L'ORIENT-EXPRESS
Océans; des enfants qui dorment dans les bras de leurs mères, en bégayant dans leurs rêves; des Bulgares-Turcs accroupis sur le pont et regardant avec dévotion les minarets qui se découpent sur le profil de Varna , dont les façades émergent de la nuit.
L'heure du débarquement sonne. L'excellent M. Wiener a eu soin de me recommander à la gare de Varna. Un des employés me délivre des soucis insupportables de ce transbordement primitif. Une barque m'attend. Nous accostons. Le train vient se ranger sur le quai. Je retrouve le petit salon que nous avons occupé en venant, et que M. deGisors, inspecteur général de la ligne, un Français de bon ton et de bonne maison que retient à Routschouk la philosophie du devoir, a fait placer dans le train.
Nous arpentons pendant une heure , en face de Varna, le quai de la gare maritime, en attendant l'heure du départ. La brise fraîchit, le jour se lève âpre et clair, et Varna, avec ses façades trompeuses, ses minarets saillants, ses collines touffues, sous les mille bruits d'une ville qui s'éveille, se montre à nos yeux.
A midi, nous entrons dans la gare de Rou-
tschouk. L'officier de parade est à son poste; il s'exhibe.
Le Danube étale sa large nappe devant nous, et légèrement s'incline vers la silhouette effacée et rougeâtre de Giurgevo. Un grand vapeur, qui fait le parcours du Danube, stationne au quai d'embarquement, et donne aux alentours de la gare une note bruyante et civilisée. Le bac qui nous portera à l'autre rive accoste à son tour, et nous dépose sur le sol roumain.
V Orient-Express chauffe près du bord.
Avec quelle joie je retrouve mon grand ^vagon qui m'ouvre ses cabines hospitalières, et où le va-et-vient bruyant des voyageurs et des employés remplit l'air d'une joyeuse animation!
Nous sommes vite installés, et nous nous abandonnons avec délices à la douce berceuse qui nous ramène vers le lointain logis.
Le lendemain, nous nous réveillons après avoir passé Temesvar, et bientôt la blanche ville de Szegedin, à peine entrevue la première fois, apparaît à nos yeux.
L'Empereur vient de rentrer à Vienne, après avoir passé plusieurs jours à visiter la ville reconstruite.
L'OUIENT-EXPRESS. 359
Une cité nouvelle s'est élevée , traversée par deux rues principales et sept rues secondaires.
En quatre ans il a été bâti trois mille maisons ou édifices divers, hôtel de ville, tribunal de commerce, théâtres, écoles, casernes, quais, un port, et une triple digue destinée à protéger la ville contre toute nouvelle inondation.
Le total des sommes dépensées s'élève à soixante millions de francs.
Plusieurs rues ont reçu les noms des principales villes d'Europe, et de nombreuses inscriptions expriment la reconnaissance des habitants pour la presse de tous les pays.
Je revois un côté de la Hongrie que nous avions passé pendant la nuit. De Szob à Esztergam, le paysage est charmant à travers les mille sinuosités que décrit le cours capricieux du fleuve, et que couronne au centre la cathédrale byzantine d'Esztergam, placée sous la domination du primat de Hongrie.
La nuit approche et nous dérobe le paysage monotone qui commence au delà d'Esztergam et ne s'arrête qu'au faubourg de Vienne , au pied des hauteurs qui ombragent la résidence de Schœnbrunn.
3f)0 UNE COURSE A CONST AN T INOPLE .
A Vienne, les wagons se complètent. Des voyageurs soigneusement équipés, des dames en élégante toilette de voyage, prennent possession des compartiments retenus d'avance.
La salle du restaurant est très-animée et trèsvariée d'aspect, et sur le diapason soutenu des conversations se détache la voix argentine des dames, qui sont assez nombreuses dans le train.
Le lendemain, nous avons quitté les parages pittoresques : nous voguons à pleines voiles vers Paris.
Dans les wagons-lits do la Société iiUernationale, des strapontins mobiles se trouvent à l'extrémité du corridor qui longe, du côté extérieur, les compartiments des voyageurs. Ce corridor est comme le trottoir de la rue de la Paix à Paris. Les belles Mesdames qui voyagent dans ces wagons ne s'y aventurent qu'armées de toutes pièces, sous le regard scrutateur des voyageurs. Elles y font leur petite roue gracieuse tout comme sur l'asphalte, et c'est avec des mines tout à fait éveillées et coquettes qu'elles admirent, à travers les glaces polies, lés écrins de verdure, de fleurs et de neige étincelante que le bon