LUCRÈCE BORGIA
Fresque du Pinturicchio (Appartements Borgia au Vatican). (Phot. Anderson.)
NE COUR PRINCIÈRE AU VATICAN. Pl. 18, page 144.
de Navarre ; partout surgissaient des complications dans lesquelles le cardinal Rodrigo serait forcé d'intervenir. Un événement qui aurait pu contribuer à accroître ses embarras, l’irrégularité du mariage du roi Ferdinand, le futur roi d'Espagne, et d'Isabelle, fut pour lui, tout au contraire, grâce à son habileté, un élément de succès. Ce mariage n’avait pu être célébré, à cause du degré de parenté des époux !, qu’en faisant usage d’une pièce fausse.
Le roi d'Aragon avait fourni à l'archevêque de Tolède, qui s’y était prêté, un bref supposé de Pie IT par lequel il aurait naguère autorisé le mariage de l’infant d'Aragon avec l’infante Isabelle également proches parents ; on admit qu'il pouvait s'appliquer au cas présent, mais il était périmé, car il portait la date de juin 1464 et était par conséquent vieux de quatre ans; l’évêque de Ségovie s'était chargé de le proroger en vertu de ses pouvoirs de délégué apostolique et il fut inséré intégralement dans l’acte de mariage signé le 18 octobre 1469 *?.
Quand Isabelle et son mari apprirent que le bref était forgé et leur union illégitime, ils en montrèrent beaucoup de souci, d'autant plus que leurs ennemis en profitaient pour faire campagne contre eux.
En vain l’ambassadeur aragonais, don Luis Ximenès de Urrea, usa-t-il à Rome de supplications et de menaces pour obtenir la ratification du faux bref, Pie II demeura inflexible et Paul IT suivit son exemple. Mais Sixte IV n'avait pas autant d’intransigeance. Il se laissa apparemment convaincre sans trop de peine par Rodrigo de l’avantage qu'on pouvait tirer de la situation pour la levée de la dîme ÿ. Au reste, le bruit courait en Italie que Rodrigo avait été mêlé lui-même avec Giovanni Volterrano, du vivant de son oncle, à une falsification de ce genre 4 Comme pape il devait, à vrai dire, réprimer sévèrement ces abus qui devenaient fréquents, mais en la circonstance, il ne vit que l'intérêt de la mission de Rodrigo et celui de l’Église. Le cardinal Rodrigo reçut donc, lors de son départ, un bref daté du 1e7 décembre 1471, dans lequel, après avoir déclaré en termes très durs que le premier mariage de Ferdinand et d’Isabelle était nul, il les autorisait à en contracter un nouveau et rendait légitimes leurs enfants nés ou à naître 5.
Cet instrument mettait à la disposition du cardinal Rodrigo de précieux appuis.
+! Fernando Ier, roi d'Aragon (1380-1416) ép. Leonor de Castille.
Juan II, Maria, roi d'Aragon morte en 1445, (1397-1479), ép. Juan II,
roi de Castille (1405-1454)
Isabelle de Castille (la Grande).
ép. Federica Enriquez, morte en 1468.
Ferdinand le Catholique.
2. Dico CLEMENCIN, Elogio de la Reina catolica dona Isabel Madrid, 1820. — ALBERT Du Boys, Un Mariage royal en Espagne, dans Revue d'Économie chrétienne, 1864, p. 610.
3. Les attentions des Enriquez envers le cardinal qui allèrent
jusqu’à faire entrer son fils dans leur famille, la haine des ennemis de Ferdinand et d’Isabelle semblent bien montrer qu’il fut l’artisan du revirement du Saint-Siège.
4. Préface d’Enrico Carusi au Diarium Romanum de Jacopo Volterrano dans la nouvelle édition de Muratori, vol. XXIII, Il ne faut pas confondre Jacopo Volterrano, le chroniqueur, avec le complice de Rodrigo. C’est Lesca qui, dans son édition des Commentarii Rerum Memorandarum quæ lemporibus suis contingerunt d'ENEA SiLvio DE PiccozrmiIni, Pise, 1894, p. 168, assure que le vice-chancelier tenta d'obtenir une dispense en faveur du duc d'Armagnac qui voulait épouser sa sœur. Armagnac avait offert une forte somme d’argent à cet effet, 24 000 écus. Voir le précédent volume, p. 365.
5. Isabelle avait eu une fille en 1471, elle n’eut plus d’autre enfant jusqu'en 1478.
Juan II était roi de Navarre et d'Aragon, Isabelle héritière de Castille et de Léon, Ferdinand puissant et actif.
Rodrigo se porta à la rencontre du roi de Navarre, s’aboucha avec lui à Tarragone et lui remit la dispense. Bien plus, ayant été à Barcelone (16 août), il obtint que ses rétifs habitants qui, depuis dix ans, étaient en rébellion contre lui, revinssent à résipiscence. Comment n’aurait-il pas reçu en retour l'assurance que ses démarches seraient favorisées? Il rentra ensuite à Valence où Ferdinand, alors roi de Sicile, l’avait précédé et où de brillantes fêtes eurent lieu en l'honneur de ces heureux événements (re octobre). Rodrigo se montra magnifique plus encore qu'auparavant, car l’évêque de Seguenza, Pedro Gonzalès de Mendoza !, qui allait devenir cardinal le 7 mars suivant (1473) ? et archevêque de Tolède (1482), rivalisait de luxe avec lui.
Dans les derniers jours d'octobre, le cardinal Rodrigo se remit en route ; il parcourut les royaumes où il s'était assuré un bon accueil, visita Madrid, Tolède, Ségovie, Alcala, poussa jusqu’en Navarre, partout reçu avec de grands honneurs et recueillant partout d’abondantes dîmes #.
Le 28 juillet 1473, après neuf mois de voyage, il rentra à Valence ; le 4 août, il fut visiter son village natal et, le 11 septembre, il se rendit au port de Grao pour s’y embarquer. On se disputa la faveur de l’accompagner, bien que le passage coûtât 1500 ducats ; quantité de jeunes gentilshommes espéraient profiter, comme il l’avait fait jadis, de l'avantage d’avoir dans la Curie un compatriote puissant et bienveillant. C'était le commencement de cet envahissement d’'Espagnols et surtout de Valencins durant le pontificat d'Alexandre VI qui irrita tant les Italiens *.
Les deux navires vénitiens qui devaient emmener le cardinal et ses compagnons ne purent mettre à la voile que le 19 septembre à cause de la violence des vents. Devant Livourne, un nouvel ouragan les surprit ; l’un des navires coula à pic ; tout l'équipage, la jeunesse catalane périt ; le lendemain, on retrouva plus de deux cents cadavres sur le rivage ; les bagages, les cadeaux offerts par le roi au pape, furent engloutis ; on évalua la perte à 70 000 écus. Le cardinal qui montait l’autre bateau, débarqua le lendemain, mais «il n'avait plus que sa chemise ». Après s’être reposé à Pise, il gagna Rome.
Le long séjour qu’il venait de faire dans sa patrie avait ravivé l'attachement qu’il lui portait ; la preuve enest dans les dons qu’il fit depuis aux églises et aux couvents de la région ; la collégiale de Gandia reçut de lui de vénérables reliques, une main d’argent contenant un pouce de saint Erasme, un reliquaire contenant une partie de la chemise et du linceul du Christ, une portion de la main de sainte Anne 5,
L'église de Valence obtint du pape, grâce à lui, trois bulles : la première du
1. Fils du marquis de Santillana, ami du roi Enrique IV. fonds 4 000 florins au pape « pour les nécessités de l’Église ». 2. Probablement grâce à Rodrigo. Les registres de la Chambre apostolique présentent quelques men- 3. Que devint l’argent recueilli? 11 semble qu’il ne tut pas uni- tions du même genre (Int. et Exitus). quement employé à la préparation de la croisade, En mars 1486, 4. Voir pl XVII, la reproduction du portrait d’Alexandre VI, Centurioni, « dépositaire des fonds de Ja croisade », remet sur ce 5. MARTIN DE VICIANA, 1564.
1eT mai 1475, relative à des perceptions de droits; la deuxième du 15 avril 1477, menaçant de sévères châtiments ceux qui entraveraient l’autorité souveraine du clergé; la troisième du 29 octobre 1482, accordant, le privilège d’administrer les sacrements même en temps d’interdit. L'action du cardinal Rodrigo fut donc aussi efficace que persévérante. D'autre part, les négociations qu’il avait eu à conduire durant son séjour en Espagne lui avaient appris l’art de manier les hommes et montré l’importance que donne à celui qui sait en faire montre un grand et judicieux déploiement de richesse.
De même que ses impressions d'enfance entrèrent pour beaucoup dans sa formation intellectuelle, de même les enseignements de son voyage et les sentiments qu’il avait fait naître ou renaître en lui exercèrent une influence durable sur sa conduite. Toute sa vie il demeura Espagnol, pensa et agit en Espagnol. L’espagnol fut toujours sa langue préférée ; c’est en espagnol et fréquemment en dialecte valencin qu’il parlait avec ses enfants et leur écrivait ; les archives de Valence contiennent une série de lettres curieuses en valencin adressées par lui à son fils don Juan (Giovanni) au moment de son mariage !; au British Museum, il existe une lettre de César quand il était en France, également en valencin, adressée à son père ?. Parmi les livres peu nombreux que Lucrèce emporta à Ferrare, plusieurs étaient en espagnol et en valencin. Les serviteurs et les maîtres qu'Alexandre VI donna à César et à ses autres enfants étaient Espagnols. Lucrèce eut deux fiancés espagnols ; Giovanni épousa une Enriquez ; Jofré, épousa Sancia d’Aragonet Maria Mila d'Aragon. Ses amis intimes, ses conseillers, le cardinal Lopez, le cardinal Giovanni di Castro à qui il confia la garde du château Saint-Ange, Castellar étaient ses compatriotes, de même que ses favoris et la plupart de ses fonctionnaires et de ses serviteurs.
Alexandre VI tenait de l'Espagne le peu de cas qu’il faisait de l'astrologie, alors que les Italiens y croyaient, y crurent encore longtemps ; son fils César consulta au contraire plusieurs fois les astrologues, car il avait subi l’influence italienne, lui pas*. Quand il bâtit son palais, les matériaux les plus précieux vinrent de Catalogne. En Italie, on le considérait à ce point comme Espagnol que l’ambassadeur vénitien Paolo Cappello écrivait à propos d’un différend entre le roi Ferdinand et lui : « C’est affaire de Catalan à Catalan. »
Son « espagnolisme »,comme on dit à Madrid, fit que sa conduite, lorsqu'il fut au pouvoir, différa essentiellement de celle d’un Italien ; il n’eut pas les préférences ni les faiblesses de ses prédécesseurs. Alors que Martin V, Eugène IV, Innocent VIII, cherchaient à favoriser telle ou telle des grandes familles féodales dont ils faisaient partie ou à laquelle ils étaient attachés, et à détruire les familles pour lesquelles ils avaient de la haïne, le pape Alexandre VI visa à les détruire toutes également ; il y réussit, en
1. SANCHIS y SIVERA, Algunos Documentos…. 3. Comme son prédécesseur (bulle du 5 décembrs 1484),
2. Le notaire romain des Borgia mêle dans quelques-uns deces Alexandre VI légiféra contre ceux qui en Lombardie et en Bohême actes le dialecte de Valence au latin (B. CRocE, Versi Spagnuoli S’adonnaient aux incantations «et autres arts diaboliques » (1501). in lode dj Lucrezia Borgia, Naples, 1898). A. LéonerTri, vol. III, p. 232,
sorte qu'après lui, la papauté n'eut plus, comme jusqu'alors, de serviteurs impérieux à redouter dans sa propre capitale. I1 n’hésita pas non plus à exterminer les seigneurs féodaux de la Romagne, des Marches et de toute cette région, sans égard pour le passé de leur famille, pour les services qu’ils avaient rendus, pour leurs parentés. Et l’œuvre du cardinal Albornoz se trouva reconstituée cette fois de façon définitive.
Etranger, il considéra l'Italie, non comme une patrie, mais comme un pays à conquérir et à exploiter ; il s’y appliqua sans scrupules, en vainqueur ; il comptait en faire la proie des siens et de ses compatriotes.
La formation en Espagne d’un royaume unique grâce aux efforts des souverains : catholiques l’encouragea à entreprendre en Italie une opération semblable au profit de son fils César.
Né dans une ville de commerce et de plaisir, il prit de bonne heure des habitudes libertines et vit le côté pratique plutôt que le côté artistique des choses ; Alexandre VI fut un politique beaucoup plus qu’un ami des Lettres et des Arts. On connaissait peu encore la peinture en Espagne ni la sculpture, et ce fut peut-être aussi pourquoi Alexandre VI s’y intéressa médiocrement en Italie.
En ce qui concernait le pouvoir des souverains pontifes, il professait les idées absolutistes que Juan de Torquemada venait d'exposer dans son ouvrage sur les adversaires du pouvoir pontifical 1. Il consulta, comme il convenait, le Sacré Collège sur les nominations des cardinaux et sur les affaires d'importance, mais, le plus souvent, ne tint aucun compte de ses avis.
On peut donc affirmer que l'influence de ses origines fut pour beaucoup dans les
actes d'Alexandre VI.