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l'une de ses lettres qui était en latin, langue que connaissait le sultan, il recommandait au pape « de faire sortir Djem des angoisses de cette vie et de transporter son âme dans un autre monde où elle jouirait d’un repos meilleur». Le souverain pontife recevrait du sultan une somme de 300/000 ducats ! le jour où le cadavre de Djem serait débarqué dans un port de l’Empire turc. Cette lettre était, comme les autres, écrite sur le papier spécial à la diplomatie ottomane et scellée en tête du sceau d’or.
Giorgio revint dans le courant de novembre 1494 et débarqua à Ancône, en compagnie de trois envoyés du sultan dont l’un était chargé de se rendre auprès du duc de Milan, l’autre d’aller négocier avec le roi de Naples ; quant au troisième, Cassim bey, qui était porteur des 40 000 ducats, il devait se diriger vers Rome en compagnie de Giorgio. Mais à peine s’étaient-ils éloignés d'Ancône de dix milles environ que des hommes d’armes les entourèrent, les fouillèrent et entraînèrent Giorgio à Sinigaglia tandis que Cassim s’échappait grâce à la rapidité de son cheval, mais non sans avoir été dépouillé des 40 000 ducats. Cette attaque avait eu, à tout le moins, l’assentiment de Giovanni della Rovere, le frère du cardinal Giuliano, qui était préfet de Rome et, en même temps, gouverneur de Sinigaglia et mercenaire de Venise *. L’ambassadeur, qui s'était réfugié chez le duc de Mantoue, grand ami de Bayazid, protesta et s’en retourna à Constantinople. Le duc s’empressa d'écrire au sultan, le 9 janvier 1495, pour faire valoir ce service. La République vénitienne destitua Giovanni, qui était d’ailleurs arrivé presque à la fin de son engagement, et le pape l’excommunia. Mais Giovanni della Rovere répondit à la République qu’il avait agi en qualité de gouverneur de Sinigaglia, dont il avait reçu l'investiture du pape Sixte IV, et il prit du service dans l’armée du roi de France.
Le coup monté, ce semble, par le cardinal Giuliano avait réussi mieux peut-être qu’il ne s’y attendait. Non seulement les 40 000 ducats de la pension de Djem étaient entre les mains de Giovanni et le Saint-Siège s’en trouvait frustré, mais, succès autrement important, les adversaires du pape tenaient entre leurs mains la correspondance échangée entre le sultan et lui!
Trois des lettres du sultan étaient en grec ; elles furent envoyées au célèbre helléniste Lascaris, qui travaillait à Florence et qui les traduisit aussitôt, #2h1l mutlando vel addendo ; le texte fut certifié par le notaire Filippo de Patriarchi le 25 novembre 1494. Quant à celle qui était en latin et avait trait à l'assassinat de Djem, elle avait été remise directement au notaire Filippo de’ Patriarchi. Personne ne douta de leur authenticité et il ne semble pas, en effet, qu’il y eut de raisons sérieuses de la contester *. L’assassinat politique était chose admise à cette époque et il n’y a rien d'étonnant que le sultan, connaissant les mœurs romaines et le caractère du pape, ait osé lui suggérer le meurtre de son frère.
1, Ou 100 000 d’après plusieurs textes.
2. Giovanni était né en 1457 ; il se trouvait au château Saint- Ange quand son parent, Bartolomeo della Rovere, en refusa l’entrée au pape et au duc de Ferrare, comme il a été dit. Il était à Ostie avec son frère Giuliano quand il s’y réfugia pour la première
fois. Son séjour à Sinigaglia fut bienfaisant ; il agrandit le port, dota la ville de plusieurs monuments et la rendit plus saine, 11 mourut le 6 novembre 1501.
3. CELANI,dans la nouvelle édition de BurcHARD, vol. I, p. 547,a résuméladiscussionet conclutencesens. Cf. THUASNE, vol. II, p.202,
Pour ce qui est du pape, s’il faisait appel au Grand Turc, Magne Turce, comme il l'écrit, c’est qu’il était très inquiet sur la solidité de son trône et que d’autres l'avaient fait. Combien de souverains chrétiens n’eurent-ils pas recours au même appui? Néanmoins, la sensation produite en Italie par la publication de ces pièces fut profonde et diminua sensiblement le prestige d'Alexandre VI. Le roi Charles VIII fut plus ému que personne, car il avait de la loyauté et une piété profonde. Lorsqu'il fut à Rome, sa dévotion émerveilla les Romains ; il assista à la messe le jour de l'Epiphanie à genoux tout le temps et les mains jointes.
Un incident compliqua les choses. Le duc de Milan était, au su de tous, en relation avec le sultan. Afin de connaître le secret de ses menées, Alexandre VI fit jeter en prison Bocciardo et le menaça de l’estrapade s’il ne les lui révélait pas. Que dit-il? On l’ignore. On exigea de lui 40 000 ducats pour lui rendre la liberté, ce qui montre quel prix on attachait à sa personne. Il ne put fournir une aussi lourde rançon et demeura en prison (20 août 1494) 1. Le cardinal Ascanio qui revenait du quartier général français, les cardinaux Sanseverino et Lunate?, Prospero Colonna, Estouteville, l’évêque de Césène, Pietro Mensi furent emprisonnés bien que venus à Rome munis de sauf-conduits et en qualité de négociateurs 5. L’évêque Mensi se vit d’ailleurs relâché dès le lendemain. Alexandre VI continuait à refuser péremptoirement le passageaux troupes du roi de France (9 décembre 1494). Après un consistoire secret auquel assistèrent les trois cardinaux incarcérés, Sanseverino et Ascanio furent conduits dans des logements situés aux étages supérieurs du palais tandis que Prospero et Estouteville étaient enfermés au château Saint-Ange. En même temps, le cardinal Lunate recevait l’ordre de se rendre à Ostie pour négocier avec les Français qui occupaient cette ville.
Le cardinal Ascanio, tout en étant surveillé de près, participait à toutes les fonctions religieuses ; mais chaque fois qu’il se rencontrait avec le pape, les discussions se renouvelaient ; le dimanche 14 décembre 1404, ils se querellèrent tout le temps de la messe avec une telle animation qu’au moment de l'élévation ils demeurèrent assis et ne s’interrompirent pas.
Le roi cependant avançait toujours ; de Sienne, il se dirigeait vers Viterbe. Alexandre VI songea un moment à défendre cette ville et y expédia des troupes sous la conduite du cardinal Farnèse, mais prudemment les habitants fermèrent leurs portes et refusèrent de les recevoir, car le bruit se répandaït que les Français avaient commis des déprédations dans les lieux où ils rencontraient de la résistance et l’on redoutait d’encourirleur colère #. Aussi entrèrent-ils sans obstacle, le 1e7 décembre 1494, aux acclamations de la population. Bientôt, toutefois, cet enthousiasme diminua; car l’armée française était nombreuse et la ville de Viterbe petite, en sorte que beaucoup d’habi-
3. Cette arrestation provoqua une protestation violente du duc, irrité aussi apparemment de se voir suspecté et enquêté.
4. CESARE PINz1, Storia della Citta di Viterbo, p. 136. Les archives de Valence contiennent un bref du pape relatant «les atrocités » commises par les soldats de Charles VIII,
1. Voir SANUTO, La Spedizone di Carlo VIII in Italia. Du même, Diarti, vol. Il, col. 1018, 1075, 1135.
2. Le cardinal Bernardino de Lunate était pourtant une créature d'Alexandre VI qui lui avait donné la pourpre l’année précédente (20 septembre 1493). 11 mourut en août 1497.
tants durent évacuer leurs maisons pour faire place aux soldats français. De Viterbe, le roi n’était plus qu’à vingt lieues de Rome par la via Cassia. Précisément ce jour-là, la belle Giulia et sa belle-mère Adriana, ignorant l'avance française, étaient parties de Capo di Monte pour se rendre à Viterbe; en route, elles tombèrent dans une reconnaissance de cavalerie commandée par Ives de Tourzel d’Alègre ! qui les emmena prisonnières à Montefiascone. A cette nouvelle, le pape affolé sollicita l'intervention de son plus âpre ennemi, le cardinal Ascanio ; il le fit sortir du château Saint-Ange afin qu’il allât en hâte demander au camp français qu’on relâchât sa maîtresse et Adriana. Les Français n’admettaient pas qu’on retint les femmes prisonnières de guerre ; Alègre ne fit donc pas de difficulté pour rendre la liberté aux deux femmes moyennant une rançon de 3 000 ducats.
Le pape se porta à leur rencontre dans un costume plus militaire que sacerdotal, pourpoint noir brodé d’or, ceinture à l’espagnole, épée au côté, toque sur la tête ?. Une armée napolitaine, forte de cinquante mille fantassins et de onze cents cavaliers, s’avançait d'autre part sous la conduite du duc de Calabre. Le 11 décembre, il était venu à Rome avec le comte de Pitigliano, précédant ses troupes, afin de conférer avec le pape. Celui-ci sentit son courage renaître à l’approche de ce renfort et résolut de résister énergiquement. Les portes de la ville furent cadenassées ; on mura même celles situées dans la partie Nord de l'enceinte où aboutissaient les routes venant de Viterbe ; on répara les murs. Les défenses du château Saint-Ange furent renforcées, des canons placés aux embrasures; des vivres, grains, légumes, huile, entassés dans les salles du haut, en vue d’un siège de trois ans ! On prétendit que le pape y avait fait transporter des lits, des meubles, les reliques les plus précieuses (18 décembre 1494). Le trésor y était déjà ainsi que les trirègnes et les joyaux pontificaux. Une garnison importante, en partie composée d’Espagnols, eut la garde de la place. D’autre part, le pape fit appel aux meilleurs mercenaires d'Italie, le comte de Pitigliano, Virginio Orsini, Trivulzio. Personne ne pouvait sortir de la ville sans une autorisation signée. Une réponse presque injurieuse fut remise par le pape aux représentants du roi, le chambellan La Trémoille, « le chevalier sans tache » *, Jean de Ganay, président au Parlement de Paris, qui avait le petit sceau {, Denis de Bidaut, général de Languedoïl, président-clerc de la Cour des comptes, très expert en matières de finances ÿ, lesquels résidaient à Rome depuis quelque temps pour négocier avec le pape. Alexandre VI ajouta même qu’ils pouvaient transmettre au roi son refus tel quel s’ils le jugeaient bon.
1. Yves II, baron d’Alègre ou Allègre, de Saint-Just, capitaine de Montargis, était fils du premier lit de Jacques, baron d’Alègre, chambellan du roi. Il suivit en Italie Charles VIII, qui le fit gouverneur de la Basilicate, et Louis XII qui lui donna le gouvernement du duché de Milan. Il épousa la fille du seigneur de La Palice. L'un de ses fils mourut à Ferrare, peut-être empoisonné ; l’aîné, seigneur de Vivarolo, fut tué peu après sous ses yeux à la bataille de Ravenne ; il se jeta aussitôt au plus fort de la mêlée et périt percé de coups. Son portrait existe au château de Beauregard, près Blois. Paolo Giovio parle de lui avec éloges. Voir MORERI,
Dict., vol. I, p. 264, et EMMANUEL GRELLET DE LA DEYTE, Yves d'Allègre, Riom, 1903.
2. Dépêche de Giacomo Trotti en date du 21 décembre 1494, citée par FR. DE NAVENNE.
3. Louis II, vicomte de Thouars, prince de Talmont, qui devait épouser, en 1517, Louise Borgia, duchesse de Valentinois, fille de César.
4. Seigneur de Persan, fils de Guillaume de Ganay. I1 mourut en 1513.