CHAPITRE XI
Stui^. eSiU naîtra ti U muBiqot. Uttam Un in>îoc B«n> s» f^tatiB, et nmluBion,
ES ombres du soir commençaient à se répandre dans l'église de St.-Nicolas àFriboui^,
se dérobaient dar A-ertait de s'asseoi leux, œuvre de to sévérant, et qui ses mille voix, le n teur. Que ne dev si puissant moyen par l'inspiration
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étonnante exécution qui fut jamais? Aussi, Geot^e, Arabella, le major, dont on entrevoyait dans le crépuscule les figures indistinctes, attendaient-ils dans un religieux silence les accents par lesquels allaient se révéler les hautes pensées de l'artiste. Franz, en effet , avait annoncé qu'il résumerait à sa manière, dans son improvisation, les idées, les sentiments, les impressions réveillés par les incidents du voyage.
Il débuta pianissimo, par une série lente et grave de modulationsavec un seul jeu d'oi^e, comme pour éprouver la docilité de l'instrument. Puis sentant qu'il répondait à ses intentions, il en fit parler successivement les voix diverses, afin de se rendre maître de toutes les ressources de ce puissant organe, un eût dit alors que celui-ci, reconnaissant le pouvoir de l'artiste, se soumettait avec joie, et que les troupes des génies sonores, sortant par essaims de leurs fantastiques palais, venaient se présenter et dire: — Maître, nous voilà!
que veux-tu de nous ? —Peu-à-peu , les modes
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d'expression se multiplièrent en se combinant entre ewt, et bientôt on sentit la grande âme de l'artiste se répandre œmme un souffle vivifiant dans les mille ramifications du vaste organisme métallique, et s'épancker dans ïéglise en torrents d'harmonie.
Alors commença un adagio d'un caractère sombre et sévère. De vagues et obscures modulations se succédaient et s'encbainaient par des séries de dissonnances , en se déroulant en quelque sorte comme les masses d'un brouillard mouvant. De temps à autre, surgissaient des formes plus distinctes qui semblaient vouloir prendre un corps et chercher la lumière; mais bientôt elles se fondaient de nouveau , enveloppées par d'autres formes tout aussi fugitives, qui se montraient un instant pour disparaître à leurtour. Si l'on eûtvoulu rendre par quelque image TefFet de cette musique, on l'eût cherchée dans l'état d'anxiété et d'agitation d'une âme pleine d'énergie, qui s'efforceen vainde trouver le mot de sa destinée, perdue qu'elle
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estdansles ablmcsdu doute et dans les orages des passions. Ou bieo , en abordant une plus vaste spbère^ on y eût vu peut-être un sublime récit du chaos, alors que la vieille nature, affltant dans l'étemelle nuit ses forces in6nies , eniànlait et engloutissait tour-à-tour d'informes créations.
Quand l'impression d'attente eut été portée au plus haut d^ré d'intensité, le prélude se termina, et un thème grave et précis, comme une sentence de la sagesse antique, fut dit lentement par les voix basses et majestueuses de l'orgue, puis répété successivement dans un ordre rigoureux par les voix plus élevées, à la manière des fugues du vieux maître Sébastien Bach. Mais bientôt, directement opposé en apparence au caractère sérieux et solennel de ce début , un autre thème surgit, souple, rapide et brillant. Autant le premier motif était simple dans sa monotone grandeur, autant ce nouveau thème se montrait varié, chatoyant, propre à la transformation etaurenversement. Autant l'un ohéîs-
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sait, dans ses développements, aux lois rigoureuses de l'harmonie, autant l'autre se mouvait capricieusement au milieu des combinaisons les plus inattendues et des effets les plus surprenants.
Alors il s'établit comme une lutte singulière entre les deux principes. Le motif léger s'attaqua audacieusement à son grave adversaire, et se joua autour de lui en déployant tous ses prestiges, pour le feire dévier de sa marche régulière, et l'entraîner dans les écarts de la dissonnance. Appelant à son aide les sons les plus éclatants de l'orgue, il se répandit en mille caprices gracieux et folâtres; puis comme irrité de ce qu'en dépit de ses séductions son antagoniste conservait son allure grave et mesurée, ils'alluma de tous les feux de la passion , et fitentendredes accents de moquerie et de colère. Enfin , lesdeux principes se prirent corps à corps, et s'entrelacèrent en déployant toute leur vigueur. De cette lutte jaillirent des voix lamentables, des cris de douleur et les plus bizarres dissonnances.
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On eût dit le Laocoon enveloppé par les serpents, et se dégageant avec force de leurs replis tortueux pour se trouver aussitôt enchaîné par de nouveaux nœuds. Toutefois, l'issue du combat ne fut pas la même, car le premier motif maintint son ascendant, et força son antagoniste à revenir au ton fondamental. Alors peu à peu l'harmonie troublée se rétablit , et , par des rapprochements mutuels , amenés avec un art infini , les deux thèmes se fondirent en un seul , expression complète de grandeur et de richesse, de pensée et de passion, de puissance et de grâce. Et ce motif nouveau , développé avec toute la verve du génie et toutes les i-essources de l'instrument merveilleux . termina par un hymne sublime l'improvisation du grand artiste.
La musique, comme langage, a ceci de particulier que le sens n'en est pas un et absolu, et que chacun, pour le comprendre, doit en faire une traduction à son usage.
C'est une poésie étbérée, dégagée de toutes les entraves matérielles des mots et du sujet.
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Son eflet principal et caractéristique, c'est d'enlever l'âme au monde positif, de la replacer dans ses rapports universels, et de la mettre face à face avec l'infini. De là cette diversité des impressions réveillées par la même musique , chez des êtres diversement doués; de là cette entière absence de compréhension musicale chez ceux qui ue vivent que de la vie extérieure. On peut donc dire que chacun ne sent une belle musique qu'en raison de œ qu'il est lui-môme, et le charme particulier de ce divin langage dépend tout entier de cet élan spontané qu'il imprime à la poi'tion la plus élevée de notre nature.
Si ces réflexions sont justes, on comprendra comment nos trois personnages, vivement et profondément remués par cette magnifique improvisation, le furent néanmoins dans des directions toutes différentes.
Ije major, que le prélude avait transporté d'abord dans la sphère des idées cosmogoniques et ontologiques, était descendu peu-àpeu dans les chaudes régions de la vie et de
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la poésie; il avait passé de la méditation à l'enthousiasme, et jamais^ peut-être, le vide et la pauvreté des abstractions ne s'étaient fait sentir à lui d'une manière aussi complète.
George, au contraire, parti d'une sphère tout individuelle de sentiment et de passion, avait vu son horizon s'étendre , son ciel se dégagerai se semer d'étoiles; et à mesure que sa pensée s'était élevée plus puissante vers ces nouvelles r^ons, le désir des choses impérissables avait grandi dans son âme. Il avait compris, mieux que jamais, que la vie individuelle, même entourée de tous les prestiges de la passion , de la poésie et de la gloire , n'a de sens et de valeur qu'autant qu'elle sp rattache aux idées éternelles qui régissent l'univers.
Quant à Arabella, nous ne saurions dire ce qui s'était passé dans son âme , ni quels pathétiques récits elle avait entendus, racontés par les voix expressives de l'orgue : ce qu'il y a de certain , c'est qu'au moment où elle se
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leva pour tendre à Frsnz une main reconnaissante, un rayon de la lune, en glissant sur son beau front , fit voir ses yeux remplis de larmes et son visage qui trahissait une émotion profonde.
Franz avait quitté l'orgue. George s'approcha de lui, et dit :
— Tu es notre maitre à tous , toi ! doué comme tu l'es de ce magique et prestigieux langage! Quelle éloquence, en effet, quelle poésie pourrait remplacer cette langue éthérée qui parle à chacun selon son cœur! Tes enseignements , tes révélations ne seront point perdus, car tu as su les fiiire jaillir des profondeurs même de mon être.
— Mes amis, ditFranzd'untongrave, nous sommes sur le point de nous séparer. Que le souvenir de ces jours que nous avons passés ensemble ne s'efface pas de notre vie! et n'oublions jamais que fart et la science, la poésie et la pensée, te beau et le vrai, sont les deux archanges qui étendent leurs ailes d'or sur
Kji lliE COL'BSe ACHAMOCKIS.
l'arche deTalliaiice. dans le temple de l'huiiianilé.
Le lendemain, en effet, les voyageurs se séparèrent , et le major régala ses pénates.
On observa que pendant quelques jours il fut très pensif, mais qu'à la suite d'une lettre de Franz, reçue uDmatin,ilpartitsubitement pour Genève d'où il revint avec quelques volumes. La lecture de ces livres, qu'il dévora, le plongea dans de telles préoccupations , qu'un bel exemplaire du Mahâbhârata, tout frais arrivé de Calcutta, se couvrit dépoussière sur sa table avant d'avoir été ouvert. Enfin la curiosité du major parut satisftiite, et on l'entendit alors fiiiredes réflexions trèsjustes sur les stupides absurdités qui se donnent quelquefois jiour lesji^ânentsdu public. On remarqua aussi que , dans sa bibliothèque, une lacune
s'était comblée entre les ouvrages de Rousseau et ceux de Byron.
Ce fut assez long-temps après que le major, dans un moment d'épancbement, raconta cette mémorable et singulière bistoire à son ami le plus intime qui s'en est Êiit le consciencieux rapporteur.
Puisse-t-il, ô cber lecteur! ne t'avoir pas causé assez d'ennui 'pour que tu lui iàsses un reprocbe de son indiscrétion!