DEUXIÈME PARTIE CONSTANTINOPLE
YIII
Quand mon jeune ami Georges Daudet est venu m'appeler dans ma cabine pour me dire que nous étions à Roumélie-Kavak, à l'entrée du Bosphore, quand je suis monté sur le pont armé d'une bonne lorgnette à longue portée et que j'ai vu le Bosphore devant moi, tout d'abord je suis parti d'un immense éclat de rire. J'avais lu des quantités de livres qui racontent le Bosphore; j'en avais vu des dessins, des photographies, des tableaux ; ehbien, j'aftirmequeceque je voyais ne ressemblait absolument en rien à ce que je m'étais figuré. Je m'étais créé un Bosphore tout particulier : une ville immense.
s'étageant sur des collines vertes, assise sur la rive d'une sorte de lleuve qui s'étendait à perte de vue, parsemée de minarets aux clochetons élancés, dominée par la coupole arrondie de Sainte-Sophie, et, en face, se perdant un peu Bur le fond de l'horizon, la côte d'Asie, silencieuse, aride, dorée... Ce que je voyais en passant par Kavak, était-ce plus beau que ce que j'avais rêvé ? Oui , parce que l'imagination humaine, quelque vagabonde qu'elle puisse être, ne peut point rêver le beau infini, et que ce que j'avais sous les yeux était infiniment beau, et surtout infiniment plus beau que ce que l'on peut l'êver. Eh bien, ce qui m'est arrivé à moi arrivera à ceux qui me liront et qui liront cent autres descriptions encore. Quand ils entreront dans le Bosphore, ils s'apercevront qu'ils n'en avaient absolument aucune idée exacte ; et ceux qui me liront sans voir Conslan-tinople se feront un Bosphore à eux, un Bosphore fantaisiste et portatif, dont l'image rêvée les plongera dans une illusion douce et sans réveil.
D'ailleurs, si les pays que l'on parcourt demeurent immobiles, les événements qui s'y produisent, les accidenis cpii y éclatent, les pé-
ripéties qui s'y déroulent, changent incessamment, et le Bosphore, à mesure qu'il passe sous mes yeux , me montre des hommes et des choses que n'ont pu y voir ceux qui m'ont précédé. Sur la rive européenne qui se déroule à droite, comme sur la live asiatique qui se déroule à gauche, vingt lieux différents, vingt mosquées, vingt villages, cent palais s'étendent le long du Bosphore, coupent les ravins qui grimpent dans la colline, couvrent les collines vertes qui descendent vers les flots.
Les palais blancs font de grandes taches lumineuses sur le fond opaque des maisons ; les villages qui se groupent, émergent, confus et bigarrés, sur les parois des hauteurs assombries. La côte asiatique, moins brillante, moins luxuriante, moins animée, à de rares intervalles seulement, offre au regard du passant quelque point de repère lumineux.
A droite, du côté de l'Europe, le mouvement est plus vif sur le bord du grand lac allongé que l'on parcourt, et l'histoire du jour, celle qui vit et celle que nous vivons, tout entière s'est réfugiée sur cette rive européenne.
Voici Buyuk-Déré. Elle ressemble aux petites villes ensoleillées qui fourmillent le long de la
rivière de Gênes ; des maisons gaies et qui portent l'enseigne du bien-être vont de Yeni- Mahalli qui la précède à KefTelli-Kieui qui la suit. Ali centre, une maison d'apparence plus grande et pins spacieuse porte l'écusson allemand. C'est la demeure de M. de Rado\Yitz, l'ambassadeur allemand. C'est une belle carrière que celle de M. de Radowitz, une belle carrière conquise par une belle intelligence. 11 lui a suffi de trois ou quatre années pour passer du poste de chargé d'affaires à Paris à celui de ministre à Athènes et d'ambassadeur à Constantinople. Il est ferme, calme, d'une circonspection extrême, souriant, confiant dans son étoile, et en attendant ses destinées à venir, il savoure le plaisir unique de se laisser aller au charme qu'offre à ces monarques au petit pied qu'on nomme les ambassadeurs européens le séjour du Bosphore. Quel rêve! Etre bercé par le murmure doux et caressant de ce Bosphore, si radieux à voir quand il éclate sous les rayons du soleil ou qu'il miroite sous la pâle et claire lumière de la lune; avoir à sa disposition un drogman qui négocie, un petit vapeur qui file, un kawas qui obéit et qui se fait obéir^; traiter avec des ministres qui s'inclinent, mémo cpiand
ils protestent, même quand ils résistent; être le protecteur, le guide, le juge et la volonté absolue de ses compatriotes; ne voir le Sultan que sous son aspect le plus aimable ; ne soulever des questions que par ordre et ne les discuter qu'en se couvrant d'une volonté formidable et d'avance écoutée; et vivre là, dans cette lumière de l'Orient, avec le prestige du pouvoir occidental, au milieu d'une population douce, craintive et résignée ! Y a-t-il au monde un destin plus beau et une existence plus azurée ? Et puis M. de Radowitz, la volonté intelligente qui obéit à un esprit supérieur, devant lequel il s'efface à dessein, M. de Radowitz a secondé d'une façon admirable les projets de son maître qui a voulu prendre possession pacifique d'une partie de l'Empire ottoman.
Les Allemands qui sont venus à Constantinople ont été des modèles d'activité silencieuse , de travail convaincu et jy'oductif, de ponctualité infaillible. Ils sont venus là comme des pionniers enrégimentés, pour apporter à l'Empire ottoman l'appoint de leur savoir, de leur expérience, de leur zèle infaillible et régulier. Tandis que les missions française et anglaise prenaient du galon et faisaient des af-
faires, les Allemands envoyés par leur maître, guidés, conseillés, dirigés et surveillés par son ambassadeur, se livraient au travail, produisaient des économies, organisaient les services et saisissaient avec un admirable instinct d'obéissance la pensée maîtresse qui les avait fournis au Sultan, pour lui montrer que là seulement étaient les auxiliaires efficaces qui devaient l'aider dans l'entreprise hardie du relèvement de son empire. Pendant des mois entiers, M. de Wettendorff subissait l'atfront de compter des coupons impayés — et Dieu sait qu'ils auraient pu l'occuper pendant le reste de ses jours ; — jusqu'au moment oij, vaincu par sa régularité et frappé par sa méthode, on le sortit d'un tel emploi pour lui confier des choses plus hautes, et finalement pour lui laisser le soin de relever les finances, soin dont il a déjà commencé à s'acquitter avec un rare bonheur.
Dans l'espace de trois années, il a produit plus de six cent mille livres turques d'économies ; il a réformé des abus, régularisé des comptes et organisé celte régie des tabacs qui est le point de départ de réformes considérables dont la Turquie aura bientôt à se féliciter. C'est lui (jui a su inspirer confiance et courage à la
Banque ottomane, el c'est M. Foster, son éminent directeur, c'est M. Von Haas, c'est M. Smyth, qui sont venus se mettre auprès de lui, qui ont compris toutes les ressources fécondes dont disposerait la Turquie le jour où elle aurait le courage de le vouloir, et qui complètent, par leur intervention constante et fertile, l'œuvre courageuse entreprise par M. de Wettendorff. Pendant ce temps, M. Gœschen, un Allemand aussi, s'essayait dans la réforme judiciaire; le général Kœhler, dans la réforme militaire, et, dans toutes les branches, sous l'œil vigilant de M. de Radowitz, l'Allemagne, calme et studieuse, a imposé sa volonté et introduit son esprit par des réformes qui sont appelées à faire revivre une Turquie régénérée...
Le bateau passe devant Térapia. Les ambassades s'y coudoient : blanches, rouges, vertes. Voici l'ambassade anglaise, où, depuis quelques jours, lord Dufferin est apparu, apportant avec lui tout un corlége de terreurs qui, depuis lors, se sont dissipées. 11 est difTicile d'avoir une finesse plus naturelle, un accueil plus affable, un coup d'œil plus rapide que le diplomate anglais.
A cette heure, l'Angleterre est engagée dans une lutte latente et souterraine avec Abd ul- Hamid. Elle tient la main sur l'Egypte, et le fin envoyé qui la représente se sert de l'Arménie avec une habileté sans égale pour ramener au silence les allusions indiscrètes qui visent les bords du Nil. Il est la terreur du Sultan, une terreur douce et caressante, qui s'assouplit au gré des événements et remplace par un long sourire les orages passagers qui rident parfois la surface des relations anglo-turques.
Tout auprès, la demeure blanche et paisible du marquis de Noailles, C'est l'ambassade de France.
L'ambassadeur français suit d'un œil pacifique et patient les évolutions du palais. Il sait que, dans ce pays du soleil, c'est la terre qui tourne; il sait qu'en demeurant à sa place, son heure viendra, et qu'un rayon du soleil souverain le réchauffera à son tour. Ici, l'opinion politique change au gré du Sultan. On était tout allemand hier, Ghazi-Mouktar est allô à Berlin. Il a essayé, non pas de faire entrer la Turquie dans une alliance, il a essayé de savoir si les alliances faites pouvaient, à un moment donné, menacer la Turquie, et Timpres-
sion qu'il a reçue ne l'ayant ni assez éclairé ni suffisamment rassuré, le maître, déçu dans une curiosité pourtant naturelle, a fait son sourire le plus doux à M. de Noailles, et a comblé de quelques faveurs charmantes l'envoyé de la République.
J'ai assisté pendant mon séjour à Péra à ce mouvement tournant, et j'ai vu, spectacle unique, tout un monde politique, hier encore tout ardent pour l'Allemagne, évoluer doucement vers la France et vers l'Angleterre. Saluons donc, en passant, la demeure d'été où l'ambassadeur français est sur le point d'être mis en lumière par la faveur politique du souverain !
Et puis, voici l'ambassade d'Italie. C'est là que le comte Corti, le plus habile diplomate du pays de Machiavel, dans l'aimable silence du Bosphore, se jouant de la simplicité de ceux qui constituent l'état-majorde la diplomatie orientale, attendl'heure où sapatrie oublieuse et distraite rappellera cette intelligence d'élite et l'arrachera à la Capoue d'Orient.
Jamais philosophie plus imperturbable n'a été mise au service d'une pensée plus perspicace, jamais observateur plus sûr n'a contem-
plé spectacle plus confus, et dont aucun fil n'échappe à son regard. Cette raillerie sans amertume, cette conception prompte et haute qui se cache sous une laideur pétillante, trouvent le moyen de ne point se rouiller dans l'immobilité étroite à laquelle elles sont condamnées. De sa situation mal définie et sans équilibre, qui est la conséquence de l'attitude confuse prise par la politique de son pays, il a su tirer un parti extrême ; et ne faisant point de politique immédiate pour son compte propre, il s'est acquis une influence immense en faisant de la politique pour le compte d'autrui. Le Sultan l'aime, Saïdle craint, et dans l'ombreplus lointaine que répand le souverain, bien des personnages secondaires et remuants haïssent ce joueur serré dont ils ne peuvent saisir les trames, et (|ui se dérobe à l'ardeur intéressée de leurs investigations.
Nous avons passé Térapia. Voici les tours épaisses et ruinées de cette œuvre admirable, Roumeli-Hissar; voici Bebek, et voici Arnaout- Kieui avec sa mosquée qui est le dernier chefd'œuvre de confiserie du pauvre Siraudin et qu'on peut voir figurer comme milieu de table, dans les grands banquets de l'hôtel Continental.
Une jolie mosquée, bien carrée, bien ornée, en sucre candi, avec des arabesques en sucre cristallisé. S'il pleuvait souvent dans ce pays, il y a longtemps qu'elle serait fondue. Malheureusement il y pleut fort rarement.
De l'autre côté, en Asie, sur une légère hauteur 5 un peu en arrière, vers les « Eaux douces », une villa à colonnade, dans le style italien, à façade jaune, colonnes de marbre blanc.
C'est la villa bâtie par Ismaïl-Pacha, l'ancien vice-roi d'Egypte, à l'époque où il faisait changer le firman de succession, et où il éblouissait Constantinople par la splendeur de ses fêtes. Ismaïl en a fait cadeau au Sultan, et je crois que celui-ci n'en fait rien du tout.
Ismaïl-Pacha, qui a pris la manie de la pauvreté, pour changer un peu sans doute, m'a raconté, il y a quelque temps, qu'il ne possédait pas une seule propriété immobilière dans le monde entier. S'il a procédé partout comme à Constantinople, on conviendra qu'il faut être immensément riche pour s'oifrir le luxe d'une telle pauvreté i
Plus loin encore, sur la rive asiatique aussi, le kiosque de Beylerbey que nous visiterons
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tout à l'heure, et où nous pourrons examiner la partie destinée au harem, le « haremlik », aujourd'hui inoccupé, et qui ne diffère du « salemlik », c'esl-à-dire de la partie où l'on reçoit et où se tiennent les hommes, que parce qu'elle est subdivisée de façon à former plusieurs logements complets et séparés, et que ses fenêtres sont pourvues de plaques de fer percées à jour, qui permettent de regarder sans être vu du dehors. Au surplus, soit dit en passant, avec la diminution des finances turques et de la richesse publique, le harem a perdu de son luxe, de son attrait, et bientôt de son mystère. Quand il aura cessé d'exister, ce qui ne saurait tarder, il y aura un pas immense fait vers le relèvement définitif de la Turquie. Déjà le nombre des eunuques diminue dans des proportions énormes. Les eunuques blancs n'existent presque plus, et Ton n'en compte à Gonstantinople que trois ou quatre qui sont en train de tourner au fossile. Quant aux eunuques nègres, ils se font chers, trop cliers pour k^s Turcs d'aujourd'hui, qui commencent à y renoncer. Les Arabes, eux, répudient cette iiorrible coutume, et le jour oh Abd ul-llamid se sentira assez fort, il ramassera tous les eunuques
de Stamboul, y compris Son Altesse Behram- Agha, « gardien des portes de la suprême félicité », les fera embarquer sur un navire, et jettera toute cette peste grasseyante, hébétée, grignotante et grugeante, sur quelque côte abandonnée de l'Asie, et leur état abject aura au moins cet avantage qu'on sera sûr qu'ils ne s'y multiplieront pas.
D'ailleurs, la monogamie commence à faire des progrès immenses, et les odalisques, qui, selonune spirituelle définition qu'on m'a donnée à Constantinople, sont « les maîtresses de leur maître », ne représentent en définitive que « des cocottes à domicile », et ne rendent point la Turquie plus immorale ni plus morale que le reste de l'Europe.
C'est à Beylerbey que, sous la somptueuse hospitalité d'Abd ul-Aziz , demeurait l'impératrice Eugénie, lors de son passage à Constantinople, en se rendante Suez. Je ne sais si Beylerbey porte le deuil de cette visite éclatante, mais c'est une grandeur déchue aussi, que ce kiosque qui brille sur la côte d'Asie, et dont de rares visiteurs seuls foulent le marbre sonore et parcourent les salons clinquants, les galeries de peintures incohérentes, etlesappar-
temeiils, qui sont comme une débauche de tapis-sier surexcité, livré à lui-même, et du goût Ir. plus douteux. On vous montre encore à Beylerbey, dans une cage énorme, deux tigres, un mâle et sa femelle, qui semblent souffrir d'un spleen profond, et que l'on excite en frôlant un bâton ferré contre les barreaux de leur cage. Ces deux tigres résument pour moi tout ce que j'ai vu à Constantinople du fameux luxe asiatique, et c'est pourquoi j'en parle. J'en parle aussi, parce que les deux dames qui nous accompagnaient se sont procuré le plaisir tout féminin de toucher le tigre à travers la grille, et pendant qu'il avait le dos tourné.
C'est un spectacle toujours très-amusant, que ce petit frisson prémédité et voulu qui moire le salin d'une femme, quand elle accomplit un de ces exploits qui, malgré leur absolue sécurité, la remplissent d'une vague appréhension.
Voici, en revenant sur la rive droite, le palais de Tcheragan. C'est pour un Européen la chose la plus étrange, la plus invraisemblable que l'on puisse imaginer, cpio ce palais de Tcheragan que je regarderai encore en quittant Constantinople, après un séjour de deux semaines.
sans pouvoir comprimer un sentiment d'irrémédiable stupéfaction.
Oui, de tout ce que j'ai vu et observé à Constantinople, le palais de TcheragaU;, avec ses fenêtres mystérieusement closes, avec son grand escalier de marbre blanc, évoluant en double vers le parterre à moitié négligé qui donne sur le Bosphore, ce grand palais de Tcheragan est la chose la plus bizarre, la plus incroyable et la plus émouvante.
Au printemps de 1 876 , Ruschdi-Pacha , grand vizir; Hussein-Avni-Pacha, ministre de la guerre, et Midhat-Pacha, ministre de la justice, conspirent la chute d'Abd ul-Aziz, et le détrônent.
Abd ul-Aziz était, à ce moment, en pleine illusion sur son pouvoir et sur ses ressources.
Il se croyait maître absolu de son empire , maître de l'insurrection qui enflammait les Balkans, maître d'inépuisables trésors.
11 était en train, digne descendant de ces bâtisseurs affolés et souverains qui ont gaspillé les plus pures richesses de l'empire à couvrir le sol de constructions sans but et sans goût, il était en train de bâtir une mosquée nouvelle, immense, en pierre de taille et en marbre,
dont les colonnes à venir émergent aujourd'hui à deux mètres du sol, sur la route de Nichanne-Tache à Dol ma-Bagchi , et sur une étendue qui permet de calculer la somme fabuleuse qu'il y aurait engloutie, si la mort, une mort violente, n'avait arrêté la dernière de ses prodigalités projetées.
C'est à ce moment qu'une conspiration victorieuse le renversa de son trône, et appela pour lui succéder, Mourad-Kban V, le deuxième fils d'Abd ul-Medjid '. Mourad, qui était alors âgé de trente-cinq ans, monta sur le trône.
Dix jours après son avènement, Abd ul-Aziz périt de mort violente : suicide, disent les uns; assassinat, disent' les autres; et, à cette heure encore, bien que la majorité des opinions penche pour l'assassinat, ce serait une témérité historique que de l'affirmer. Cependant, ce qui me trappe, c'est que, dans cette ville de Constanlinople où le sang de tant de souverains a rougi la main de leurs assassins sans provoquer une émotion, la mort d'Abd ul-Aziz, après plus de sept ans, demeure encore un événement sombre et terrible dont on s'entretient à
' Voir, à la fin du volume, la noie relative à la descendance d'Abd ul-31edjid.
voix basse, et dont on désigne les auteurs présumés avec des signes d'horreur et de mépris. Il y a là un indice grave et salutaire.
Le contact de la civilisation, qui inscrit le respect de la vie humaine en tête de ses mœurs et de ses lois, a pénétré l'Orient; l'heure des revanches sanglantes et impunies y est passée, et, loin de reprocher à Abd ul-Hamid d'avoir fait revivre, après des années d'impunité, le procès des assassins supposés de son frère, il faut l'en louer, car il a ajouté une consécration nouvelle à l'horreur de l'assassinat politique, qui commence à vibrer dans le cœur du peuple turc.
Quelques jours après la mort d'Abd ul-Aziz, un des trois ministres conspirateurs qui l'avaient détrôné, Hussein-Avni-Pacha, est assassiné lui-même par le Circassien Hassan, en plein conseil des ministres tenu chez Midhat.
Constantinople semble entrer dans une ère de sang, et Hassan, misérablement pendu, presque au ras du sol, ajoute encore à l'horreur du moment. Tant d'événements frappent l'esprit déjà faible et la santé chancelante de Mourad. Il pense, il craint qu'on ne lui impute l'assassinat de son oncle, il devient sombre,
irrité, éclatant parfois en fureurs inattendues.
Un jour, il aperçoit une de ses femmes qui, par-dessus la balustrade de l'escalier, regarde un officier de sa garde; il s'approche d'elle, la saisit, et la jette, la tête brisée, au pied de l'officier terrifié à ce spectacle.
Une autre fois, ayant peur du feu et rencontrant une esclave qui porte une bougie autrement que dans un vase contenant de l'eau, — ainsi qu'il l'avait ordonné, — il saisit une chaise et la brise sur le crâne de la malheureuse esclave; tout, en un mot, indique la terreur qui hante la cervelle de ce Macbeth imaginaire.
Aussi , bientôt une lutte s'engage entre Ruschdi et Midhat, qui se disputent le pouvoir.
Ruschdi- Pacha veut maintenir Mourad; iMidhat, qui se flatte de demeurer tout-puissant sous Abd ul-Hamid, veut le renverser.
C'est Midhat qui l'emporte.
Une assemblée générale des ministres et de hauts fonctionnaires de la Porte se réunit; JMourad est déclaré fou, incapable de gouverner, conduit à Tchéragan; et le 31 août 1876, après (lueUpies semaines de règne de IMourad, Abd ul-llamid-Khan 11 monte sur le trône.
Tl y a de cela plus de sept ans.
Depuis sept ans, dans ce palais de Tchéragan, dont la grande et splendide façade s'étend le long du Bosphore , sur les bords de ce chemin qui conduit vers Gonstantinople les navires du monde entier; sur les rives de cette grande route d'où l'univers civilisé contemple le seuil lumineux de l'Orient, Mourad demeure enfermé.
Sur le quai qui sépare le Bosphore de la grille qui ferme la façade du palais de Tchéragan, sept factionnaires, le fusil chargé, nuit et jour défendent l'approche du palais.
Nul piéton ne peut passer sur ce quai, et les bateaux et les caïques qui s'en approchent sont hélés par les sentinelles, qui#leur crient de passer au large.
Un jour, il y a quelques années, Ali-Suavi, un aventurier, poussé par sa femme, ramasse une centaine de Rouméliotes, fait préparer une voiture, et tente, en plein jour, sans conspiration préalable, un coup de main sur Tchéragan. Un officier, prévenu, accourt avec quelques hommes, brûle la cervelle à l'aventurier au moment oii Mourad allait entrer dans la voiture, réintègre Mourad, et, d'un seul coup de
lO'î UNE COURSE A COINST AN ï INOPL E .
revolver, met fin à la tentative. Depuis lors, rien n'est venu faire supposer qu'il pût exister quelqu'un au monde capable de vouloir changer la destinée de Mourad.
Le palais de Tchéragan garde son mystère, et, à son ombre épaisse, dérobe le prisonnier à l'intérêt et à la curiosité du monde.
Quand nous sommes passés, en arrivant, devant le palais de Tchéragan, un Turc aimable qui revenait d'Europe, qui était sur le pont du bateau et s'était fait notre cicérone gracieux, nous dit de la façon la plus simple et la plus naturelle : « Voici Tchéragan; c'est là où est enfermé Mourad. — Et là-haut, ce toit noir qui apparaît, paisible et doux, à travers la cime jaunissante des arbres? — Celui qui est juste au-dessus de Tchéragan? C'est Yildiz- Kiosque, le kiosque de l'Étoile : c'est là où demeure le sultan Abd ul-IIamid. » Et notre cicérone passa à un autre point.
J'ai affecté de poser cette question à cinquante Constantinopolitains. Ils y ont tous répondu de la même façon naturelle et indifférente. Je n'en ai pas vu un seul s'en émouvoir, ni môme s'en troubler.
Eh bienl qu'on se figure la Seine, large de
quinze cents mètres, sans ponts, sans obstacles, allant à la mer, servant de route presque unique pour aboutir à Paris, et qu'on s'imagine Napoléon remplacé par le prince Jérôme, détenu dans un palais bâti sur le bord de la Seine, au bas du Trocadéro, et le nouvel empereur, demeurant, depuis sept ans, au palais du Trocadéro, l'œil et le pied sur le captif détrôné, et donnant ce spectacle sans exemple et sans égal au monde qui passe, à l'univers stupéfait qui regarde !
Qu'on se figure cette chose impossible, inouïe, et l'on pourra comprendre pourquoi, après deux semaines de séjour à Constantinople, et après avoir eu vingt fois sous les yeux Tchéragan et Yildiz-Kiosque , je me suis senti frissonner encore le dernier jour, lorsque, pour la dernière fois, j'ai contemplé l'asile éclatant et mystérieux où demeure ensevelie la folie contestée de Mourad-Khan V, successeur d'Abd ul-Aziz, et prédécesseur d'Abd ul-Hamid-Khan II, le Sultan régnant.
LA TE RUASSE.
La Mouche du Lloyd qui est venue à notre rencontre nous débarque à l'arsenal de Top- Hané. La grille qui donne sur le quai s'ouvre sur une place très-grande, sur le Meidan de Top- Kana, dont le centre est embelli par une fontaine superbe, un des rares monuments de cette nature que l'on rencontre ici, et qui, avec l'obélisque égyptien et les tronçons de la colonne du serpent tV Al-Meidani , forment les plus beaux spécimens de l'espèce. Cette place, ou cet>e cour immense de Top-Hané, où l'on ne débarque que par grâce spéciale, est une préface qui fait aux pages qui la suivent un tort irréparable.
Des voitures nous y attendent, dix. grandes calèches, hautes sur roues, avec des cochers galonnés, (jui ont Tair, cochers, livrées, che-