CARACTÈRE DU PAPE
L'immoralité du pape était notoire mais les pontificats précédents avaient accoutumé les Italiens à une grande liberté de mœurs dans le clergé; elle était au surplus générale ?; on ne s’étonnait pas de voir les prélats mener la même vie de désordres que les princes séculiers, et eux-mêmes considéraient cette licence comme un droit. N’étaient-ils de grands seigneurs pour la plupart et devaient-ils se priver des plaisirs dont leurs pairs jouissaient ? Ils ne s’en montraient pas moins exacts dans leurs devoirs religieux et mélaient réjouissances, cérémonies, fêtes, débauches et dévotions sans le moindre remords, sans se douter qu'il y eût en cela matière à scandale. Le public partageait leur avis. Il en fut ainsi assez longtemps, jusqu’à l’époque où, par suite du revirement qui suit immanquablement les
1. JOANNIS DE TURRE CREMATA CARD, Summa contra impugna- entre eux et les enfants légitimes. Les étrangers s’en étonnaient. tores potestatis summmi pontificis, Rome, avril 1489. Les princes avouaient publiquement leurs amours illégitimes et
2. La preuve en est dans le nombre de bâtards qu’on voit leurs maîtresses tenaient rang dans les cours. Il en était de même dans les grandes familles et la considération dont ils étaient dans la bourgeoisie. Quand à la corruption du clergé, voir La entourés les parents et le monde ne faisaient nulle différence Réforme en Italie, vol. I, p. 96
périodes de relâchement, et pour ne plus fournir d’argument aux accusations protestantes, le clergé se réforma et la Curie devint austère.
Mais il est certain que Borgia avait passé la mesure. Déjà, en 1460, Pie IT, qui cependant comprenait le libertinage pour y avoir goûté, avait dû le réprimander à la suite de certains excès commis à Sienne.
« Cher fils, lui écrivait-il, plusieurs dames de Sienne, adonnées aux frivolités, s'étaient réunies il y a quatre jours dans les jardins de Giovanni de Bichi ; Votre Grandeur, oubliant les fonctions dont elle est revêtue, s’est trouvée au milieu d’elles depuis la dix-septième heure jusqu'à la vingt-deuxième et elle avait comme compagnon un membre du Sacré Collège que son âge, au défaut de sa dignité, aurait dû mettre en garde contre ces débauches. Là, on s’est livré aux danses les plus licencieuses, nulle séduction amoureuse n’a été oubliée et tut’y es conduit comme si tu faisais partie de la jeunesse mondaïine. La pudeur interdit de détailler tout ce qui s’y est passé. Les maris, les pères, les frères et les parents des jeunes femmes et des jeunes filles qui se trouvaient là n’ont pas été admis à pénétrer ; toi seul et quelques-uns de tes familiers vous vous plaisiez à créer et àencourager ces danses. Aujourd’hui, il n’est question à Sienne que de ta frivolité et tout le monde la tourne en dérision. Elle est la fable des étuves que fréquentent tant de clercs et de laïques. Nous ne pouvons dire que cela ne nous déplaît pas. Tu es chancelier de l'Église et tu diriges l’évêché de Valence ; ce qui rend ta conduite encore plus blâmable, tu sièges avec le souverain pontife au milieu des cardinaux qui forment le conseil du Saint-Siège. La vie des cardinaux doit être exemplaire. » (11 juin 1460) !.
Cette admonestation n'avait rien changé à la conduite du cardinal Rodrigo. Quatorze ans plus tard, le 15 novembre 1476, le cardinal Ammanati, de beaucoup son aîné, lui adressait une lettre touchante pour le supplier de changer de conduite ?. « Ce que je t’écrirai sera bref mais utile. Il faut dépouiller le vieil homme ; cela importe non seulement au cardinalat mais à la chrétienté. Ceux à qui nos fautes sont une volupté cesseront de rire et ceux qui nous portent haine ou envie cesseront de se réjouir. Que ta Seigneurie accorde à ta piété d'oublier le passé, de changer de vie. J'ai confiance en ta sagesse et ta bonté pour accomplir cette transformation. Garde cette lettre, place-la dans ton lit afin de pouvoir la relire souvent cette année. »
Étant cardinal, Borgia avait entretenu une maîtresse, la mère de la plupart de ses enfants. Romaine, d’origine assez humble, à ce qu’il semble, elle s'appelait Vannozza Catenei *. Le nom de Vannozza était assez fréquent.
1. L’authenticité de cet important document a été contestée. Mais l'abbé Balan, sous-archiviste du Saint-Siège, a confronté le texte de Rinaldi (Raynaldus) avec le Liber Brevium ad Principes des Archives du Vatican ; il les déclare conformes entre eux ; une seule variante (une faute d'impression) à la neuvième ligne du texte de Rinaldi où on lit socium se habuisse, A la fin de la lettre, après les mots : {e moneamus, Rinaldi met un efc. A la place de cet etc., on lit sur le texte du Vatican : « Alterius ætas si non hoc bateretur, simili charitatis officio non fungeremur ». Vient ensuite, comme dans Rinaldi : «Datum Petriols,etc. » Voir l’article de H. DE
L’Epinois dansla Revue des Questions Historiques, 1881, p. 357-427. 3. Ammanati était évêque de Pavie ; il ne devint évêque de Lucques que l’année suivante (1477). De ce que sa lettre est datée de Sienne, on en a induit qu’elle avait été envoyée en même temps que celle du pape et était motivée par les mêmes irrégularités. La date donnée serait donc fausse. Cela ne paraît guère admissible.
4. Cenom vient de Capitaneus. Vannozza lui donne parfois cette forme archaïque. Vannozza est une transformation de Giovanna. Gregorovius la dit de haute naissance. Quelquefois elle a été nommée Rosa ou Caterina par erreur. Voir pl. XII et XXVI.
Elle était née en juillet 1452 et Borgia l’avait connue en 1468. Toutefois, leur premier enfant, César, ne naquit qu’en 1475 ! ; le deuxième, Giovanni, duc de Gandia, naquit en 1477 ; Lucrèce en 1480 et Jofré ou Joffré (Gofredo) en 1481. Quelquefois, on lui a aussi attribué la naissance de Pier Luigi, le premier duc de Gandia et l’aîné des enfants du cardinal Borgia mais il semble être né en 1458, ce qui ôte toute vraisemblance à cette hypothèse.
Au moment de la naissance de Lucrèce, sa mère s’était laissé marier à un certain Giorgio Croce. A-t-elle eu un autre mari qui aurait précédé celui-ci, Domenico Arignano? Rien ne paraît moins certain que cette assertion. Borgia fit nommer Croce secrétaire apostolique et l’établit près de son palais, sur la place Pizzo di Merlo, aujourd’hui place Sforza Cesarini, sur le Corso Vittorio-Emanuele.
Peu après la naissance de son dernier enfant, Jofré, en 1481, le cardinal Borgia se sépara de Vannozza mais sans s’en désintéresser. Quand son mari Croce mourut, la laissant héritière universelle (1486), 1l s’occupa aussitôt de lui trouver un autre mari et lui fit épouser Carlo Canale de Mantoue, qui était au service du cardinal Sclafenati (8 juin 1486). Elle lui apportait une dot de x 000 ducats et le titre de Sollicitator bullarum. I] devint, en 1400, secrétaire de la Pénitencerie et, en 1498, gardien de la prison de la Torre di Nona.
Sa rapacité avait permis à Vannozza de s'enrichir; elle possédait des bijoux ?, des maisons et deux auberges, excellent placement à cette époque. L’une portait le nom d’'Auberge du Lion. Elle était située près de la Torre de Nona, non loin, par conséquent, du Borgo. L'autre, via de Maccelli, aujourd’hui Del Gallo, dans le quartier Parione. Son mari, en 1500 (10 novembre), acheta l’auberge de la Vache, moyennant 1 370 ducats. Tous les moyens lui étaient bons pour amasser de l’argent. Il existe des dossiers montrant qu’elle ne payait qu’à regret ses dettes et qu’elle s’appropriait le bien d'autrui. Lodovico Mattei l’accusa, en 1504, de lui avoir volé 1 160 moutons et eut gain de cause. Elle mourut le 28 novembre 1518 à l’âge de soixante-six ans, après avoir fait plusieurs fondations pieuses en faveur des hôpitaux de $. Salvatore du Latran, de S. Maria in Portico, de la Consolazione, de la Compagnie dell’ Annunziata dans la Minerva et de S. Lorenzo in Damaso, comme on le voit par son testament daté du 15 janvier 1517 et comme en font foi les inscriptions qui subsistent dans l’église S. Salvatore et dans celle de S. Maria della Consolazione (ces inscriptions, toutefois, datent de 1520) à.
1. Les bulles de légitimation lui assignent des dates de naissance diverses. Celle du 127 octobre 1480 lui donne à cette époque six ans ; donc il serait né en 1472. Celle du 16 août 1482, lui donne sept ans, donc il serait né en 1473. Celle du 12 septembre 1484, lui donne neuf ans, donc il serait né en 1475. D’autres indices permettent de fixer sa naissance à 1475.
Dès 1481 (9 octobre), le cardinal Borgia s’occupait d’assurer son avenir. Le roi Ferdinand reconnaît sa naissance illégitime mais le décharge de toutes les incapacités qu’il pourrait encourir de ce chef, notamment en ce qui concernait des propriétés en Espagne et lui accorde tous les droits d’un régnicole, y compris celui de remplir des fonctions publiques. Au point de vue ecclésiastique, le cardinal Rodrigo obtint de Sixte IV des faveurs analogues
(1°* octobre 1480). En outre, le pape nomma César protonotaire apostolique le 27 mars 1482 (il avait sept ans), chanoïne de Valence le 10 juillet suivant, archidiacre de Jativa et recteur de Gandia le 16 août ; d’autres bénéfices suivirent l’année suivante. Le pape Innocent VIII le créa trésorier de la cathédrale de Carthagène (12 septembre 1484) et évêque de Pampelune le 12 septembre 1491, quand il avait seize ans. OLIVER Y HuRTADO, dans Boletin de la Academia de Historia de Madrid, 1886. Cf. WoODWARD, P. 24.
2. Voir P. FEDELE, 1 Gioielli di Vannozza…., dans Archiv. R Soc. Rom. di Stor. Patria, vol. XXVIII, Rome, 1905, p. 452.
3. Voir ForCELLA, Iscriziont.… di Roma. GREGOROVINS, Lucrèce Borgia parle longuement des dernières années de Vannozza Vol. II, p, 205. Cf. ARNOLD H. MATHEW, p. 373.
DE JATIVA AU VATICAN tôt
Son rôle fut très effacé ; les contemporains parlent à peine d’elle. Sa réputation n'était pas mauvaise ; Giovio la qualifie Donna da Bene. Elle-même, prudente et incertaine, signe « l’Heureuse et malheureuse » Vannozza. Elle ne se distinguait guère en cela de la masse de ses contemporaines et des femmes de tous les temps. C’est le dosage seul qui varie Î.
A la différence de Vannozza, Giulia Farnèse ne chercha nullement à s’effacer. « Giulia dont on parle tant », dit l’orateur ferrarais. À dire vrai pourtant, si l’on parlait d’elle beaucoup, on en écrivait peu. Ce n’est que rarement que les chroniqueurs citent son nom ; elle ne devait pas manquer d'influence cependant, mais l’exerçait sans doute très discrètement. Borgia la prit pour maîtresse avant son accession au trône pontifical, à la suite de l'éloignement de Vannozza. Il la combla de présents lui attribuant des villes, par exemple, en 1495, Carbognano et Giulianello?. La voix publique la déclarait extrémement belle, on ne l’appelait que Giulia Bella à,
« Madona Giulia a pris de l’embonpoint et est devenue femme de toute beauté, écrit Lorenzo Pucci à son frère Giannozzo le 24 décembre 1493 4. Elle a dénoué ses cheveux en ma présence et s’est fait coiffer ; ils lui tombaient jusque sur les pieds ; elle a les plus beaux cheveux du monde. Elle portait une coiffe de toile fine et par-dessus un réseau qui paraissait aussi léger qu’une fumée et était tissé de fils d’or qui rayonnaïient vraiment comme le soleil. » Pucci note qu’elle venait de se « laver » les cheveux ÿ.
Il n’existe d’elle aucune représentation authentique. On a affirmé que le pape l'avait fait représenter sous les traits d’une Vierge devant laquelle il est en adoration $ ; cela n’est pas certain, encore que la mentalité de l’époque permette cette hypothèse. On a pensé aussi qu’elle était figurée dans l’une des deux statues de marbre dues à Guglielmo della Porta quiornentle tombeau de Paul III dans l’église Saint-Pierre; ce serait la statue de gauche, symbolisant la Justice, qui était nue jadis et qu’on a drapée de plomb. Celle de droite, personnifiant la Sagesse, serait la mère de Giulia, Giovanna Caetani. Mais Paul III mourut en 1549 et Giulia avait cessé de vivre en 1524 ; par conséquent cette statue aurait été faite de mémoire, longtemps après la mort de Giulia’.
Son grand-père, Ranuccio, de la famille des Gaetano de Sermoneta, avait servi l'Église en qualité de mercenaire, au temps de Vitelleschi, sous le pontificat d’Eugène IV; l’un de ses fils, Pierluigi, eut de sa femme, Giovannella de Sermoneta, deux filles, Giulia
1. Dans l’église S. Maria del Popolo, fut posée en 1518 une épitaphe invraisemblablement louangeuse qui a disparu depuis D. O. M.
VANOTIAE CATHANAE CAESARE VALENTIAE IOANE GADIAE IAFREDO SCYLATII ET LYCRETIAE FERRARIAE DVAB’ FILIIS NOBILI. PROBITATE INSIGNI RELIGIONE EXIMIA PARI ET AETATE ET PRVDENTIA OPTIME DE XENODOCHIO LATERANEN. MERITAE HIERONIMVS PICUS FIDEICOMISS. PROCVR EX TESTO POS.