PREMIÈRE PARTIE DE PARIS AU BOSPHORE
MESSIEURS LES VOYAGEURS, LE DINER EST servi!
Je n'ai pas rinteulion de découvrir la Turquie et de révéler au lecteur l'existence d'une ville qui se nomme Constantinople et qui s'étage à l'extrémité du Bosphore.
Mon but est plus simple.
Tous ceux qui liront ce que je vais écrire peuvent être appelés à faire un voyage à Constantinople, ou peuvent rêver de le faire; d'autres peuvent l'avoir fait.
Aux uns et aux autres je vais raconter aussi simplement que possible l'excursion, tout à fait moderne, que je viens de réaliser entre Paris et la capitale de l'Empire ottoman. Les uns y retrouveront peut-être quelques souvenirs; les autres, quelques renseignements, et ceux qui n'y ont pas été et qui ne sont pas appelés à y aller, consentiront à faire avec moi cette rapide excursion.
Les voyages en chemin de fer amènent des descriptions kaléidoscopiques. Chacun, à travers les glaces de son wagon, essaye de saisir, de comprendre, de deviner le caractère du pays qu'il traverse. Les descriptions que l'on fait ainsi ne sont pas approfondies ni incontestables, mais elles sont incessantes et variées; elles portent le cachet individuel do l'écrivain, et de leur ensemble nait une connaissance moins intime, à coup sûr, mais peut-être plus complète et moins de parti pris des choses et des hommes. S'il n'était permis de faire des récits de voyage qu'en séjournant longtemps dans un pays, l'humanité aurait été privée de beaucoup de pages vraies autant que vivantes^ et des nations et des contrées que l'on a appris à connaître et à admirer sur des récits rapides,
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dans leur lointaine obscurité, attendraient encore leur premier historiographe.
Dans le courant du mois de septembre, la Société des wagons-lits pria un certain nombre de personnes d'assister à l'inauguration de son matériel définitif pour les trains express qu'elle a créés entre Londres, Paris et Constantinople.
Cette Compagnie des wagons-lits, qui tend à transformer les voyages sur le continent européen et à y introduire un comfort et des facilités encore inconnus, a eu à lutter, depuis plus de dix ans, non-seulement contre les difïicultés administratives, contre les intérêts discordants des Compagnies de chemins de fer entre elles, mais encore contre l'indifférence du public luimême, et non pas de cette partie du public qui n'est pas appelée à profiter de son organisation, mais du public routinier, qui, à celte heure, après avoir contribué par son indifférence à retarder l'organisation complète des wagonslits, se révolterait si l'on essayait de les supprimer. En 1867, un jeune Belge, d'excellente oricinc, le neveu de M. Frère-Orban, M. Ceorges Nagelmackers , se rendit aux États-Unis pour s'y distraire par un long voyage d'un grand chagrin, dit-on, qu'il venait d'éprouver.
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et, pendant seize mois, parcourut l'Amérique et ia visita dans tous ses détails possibles.
Au retour de ce voyage, il apporta avec lui, à l'état d'idée fixe, la pensée d'introduire en Europe l'usage des sleeping-cars qui fonctionnaient en Amérique depuis 1861, en l'appropriant toutefois aux habitudes européennes.
En 1873, il se créa une première Compagnie en commandite, qui se transforma en Compagnie anglaise avant d'être organisée ; qui fonctionna pendant trois ans, pour se transformer de nouveau en Compagnie internationale, dont le siège est à Bruxelles, le centre administratif à Paris, qui a des administrateurs de toute nationalité, et des agences dans tous les grands centres de l'Europe . Ses premiers essais ont été faits avec neuf wagons. Elle en possède cent quatre-vingts à cette heure, en aura deux cent trente à la fin de l'année prochaine, et il est hors de doute que, sous peu, aucun train un peu lointain ne pourra circuler sans que ses voitures y figurent. Le matériel à Tinaiiguration duquel j'assiste est comme la dernière expression du perfectionnement auquel on a pu atteindre jus([u'ici.
Le train qui part de Paiis, comme celui que
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j'ai pris, le jeudi, à sept heures et demie, arrive à Vienne le lendemain vendredi, à onzeheuies quinze; à Buda-Pest le samedi, à six heures neuf; à Bucharest le dimanche, à quatre heures quarante-cinq; àGiurgevoàsixheures; à Varna à quatre heures trente, et à Constantinople le lundi, à six heures et demie du matin; en tout, de Londres à Constantinople en quatre-vingtdouze heures, et de Paris à Constantinople en quatre-vingt-deux heures.
Au moment où j'arrive à la gare de l'Est, je la trouve brillamment illuminée. L'administration du chemin de fer a entouré, elle aussi, le départ du premier train de l'organisation délinitive, de tout l'éclat possible.
Les lumières électriques se répandent à profusion à travers la gare. Les employés, dès l'entrée, vous indiquent la voie latérale sur laquelle l'Orient-express est rangé. Bon nombre de personnes sont venues saluer les partants, et, comme la plupart d'entre ceux-ci font pour la première fois le voyage de Constantinople, ce n'est pas sans un peu d'émotion, mêlée cà beaucoup de joie, que l'on se sépare.
Le train lui-même a un aspect éclatant. Il se compose de deux wagons-lits, de deux fourgons
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dcliagageset de provisions, d'un wagon-restaurant, de la locomotive et de son tender. 11 occupe en tout une longueur de soixante-quinze mètres. Les wagons des voyageurs et le wagonrestaurant sont, d'après le dernier système, sur quatre essieux articulés, ce qui les fait rouler avec une telle douceur, qu'on peut se raser pendant le parcours, malgré des vitesses de quatre-vingts kilomètres à l'heure.
Chacun des wagons comporte vingt lits, divisés en trois compartiments à quatre lits, et en quatre à deux lits. Le wagon-restaurant se compose de trois compartiments de grandeur inégale. Le premier, plus petit que le second, se transforme, en dehors des heures de repas, en un salon de société ou fumoir, avec divans autour, et tables tournant sur ellesmêmes. Le second est un salon réservé aux dames, et le troisième est le restaurant proprement dit.
Mais le premier et le second compartiment même, aux heures de repas, se transforment en restaurant, et les trois divisions réunies, quand les wagons sont au complet, peuvent contenir (piarante voyageurs, confortablement assis.
Au moment où j'arrive au train, les wagons
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des voyageurs, les corridors qui longent du côté extérieur les compartiments, et les petits passages qui relient entre eux les wagons et le restaurant, sont brillamment éclairés, et d'une animation extrême. Chacun des invités a reçu en entrant un petit carton plié en deux qui contient à l'intérieur une carte photographiée en réduction, la carte des lignes de chemin de fer desservies en 1883 par la Compagnie internationale des wagons-lits. Sur un des côtés extérieurs, l'horaire des stations à parcourir jusqu'à Constantinople, avec les minutes d'arrêt; et sur la première page, au-dessous du titre : « Orient-express )), ces mots : « M. X... est prié de prendre place dans la voiture i'6\ , lit n" 3. » Chacun cherche son lit, dépose ses menus bagages, et se précipite vers la fenêtre du corridor qui donne sur le quai du départ pour saluer ceux qui restent, et serrer une dernière fois les mains émues qui se tendent vers lui.
Ceux qui ne partent point, qui n'ont pas devant eux l'attrait mystérieux et toujours séduisant de l'inconnu et du nouveau, éprouvent une mélancolie plus vive en voyant disparaître dans la nuit les voyageurs qui les quittent ; mais ceux-ci, avec l'égoïsme féroce qui forme la base
du cœur humain, oui quelque peine à mettre leur émotion à la hauteur des circonstances, et, malgré eux, laissent dans le cœur de ceux qui restent, comme une goutte d'amertume qui s'y ajoute aux tristesses de la séparation. Pour que la part fût égale, il ne faudrait jamais accompagner les partants à la gare; il faudrait se séparer à la maison. Le voyageur qui quitte le seuil de la maison, malgré la perspective du voyage, éprouve un vague sentiment de douleur en laissant derrière soi le toit paisible qui renferme tout ce qu'il aime; tandis que ceux qu'il quitte, restant en possession de la demeure commune, trouvent dans le sentiment qu'elle donne, un courage qui leur manque quand le sifflet de la locomotive donne le signal du départ. Au moment oii ce signal va retentir, l'Orientexpress offre, vu du dehors d'où je le regarde pendant un instant avant de m'élancer sur le marchepied , un tableau bien moderne et bien intéressant. Quarante bras se tendent d'un côté vers cent mains qui les étreignent; les conducteurs des wagons-lits, avec leur costume marron auquel les vives lumières de l'intérieur donnent des reflets rougeûtres, s'agitent, des paquets sur les épaules et des sacs
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à la main, dans les compartiments où ils essayent de les caser, marchant de côté, sur la pointe des pieds, dans l'espace étroit que leur laissent les voyageurs entassés dans les corridors et collés contre les ouvertures des croisées. Quelques mouchoirs s'agitent, quelques chapeaux se soulèvent; les employés du chemin de fer font reculer les spectateurs, et séparent, avec l'inflexibilité du destin, les mains qui se retiennent. En avant des deux wagons et du fourgon, les rideaux coquettement relevés, le wagon-reslaurant jette un éclat extraordinaire sur la scène tout entière. Les grands becs de gaz comprimé éclairent une véritable salle de festin. Toutes les tables du restaurant, deux par deux, se faisant face, celles de quatre couverts à droite, celles de deux couverts à gauche, sur sept rangées, sont dressées d'une façon somptueuse. [,a blancheur des nappes et des serviettes fantastiques pliées avec un art coquet par les sommeliers du restaurant ; le scintillement transparent des cristaux; les rubis du vin rouge; les topazes du vin blanc; le pur cristal de l'eau à travers les carafes, et les casques argentés des bouteilles de Champagne, jettent une note éblouissante sur la foule au dehors et
au dedans, et donnent comme un démenti vivant à la tristesse des physionomies et aux regrets invraisemblables des partants.
A ce moment, le conducteur de mon wagon m'appelle d'un signe impérieux. Je m'élance sur le marchepied, la porte qui le protège se ferme, le sifflet retentit; le bruit formidable de la locomotive couvre tous les autres bruits, et, sans transition aucune, nous nous élançons avec une rapidité inattendue vers le tunnel voisin qui, en un instant, nous enlève la vue de la gare et nous dérobe, nous aussi, aux regards anxieux qui nous suivent. Gomme si les organisateurs s'étaient donné le mot de nous éblouir par la précision des mouvements et l'exactitude du programme, les sommeliers, irréprochablement vêtus et gantés, pénètrent dans les corridors des wagons : « Messieurs les voyageurs, le dîner est servi ! o
« Messieurs les voyageurs , le dîner est servi ! » C'est à ce cri , qui sonne partout comme une fanfare joyeuse, mais qui, dans un train qui s'élance, acquiert une sonorité toute particulière, que nous quittons la gare de l'Est.
Bientôt les tables se garnissent, et le wagonrestaurant est au complet. Les directeurs et les administrateurs de la Compagnie qui font partie du voyage ont conduit leurs invités à leur place , et je me trouve à partager une petite table de deux places, située à l'extrémité intérieure du restaurant, avec M. Charles Berthier, un des administrateurs de la Compagnie. C'est un homme jeune, gai, aimable, connaissant à fond tout ce qui nous entoure, prêt à répondre à tout, et dont la société, dès la pro-
mière heure, m'est aussi utile qu'agréable. Du coin où je suis, j'ai un coup d'œil complet sur le wagon entier. Le dîner, servi par quatre maîtres d'hôtel, se poursuit avec une régularité qu'on trouverait irréprochable dans le salon le mieux tenu, et lord Lyons, dont le service jouit d'une renommée méritée, n'aurait rien à y redire, étant donné que nous roulons précisément à ce moment à une vitesse de 80 kilomètres à l'heure.
Le menu est exquis, et ce qu'il faut ajouter, c'est que, pendant tout le voyage de Paris à Bucharest, les menus rivaliseront de variété et de délicatesse, bien que préparés dans l'espace microscopique de la cuisine qui se trouve à l'extrémité du restaurant. Trompette lui-même les aurait signés des deux mains. Gomme la majorité des convives se compose de Français, que tout le monde, après les agitations et les courses d'une journée de départ, fait honneur à ce repas succulent, et comme le bruit des roues roulant sur les rails force à élever le diapason des voix, la salle à manger mobile et fuyante, bientôt, devient aussi bruyante (|u'un grand restaurant du boulevard en ses jours les plus animés.
Peu à peu, sur le va-et-vient des maîtres d'hôtel ; sur les parois lumineuses du wagon ; sur le cristal obscurci par la nuit et brillant comme de l'acier bruni, se détache la physionomie des convives, et je puis examiner et reconnaître les compagnons dont pendant quinze jours je vais partager la vie, les plaisirs, les surprises ou les déceptions. C'est une étude intéressante et nécessaire quand on s'embarque ensemble dans des conditions pareilles.
A ma droite, presque en face de moi, M. Olirt, ministre des travaux publics de Belgique. Le ministre est de petite taille. La figure est plutôt énergique; large par le sommet, et un peu carrée par la base. Le front est grand et marquant, les cheveux d'un blond flamand abondent; l'œil bleu, sans grande vivacité, est pénétrant et réfléchi ; le teint est frais, la bouche énergique et accentuée. C'est un homme d'un esprit pondéré, de savoir sérieux, d'une conversation concise et instructive, qui n'occupe pas depuis longtemps le poste dont il est le titulaire, et qui promet à la Belgique un ministre laborieux, attentif et libéral. Durant tout le voyage, il sera simple et sans prétention, apportant par l'intérêt de sa conversation un
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élément précieux à l'ensemble d'un voyage qui se poursuit et se terminera dans des conditions exceptionnellement heureuses. Il a auprès de lui M. Obermayer, qui représente le ministre des travaux publics d'Autriche.
Grand, beau, la figure pleine, la barbe et les cheveux grisonnants, la voix sonore et douce, d'un abord grave et aimable, un ensemble qui dénote une valeur réelle et qui ne trompe point. M. Von Eollan, qui représente le ministre des travaux publics de Hongrie, jeune, mince, élégant, la barbe entière et blonde: compagnon aimable, peu expansif, et toujours disposé à se glisser sur l'arrière-plan pour laisser à ses camarades de route la place la meilleure et les facilités les plus grandes. Missak Effendi, le premier secrétaire de l'ambassade ottomane à Paris. Une belle tête au type turc. Le fez rouge sur un front haut et arrondi, l'œil noir et doux comme un œil oriental doit l'être; la barbe soyeuse et longue, la lèvre pleine et souriante, de taille moyenne, avec cette pointe d'obésité propre aux Orientaux qui n'ajipartiennent pas à la catégorie des nerveux et des maigres. C'est un compagnon parfait, qui a reçu cette éducation variée et cosmopolite qu'on
rencontre chez ies Orientaux voués à la carrière diplomatique.
Il parle couramment et élégamment le hongrois, l'allemand, le français, l'italien, le grec moderne, et, fort probablement, le turc, et, dès le lendemain, on le voit, affable et animé, causer avec tous ses compagnons de route , échanger des visites incessantes et circuler de compartiment à comparliment et de wagon à wagon.
A une aulre fable, un peu plus loin, M. Edmond About, qui cause avec la vivacité d'un Français curieux de connaître et sur d'avance d'être écouté avec plaisir. La physionomie de M. Edmond About est une des plus connues parmi les physionomies parisiennes. Il est de belle apparence, et ses cheveux et sa barbe, trop tôt grisonnants, je crois, ne lui ont rien enlevé de ce qui constituait autrefois ses éléments de succès mondains.
Il a l'attaque vive, et supporte de bonne humeur les ripostes qu'il s'attire. Il est souvent le premier à rappeler le plus éclatant de ses échecs, et l'on retrouve facilement dans sa conversation la causticité qui marque ses écrits. Il est gouailleur, comme il convient à un nor-
malien, et il se porte haut comme il sied à un homme de sa valeur; mais il quitte facilement le ton léger pour montrer dans les conversations plus graves un esprit qui observe et une intelligence qui retient. M. Edmond About est un des hommes dont on a le plus médit dans Paris.
Quand on est parvenu à une certaine hauteur, ceux qu'on a laissés derrière soi, au bas de la montée, les camarades qui sont demeurés dans les obscurités lointaines de l'inconnu, vous accusent de les avoir lâchés. Mais n'est pas lâcheur qui veut, et M. Edmond /\bout a pu se dire que la corporation des lâcheurs, qui compte Caïphe et saint Pierre parmi ses fondateurs, est d'assez vieille roche pour qu'on se console d'en faire partie.
En face de M. About j'aperçois M. Nagelmackers, dont j'ai déjà parlé, le créateur et le fondateur de la Société. C'est un homme jeune encore, le type un peu -arabe, malgré son origine purement belge. Grand, mince, les cheveux, la Ijarbe et l'œil noirs; le nez effilé, la lèvre souriante et ferme ; nerveux au dedans, calme au dehors, sans bruit, sans trouble et sans défaillance. Chargé de se préoccuper pen-
dant une course pareille du sort de ses quarante invités, il n'aura jamais un moment d'humeur ou d'impatience, faisant face aux petites comme aux grandes difficultés qui surgissent ; mesurant toute chose d'un coup d'œil prompt et sûr, se rendant un compte rapide de l'obstacle à vaincre, et par cela même le vainquant sans lutte apparente ni sans effort visible. A côté de lui, M. Léchai, le secrétaire général de la Compagnie, un des trois ou quatre Belges qui ont la satisfaction de ressembler à S. A. le prince de Galles; d'humeur toujours joyeuse, complaisant, partout à la fois; connaissant l'Orient qu'il a habité comme ingénieur, et maître dans l'art de voyager et de faire voyager les autres. Auprès d'eux, le médecin de la Compagnie, le docteur Harzé, amené par précaution, armé d'une pharmacie complète, mais surtout d'une bonne humeur rassurante et toujours égale, qui arrête les indispositions au passage, et rend à ceux qui seraient tentés dfr s'abandonner à la fatigue ou de se plaindre de quelque mal, la confiance et la santé. Je remarque également M. Wiener, le secrétaire général de la Compagnie des chemins de fer orientaux, qui jouera de Routschouk à Varna le
rôle de providence de la caravane ; M. Bcrthier le père, ancien président du tribunal de commerce, administrateur de la Compagnie du chemin de fer de l'Est, homme important, bienveillant et charmant, dont le fils est mon compagnon de table ; M. Regray, le très-remarquable tngénieur en chef du chemin de fer de l'Est, qui a joué un rôle si important dans les négociations relatives à l'indemnité que les Allemands avaient à payer à sa Compagnie à la suite de la guerre, indemnité qui, on se le rappelle, était d'abord dans l'estimation des Allemands de 175 millions, et que l'énergie et la persistance de M. Regray contribuèrent à faire monter à 325 millions. Je vois encore M. Duhoia, administrateur du chemin de fer de l'État belge ; M. Delbccque, ingénieur en chef du chemin de fer du Nord; M. Courras, secrétaire général du chemin de fer d'Orléans; M. Amiot, du chemin de fer de Paris à la Méditerranée; M. Delaître^ le digne fils du très-aimable directeur de la Compagnie de l'Ouest, et d'autres qui constituent l'état-major d'élite de l'Oiientexpress qui nous entraîne, dont il faudrait citer tous les noms, et parmi lesquels je veux relever encore ceux de M. Georges Boy er, un
liouiiiie chaijnant et depaitaile compagnie, qui représente le Figaro, et d'un jeune écrivain très-sympathique, M. Jules Tréfea, qui représente le Gaulois.
Il est dix heures lorsque le café se sert et que les cigares s'allument. Les conversations deviennent plus animées et plus bruyantes. Des relations rapides se sont établies d'un côté des tables à l'autre, et l'on peut prévoir que les journées qui s'écouleront d'ici à notre retour ne laisseront ni fatigue dans nos membres, ni ennui dans nos souvenirs.
Vers minuit, on se sépare, bien que personne ne semble avoir envie de regagner son lit. Nous sommes à une heure de Nancy, et à peine nous serons-nous endormis que nous aurons franchi les nouvelles frontières de la France. En regagnant notre compartiment, nos lits sont faits. Les conducteurs de la Compagnie internationale des wagons-lits, du moins tous ceux dont le train se compose, ont un service à la fois discret et attentif, et ce double caractère ne se démentira pas pendant un seul instant durant le reste du trajet. Mon compagnon de compartiment est M. Janszen, un Hollandais de bonne humeur et de bonne société,
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(|iii est d'un voisinage facile et accommodant, d'une conversation intéressante, et qui de sa valise portative, une vraie boîte à surprises, tirera pendant le voyage tout ce que peut désirer ou rêver Timagination d'un voyageur. Je crois que si j'avais eu la fantaisie de lui demander une l)aignoire complète avec double robinet et douche en pluie, il l'aurait sortie de son inépuisable petite valise que Robert Houdin seul a pu confectionner. Je regrette à cette heure de ne l'avoir pas osé.
Le troisième personna^je qui occupe mon compartiment, c'est Georges Daudet, le fils de mon vieil et cher ami Ernest Daudet, qui a bien voulu m'accompagner pendant cette course et me tenir bonne et laborieuse compagnie, au milieu des travaux et des péripéties qui ont signalé mon excursion. — Nous nous couchons.
C'est une surprise.
Les nouvelles voitures que nous inaugurons sont spacieuses et confortables. On s'y étend à son aise, même en ayant une taille beaucoup plus haute que la mienne. Le bruit assourdi des roues, à travers les portes fermées et les rideaux tirés, arrive à peine comme une mélo-
pée vague et monotone à l'oreille du dormeur, et lui sert de berceuse. Le sommeil nous gagne. Quelques sonorités lointaines dominent le bruit du convoi, et annoncent que nos compagnons déroute dorment d'une conscience tranquille... Avant que nous nous endormions complètement, la main discrète du conducteur, qui ouvre et referme la porte avec douceur, a rabattu le rideau de la lampe, et le compartiment, plonge dans une obscurité transparente, roule à travers la nuit, dont le sifflet de la locomotive seul trouble le silence.
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Dans la journée de vendredi, un léger incident s'était produit. La roue du restaurant ayant chauffé, nous avons été obligés de l'abandonner un peu brusquement, dans la gare d'Augsbourg, — châtiment providentiel, — au moment où nous voyant enviés et dignes de l'être, nous avions pris ces airs hautains que prennent volontiers les mortels gâtés par la fortune. Quelques-uns s'affligèrent. C'était pourtant bien peu de chose qu'un contre-temps aussi léger, puisqu'il s'agissait d'essayer un matériel neuf et que le restaurant fut remplacé dans l'après-midi; mais, hélas! nous n'aurions pas été des hommes si nous n'avions pas eu la prétention d'être favorisés comme des dieux.
Le samedi matin, vers six heures, ceux
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d'entre nous qui ne connaissaient pas Budapest, pendant les quelques minutes d'arrêt du train, se hâtaient de jeter un coup d'œil rapide sur le Danube et sur le pont admirable qui relie l'un à l'autre les deux tronçons de la capitale hongroise, la vieille cité royale de Bude, et sa jeune et victorieuse sœur et rivale Pest.
Pendant la nuit, notre personnel s'était légèrement modifié. Quelques personnes avaient quitté le train, entre autres M. Neef Orban, l'influent et aimable président de la Société, le neveu du ministre, qui, avec l'urbanité qui le distingue, avait voulu nous accompagner pendant la première partie du voyage.
En revanche, nous avions pris M. Schroeder, le jeune et énergique agent général de la Compagnie, auquel est due en grande partie l'initiative de rOrient-express, et M. Von Scala, inspecteur de l'exploitation des chemins de fer de l'État en Autriche.
M. Von Scala était accompagné par sa femme et par la sœur de celle-ci, et c'était une surprise fort aimable que d'entendre des voix de femmes dans ce train, exclusivement composé d'hommes jusqu'alors. Certes, il était difficile de trouver une société mieux élevée et plus
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respectueuse d'elle-même que celle qu'avaient groupée autour d'eux les directeurs et les administrateurs de la Compagnie des wagons-lits, et pourtant, dès le moment où des dames étaient venues se joindre à nous, l'attitude générale prit un caractère plus circonspect, plus attentif qu'auparavant. Tout le monde, pour me servir d'une expression caractéristique, tout le monde « mettait des gants », et le voyage, désormais, se ressentait d'une façon charmante de la présence de ces dames, qui figuraient dans tous les toasts, et qui étaient l'objet d'une attention aussi discrète que générale.
Aussitôt que l'on franchit Budapest, les costumes, les physionomies, l'aspect de la campagne et des villages se transforment à vue d'œil.
Évidemment, à partir de là, c'est la porte d'Orient qui s'entr'ouvre sous nos yeux.
Nous quittons désormais les routes battues, le costume conventionnel et monochrome de l'Europe occidentale. Aux stations où nous nous arrêtons, à partir d'ici jusqu'à la fin du voyage, la foule demeurera bigarrée, craintive et curieuse. De temps en temps, quelques femmes, dont le sourire découvre les dents
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blanches et aiguës, et qui lèvent vers nous deux grands yeux noirs, effrontés et doux; mais généralement des hommes au costume fantaisiste et divers, mélange capricieux qui hurle parfois à l'œil, mais qui forme un ensemble pittoresque, et complète l'incessante mobilité des tableaux qui se succèdent devant nous.
Ce qui domine dans ces figures, c'est le teint foncé, la peau de basane, les cheveux noirs, le sourcil épais, le cil roide et long. Toutes ces races que nous rencontrons semblent brûlées aux chauds rayons de l'Orient, et protestent contre la brume pâlissante dans laquelle les a plongées le hasard des migrations nationales. Si leur physionomie se ressemble, leurs vêtements, qui gardent comme une concordance générale, diffèrent pourtant de la façon la plus étrange et la plus individuelle. L'unité n'existe qu'aux pieds. Hommes et femmes portent la botte, la csizma, la botle haute, la tige plissée, le cuir du pied inflexible comme une plaque de fer forgée, la semelle d'une épaisseur invraisemblable, épaissie encore par des clous qui font saillie à travers la couche de boue qu'ils ramassent. Lorsque, entre Pest, Szegedin, Ternesvar et Karansebes, on jette les yeux sur la
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roule à niveau ou en contre-bas que nous parcourons, on comprend que dans ces parages boueux la botte soit devenue une institution nationale. C'est comme les échasses du Landais qui le garantissent contre les profondeurs mouvantes du sable.
(( Quel est ce large ruban miroitant que nous voyons là-bas, se détachant en rainures jaunâtres à travers les plaines de maïs coupé? » demandons-nous. « Ça, c'est la grande route 1 » Et en effet, à travers cette mer, jaillissante en écume massive, nous voyons une petite voiture basse et longue, dont deux hautes échelles forment les parois, traînée par trois ou quatre chevaux attelés de front, roulant, glissant, nageant à fond de train, soulevant des vagues de boue qui jaillissent comme les étincelles des pièces tournantes, qui entourent chevaux, cocher, voyageurs et voiture comme d'une apothéose, retombent sur eux, et les recouvrent d'une couche épaisse et gluante.
En dehors de cette botte qui m'a tant frappé, les costumes varient suivant la fantaisie locale, ou suivant la division du pays. JMais, à condition que l'on observe la forme du manteau au col carré et large, la veste sans basque, et le
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pantalon arrêté au haut du genou ou de la cheville, étoffe et couleur sont livrées à la fantaisie la plus absolue. Le costume le plus pittoresque sans contredit, et, par cela même, le plus connu en dehors du pays et par toute l'Europe, c'est le manteau blanc, brodé de drap de couleur, découpé en fleurs et figures, même en paysages; le chapeau noir à bords relevés sur lequel retombe le double bout d'un large ruban ; les cheveux noués en tresses graisseuses et noires, la veste en drap bleu et soutachée, le gilet ouvert sur unechemiseblanche aux manches flottantes et larges, et le pantalon en grosse toile blanche à frange de couleur, ample et flottant à tel point qu'on le prendrait pour un jupon. En dehors de ce costume, vraiment pittoresque et d'une originalité primitive et sauvage, la foule est diverse, curieuse à observer, mais n'offre à l'œil rien de gracieux , rien qui se puisse fixer comme un tableau riant au souvenir de ceux qui passent. Cependant, àSzegedin, où nous arrivons vers dix heures et demie, une bande de musiciens tsiganes salue notre arrivée par un air joyeux qui nous précipite tous hors du wagon pour en mieux goûter le rhythme entraînant. Mais M. Lechat, notre infatigable
compagnon de route, qui prend en toute circonstance les plus rapides décisions, est déjà en pourparlers avec eux ; et, pendant les cinq minutes que dure notre arrêt, il nous préparera une des plus grandes attractions de cette course attractive.
Dans la moitié du wagon-restaurant, on a déjà enlevé les chaises et les tables, transportées dans le premier fourgon des bagages. Les musiciens tsiganes y entrent, et à peine y sontils entrés que le sifïlet retentit et que nous roulons vers Temesvar. Nous avons enlevé Onody Kahniaretsa bande. Nous n'avons pas dépassé encore Szegedin, que déjà Onody et ses onze musiciens sont organisés. Les violons et le violoncelle se sont assis contre les fenêtres; le joueur de cithare a installé sa table harmonieuse dans le coin ; la grosse basse s'est collée dans l'angle droit; les autres sont debout, et Onody Kahniar lui-même, son violon à la main, s'est placé au centre de sa petite armée d'opération. Entre eux tous, ces douze musiciens, armés de leurs instruments, occupent à peine la moitié de la largeur du wagon, et, dans le reste de l'espace, une partie des voyageurs s'est mise à déjeuner, pendant que les autres, plus
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fanatiques ou moins affamés, debout, assis par terre ou partageant une chaise entre deux, se sont blottis dans l'étroit espace laissé libre par les musiciens. Alors commence une de ces séances sans égales que ne peuvent donner que ces charmeurs sauvages, ces vivants instruments, qui s'incrustent dans leurs archets d'acier, et que rien ne trouble dans l'élan ardent de leur exécution.
Ces douze hommes étaient tous d'une beauté étonnante. Onody Kahniar, de taille moyenne et d'un léger embonpoint, le teint brun et lisse comme une pèche du Midi, la tête ronde et pleine, les dents éclatantes et la bouche vermeille qu'ombrageait une moustache fine et drue, avait de grands yeux noirs d'une expression joyeuse et piquante, le front large et arrondi, les cheveux bruns e( soyeux, et un entrain effrayant [qui faisait perler la sueur sur nos fronts.
Ses compagnons étaient beaux comme lui, plus minces seulement et plus élégants de tournure. Celui qui jouait du violoncelle, seul, avait une beauté à part. Il avait des cheveux moins foncés, l'œil d'un bleu sombre et grand comme on représente parfois les Mauresques
d'opéia-comiqué, une haibe un peu claire et crépue , le leint rose el frais, et la bouche mince et fine, dessinée comme par un trait de pinceau. A peine en route, Onody attaqua un premier morceau, une valse endiablée et qui faisait trépigner des pieds, même les moins dansants d'entre nous, même les plus gros, même moi. A la valse succéda une czarda, puis une marche, puis une de ces mélodies lentes et mélancoliques sur lesquelles chacun brode des paroles tendres et tristes ; puis des valses encore et des czardas nouvelles, et de nouvelles fantaisies.
Ni les trépidations de la route, ni le va-etvient des sommeliers et des maîtres d'hôtel qui font le service en se glissant dans l'étroite lissure qui reste entre les Tsiganes et nous, ne les arrêtent ni ne les troublent. A tout instant, le violoncelliste, assis près de la porte, est interrompu par un passant. Il laisse passer, sourit sans mauvaise humeur ni trouble, et puis retombe dans la mesure avec une précision mathématique qui stupéfait les plus indifférents. Quand Ivlisak-Etfendi paraît, les douze Tsiganes, sur un geste imperceptible d'Onody, arrêtent le morceau qu'ils jouent par
ONODY KAHNIAR. 31
une rapide ritournelle finale, et entament une série de chansons orientales avec variations, en l'honneur du fez rouge qui couvre la tête du diplomate tiu'c. Puis, après une minute d'arrêt, sur un signe nouveau, et sans doute pour ftiire honneur aux Français dont une majorité compose le train, ils attaquent les premières mesures de la Marseillaise. C'est une pensée naturelle, bien que, parmi les Français qui les entourent, je n'en voie pas beaucoup qui saluent avec enthousiasme l'hymne de Rouget de Lisle. Mais tout à coup la porte de la cuisine s'ouvre : le chef de cuisine, cette invisible divinité qui, depuis notre départ de Paris, nous plonge de surprise en surprise, et qu'aucun de nous n'a aperçue encore, paraît sur le seuil, son vêtement de coutil blanc portant les traces multiples du glorieux combat qu'il livre depuis quarante-huit heures et qui ne lui a valu que des triomphes unanimes, le béret blanc sur la tête, les cheveux, le teint, les yeux et la barbe d'un noir de jais, un véritable Africain, né en plein pays de Bourgogne. La main sur le cœur, l'œil en flammes, la tête en extase, d'une voix rougie par le feu, il accompagne d'une façon sonore et profonde le chant de la Marseillaise.
On voit que tout vibre dans cet humain surchaulTé, qui s'accompagne lui-mômc par des trépignements enthousiastes, et qui, le morceau fini, adresse aux musiciens stupéfaits un discours ardent que nous essayons vainement de traduire en français. Mais les musiciens, qui ne comprennent pas un mot de son éloquence, devinent à son extase qu'ils ont produit un grand effet, et recommencent. On a toutes les peines du monde à faire rentrer ce chef exalté vers ses fourneaux qui menacent de nous brûler notre déjeuner, et les musiciens reprennent le cours interrompu de leurs enivrantes mélodies.
A Temesvar, ils nous quittent. Il y avait deux heures et demie que, dans des conditions pareilles, ils n'avaient cessé de jouer, et ils descendent avec l'impassible tranquillité avec laquelle ils étaient montés dans le train.
Onody me dit qu'il est attendu à Temesvar pour un concert. « Quand aura-t-il lieu? — Oh! on nous attend. — Et quand jouerezvous? — Dans vingt minutes. — Et quand finirez-vous? — A onze heures... » Il était alors une heure. Je le regarde avec stupeur. «Est-ce que vous jouez souvent aussi longtemps? —
ONOUY KAHNIAR. 33
Oli! nous avons déjà joué quatorze lieures de suite sans nous interrompre presque que pour boire. Cela ne nous fait absolument rien. Nous jouons comme vous respirez, et nous nous fatiguons plus à nous reposer qu'à jouer. » — Le train sifïle, nous les quittons, enchantés les uns des autres, eux de notre enthousiasme, et nous de cette verve intarissable, de ces flots d'harmonie qui ont fait passer devant nous comme une vision vibrante, dont les derniers accents, pendant longtemps encore, résonneront à nos oreilles et dans notre mémoire enchantée.
Entre Temeswar et Karansebes, le paysage est laid, insignifiant, fatigant. Le train roule sans bruit ni secousse, au ras des champs de maïs récoltés dont la tige encore debout, d'un jaune noirâtre, clair-semée, aux feuilles flétries et tombantes, désole la perspective. De temps en temps quelques marécages d'un vert sanmâtre, coupés par les taches noires de grands trous de tourbe creusés par les eaux disparues, complètent cette plaine mélancolique.
L'éternelle boue, par flaques allongées qui brillent sous un soleil pâli, nous indique les routes sur lesquelles, de loin en loin, passe le trot fantastique des chevaux qui emportent un char à moitié englouti.
Instinctivement, tout le monde cherche à se
garer des impressions assombries qui nous saisissent. On se montre les maisonnettes blanches, aux toitures noires, aux fenêtres vertes; les petits jai'dins dont les saules pleureurs et les grandes fleurs bêtes et lourdes du tournesol font le plus bel ornement, comme pour s'arracher à l'étreinte du spectacle qui défde sous nos yeux.
La plupart d'entre nous tournent le dos aux fenêtres, entament des discussions, se livrent i\ quelque jeu, à la lecture, préparent des dépêches, ou bien, au milieu du bruit du train et des conversations, malgré les légères trépidations des tables, essayent de faire leur correspondance. C'est comme une conspiration tacite contre l'ennui assombrissant du chemin que ne compense plus la diabolique harmonie des Tsiganes.
Tout à coup, au sortir de Karansebes, le paysage change. Les premiers conlre-forts des Karpathes apparaissent; les champs, sur l'horizon plus rétréci, se montrent plus verdoyants et phis variés; de nombreuses cabanes au ton joyeux émergent des arbres et des prairies, et la Bega, bruyante, écumeuse, se brisant contre les rochers et envoyant les grands panaches
blancs de son éciinie dans l'espace qui s'éclaire, domine dans sa course inégale et précipitée le paysage soudainement transformé. A partir de ce moment, jusqu'à Orsova et à Verciorovna, sur un parcours de plus de deux cents kilomètres, le spectacle de la route ne cesse d'être de plus en plus saisissant, de plus en plus enchanteur. Ce n'est pas le paysage doux et pour ainsi dire mélodieux de la Loire, ni le tableau imposant et archaïque des bords du Rhin, c'est quelque chose qui rappelle la course vigoureuse de TAar et de laReuss à travers les profondeurs ombrées et lumineuses des Alpes. La Bega, capricieuse en ses détours, comme une coquette qui tour à tour vous abandonne et vous reprend, brusquement disparaît derrière une colline abrupte, etsoudain.au coude du chemin, re])ondit dans la petite vallée profonde qui s'étend à nos pieds. Nous montons sur une pente rapide à six cents mètres au-dessus du niveau de la mer , et la respiration énergique de la locomotive nous apprend que la vapeur ellemême ne franchit point sans efforts les frontières qui séparent l'Autriche-Hongrie delà presqu'île des Balkans.
Nous allons bientôt quitter la Hongrie; et
comme si, pour une dernière fois, elle avait voulu protester contre l'impression monotone qui nous a saisis, à mesure que nous approchons des frontières, les stations deviennent plus animées, les foules plus pittoresques, et les costumes divers, qui font d'une foule hongroise un champ mouvant aux cent cases bigarrées, apparaissent et se groupent, curieux et étonnés, au passage du train.
Nous roulons ainsi de pittoresque en pittoresque pendant les dernières heures de la journée du samedi, désolés lorsqu'un tunnel ou un chemin creux nous dérobe le spectacle de ces vallées profondes, de ces hauteurs aux couleurs mélangées de vert, de jaune et de rouge qui s'étagent sur nos tètes, de ces festons gigantesques, écumants, déchirés par les rochers aigus et noirs qui surgissent de temps en temps, et que décrit le torrent fidèle dont le bruit nous berce et nous excite à la fois. Déjà nous approchons de la Roumanie. Nous avons dépassé Heikulesbad , nous allons atteindre Orsova, et sur les murs d'une station que nous filons, nous avons lu cette inscription significative à la fois comme langue et comme indication : « Porta Orientalis. » Je dis « signiticative
38 UKE COURSE A COKS T AN T INOPLE.
comme langue » ; car les Hongrois apportent une sorte d'acharnement à transformer en magyar les noms des villes, des villages et des routes que comprend leur royaume. C'est comme un labeur incessant contre toute tentative de baptême étranger, et les dénominations allemandes, surtout, sont impitoyablement condamnées. Ils ont changé le nom de Weisskirchen en Feher-Templum; Grossewardein s'appelle Nagywarad ; Kleinwardein, Kiswarad; et quiconque a parcouru la Hongrie avant le dualisme austro-hongrois est obligé de se refaire la mémoire, et d'y substituer les noms hongrois aux vocables étrangers (\m les désignaient autrefois.
Partout, dans ce parcours du Danube et de la Theiss, on rencontre ainsi des nationalités qui se surveillent avec un soin jaloux, et menacent de se heurter. Les siècles qui se sont écoulés n'ont abaissé aucune barrière ni aplani aucun obstacle.
A défaut d'autre arme, on se sert de la langue pour combattre les invasions voisines, ou pour essayer d'envahir son prochain. Des savants, des chercheurs enflammés, poussant parfois l'ardeur de Taulonomie ou de renu;lobemenl
jusqu'à la supercherie, découvrent, ou prétendent avoir découvert de vieux manuscrits, des parchemins ignorés, enfouis, oubh'és, et les tirent des profondeurs lointaines du passé pour refaire à leur guise l'histoire de leur nation, ou pour y trouver des désignations complaisantes dont l'archaïsme prémédité se prête à toutes les souplesses modernes.
C'est ainsi que, depuis les confins de la Bohême jusqu'aux portes de Constantinople, à travers la Moravie, la Croatie, la bande allongée des anciennes frontières, la Bosnie et l'Herzégovine, la Hongrie, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie et le Monténégro, mille efforts mystérieux tendent à la reconstitution de traditions disparues, à la suprématie sur des voisins fiers et sauvages, à la domination des uns sur les autres, à la constante fluctuation des institutions et des hommes, à l'agitation sans trêve, sans but possible et sans terme que l'on puisse prédire.
Le nom de celui qui écrit ces lignes se sera évanoui depuis longtemps dans les profondeurs d'un insondable oubli ; les sables du temps auront couvert de longues générations successives, et les feuilles que je trace auront disparu comme des éphémères dans l'océan du temps.
que, sur les bords du Danube, delà Theiss, de la Save, de la Drave, de la Moldave et de l'Adriatique, la lutte continuera sans trêve, sans relâche et sans issue. De temps en temps, quelque esprit orgueilleux et supérieur, enivré par ses succès et enhardi par la faiblesse de ses adversaires, prétendra se tailler une politique dans le choc incohérent de cette mêlée confuse, et ne fera qu'ajouter encore à la confusion des intérêts, à l'âpreté des convoitises qui se disputent la suprématie du monde slave et la domination de la presqu'île des Balkans.
Nous avons franchi la frontière roumaine, nous avons passé Orsova, nous entrons à Verciorovna, à six heures trente, « heure de Bucharest », dit notre indicateur.
Mes compagnons de voyage, dont la plupart ne parlent que le français, sont charmés d'apprendre qu'ils comprennent le roumain. Ils traduisent sans la moindre hésitation les inscriptions : « Toaletta di Dame » , ou a Toaletta di Barbati », qui figurent sur les portes; et, le lendemain , en parcourant la ville à la hâte, ils seront charmés encore d'aller ainsi de découverte en découverte.
C'est, en effet, une chose curieuse (jue le
soin avec lequel les Roumains conservent le vocable latin, qu'ils défigurent ensuite en le prononçant de façon telle qu'il est impossible de le reconnaître. Deux de nos amis, M. Grimprel, directeur au ministère des finances, et M. Tréfeu, jeune écrivain français, que nous montrions jusque-là avec un certain orgueil comme des spécimens de haute taille française, s'étant approchés avec imprudence du chef de gare de Verciorovna, se trouvent tout humiliés de n'atteindre à peine que ses épaules; quant à moi, qui suis fort habitué à ces sortes d'humiliations, il faudrait que ce Roumain se mît à genoux et que je me haussasse sur la pointe des pieds pour lui parler à l'oreille. Heureusement pour l'amour-propre de la caravane, cette taille ne se rencontre que fort rarement en Roumanie, bien que plus souvent là qu'ailleurs. Nous perdons un temps considérable dans cette gare frontière, où, d'habitude, nous dit-on, la douane se montre fort rigoureuse, mais oii, cette fois, grâce à des ordres gracieux, nous ne nous apercevons même pas de son existence. En remontant en voiture, nous nous remettons à table, et c'est le verre à la main et de gais propos aux lèvres que nous cinglons vers
Bucharest, où nous arrivons à quatre heures du matin. Notre programme porte que nous nous arrêterons pendant vingt-quatre heures dans cette ville; et, en arrivant dans la gare, en effet, le train demeure immobile. Chose curieuse, nous avions, depuis trois nuits, pris si bien l'habitude de dormir au bruit des roues et des rails, que la plupart d'entre nous se réveillent par le silence qui se fait, et que, le train devant repartir vers huit heures et demie pour une promenade à Sinaïa, tout le monde, dès six heures du matin, est prêt à profiter des deux heures de liberté qui nous restent pour se précipiter dans une voiture découverte, et pour rouler à travers les rues de la capitale de la Roumanie.
Dli BUCHA RE ST A SINAIA.
Je ne crois pas qu'il existe au inonde une ville qui représente aussi fidèlement que Bucliarest le pays dont elle est la capitale. On chercherait vainement à Londres un coin qui rappelle l'Ecosse, ni à Paris un quartier qui fasse songer au midi de la France. Berlin n'offre nulle part la ressemblance la plus vague avec la poésie grandiose des bords du Rhin ; nulle part à Vienne ne se reflètent ni les vallées verdoyantes et mystérieuses de la Bohême, ni les durs contours des anciens confins militaires ; rien, dans l'immense empire russe, ne se retrouve à Saint-Pétersbourg, et la façade éclatante de Constanlinople est le contraste le plus violent qui puisse frapper ceux qui essayent de la comparer au reste de la Turcpiie.
Mais la ville de Bucharest, à cette heure, c'est l'image vivante et curieuse de la Roumanie elle-même. Elle se dégage de son incohérence d'hier et aspire aux splendeurs de demain; le haillon se teint en pourpre, l'ambition va grandissante; les lignes précises et roides de la civilisation moderne cherchent à se substituer aux irrégulières fantaisies de la veille. C'est la capitale naissante d'un royaume qui naît. La civilisation est encore confinée au centre, elle n'a pas atteint les extrémités. Elle y tend, elle y atteindra, et les cinq millions d'habitants que renferme la Roumanie sont heureusement appelés à dominer un jour une partie de la Péninsule. Cela est inévitable désormais, et quelles que soient les agitations, quels que soient les efforts qui se produiront à l'avenir, cette prophétie, dans un temps plus ou moins lointain, devra se réaliser. La Roumanie est appelée à former de ce côté barrière entre la Turquie et les appétits qui la guettent.
Quand on sort de la gare, la première chose qui vous frappe, c'est le conducteur lui-même, c'est son attelage, c'est sa voiture. Ici, comme dans tout le reste de la ville, le contraste est frappant. Le conducteur, à moitié barbare,
DE BLICHAREST A SINAIA
moitié Turc et moitié moujik, conduit admirablement des chevaux petits, efflanqués et rapides, qui tilent comme la pensée sur le pavé primitif des faubourgs, tandis que la voiture, Victoria élégante et confortable, ferait bonne figure un jour de courses à Auteuil ou à Longchamps. A droite et à gauche, au sortir de la gare, des masures sordides, des cahutes boueuses, des boutiques vermoulues, des fruits et des légumes verts, glacés et fanés, qui, dans l'interstice des pavés fantastiquement espacés, reposent mollement sur la couche de boue épaissie qui les sépare. JMais, aussitôt les faubourgs dépassés, la capitale ambitieuse apparaît à tous les yeux. Des maisons neuves, hautes, d'aspect moderne, écrasent, de leur splendeur massive de parvenues, la petite maisonnette qui les touche et qui n'est pas encore sortie des limbes du passé. On construit au roi un palais nouveau, mais qui ne sera que provisoire, et l'on comprend la nécessité d'une telle entreprise, en passant devant les murs lézardés du vieux palais que l'on essaye de réparer et dont les replâtrages nouveaux cachent mal le délabrementde la veille.
Partout le spectacle frappant d'une ville.
U> UNE COURSE A CONS ï AN T IMIPLE .
d'un pays qui grandissent, qui s'étirent, qui s'ornent et qui marchent résolument vers leurs destinées futures.
Même à l'heure matinale du dimanche où nous y pénétrons, Bucharest est plein d'animation et nous offre dans ses rues encombrées et dominicales les types les plus variés de la population, dont l'aspect et les costumes ne présentent encore, à cette heure, aucun caractère de réelle homogénéité. Cependant, la botte, ici comme en Hongrie, domine encore, et marque que les routes restent à faire et que la boue demeure souveraine dans la contrée. Mais si la botte est la base du costume national, le bonnet d'astrakan, noir, haut, persan, en est le sommet, et c'est entre cette base et ce sommet que la fantaisie du costume se donne libre carrière. Quand après une course des deux heures dont nous disposons à travers la ville, nous nous retrouvons à la gare, beaucoup d'entre nous ont eu la même idée et se sont ornés du bonnet d'astrakan, drapeau facile et commode que l'on arbore d'autant plus volontiers, que la matinée est fraîche, et que cette coiffure légère et douce est d'un porter charmant quand on veut se garantir contre la malinalc humidité.
DE BIinHAREST A SINAIA,
A neuf heures et demie, nous rentrons dans notre train, qui se met en marche vers Sinaïa. M. Olanesco, le directeur général des chemins de fer de l'État roumain, un des hommes les plus aimables et les plus compétents en matière de voies ferrées que je connaisse, a voulu nous faire la gracieuseté de nous conduire à Sinaïa. Les Roumains, quand on parle avec eux, disent à chaque instant : « Vous ne nous connaissez pas. Notre pays vaut la peine d'être connu! » Et ils ont raison. Nous devons à l'obligeante idée de M. Olanesco et de M. Falcoyano, également directeur général, je crois, d'avoir connu Sinaïa, et nous leur en gardons tous une véritable reconnaissance. C'est un coin charmant, une vraie surprise pleine de couleur et d'ombre verdoyantes, dont le voyageur qui passe ne soupçonne ni le charme ni même l'existence. Tout d'abord, en sortant de Bucharest, le pays a cet aspect pâle, aride et monotone que nous retrouverons à un degré si désespérant au delà du Danube, entre RoutschouketVarna. Cesgrandes plaines grises, sans horizon, d'un rayonnement terne et passager, ne vous disent rien ni à l'imagination ni à l'œil. De temps en tcmj)s un village, semé avec une
certaine fantaisie et se détachant en caprice, légèrement bigarré, sur la plaine pale et sans relief, attire notre attention. Mais c'est une goutte d'eau sur cet océan monochrome. A Ploesci, où nous nous arrêtons, la foule qui se presse autour de nous, pour la première fois depuis que nous avons quitté Bucharest, constitue un tableau mouvant et coloré. La variété des costumes détruit pourtant, ici encore, l'idée d'un costume national, et le paysan au bonnet bas, rond et russe, avec sa jaquette vert clair, soutachée en rouge ou en jaune, avec de grands J)Outons d'argent qui pendent comme des grelots, avec son pantalon bouffant et de même nuance sur la tige jaunie de sa botte, n'a rien de commun avec l'homme à la jupe bleue, au manteau blanc, au bonnet persan, qui se presse auprès de lui.
A une centaine de mètres de la gare, un petit camp de cavalerie, ses tentes dressées , ses postes bien établis, ses abords soigneusement gardés, est en train de manœuvrer dans la plaine. Nos longues-vues nous permettent de suivre la manœuvre pendant que nous repartons, et il ne nous est pas difficile d'admirer la précision des mouvements, la docilité des che-
DE BUCHAREST A SINAIA. 49
vaux et l'irréprochable tenue des officiers. Je ne sais ce que la Roumanie doit au roi Charles en dehors de cela. Ce que je sais, c'est qu'elle lui doit son armée, une armée de cent vingt mille hommes qui figure ailleurs que sur le papier-, brave, se battant bien et volontiers; admirablement équipée, pourvue de munitions, de cadres excellents, sans cesse tenue en haleine, l'œuvre et la constante préoccupation du roi Charles. Il y a quinze ans, au début de son règne, la Roumanie avait, sur le papier, trente mille hommes. Quand le prince Charles se rendait aux manœuvres, il rentrait navré, désespéré, et M. de Radowitz, aujourd'hui ambassadeur d'Allemagne à Constanlinople, qui l'accompagnait, me raconta qu'un jour il revint tellement découragé d'une de ces manœuvres, qu'il se mit à pleurer.
Mais, avec cette persistance énergique qui ne se lasse de rien et qui est le signe distinctif de sa race , ce cadet des Hohenzollera se mit à l'œuvre, et il aboutit au résultat que je viensd'indiquer. Aujourd'hui, l'armée roumaine est la seule armée de toute la péninsule, et si elle voulait, et si on la laissait faire, elle aurait vile fait de franchir le Danube à gauche, d'é-
tendre le bras à droite, et d'aller de Varna à Belgrade. Je ne dis pas qu'elle le veuille ni même qu'elle le rêve, mais on aurait de la peine à me faire dire le contraire.
. Tout jeune qu'il est, ce royaume a déjà connu les amertumes et la douleur de l'ingratitude. Pendant la dernière guerre qui a troublé les Balkans, malgré des insistances et des avertissements, il a pris part au combat, et sa vaillante petite armée a apporté un appoint décisif dans la balance de la victoiie. Puis, quand le moment est venu de récolter la récompense, c'est la Russie, la puissance secourue, qui lui a marchandé le salaire, qui a changé sa carte et qui a forcé ses représentants à protester contre les arrangements nouveaux. Mais les nations gardent au fond du cœur, comme un legs qui se transmet et se perpétue, le ressentiment des injustices subies, et ceux qui ont été les témoins de l'attitude de la Russie à l'égard de la Roumanie pendant le congrès de Berlin, n'ont éprouvé aucune surprise en apprenant que la jeune Roumanie venait de mettre sa main dans la main de l'Autriche et de l'Allemagne, et qu'elle tournait le dos à son oublieuse alliée de la veille...
DR BUCHAREST A SINAIA. .'il
Nous avions perdu de vue le camp; nous roulions dans le lit de la Pracliova, dans lequel est établie la ligne presque tout entière qui va de Bucharest à Sinaïa, et qui se relie à la ligne de Coloszvar.
A partir de Comarnic, un" grand village pittoresquement situé sur notre droite, la plaine cesse, les Karpathes commencent par une pente incessante, et nous montons assez rapidement à la hauteur de 450 mètres jusqu'à Sinaïa.
Sur le sommet des collines lointaines qui bordent la plaine rocailleuse et large que forme le lit en partie desséché de la Prachova, nous découvrons de temps en temps des villas élégantes, de blanches maisonnettes aux volets peints en couleurs claires, elles trous béants des puits de pétrole qui se perdent dans les flancs de la montagne. Dominant les sinuosités de la rivière, mais la suivant toujours, le chemin de fer parcourt une succession de petites vallées ravissantes où la route ordinaire, une vraie route, étroite, mais solide, tracée avec art et se découpant sur le rebord de la hauteur, nous domine sans cesse, et fournit à nos regards une constante variété de tableaux. A tout instant, quelque pont pittoresque, pas-
santpar-dessus des ravins, se découpe au-dessus de nous; de petites auberges au toit rouge se détachent du milieu du paysage ; quelque voiture basse, les chevaux attelés de front, passe sur nos têtes, pendant que le conducteur, couché tout le long sur la paille ou le foin dont elle est tapissée, nous envoie une de ces mélopées lentes, traînantes, mélancoliques et aiguës dont les notes finales, répercutées par l'écho des montagnes, expirent dans les lointaines profondeurs de la forêt. Nous restons sur la plateforme des wagons, passant par la fraîcheur du matin à travers des tunnels courts, d'une vallée à l'autre, réchauffés, en les traversant, par la chaude vapeur delà locomotive qui s'y accumule et nous y enveloppe.
Tout à coup, au sortir du détour d'une colline verte et touffue, nous sommes à Sinaïa,
Sinaïa, à peine créée à cette heure, est de toutes les vallées desKarpathesquise dessinent le long du parcours de la Prachova, la plus riante, la plus fraîche, la plus verte, la plus spacieuse et la plus toulfue,
Sinaïa, inconnue encore il y adouy.e ans, est devenue aujourd'hui le lieu de plaisance des grandes familles roumaines. Des villas à l'aspect
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blanc et somptueux s'élèvent de toutes parts; on y a construit des hôtels imposants comme des palais; des pelouses vertes entourées de fleurs et animées par le babil incessant des fontaines qui jaillissent en gerbes épaisses, séparent les unes des autres les villas et les maisons; un élégant kiosque ouvert, de style grec, y reçoit la musique pendant la saison, et sur le sommet d'une colline qui forme un des centres du vallon contigu, le roi Charles a fait construire une résidence d'été qui vient à peine d'être achevée.
En rentrant dans la gare, je reconnais M. Rosetti, président de la Chambre roumaine, que j'avais rencontré à Paris, et qui s'y promène en habit noir et en cravate blanche, comme pour une grande cérémonie.
Nous apprenons, en effet, que l'inauguration du nouveau palais royal a lieu aujourd'hui même. M. Edmond About, ayant informé M. Rosetti de son passage à Bucharest et à Sinaïa, le Roi et la Reine ont chargé celui-ci d'amener avec lui l'écrivain français.
Mais, au grand désespoir de M. Rosetti, M. Edmond About est en costume de voyageur. M. Rosetti n'ose prendre sur lui de le conduire
ainsi, non revêtit du lyrannique liahit noir, auprès du Roi. Je pensais en moi-même que chacun ici-bas, grand ou petit, subissait la tyrannie de la bêtise humaine, et que, si j'étais roi, j'aimerais mieux ordonner à mes sujets, par édit royal, de reprendre les traditions primitives du Paradis terrestre, pkitôt que de me priver du plaisir de recevoir, faute d'un habit noir, la visite d'un homme d'esprit qui traverse mes États.
D'ailleurs, comme on le verra, le roi Charles de Roumanie partageait mon avis.
SINAlA.
Par les soins de M. Olanesco, une grande table avait été dressée sous la galerie ouverte de (( Nouls Hôtel Sinaïa », un des deux grands hôtels que l'État a construits pour loger les hôtes passagers de Sinaïa.
De cette terrasse on a la vue de Sinaïa en son entier, et l'on aperçoit à sa droite l'ouverture de la vallée par laquelle pénètre le chemin de fer, et où fume encore la locomotive qui vient de nous amener.
Pendant le déjeuner, des Tsiganes musiciens se sont approchés au nombre de dix, et accompagnent de leurs airs nationaux la fin de notre repas. Ils sont loin de déployer la virtuosité et la fougue violente d'Onody et de sa bande; mais l'un d'eux s'avance sur le front et entonne
un chant tantôt roumain, tantôt tsigane, dont les autres accompagnent de leurs instruments et de leurs voix le refrain final. Comme les chanteurs du golfe de Naples qui cherchent à augmenter par un crescendo harmonieux le plaisir de leur auditoire en mêlant aux instruments à cordes cet instrument divin qu'on nomme la voix humaine, de même les Tsiganes de la Roumanie suppléent par leurs chants sonores à l'insuffisance de leur exécution. Mais la différence des chants correspond exactement à celle du pays, du climat et du soleil. Le chant des musiciens ambulants de Naples est vibrant, soyeux, bleu; le chant des Tsiganes de la Roumanie est mélancolique, sourd, gris. L'un, irrésistiblement, répand le sourire sur les lèvres et fait passer devant l'imagination saisie des images gaies et des pensées roses ; l'autre arrache au cœur des soupirs mélancoliques et ramène devant nous les regrets enfouis, et la triste souvenance des joies disparues sans retour. Au moment où l'un de nous proposait d'improviser un bal sur la pelouse, un aide de camp du Roi parut et s'approcha de M. Oianesco.
Leurs Majestés avaient appris notre présence
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à Sinaïa le jour même de l'inauguration de la nouvelle résidence d'été. Elles savaient que nous n'étions pas en état de nous présenter devant une cour, mais elles désiraient nous dispenser de tout cérémonial, et nous informaient qu'elles nous recevraient tels quels à trois heures et demie.
Nous n'étions déjà pas très-présentables en sortant de l'hôtel, couverts de poussière et ayant couru dans les sentiers de Sinaïa, mais nous l'étions bien moins encore en paraissant aux portes du nouveau palais d'été. Il pleuvait. De « Nouls Hôtel » au palais, il faut parcourir deux kilomètres sur une route défoncée encore par le charroi qui, pendant les longues années de la construction, amenait, pour ainsi dire, pièce par pièce le château que l'on inaugurait aujourd'hui. Des soldats et des officiers parcouraient les alentours, et les popes grecs, leur robe noire ramassée contre la boue, la barbe sombre ruisselant de pluie , et le voile qui tombe du haut de leur bonnet arrondi, lourd et flasque, descendant, sous l'humidité croissante, en plis épais le long de leur haute stature, quittaient la demeure royale où la cérémonie religieuse venait de se terminer. Quand
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nous approchons, secouant comme des barbets sortant d'une mare nos vêlements trempés et nos chaussures disparaissant sous la boue, les valets en grande livrée qui veillent au rez-dechaussée, et les soldais qui montent la garde, nous contemplent d'un air à la fois stupéfait et méfiant.
Un officier d'ordonnance, informé de la volonté royale, fait fléchir la consigne. Nous pénétrons dans l'antichambre du rez-de-chaussée, nous y déposons nos parapluies et nos manteaux, et nos quarante lourdes paires de bottes, alourdies encore par le macadam adhérent des chemins, résonnent comme le tonnerre sur l'escalier sonore. Cet ouragan crotté, sous la conduite aimable de son guide, tourne à gauche, longe un corridor un peu obscur, et puis, tout à coup, un peu aveuglé par le brusque retour du jour, s'arrête dans la grande salle de réception, dont de hautes fenêtres gothiques éclairent les tapis, les boiseries et les caissons sculptés du plafond. C'est une véritable miniature de cour royale que frôlent ainsi nos costumes incohérents.
Le Roi, en grand unifoime, la lêle nue, la poitrine constellée, cause devant une grande
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table avec le prince Gr. Stoiirdza, dont la hante stature et la ;^rande barbe grisonnante s'abaissent légèrement vers son royal interlocuteur. Un peu plus à gauche, M. Dém. Stourdza, le ministre des affaires étrangères, l'œil vif, la physionomie affable et riante, un grand cordon en sautoir sur son habit noir ; M. Falcoyano et le très-aimable colonel Candiano, aide de camp du Roi, en grand uniforme; M. Kitzo, le ministre de l'intérieur; M. Alexandri, le poëte national dont les Roumains sont, à juste titre, si fiers ; bien d'autres encore, mêlant l'éclat des uniformes à la sévérité monotone des habits noirs, forment , à distance respectueuse , un cercle autour du Roi. A droite, un groupe plus séduisant attire nos regards. Sous la pâle lumière qui descende travers la fenêtre devant laquelle elle se tient, apparaît la reine Elisabeth, revêtue d'un élégant costume national. La tunique ample et flottante en étoffe blanche crème, souple, finement parsemée de broderie d'or; un voile de gaze légère, vaporeux, d'un ton faiblement rosé, encadre sa tête et son cou, et, comme une buée matinale, entoure sa physionomie douce, souriante, sur laquelle de temps en temps, et par intervalles rapides, glisse
comme un nuage de mélancolie contenue. Ses yeux bleus et profonds, sous Taclion de ce cadre blanc et flou , ont une lumière intense ; sa bouche aux lèvres fines et roses s'entr'ouvre pour un sourire franc de bienvenue, et son corps, légèrement penché en avant, rappelle la forme pure etarchaïquede Sarah Bernhardt, dans cette poétique vision de la fille de Roland, qui demeurera pour jamais la plus touchante et la plus sincère de ses créations.
Nous avons formé un cercle à l'entrée de la salle. Il nous semble tout étonnant de mêler notre apparence abrupte à ces élégances, auxquelles la Reine et les demoiselles d'honneur qui Tentourent et qui portent également le costume national roumain, donnent un côté à la fois plus coloré et plus singulier. Les plus timides d'entre les voyageurs se tiennent dans le fond ; d'autres, tout entiers au plaisir de l'observation, embrassent d'un œil avide le tableau qu'ils ont devant eux. Le ministre des affaires étrangères, d'abord, me conduit auprès do la Reine. La conversation que la Reine commence et continue dans un excellent français s'engage promptement. J'ai lu le volume de Pensées publié par la royale aulhorcss, et j"ai même re-
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tenu quelques-unes des plus frappantes. Nous parlons de tout ce que la Reine aime : poésie, littérature, art, car la reine Elisabeth écrit avec bonheur, peint, et possède à un rare degré cet art du moyen âge qui va disparaissant, et qui consiste à enluminer en un coloris merveilleux les missels et les textes poétiques. La Reine me raconte qu'elle a adopté le costume national, que la mode s'en est imposée à toutes les dames du royaume, et que la production nationale s'en est fort heureusement ressentie. Une résolution aussi fine et aussi intelligente ne peut, à coup sûr, être que louée ; cependant je ne puis m'empêcher de dire en souriant : « Le patriotisme de Votre Majesté paraîtrait bien plus méritoire si son costume lui seyait moins bien. — Vous êtes sceptique, répond la Reine en riant à son tour, et vous ne croyez pas que je serais capable de sacrifier ma coquetterie à mon amour du pays ? — Dieu m'en garde, madame ! je dis seulement que ce costume sert à la fois la Reine et la femme. — Eh bien, cela est fort heureux lorsqu'il n'y a pas contradiction entre les devoirs de Tune et les droits de l'autre. »
A ce moment, on vient me dire que le Roi désire me parler.
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Le roi Charles ne trahit en rien son origine germanique. Il est de taille élancée et moyenne; le teint est brun et mat; la barbe et les cheveux sont noirs; l'œil est foncé, calme et résolu; la voix est sonore sans brusquerie, et la parole est à la fois rapide et précise. Le Roi, lui aussi, ne se sert absolument que de la langue française^ qu'il parle admirablement. (( Je crois, me dit-il, qu'au congrès de Berlin vous avez souvent vu nos représentants. M. Catargi m'a beaucoup parlé de vous, et je crois que l'ordre de l'Étoile roumaine vous compte parmi ses membres. »
Je m'incline en gardant le silence pendant un moment. Le nom de mon ami Callimachi Catargi, à l'enterrement duquel j'avais précisément rencontré M. Rosetti, me rappelle un bien mélancolique souvenir. Il est descendu dans la tombe, sur le sol étranger, comme accablé sous le poids de la disgrâce imméritée qu'il avait subie. Il avait consacré de longues années de sa vie à préparer l'avènement de son pays, et, à l'heure même oii se levait sur le pays roumain l'aurore de la royauté indépendante, il succombait aux attaques diriL,^es contre lui.
Au bout de quelques instants, troublé encore
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par ce rapide souvenir, je relevai la tête : « Votre Majesté, sans doute, n a pas cru devoir se plaindre des résultats du congrès. La Roumanie a donné la pauvre Bessarabie en échange de la Dobrucza, mais elle y a surtout gagné deux ports, c'est-à-dire deux grandes portes ouvertes sur le monde entier. — Sans doute, répondit le Roi, en lui-même cet échange pourrait paraître acceptable. Mais, en principe, je ne puis admettre cette théorie des échanges quand il s'agit de territoires et de nationalités. Ce n'est pas seulement des territoires que l'on donne, ce sont des âmes que l'on croyait avoir conquises et que l'on cède. Ce n'est jamais un beau marché. Mais, du moment oii l'on avait fait de cela une question de sentiment, la discussion devenait inutile. Seulement, en réalité, ce ne sont pas deux ports, c'est un seul port, celui de Kustendji, que nous avons eu. Mais il faut que nous y dépensions vingt millions, et que nous y consacrions cinq années pour y faire le pont et le port. Après cela, il nous faudra cinq autres années pour que cela commence à porter des fruits; nous avons donc besoin de dix années de paix pour aboutir sur ce point. Vous voyez que ce cadeau-là n'est pas exempt de
préoccupations, — Le prince de Bismarck, Majesté, à un diplomate qui lui demandait pour combien de temps il croyait que la paix durerait, a répondu précisément ; « Pour dix ans. » — Oui, répondit le Roi, qui semblait connaître celte réponse, il a dit cela au Congrès de Berlin il y a cinq ans. — Mais Votre Majesté, dis-je, ne doit pas beaucoup se préoccuper de la paix intérieure. Le système des élections en Roumanie est calculé de façon à ne pas donner des changements faciles, et les majorités ne doivent pas se déplacer aisément. » Les élections roumaines se font, en effet, par quatre catégories : la première comprend les propriétaires qui ont au moins cinq cents ducats de revenu; la seconde, ceux qui ont un minimum de cent ducats par an; la troisième comprend les négociants, les grands industriels, les professions libérales, et la quatrième, les paysans, qui nomment des délégués électoraux et éligibles. « Oui, répondit le Roi; mais pourtant les intérêts des quatre catégories ne sont pas identiques, et, selon que le gouvernement est dans un sens ou dans l'autre, Tune ou l'autre de ces catégories vote dans un sens d'opposition. » Puis, après un moment, le Roi me désignant à un de ses aides
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de camp qui s'apprêtait à guider mes amis : « Allez visiter la maison, me dit-il, et j'espère vous voir encore avant que vous partiez. » Nous parcourûmes, en effet, ce que le Roi appelle « la maison » . Le château royal de Sinaïa est une vaste construction de bois et de briques, de couleur foncée et de style mélangé, mais d'un aspect harmonieux, qui s'élève dans l'intérieur de la vallée de Sinaïa sur un plateau spacieux et que dominent de toutes parts, à une cerlaine distance, les hauteurs boisées des Karpathes. Des terrasses extérieures qui forment les angles des étages ou les saillies des façades, on plonge dans la vallée aux contours sinueux, et l'on aperçoit de partout les sommets touffus et sombres qui couronnent la montagne. A droite, tout à fait vers la hauteur, entre deux cols abrupts au pied desquels un vallon profond et resserré descend brusquement vers Sinaïa, perché sur le flanc, on aperçoit le pavillon de chasse, d'où le Roi peut suivre les chasses les plus variées, du gibier ailé au sanglier et à Tours, parfois gigantesque et rare, s'il faut en juger d'après les nombreuses et remarquables peaux d'ours qui ornent les appartements. Les corridors sont vastes, peu
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éclairés, plutôt tristes. Les meubles sont sobres, d'un style sévère et haut. L'ornementation est simple, mais recherchée, les plafonds hauts, en caissons sculptés, profondément fouillés. Les vitraux, des meilleures fabriques d'Allemagne, sont d'un dessin correct , d'un coloris doux et chaud, et répandent une lumière discrète à travers la demeure tout entière. La boiserie et la ferronnerie roumaines indiquent une industrie avancée et dirigée avec goût.
Quand nous redescendons au premier étage, nous passons devant le Roi, qui, entouré d'officiers de l'état-major, est penché sur une carte géographique qui semble absorber toute son attention.
Nous entrons dans la salle de musique de la Reine. Des stalles en bois de chêne sculpté courent le long des murs. Des colonnes carrées encadrent la haute croisée qui fait face à la porte. Un grand piano est au milieu de la pièce, et la Reine, assise au piano, accompagne elle-même mademoiselle Carlotta Leria , une cantatrice roumaine qui possède une voix trèsétendue et très-chaude, et dont on cite les succès mérités sur les premières scènes de l'Italie et de l'Autriche.
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Mademoiselle Leria chante successivement, avec une très-grande maestria, des airs d'opéra et des chants nationaux, et le Roi étant entré sur ces entrefaites, et ayant donné le signal des applaudissements, nous ne marchandons point notre enthousiasme, devant une surprise qui complète d'une façon si gracieuse notre visite à Sinaïa.
La musique finie, un aide de camp s'approche de moi, et me dit que le Roi m'invitait à venir prendre une tasse de thé auprès de lui. Je m'empresse de le suivre, et je note en passant que la tasse qui m'est offerte par mademoiselle Théodori, très-charmante à voir dans son costume national rouge et noir, avec sa longue natte brune retombant sur ses épaules, renferme un thé d'une exquise qualité. « Vous avez vu, me dit le Roi, que cela n'était pas chose facile que de construire ici une maison comme celle que vous venez de visiter. Il a fallu tout transporter à dos de cheval et de mulet, et il a fallu lutter contre le terrain, qui s'affaissait h mesure que nous construisions. Heureusement, nous avons persisté, et aujourd'hui nous en sommes bien contents. — Je crois, répondisje, que Votre Majesté a un caractère très-per-
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sistant, et que c'est grâce à cela que l'armée roumaine est devenue ce qu'elle est. — Oui, répondit le Roi, nous avons aujourd'hui une armée très-brave et très-bien organisée. Le jour où les événements éclateront dans ce coin du globe, il faudra bien que l'on compte avec nous. Notre crédit est bon; nos finances sont en bon état, et notre politique est libérale. Nous cherchons surtout à nous montrer dignes de notre situation et à la hauteur des circonstances qui peuvent nous atteindre. »
Le Roi changea de conversation : a ÉtiezvousàParis lors du passage du roi Alphonse? — Oui, Sire, et j'ai même suivi la voiture du Roi de très-près. — Alors vous avez bien vu ce qui s'est passé. Était-ce aussi grave qu'on l'a dit? — Ce n'était pas grave comme cris et manifestations, car ceux qui criaient ne constituaient que l'écume de la population qui surnage dans tous les mouvements populaires. C'était grave surtout comme indice, et c'était grave parle silence complaisant de l'immense majorité qui souffrait, sans protester, les cris qui éclataient à côté d'elle. — Cela est d'autant plus étrange , dit le Roi, que, en vérité, le roi Alphonse n'était coupable de rien. Quand on m'a donné
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un régiment, j'ignorais absolument oii était sa garnison. Je ne voulais pas en avoir l'air, et je chargeai mon aide de camp de s'en informer discrètement C'est ainsi que j'ai su où était le régiment dont j'étais le chef. Ohl cela ne rendra pas fréquentes les visites des souverains à Paris, bien que ce soient des circonstances particulières qui ont amené les événements du 29 septembre. M
Le Roi changea de nouveau de conversation :
a Vous êtes, je pense, de ceux qui croient que la rencontre de M. Gladstone et de l'empereur de Russie est fortuite? — Je répondrais oui, si elle avait eu lieu partout ailleurs qu'à Copenhague. Je ne parle ici que d'une façon conjecturale. l\ïais, à moins de prêter à M. Gladstone une étourderie d'esprit incompatible avec son talent, il est difficile d'admettre qu'il aurait rencontré le Czar, dans les circonstances actuelles, fortuitement, sur le territoire le plus brûlant de l'Europe , en Danemark. — Oh! dit le Roi, ils se sont vus pendant bien peu de temps, ils n'auraient vraiment pas eu le temps de traiter des choses bien graves. — Que Votre Majesté me pardonne , répondis-
je, il n'aurait pas fallu bien longtemps pour se dire des choses très-importantes, et comme je n'en sais absolument rien, je puis risquer des suppositions. Que Votre Majesté admette, par exemple, que M. Gladstone eût dit à l'empereur de Russie que, maintenant, depuis que l'Angleterre est en Egypte, les Dardanelles la préoccupent moins, et que, la route des Indes étant entre ses mains, elle est toujours certaine de ne pas voir entravé son trafic dans la mer Noire; cela n'aurait pas demandé plus d'une minute, et pourtant cela aurait la valeur et l'importance d'un long traité. — Oh! répondit le Roi avec vivacité, un ministre anglais qui dirai cela serait remercié le lendemain. — Que Votre Majesté me pardonne, répondisje , je croirais plutôt qu'un cabinet anglais serait renversé dans les vingt-quatre heures, s'il faisait mine d'abandonner l'Egypte dès à présent. — Personne en Europe ne s'y attend », répondit le Roi en riant.
Pendant ce temps, une partie de mes amis étaient déjà sortis, car le temps nous pressait, et le Roi me conduisit près de la Reine pour que je prisse congé d'elle. Ayant ensuite salué le Roi, qui me tendit cordialement la main, je
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rejoignis mes compagnons de voyage, qui se hâtaient de regagner la gare, où le train nous attendait , car il était près de sept heures, quand, à travers les routes liquides et la pluie, nous rejoignîmes la gare, frappés et charmés des heures que nous venions de passer sous le toit hospitalier de ce couple royal.
LE PAYS DES TROGLODYTES
Nous rentrons à Bucharest à dix heures, emportant de notre visite à Sinaïa le souvenir le plus charmant et le plus durable.
Ce couple royal nous a laissé dans l'esprit et presque dans le cœur une aimable et séduisante impression.
Ce roi, jeune d'âge et jeune de royauté encore, qui, depuis dix-sept ans, ayant pénétré dans sa patrie nouvelle sous l'égide toujours dure à supporter de l'étranger, mal vu d'abord et tenu en suspicion, a, peu à peu, par ses efforts sincères et par une activité et un dévouement qui ont servi de frein et d'exemple, pénétré dans le cœur de ses nouveaux sujets, et qui s'y trouve aujourd'hui ancré comme le plus ferme espoir de la grandeur future de la Rou-
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manie, est une figure assez rare et assez intéressante pour que je lui rende ici un hommage rétrospectif et sincère. Et quant à cette poétique et douce vision qui nous est apparue au château de Sinaïa, par ce jour de pluie et de brume, à la blanche lumière d'un soleil voilé et lentement tamisé à travers les hautes ombres verdoyantes des Karpathes; que nous avons vue tour à tour vêtue comme la primitive Roumaine greffée sur la tige sauvage de la Tsigane, parlant avec la grâce facile et enjouée de la plus fine des Parisiennes, nous montrant des œuvres d'enluminure délicate et Iracée autour de caractères gothiques, sur lesquelles semblait avoir pâli quelque moine du moyen âge; racontant la conception soudaine et persistante de la demeure royale dont elle nous faisait les honneurs et dont elle avait désigné la mystérieuse retraite; nous apparaissant ensuite dans la vaste pénombre de cette salle de musique, doublement poétique sous son action personnelle et sous les effluves harmonieux qui vibraient autour d'elle... peut-on s'étonner si, au souper qui nous attendait à dix heures, à notre retour à Bucharest, et au moment du dessert, nos verres se levaient, pour ainsi dire,
tout seuls, Cl si les moins enthousiastes d'entre nous les vidaient d'un seul trait en l'honneur de nos hôtes royaux de Sinaïa?
Le souper fini, les uns à pied, les autres en voiture, nous regagnâmes nos wagons-lits, qui devaient nous conduire, le lendemain matin, au bord du Danube et à la station terminus de Giurgevo. Je ne voudrais pourtant pas quitter Bucharest sans écouter le cri de mon estomac et sans payer un souvenir enthousiaste au caviar frais, cjui m'apparaît comme le point gastronomique le plus culminant de mon excursion , et en comparaison duquel le caviar que l'on mange dans l'Occident constitue le plus excellent cirage pour chaussures en cuir de Russie que l'on puisse imaginer.
Le lendemain malin, en effet, nous nous réveillâmes au bord du Danu!)e, dans une plaine déserte, en face de quelques hangars en bois qui constituent la station de Giurgevo. Une nuée de Roumains aux figures rébarbatives, de véritables « barbali » en guenilles, qui n'avaient rien de pittoresque, s'abattit sur nos wagons 'pour porter nos bagages au bac à vapeur qui nous allendait pour nous passer sur la rive opposée.
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Un cri vigoureux retentit d'un bout du train à l'autre : « Ne donnez pas vos bagages aux. porteurs sans uniforme, vous ne les reverriez plus! »
Nous montons sur le bac.
L'air était frais. Le Danube, large, retlétant dans des eaux pâlies la plaine aride qui le bordait des deux côtés, se soulevait en vagues légères sous le souffle matinal de la brise.
De l'autre côté, sur la berge, les wagons du chemin de fer de la Bulgarie nous attendaient.
Les employés bulgares , paresseusement rangés le long du train, regardaient avec stoïcisme le bateau qui s'avançait.
M. Lechat, qui cessait ici d'être le secrétaire général de la Compagnie, et qui passait sa dignité à M. Wiener, inaugura son interrègne en s'écriant : « Voyez ces braves Bulgares, avec quelle activité dévorante ils nous attendent ! » Le fonctionnaire avait disparu, et le gouailleur retrouvait ses droits.
Quand on passe le Danube sur ce bac, on se demande comment le Congrès de Berlin, pendant qu'il siégeait, n'a pas déterminé la part contributive de tous les États d'Europe pour jeter un double pont à voie de fer et de terre
d'une rive du Danube à l'autre, et pour combler, sur ce point, l'abîme qui sépare les deux contrées qu'il divise, en facilitant des communications qui feraient le progrès et peut-être la prospérité d'un côté comme de l'autre.
La veille, à Sinaïa, mademoiselle Théodori, une des demoiselles d'honneur de la Reine, avait donné un mince bouquet de fleurs naturelles à madame de Scala et à sa sœur, les deux dames qui faisaient partie de notre convoi. Ces dames avaient mis ce bouquet à leur corsage.
En débarquant à Routschouk, un employé s'approcha d'elles et leur enleva leurs bouquets. Nous le regardâmes brusquement, étonnés d'un tel mouvement; mais l'employé, confus, et très-humblement, s'écria : « Phylloxéra! phylloxéra! » et demeura stupéfait lorsqu'un formidable éclat de rire répondit à ces mots. Pendant l'heure que nous avons à passer ici, quelques-uns de nous se précipitent dans des voitures pour jeter un coup d'œil sur Routschouk.
Nous apercevons au grand trot cette ville étrange, composée de cabanes et de cahutes qui abritent vingt-cinq mille âmes et qui ressem-
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blent à des taupinières creusées par quelque peuple de Troglodytes. Des soldats mal tenus, lents, sans cohésion, manœuvrent sur la place dont nous faisons le tour; et puis, avec une vitesse de plus en plus accélérée, les roues vertigineuses, les chevaux emballés, nous redescendons la cote qui ramène vers la gare, tandis que notre conducteur, la moustache en brosse et le teint bronzé, un foulard vert enroulé en guise de turban autour d'un bonnet rouge, roidissant ses deux jambes contre une barre de bois , se rejetant en arrière , ramenant ses coudes et pesant de toute sa force musculaire sur les rênes tendues comme un arc, arrête d'un mouvement formidable les chevaux fumants, au risque de leur briser les mâchoires, les reins et les jambes.
Nous partons. Je ne sais dans quel coin de la Bulgarie s'est réfugiée une ombre de verdure quelconque, un site pittoresque, une saillie à laquelle l'œil du voyageur puisse s'accrocher avec plaisir; mais sur tout ce parcours qui dure sept heures et qui atteint plus de 300 kilomètres, la monotonie la plus horrible, la plus aride, la plus mélancolique. Des champs sans culture, des broussailles sans arbres, des sables
jaunâtres, boueux, gluants. De temps en temps, un cimetière bulgare dans lequel quelques chênes rabougris, quelques buffles pelés, galeux, aux cornes rugueuses et tailladées, broutent et piétinent, comme si les cadavres humains seuls étaient capables de fumer ce sol rebelle.
De distance en distance, quelques villages perdus le long d'une rivière amaigrie, aux bords sablonneux, formés de chaumières misérables à fleur de sol, et précédés et flanqués de huttes en torchis, criblées de trous, qui servent de tanières ventilées aux Tsiganes dont elles sont le repaire.
Je demeure stupéfait quand je pense que c'est ce coin misérable du vieux globe européen qui a failli rompre le congrès de Berlin; que c'est à cause de la Bulgarie que lord Bsaconsfield a voulu quitter Berlin pour déclarer la guerre à la Russie; que le prince de Bismarck a du déployer son art le plus grand et sa volonté la plus impérieuse !
Plus stupéfait encore suis-je en songeant que le prince Alexandre ne saisisse pas avec enthousiasme toutes les occasions, môme les plus futiles, pour quitter ce coin réfractaire, pour abandonner à leurs intrigues, à leurs con-
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voitises affamées, les dignitaires patriotiques de ses États, et pour chercher ailleurs un séjour plus doux et un air plus respirable. Sur le budget nominal de vingt millions, l'armée, me dit-on, en absorbe la moitié, cette armée superbe dont nous avons vu les échantillons les plus beaux manœuvrer à Routschouk; et le reste se partage entre ceux qui en peuvent saisir quelques lambeaux. On a bataillé à Berlin pendant des journées sur ce port de Varna qui est resté à la Bulgarie. Tout ce que la Bulgarie en a su faire, c'est de s'y livrer à la plus dure, à la plus vexatoire des investigations douanières , d'y constituer un des nombreux désagréments du passager qui s'y embarque ou qui y débarque, au risque de se noyer en allant ou en venant. Depuis cinq ans, le port de Varna est resté absolument stationnaire, et ce qui y existe, c'est encore à la Turquie qu'on le doit. Quand le temps est mauvais, les barques qui conduisent près des vapeurs en partance ne peuvent aborder ni passagers ni courrier, et les vapeurs, obéissant aux heures impérieuses, rentrent à Constantinople sans apporter ni courrier ni passagers. On reste ainsi, d'un courrier à l'autre, sachant à Varna
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ses lettres ou ses amis et réduit aux plus pénibles conjectures. Mais on peut toujours débarquer du bateau, sauf à ne pouvoir accoster Testacade et à errer comme des ombres endolories autour de la terre ferme que l'on touche presque du doigt . Voilà les grands progrès de la grande Bulgarie, de cette création laborieuse que les communs efforts de l'Europe ont dotée d'une autonomie ardemment désirée et si hautement réclamée par de simples utopistes, qui ont abusé du peu d'envie que l'on avait de les juger de près, pour se faire accepter de loin. Je sais bienque ce jugement, peut-être sévère, mais sincère, provoquera des contradictions, et qu'on me reprochera d'avoir jugé en courant. Mais je n'ai pas dit, ce me semble, que j'aie étudié la Bulgarie de près. Il est vrai que, en allant et en venant, j'ai vu dans la gare de Routschouk un très-bel officier, vôtu d'un costume éblouissant et fier, se promener de long en large, et que, si je n'avais vu que cela, j'aurais pu subir quelque fâcheuse illusion. Mais cet exemple splendide d'une armée dont il est l'échantillon illusoire se promène là, par ordre, à chaque train qui arrive ou qui part pour l'Europe, c'est-à-dire quatre fois par semaine.
LE PAYS DES TROGLODYTES
C'est un poste spécial, échantillon fallacieux d'une armée imaginaire.
Il est vrai aussi qu'on a construit à Sofia un palais qui coûte trois millions, et qu'on construit à Varna un pavillon de chasse qui en coûtera deux. C'est une honte quand on pense que, depuis cinq ans, on n'a pas construit un pont, tracé une route, endigué une rivière, élevé une école, et que tant de temps s'est passé entre les intrigues antirusses et anlibulgares, entre le gaspillage enfantin et la chasse aux fonctions publiques, sans qu'on ait songé à construire à Varna une cabane pour abriter les voyageurs malheureux qui y débarquent à quatre heures du matin.
J'ai décrit ce que j'ai vu en traversant le pays dans sa presque longueur; j'ai décrit ce que j'ai vu et éprouvé à Varna, où il est impossible d'apercevoir la plus petite trace de travaux exécutés ni de travaux en préparation, et oii, au moinslà, la Bulgarie, qui a si impérieusement demandé sa séparation de la barbarie turque , se montre plus inerte, plus vexatoire, plus avide et plus insouciante que les prétendus barbares dont elle a consenti à racheter sa séparation, et auxquels elle refuse jusqu'ici de payer le tribut
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consenti, sans montrer au moins qu'elle a su l'employer à quelque entreprise utile, progressive ou civilisatrice.
Et encore n'ai-je pas parlé de ce buffet de Scheytandjik où j'ai exposé M. Georges Boyer, du Figaro, un de nos excellents et chers compagnons de route, à mourir d'inanition en lui passant un perdreau rôti, en similimarbre, contre lequel il était encore en train de s'escrimer sans pouvoir l'entamer, au moment où retentit le signal du départ. Encore n'ai-je pas parlé des surprises sanglantes qui attendent les malheureux fonctionnaires étrangers que leur mauvais sort attache à ce doux sol bulgare. Les brigands de la Bulgarie ont su rendre aux chemins de fer la réputation oubliée des diligences qu'on attaque. Ils ont fait rétrograder la civilisation que les étrangers essayent d'y introduire en faisant traverser la Bulgarie par une ligne ferrée.
Quinze jours avant notre passage, dix ou quinze brigands se sont précipités sur la gare de Vetova, après le passage du dernier train ; ils ont enduit de pétrole les poutres et les planches dont cette gare se compose; ils ont garrotté le chef de gare et ses employés poui-
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lui arracher l'argent qu'ils croyaient trouver dans sa caisse; ils l'ont blessé cruellement, ont failli le scalper; ils ont enlevé sa fille âgée de treize ans, et l'auraient enseveli lui-même, vivant, sous les débris enllamuiés de la gare, si, par le plus grand des hasards, des ouvriers rentrant sur des chariots automobiles et bruyants, ne les avaient elTrayés en leur faisant croire que c'étaient des secours que l'on était allé chercher et qui arrivaient au malheureux chef de gare, peut-être mort de ses blessures à l'heure où j'écris.
Nous arrivons à Varna. Des barques grossières, des bateliers bruyants nous attendent au bas de l'estacade. VEspero, un solide et spacieux paquebot du Lloyd Auslriaco, qui est la grande ressource postale et le grand instrument de communication sur cette côte de la mer Noire, mouille au loin.
La mer est houleuse, et je suis un détestable marin.
Ah ! comme je voudrais bien posséder la foi pittoresque de madame Juliette Adam, qui adresse des invocations convaincues à Apollon, pour lui demander du beau temps quand elle offre des fêtes champêtres en sa ferme de
Si UNE COURSE A CONSTAT T IN OPLE.
Giff! Que de moutons blancs ornés de rubans roses j'offrirais à Poseïdon, pour me conduire sans trop de souffrance jusqu'au Bosphore! 0 Neptune , que je voudrais bien te traiter comme les Bulgares traitent le Sultan, en refusant de te payer mon tribut!