L'ORIENT-EXPRESS
Dieu, cet immortel ciseleur, étale sous les yeux du passant. Je me suis installé sur le strapontin extrême. C'est un observatoire délicieux. Le paysage fuit à vos pieds; les ruisseaux semblent couler sous les roues du wagon ; la cime des montagnes s'incline vers VOUS; les villages et les cabanes se parent à votre passage d'un rayon matinal, et, devant VOUS, le long de la rue de la Paix, s'agite la population microscopique qui habite le petit monde roulant soumis à vos observations.
Mais bientôt nous avons passé la frontière française. Nous avons subi du retard en route, et, à partir d'Avricourt, le chauffeur français, ambitieux de réparer le temps perdu, mène le train avec une vitesse qui conquiert même le suffrage d'un sénateur américain qui, depuis Gonstantinople, n'a cessé de nous démontrer l'infériorité de l'Europe comparée au nouveau continent.
La nuit approche, les lampes s'éclairent.
Nous plions nos menus bagages , chaque minute marque la fin rapprochée du rêve oriental que je viens de faire.
J'ai passé dix-neuf jours loin de Paris. Je vais essayer de recueillir mes souvenirs, de les
fixer sur le papier, de raconter ce que j'ai vu, de redire ce que j'ai entendu. Je veux le faire pour ceux qui sont restés derrière moi et qui ont suivi d'un regard aimant les émotions que j'ai vécues; je veux le faire pour moi-même, pour le temps où ma mémoire indécise n'en gardera plus qu'un souvenir effacé.
Ce livre est né de cette pensée.