‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 69 sur 203 · PIS · texte numérisé non relu

PIS

17, page 136.

l'élection. Sur quoi, dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 août, un revirement se produisit ; chacun voulut contribuer à l’élection maintenant certaine du futur pape et il fut nommé par accession, à l’unanimité. D'ailleurs, conformément aux anciens règlements, la ration des cardinaux était diminuée chaque jour ; à partir du lundi suivant, ils ne devaient plus recevoir que du pain, de l’eau et du vin ! !

Aussitôt élu, le pape se dévêtit de tous ses habillements jusqu’à la chemise et prit un vêtement blanc. Les cardinaux vinrent alors successivement le vénérer, puis il déclara le nom qu’il choisissait, Alexandre VI ?, et le premier cardinal-diacre ouvrit la fenêtre et, dans les termes consacrés, annonça au peuple que « l’on avait un pape ».

Les Romains furent d’abord surpris et froissés, car la coutume s’établissait de plus en plus de ne choisir que des papes italiens. Après lui il n’y eut plus, en effet, qu’un pape étranger, le Flamand Adrien VI. Mais Borgia en imposait et séduisait par son aspect. Le chroniqueur Sigismondo dei Conti rappelle que, d’après Cicéron, un prince doit plaire aux yeux de ses sujets. Persona principis servire debeat oculis civium. Il était haut de taille, avait le teint coloré, des yeux noirs et pénétrants bien qu’il fût myope, le front large et de la dignité, de la majesté dans les allures, cette distinction enfin et cette autorité que donne une longue pratique des dignités et des hautes charges. Ses portraits? nous le montrent, il est vrai, épais, le cou dans les épaules, avec de grostraits, mais ses contemporains s'accordent à louer sa beauté, ses dons et ses qualités et à vanter son air fin et intelligent, l'attrait singulier qu’il exerçait sur tous ceux qui l’abordaient, principalement sur les femmes.

Gaspare de Vérone, qui fut son maître mais qui n’eut pas trop à se louer de lui, le décrit ainsi dans sa biographie de Paul IT : « Il est beau, son aspect est souriant et son visage gai, son parler est agréable et choisi ; les femmes, même les plus charmantes, sont attirées à lui dès qu’elles l’aperçoivent et il les émeut d’une façon étonnante, plus que l’aimant le fer. On affirme qu’elles le quittent toujours sans avoir rien perdu de leur honneur 4. »

Eugène IV avait conquis les Romains dans les premiers temps de son pontificat, par son maintien imposant et la beauté de ses traits. Il en fut de même pour Alexandre VI.

Cet homme tragique avait d’ailleurs le visage généralement gai, l’air aimable et pacifique. Ses soucis, dit l'ambassadeur vénitien Paolo Cappello, ne durent jamais plus d’une nuit.

Il parlait, en outre, avec facilité et même avec élégance ÿ ; les cérémonies pompeuses lui plaisaient, ce qui était bien fait aussi pour séduire ses sujets. Le souci de la majesté de sa charge était grand chez lui. Lors d’un office à Saint-Pierre, les fidèles baisèrent la

1. Quatrième loi. Voir Moroni, Dix. Eccles., vol. XV, p. 263. 5. On a quelques écrits de lui ou qu’on lui attribue : Glossæ 2. Alexandre V avait été choisi jadis, parce qu’il n’avait pas de Roderici Portuensis episcopi in Regulas Cancellariæ et Constitutionis neveux et ne pourrait faire de népotisme. Innocentii VIII, de Beneficiis, Rome, 1487; Epistola Alexandri VI 3. Il n’en est pas un toutefois dont on puisse dire qu’il est papæ ad Maximilianum Romarorum Regem missa de Turcorum sûrement authentique. Motibus (8 septembre 1493) ; Clypeus defensionis Fidei, Strasbourg,

4. MuraATOR1, nouv. éd., vol. III, part. XVI, p. 393. 1497 ; Constitutiones Alexandrinæ ordinis Minorum, Rome, 1501,

terre sous ses pas « à la mode des Turcs », dit Burchard qui, scandalisé, voulut s’opposer à de pareilles démonstrations, mais le pape lui ordonna de se tenir tranquille. Il voulait que les cérémonies où il prenait part fussent célébrées en un bel appareil et être entouré de ses cardinaux. Pendant les fêtes de la Noël de 1497, un petit nombre de ceuxci assistèrent aux offices et le pape se trouva isolé ; il les prévint qu’il ne pouvait admettre cette négligence dans leurs devoirs religieux alors que lui, qui était vieux et malade, s'acquittait de ses fonctions avec exactitude. Elle était, disait-il, d'autant plus regrettable qu’il y avait beaucoup d'étrangers à Rome.

Quand le cardinal Sanseverino, qui possédait une force athlétique, prit le pape à bras le corps pour le placer sur le trône à côté du maître-autel, les démonstrations de joie des spectateurs dans la basilique furent générales et sincères et, dès que le résultat de l’élection fut connu dans la ville et que le bourdon du Capitole sonna à toute volée, le peuple fit éclater sa joie. Outre des promesses envers le peuple romain touchant l’administration de la ville, on lui attribuaït l’engagement de supprimer les secrétaires et les fonctions inutiles, d’éloigner ses fils de Rome, de n’attribuer les charges qu’à des personnes dignes de les remplir. On parlait même d’une réforme de la Curie !

Dès le lendemain de l'élection, les magistrats capitolins, sénateurs, conservateurs, caporioni, suivis d’une grande foule, se portèrent au Vatican pour exprimer au pape les sentiments de joie de la population ?. Les flambeaux, les cris que poussaient les manifestants, le désordre qui régnait dans le cortège, donnèrent l'impression à ceux qui le regardaient défiler, qu’ils voyaient passer une bande de bacchantes allant fêter leur dieu. Sur la place Saint-Pierre, un carroussel fut organisé auquel le pape assista de ses fenêtres.

Que de fois déjà un pape nouvellement élu avait donné les mêmes espérances et fait es mêmes promesses au peuple !

À vrai dire, Alexandre VI eut toujours des égards pour les libertés communales. À son fils qui insistait pour qu’il châtiât les auteurs de libelles, il répondit que Rome était une ville libre 1.

Page 1