le pape avait annoncé en consistoire secret la conclusion définitive de la paix avec Naples. Il avait été convenu qu’il appartiendrait au pape de juger les barons rebelles; que le roi remettrait tout de suite 36 000 ducats d’or pour solder l'arriéré du tribut ; que, pour l’avenir, il enverrait chaque année, au lieu de 8 000 ducats, 2 000 carlins ? et cinq navires armés; que la haquenée serait offerte chaque année, le 30 juin, couverte de pourpre.

Pour fêter cette réconciliation le duc Ferrantino, prince de Capoue, fils du duc Alfonso de Calabre, arriva le 27 mai à Rome avec un imposant appareil militaire : neuf cents cavaliers, deux cent soixante mules chargées de caisses. Deux cardinaux se portèrent à sa rencontre jusqu’à la porte de la ville; il fut hébergé au Vatican.

Son beau-frère, le cardinal Ascanio Sforza *, lui offrit, dans son palais situé près de l’hospice des Allemands, un banquet dont Infessura renonce à décrire l’invraisemblable somptuosité, car personne, dit-il, ne voudrait y croire. « On n’en aurait pas fait plus, ajoute-t-il, si l’on avait eu à traiter le roi de France. »

Le pape reconnut le jeune prince comme héritier du trône de Naples, par un bref en date du 4 juin 1492.

Quand les Napolitains eurent quitté le palais, on s’aperçut qu’ils avaient enlevé le linge, la literie, et jusqu'aux tentures des appartements qui leur avaient été attribués. Les marchands du Borgo, qui les avaient achetés, les revendirent les jours suivants.

Ils tinrent la même conduite, en s’en retournant, à Marino, chez Fabrizio Colonna.

Le 22 mars 1492, arriva à Rome le jeune Giovanni de Médicis, qui venait de recevoir à Fiesole, le 9 mars, les insignes de la dignité cardinalice, des mains du supérieur du monastère de ce lieu, Matteo Bosso. Son père lui avait fait achever son éducation sous des maîtres versés dans les langues grecque et latine, dont l’un fut Bernardo da Bibiena, moins connu, il est vrai, pour son érudition que comme un joyeux compagnon et un auteur de pièces fort libres. Mais, sans nul doute, il ne s’était pas encore révélé alors sous cet aspect. Giovanni avait été ensuite à Pise y apprendre le droit civil et ecclésiastique.

Laurent le Magnifique était fort inquiet de voir son fils s'établir dans une ville qu’il qualifiait, suivant une formule déjà bien vieille, de « sentine de tous les vices». Afin de le prémunir, non seulement contre les exemples qu’il aurait sous les yeux, mais aussi et surtout contre les corrupteurs qui ne manqueraient pas de le pousser à l’oubli des devoirs que lui imposait la dignité dont il était revêtu, il lui remit une lettre 4 dans laquelle il lui exposait qu’assurément il lui serait difficile de demeurer vertueux dans un milieu aussi corrompu que la cour romaine, mais queson mérite n’en serait que plus rare.

1. D. PASCUAL BoRONAT y BARRACHINA, Los Moriscos espagnoles de Milan et sœur par conséquent du cardinal. Voir volume précé-

y Su expulsion, Valence, 1901. — GASPARE PONTANI. dent, p. 447. C’est Ippolita qui avait harangué le pape Pie II à 2. C'était une énorme réduction, le ducat valant environ 12 francs Mantoue. or et le carlin o fr. 80. 4. Le texte s’en trouve dans ANGELO FABroN10o, Leonis X Via,

3. Alfonso. son père, avait épousé Ippolita Sforza, fille du duc Pise, 1797, p,252.

Cetétat de choses, disait-il, était à déplorer, car, s’il en allait autrement, on aurait de bons papes et le bonheur du monde serait assuré. Puis venaient d’excellents conseils sur sa dépense; il lui recommandait d'acheter de beaux livres et des antiquités, d’avoir une « famille plus instruite que grande », de faire de l’exercice, de se lever de bonne heure, de parler peu et d'écouter beaucoup, de songer chaque soir à ce qu’il aurait à faire le lendemain afin de n'être jamais pris au dépourvu.

Muni de ces excellentes instructions, le cardinal de Médicis arriva à Rome. A la porte Del Popolo l’attendaient les membres du Sacré Collège et quantité de Romains de distinction. On lui fit fête. Il portait un manteau couleur « rose sèche» et le chapeau de cardinal. Par malheur, il pleuvait à torrents, ce qui n’empêcha pas la pompe de se déployer dans l’ordre voulu. Le cardinal arriva trempéau Vatican, où le souverain pontife lui fit la réception la plus chaleureuse: sa sœur Maddalena n’était-elle pas la femme du fils du pape? |

Giovanni habita, jusqu’en 1505, le palais Ottieri, près de S. Eustachio, entre le Panthéon et la place Navona, puis un palais près des thermes de Néron, qui prit plus tard le nom de Palazzo Madama et est aujourd’hui le Sénat.

Conformément aux conseils de son père, Giovanni avait réuni dans sa bibliothèque, ornée de fresques, les œuvres des philosophes, des orateurs, des poètes anciens et les ouvrages où était célébré son aïeul Cosme.

Les livres de son père y prirent place quand il racheta, après sa mort, sa bibliothèque (25 octobre 1508). Ce sont ces livres qui, versés dans la Bibliothèque vaticane, sont devenus le fonds Biblioteca Laurenziana.

L'écrivain Gherardi, qu'Innocent VIII avait envoyé auprès de Laurent, l'avait tellement séduit, qu’il le chargea d’enseigner à Giovanni les vertus qu’il devait pratiquer et surtout les vices et les fautes qu’il lui fallait éviter. Burchard reçut la charge de lui expliquer le détail des innombrables cérémonies de la cour romaine, les prescriptions compliquées de l'étiquette et des rites, et ilne pouvait certes recevoir un maître qui les connût mieux et fût plus persuadé de leur extrême et solennelle importance !.

Le 26 mars 1492 le pape « ferma la bouche» au nouveau cardinal dans les formes habituelles. Giovanni dut se présenter ensuite chez tous les cardinaux et même chez Raffaele Riario, dont il pouvait croire, avecla plupart de ses contemporains, qu'ilavait fait assassiner son oncle et voulu faire assassiner son père.

Le 10 avril, un courrier arriva de Florence pour lui annoncer que son père Laurent le Magnifique était mort l’avant-veille. Il était jeune encore, ayant à peine atteint sa quarante-quatrième année. Aussi le soupçon vint-il à tout le monde qu’il avait été

1. En sa qualité de maître des cérémonies, Burchard avait sou- Naples protesta ; Burchard maintint son dire ; alors l’envoyé le vent une tâche peu facile. Les membres de la Curie et les ambas- prévint qu’il entrerait dans l’église escorté de ses gens en armes et sadeurs ne l’écoutaient pas avec la déférence voulue et trans- prendrait la place qu’il se jugeait en droit d'occuper. On s’en tira gressaient volontierssesindications. Parfois même, ils les prenaient en déclarant qu'aucun envoyé étranger ne serait convié. Burchard très mal, Un jour (le 28 mai 1490) qu’il avait réglé une question n’hésitait pas à en remontrer même au pape. Burchard, vol. I, de préséance dans une cérémonie religieuse, l’envoyé du roi de p. 309, 1. 34 j

empoisonné. La foule accepte difficilement comme naturelles les choses imprévues, surtout quand il s’agit de hauts personnages. Cette créance sembla recevoir presque aussitôt confirmation par la mort de son médecin Pierre Leoni, qu'on retrouva dans un puits. Les uns prétendirent que le fils de Laurent, Pierre, l’y avait fait jeter après qu'il eut été étranglé, d’autres qu’il s'était tué de désespoir d’avoir mal soigné son malade en voulant mêler à la médecine la nécromancie !.

Aussitôt, le cardinal fit mettre en deuil sa maison : ses gens reçurent des coiffures noires, les tentures des murailles et les couvertures des lits furent enlevées ainsi que tous les sièges garnis de velours et de brocart ; on ne conserva que ceux en cuir rouge et les escabeaux ; on fit une valise decuir violet foncé, car la « valise» était un objet qui figurait dans toutes les cérémonies et dont on ne pouvait se passer ; sur les tables, on laissa des tapis de velours. Quant à Giovanni, il s’habilla en violet foncé.

Le 10 mai 1402 il regagnait la Toscane en qualité de légat.

Le duc de Ferrare était venu passer plus d’un mois à Rome, aux frais du pape, du 13 avril au 16 mai ; il fut logé au palais Saint-Marc qui était devenu, après la mort du cardinal Marco Barbo (11 mars de l’année précédente), la propriété du cardinal Lorenzo Cibo. Ensuite il appartint à Domenico Grimani avant de revenir à l’Église 2.

Page 1