PARIS
FÉLIX LOCQUIN, IMl'KIMELli-LlBllAIRI':,
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UN SONGE
Nous ne sommes que trop enclins à juger des choses «l'après nos moyens, plutôt que d'après ceux d'aulrui ; à vouloir emprisonner ractivité des âmes fortes dans l'étroite circonscription que la nature a donnée à l'action de nos laibles âmes ; et en définitive à estimer les autres moins d'après le but qu'ils poursuivent, que d'après le résultat qu'ils obtiennent, cela nous rend souvent aussi injustes dans noire admiration que dans notre mépris.
A. \. AniSAULT.
La vie serait sans charme s"*il fallait toujours se renfermer dans la sphère étroite dans laquelle le hasard trop souvent nous fait naître, mais une imagination ardente sait parfois briser ces chaînes vulgaires, pour nous transporter dans des régions plus élevées ,
Z UMÎ COURONNE i:iN SONGE.
elle nous fait arriver , ne fût-ce qu'yen rêve , à Tapogée des honneurs et des grandeurs; nous bâtissons un château en Espagne, même un palais de roi, et lorsque notre esprit se pénètre , par degré , de cette nouvelle position grandiose, nous montons d^m pas assuré les marches du trône, nous nous y asseyons, et n''hésitons pas même à ceindre le diadème royal autour duquel flotte un voile destiné à masquer la réahté.
Chacun ici bas rêve à sa manière, et à ce qui occupe le plus son esprit : le jeune dandy songe à sa maîtresse , attendant avec anxiété Theure du rendezvous; c"'est un des plus doux rêves de Texistence que celui de Tamour , mais qu"'il est de courte durée ! le banquier rêve à ses profits et perles et aux dépenses de sa coquette épouse ; la jeune fdle rêve le plus beau jour de sa vie, son union prochaine avec un être idéal qu"*elle a façonné dans son cœur vierge; le mari, comme il y en a tant, rêve à la vertu de sa femme , tandis que furtivement échappée de la couche nuptiale elle contemple, sur son balcon, un beau clair de lune qui argenté son parc; le député
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rêve qu'ion lui offre un portefeuille de ministre, qu^il ne conservera peut-être pas six mois; riches et haut placés rêvent avoir mérité la récompense qui ne devrait appartenir qu''au courage, et solhcitent la croix d"'honneur; le soldat de Tempire rêve à la gloire passée et soupire; les électeurs, tout en songeant aux chemins vicinaux, aux améhorations locales, rêvent un bon député; Thomme, en général, rêve le bonheur, mais il lui échappe sans cesse, semblable à ces feux follets qui sur les plages sablonneuses du nouveau monde , se jouent par une nuit brûlante dans les forêts d^ alentour; le voyageur trompé par ces lueurs perfides , marche toujours, et lorsqu'il croit en approcher, il en est plus loin que jamais.
JVrive à mon rêve, puisse-t-il ne pas paraître long, froid et aride, car la politique n'est pas au goût de tout le monde, et les opinions sont si variées qu'en plaisant à Tun on se fait un ennemi de l'autre , triste résultat du fanatisme des partis. Contemplez un habitant de rOcéanie,son visage est calme comme une mer sur laquelle ne souffle aucune brise , son regard est tranquille et il ne s'animera que lorsqu'il aperce-
Via sa ligne s^agiter au mouvement d^une dorade qui fCest laissé prendre; toute son ambition se borne à (|uelques fruits, à du gibier et du poisson, tandis que riiabitant des grandes villes ne jouit peut-être pas une heure d''un calme d''esprit pur , et sans cesse le front rembruni , poussé pendant sa vie par ses passions, il meurt dévoré par elles : si Ton pouvait redevenir jeune, je pencherais, je crois , pour Pexistence de la nature, j"'irais dans quelque île déserte et fertile admirer les beautés sublimes du nouveau monde , j''irais respirer librement, et vivre avec mes idées philanthropiques , souvent meilleures compagnes que notre société , combinaison ha])ituelle de convenances dont riiypocrisie, la fatuité et Tambition font tous les frais.
Par une nuit de décembre, la bise faisait entendre son sifflement aigu sur les vitres des croisées de mon salon , la neige tombait à flocons , chacun enveloppé dans son beurnous regagnait précipitamment son logis, car dans les sombres jours de Thiver les rues de la capitale sont désertes à la brume. Le riche se hasarde dans son équipage , et va promener son ennui dans
UN SONGE. ^
les salons à la mode , le pauvre prolétaire , la malheureuse mère de famille , entourée de ses enfants , souvent manquant de feu et de pain, cherchent dans les bras du sommeil à oublier les souffrances de Texistence.
Philosophe et peu jaloux de ces distractions mondaines qu^on nomme plaisirs, je vénère mes dieux pénates. Après un modeste repas, je mets des bottes fourrées dignes d''un Russe ou d^m Lapon , la robe de chambre aux dessins gothiques , le bonnet à la Louis XI, et je m''étends délicieusement dans un fauteuil à la Voltaire. Absorbé dans le vague de mes réflexions, j"*attise un feu aux flammes vacillantes , la lumière vive de ma lampe fait ressortir les diverses nuances des peintures de mon salon 5 des livres couvrent le tapis d'une table ronde , ils sont ma seule société , celle qui chasse Tennui , enrichit Tespril , et qui est lu source des véritables jouissances; des journaux sont épars çà et là.
En apercevant dans la glace cette coiffure d'un roi qui rappelle des pages de sang, je ne puis me ren-
f) UNE COURONNE EN SONGE.
dre raison de la bizarrerie de la mode , et je ne désespère pas de voir bientôt aussi en vogue Tescopette de Tinfame Charles IX ; pourquoi plutôt ne pas faire revivre, autant que possible, les belles actions des rois? elles sont assez rares pour en multiplier le souvenir.
Neuf heures viennent de sonner, je m'approche des nouvellistes aux nuances diverses , me promettant bien de ne pas prendre leurs articles à la lettre ; que de pensées différentes en jaillissent , mais malgré toute Thabileté avec laquelle leur plume les a tracées, leurs secrets sentiments percent; le bout de Poreille se laisse apercevoir. L''un veut la guerre, Tauire la paix quand même, celui-ci exalte les fortifications, celui-là tonne contre elles. Mes yeux sont fatigués, ma tête est en travail , je jette sur le tapis ces journaux qui conspirent contre mon repos , en m'écriant : est-il donc impossible de rallier les partis, est-il donc si difficile de gouverner?... Et je m'étends avec volupté dans mon fauteuil , mon imagination se monte, je bâtis un palais, je m'échaffaude un trône... mes yeux se ferment peu à peu... j'aperçois
UN SONGE. l
une députation et un ange aux formes gracieuses , (]ui place sur ma tête la couronne royale. Veillè-je , suis-je sous le pouvoir du sommeil, ou sous le poids d"'une hallucination? c^est ce que je ne peux dire, mais je m''abandonne à mon songe, je me vois roi et je veux gouverner. Voyons si je serai plus heureux que mes prédécesseurs; si j^échoue je me réveillerai bien vile en maudissant un rêve de grandeur qui ne m'aura donné que tracas et ennui, et je redeviendrai Gros-Jean comme devant.
Lecteur , pardonnez-moi ce songe , il est si doux de vivre d'illusions , et puisqu'il n'est pas donné à tout le monde d'être roi, laissez-moi au moins l'être pendant une nuit : est-il donc si difficile de s'imaginer être ce que l'on n'est pas? Mais mille fois non , et c'est une des douces jouissances d'une imagination ardente ; mainte fois je me suis vu , dans mes rêveries, colonel, général, même maréchal de France ; aujourd'hui, comme l'homme veut toujours monter, je transforme mon fauteuil à la Voltaire en fauteuil royal, el j'esp<Me néanmoins qu'on ne me prendra pas
jtoiir un factieux , car je voudrais voir notre belle France calme, florissante, et tous les Français heureux depuis le premier jusqu'au dernier, c''est ce qui m''engage à achever mon rêve.