‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 64 sur 203 · MORT DU PAPE · texte numérisé non relu

MORT DU PAPE

La santé du pape était de plus en plus chancelante ; il souffrait de la vessie et de la goutte, comme son prédécesseur et tant d’autres prélats, et avait souvent la fièvre ; les crises se renouvelaient maintenant souvent *. En septembre 1400, il avait eu une violente attaque de son mal, le 27 on le crut moribond. Les boutiques se fermèrent aussitôt, ceux qui travaillaient dans leurs vignes et leurs champs rentrèrent précipitamment, les cardinaux s’apprêtèrent à prendre leur part dans le pillage habituel du palais pontifical. Son fils se précipita au Vatican pour faire main basse sur ses trésors ; il trouva, dit-on, 300 000 ducats dans une caisse et 130 000 dans une autre. En ville, on raconta qu'’ilen avait trouvé 800 000. IL est bien peu probable que les caisses du pape fussent si bien remplies, étant donnéela détresse du trésor. Quoi qu'il en soit, il n’eût pas le temps d'envoyer beaucoup d’argent en Toscane, car les cardinaux survinrent qui exigèrent un inventaire, et chargèrent le cardinal Savelli de veiller sur les biens de l'Église. Franceschetto avait aussi tenté sans succès de s’emparer du « Grand Turc».

Quand, après son rétablissement, le pape apprit ce qui venait de se passer, il entra dans une grande colère, surtout contre les cardinaux, et dit qu’il espérait bien vivre

1. L. Fram, La Mortedi Lorenzo de’ Medici e il suicido di Pier 3. Si le pape se montrait si rarement à ses sujets, ce n’était pas Leoni, Florence, 1890. L'hypothèse du suicide paraît la plus pro- par crainte, comme onl’adit, mais à cause de sa santé ; malgré son bable. vif désir d’aller accomplir un vœu à Lorette, il ne se sentit jamais

2. DvoraK et H. Eccer, Der Palazzo Venezia, Vienne, 1909.— en état de s’y rendre. En 1491, le pape avait souffert de douleurs

Puicrep DENGEL, Palast und Basilica S. Marco, Rome, 1913. d’entrailles violentes,

assez pour les voir mourir tous. A fin de seremettre, le pape s’en fut à Ostie et à Porto, où il fut reçu et défrayé par Borgia et Della Rovere.

Le 30 novembre 1490 il eut un nouvel accès. Un de ses médecins, Giacomo di S. Genesio, le soigna admirablement, mais il mourut et ceux qui le remplacèrent ne comprirent pas son mal. Une plaie à la jambe se forma, qui le fit beaucoup souffrir.

Au commencement de l’été 1492, l’état de sa santé s’aggrava encore. Chacun prit de nouveau ses précautions. Le vice-chancelier Bartolomeo Moreno, archiprêtre de Vignola, qui exerçait ses fonctions depuis 1487, se sentant détesté des Romains et ayant apparemment des reproches à se faire, alla s'établir chez Lodovico Matteo, l’un des conservateurs l,et y transporta tous ses biens. Puis il chercha refuge dans l’ancienne huilerie du Vatican, qui était devenue le Belvédère et qui était un lieu solitaire, discret et de facile défense ; il finit par gagner Vetralla. Le bruit se répandit qu’il ne voulait pas rendre compte de sa gestion.

Un changement de pape était toujours un moment d’épreuve pour les Romains ; ils se réjouissaient d’une part à l’idée d’avoir un nouveau maître qu’on supposait toujours devoir être meilleur que l’ancien, et s’inquiétaient d'autre part des troubles qui accompagnaient invariablement un interrègne. Cette fois, on était d’autant plus anxieux que l’action gouvernementale avait été plus diminuée par la faiblesse d’Innocent VIII. Il n’y avait plusd’autorité, ou bien elle s’exerçait par saccades. « Ni le sénateur, ni le vicechancelier ne remplissent leur office», écrivait l’ambassadeur florentin. On craignait qu'enhardi par cet effacement des pouvoirs publics le peuple se soulevât. Le souvenir des temps passés faisait apparaître cette éventualité plus redoutable qu’elle ne l'était en réalité. Les aspirations des Romains vers la liberté, la revendication de leurs franchises ne se traduisaient plus que par de déférentes démarches.

Les cardinaux qui s'étaient éloignés de Rome à cause des chaleurs, s’empressèrent de revenir ; ils emplirent leurs demeures de soldats, tandis que les habitants entassaient des provisions. La garnison du Vatican fut portée à plus de cinq cents hommes.

Les médecins qui soignaient le pape eurent recours aux moyens extrêmes ; un d’eux, qui était juif ?,essaya de la transfusion du sang ; il saigna trois enfants de dix ans qui reçurent chacun un ducat et moururent peu après. Quant au pape, il continua à décliner. La fièvre persistait, les médecins affirmaient que le malade n'avait plus que quelques jours à vivre et mourrait « avec la lune». Bien qu'il fût très faible et pût à peine parler, il demanda qu’on fît venir les cardinaux et quand ils furent réunis, il leur adressa quelques paroles, s’excusant d’avoir été si inégal à sa tâche et leur recommandant de rester unis, de veiller au bien de l’Église et de choisir un pape capable d’en bien défendre les intérêts. Puis il fit apporter par ses serviteurs ses joyaux et son trésor qui ne se montait qu'à 48 000 ducats, et pria les cardinaux delui permettre d’en disposer, bien que ce fût propriété de l’Église ; il en donna une partie à l’un de ses petits-fils, Francesco, fils de Teodo-

1. On le voit figurer en 1470 surle livre des Mercanti di Roma. d'exercer leur profession. Ils étaient nombreux en Italie et souvent 2. Le pape avait accordé à plusieurs médecins juifs le droit fort habiles. Jules II eut également un médecin juif.

rina, le reste à ses familiers (17 juillet 1492). On lui apporta ensuite sur sa demande la sainte lance qui était demeurée dans une pièce voisine.

Le 23 juillet, le pape vivait encore et les médecins annonçaient toujours sa fin prochaine. On le nourrissait de lait de femme. Les membres du Sacré Collège amenaient à Rome autant de troupes qu'ils pouvaient ; cent soldats avaient été affectés à la garde de Djem, quatre cents garnissaient le palais pontifical et l’on trouvait que c'était peu ! Du canon fut amené. Les portes de la ville et les ponts étaient occupés. Le comte de Pitigliano, capitaine général de l’Église, avait été appelé à Rome et prit le commandement militaire en même temps que l’abbé de Saint-Denis !, représentant du roi de France, était nommé gouverneur de la ville avec huit cents soldats sous ses ordres. Tout autour de Rome, à deux milles de distance, des troupes bivouaquaient. Djem fut transporté dans une pièce située au-dessus de la chapelle Sixtine, car on considérait qu’il y serait plus en sûreté.

Ce même jour, 23 juillet, des cardinaux firent savoir à la municipalité qu’ils comptaient sur elle pour le maintien de l’ordre ; ils ajoutèrent qu’ils aimaient fort le peuple et qu'ils s’offraient à le défendre avec leurs hommes en cas de mort du pape. Cette démarche intrigua. D'ailleurs les conservateurs et le vice-chancelier ne purent se mettre d'accord sur la nomination des chefs quarteniers de la maréchaussée. On décida donc de demander aux plus anciens des habitants ce qui s'était fait précédemment. Ils déclarèrent que le choix des chefs de la maréchaussée appartenaït exclusivement au peuple, mais quelques personnes désireuses de complaire au vice-chancelier s’opposèrent bruyamment à cette solution, et, malgré le vœu des Romains, firent attribuer à celui-ci la désignation de ces officiers.

Le mercredi 25 juillet 1492 de grand matin, le pape mourut à l’âge de soixante ans, ayant régné sept ans dix mois et dix-sept jours.

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