‹ Une course à ConstantinopleChapitre 7 sur 14 · LE MINARET · texte numérisé non relu

LE MINARET

Dès le seuil de l'Empire ottoman, ce qui frappe le plus le voyageur, ce sont les minarets.

LeMinaretalaforme d'un chandelier orné d'une bobèche. De cette bobèche émerge un cierge couvert par un éteignoir.

Le chandelier, c'est

la mosquée et la tour

qui renferme l'escalier; la bobèche, c'est le

Chéréfé, la galerie oii apparaît le muezzin; le

UNE COURSE A C Oi\S T AK T IN OI'LE

cierge, c'est la partie supérieure de la tour; l'éteignoir, c'est la coupole allongée, Valem, qui termine le Minaret.

Le Minaret, c'est le symbole de l'Empire ottoman.

De ce sol de l'Orient, réchautTé par un soleil éternel, devait jaillir la lumière, une lumière assez haute pour embraser et pour éclairer le monde.

Mais le fanatisme des uns, la convoitise des autres, ont posé sur ce flambeau la coupole étouffante qui confisque son foyer et sa lumière. Il faut rendre à l'Orient la llamme qui brille, et la chaleur qui féconde.

NAMYK-PACHA.

J'ai VU le vieux Namyk-Pacha, le Namyk do Djedda, une des personnalités les plus intéressantes que Ton puisse rencontrer ici.

Le vieux Namyk habile une maison sur la hauteur de Péra, et des fenêtres du petit salou oii il m'a reçu, et contre l'une desquelles est placé le sofa sur lequel il était accroupi, on aperçoit la rade, les eaux profondes et animées de la Corne cVor, le panorama de Scutari et de Kadi-Keui, et l'on voit passer tout entier le mouvement maritime qui anime les eaux du Bosphore.

Namyk est grand, robuste et maigre; il a le teint légèrement basané, la barbe grise et clair-semée. La bouehe, énergique, à la fois souriante et railleuse, s'ouvre sur deux rangées de

dents longues et jaunes. Le nez est gros, fort, osseux, les tempes soulevées par de puissantes veines bleuâtres, et Tœil, largement ombragé, est ironique et perçant. Namyka été quatre fois président du conseil d'État, ministre de la guerre, et il est le doyen de l'armée. Il a rempli les missions les plus diverses et les plus délicates. Le Sultan le respecte, bien qu'un de ses fils ait été impliqué dans le procès d'Abd ul- Aziz et déporté avec Midhat: les ministres le craignent. Il s'exprime en un français facile et en termes justes et précis.

Bien qu'il regarde beaucoup en dedans avant de parler, cependant, à travers ses réticences, ses préoccupations apparaissent très -vives quand la conversation tombe sur les affaires intérieures de son pays. On sait qu'Abd ul-Hamid, le Sultan actuel, après avoir virtuellement supprimé la fameuse Chambre des députés en l'ajournant d'une façon indéfinie, a conservé le Sénat, dont Namyk-Paclia faisait partie. « Je touche, m'a ditNamyk, quatorze mille piastres (trois mille francs environ) par mois comme sénateur, et dix. mille piastres (deux mille trois cents francs) sur la cassette du Sultan. Lorsque j'étais gouverneur de Bagdad, j'étais très-large-

NAMYK-PACHA. 169

ment payé, et j'ai pu heureusement faire des économies qui me permettent aujourd'hui de soutenir ma nombreuse famille. — Votre Excellence est-elle exactement payée? lui dis-je. — Non! de temps en temps, et je viens de toucher un mois à l'occasion du Baïram. »

Et le vieux pacha oubliait de me dire qu'il avait une assez jolie fortune pour se consoler des mortes-saisons du trésor public.

(c Oui, vous avez raison, me dit-il lorsque je lui eus rappelé sa mission à la veille de la guerre de Crimée, le cabinet du Sultan Abd ul- Medjidme fit partir pour Paris et Londres, pour déterminer les deux gouvernements à se joindre à nous, et pour contracter un emprunt. On nous avait dit que nous n'avions pas de dette étrangère, que cela était une faute et qu'il fallait faire un emprunt. Je partis pour Paris, j'y vis M. Drouin de Lhuys, à qui j'expliquai que la Turquie était hors d'état de résister à la Russie, que celle-ci aurait avec elle la flotte grecque, et que, si elle devenait maîtresse de Constantinople, elle serait également dangereuse et menaçante pour la France et pour l'Angleterre.

« Je parlai en outre à M. Drouin de Lhuys de l'emprunt que j'étais chargé de contracter.

170 UINE COURSE A CONS T AN T IIN Ol'LE.

« M. Drouin de Lhuys comprit parfaitement ce que je lui dis des conséquences d'une guerre victorieuse de la Russie contre nous. Il m'engagea à le dire à l'Empereur et me ménagea une entrevue avec celui-ci. Je le vis le lendemain; il m'écoule très-attentivement et me dit qu'il ne ferait rien sans l'Angleterre, mais qu'il se sentait disposé à la suivre.

« De son côté, M. Drouin de Lhuys, quand je le revis, m'engagea à partir pour Londres et à y voir lord Palmerston, qui se trouvait, on le disait alors, malade, et qui vivait retiré dans sa maison. Quant à l'emprunt, il m'engagea à le négocier à Londres, où cela me serait plus facile. J'arrivai à Londres, je vis lord Palmerston, qui me déclara qu'il était malade, qu'il vivait retiré des affaires et qu'il était hors d'état de me rendre service. Je me rendis chez lord Aberdeen, qui était alors ministre des adaires étrangères. Lord Aberdeen se récria à ma proposition. « Comment! disait-il, vous voulez que « nous exposions notre argent et; nos soldats « pour le salut de la Turquie? En vérité, ce serait « diriger étrangement les affaires de noire pays ! (( — Mais, lui répondis-je, c'est peut-être plus (' [)our le salut de l'Angleterre (jne pour le nôtre

INAMYK-PACHA. 171

c( que vous les exposeriez. » Ce fut inutile, et je le quittai persuadé que la partie était perdue. Je visalorsM. de Rothschild, etj'engageai la question sur l'emprunt. M. de Rothschild s'y montra disposé; nous fîmes rédiger un traité en règle, et je contractai avec lui un emprunt au prix de 95 et au taux de 5 pour 100 par un traité régulier, au bas duquel nous apposâmes tous deux notre signature. Mais quelques jours après, lorsqu'on sut que lord Aberdeen refusait de déclarer la guerre à la Russie et de venir en aide à la Turquie, l'opinion publique se souleva, la population de Londres se porta devant l'hôtel habité par lord Aberdeen et brisa ses fenêtres. Lord Aberdeen se relira, lord Palmerston revint au pouvoir, et la guerre fut déclarée. Le lendemain, M. de Rothschild accourut chez moi, il était consterné. « Comment voulez- vous, me (( dit-il, que je fasse un emprunt dans les con- (( ditions où nous l'avons conclu, maintenant « que la guerre est déclarée? — Je comprends « cela, lui répondis-je, mais vous avez heureu- « sèment affaire à un Turc, et à un Turc hon- « nête homme. Voici votre signature, rendez- « moi la mienne. »

M. de Rothschild était ravi et peut-être même

un peu surpris. Nous reprîmes notre signature. Le lendemain, lorsque je traversai les rues de Londres, la déclaration de guerre était connue; on m'acclama dans les rues, et les dames anglaises, du haut de leurs fenêtres, agitaient leurs mouchoirs sur mon passage en acclamant la Turquie. En repassant par Paris, j'y vis l'Empereur, et, comme on sait, il me tint parole. M. de Rothschild vint me voir avec un grand empressement pour me remercier de ce que j'avais fait, et quand je rentrai à Constantinople, le sultan Abd ul-Medjid m'embrassa avec effusion, autant parce que j'avais obtenu le concours des deux puissances que parce que je n'avais pas fait ce premier emprunt turc. Cet emprunt fut fait ultérieurement par Musurus et Néfiz-Pacha, ambassadeurs à Londres et à Paris ; mais pour ma part, je tiens à constater que j'y suis demeuré étranger. »

Hélas ! pauvre vieux Pacha ! les temps ont bien changé. On ne casserait plus les fenêtres de lord Aberdeen, les belles dames de Londres n'agiteraient plus leurs mouchoirs sur votre passage. M. de Rothschild ne vous prêterait plus à 95, et le Sultan ne vous embrasserait plus parce que vous n'avez pas fait un emprunt!

ABUL-llUDA (1).

Parmi les personnages les plus illustres que renferme à cette heure Constantinople, il faut placer en première ligne le cheik Abul-Huda el-Seyadi el-Rifaï, grand Caziasker, c'est-à-dire grand justicier d'Anatolie et chef suprême delà grande tribu desRifaïs et de la noblesse d'Alep.

J'ai voulu le voir. Il est jeune, car il n'a que trente-six ans, mais il a longtemps pâli sur l'étude du Coran, il a vécu penché sur toutes les œuvres que la langue arabe offre à la curio-

(1) Cet entretien ayant été publié lors de mon retour de Constantinople, un des personnages européens les plus haut placés en Turquie m'écrivait : « Votre colloque avec le Cheik est une véritable révélation de l'esprit des jésuites musulmans. » Ce jugement mordant, qui est, lui aussi, une révélation, méritait d'être conservé.

(A'o/e de l'auteur.)

site d'un esprit ardent et réfléchi ; lia été élevé dans le respect de lui-même par le respect superstitieux des autres, et l'on m'a dit, ce que j'ai trouvé être la vérité, que sa pensée jaillissait avec une clarté lumineuse, embellie par les fleurs d'Orient qui s'épanouissent sur ses lèvres.

Le clieik Abul-Huda demeure à Flamour, la vallée des Tilleuls, sur le territoire du souverain, et sur les dépendances de Yildiz-Kiosque. On sait que sur ces dépendances l'approche est difficile, et l'inquiète surveillance que l'on y exerce fyit que l'on est obligé de prendre quelques détours pour s'y rendre. Deux de mes amis se sont chargés de négocier une entrevue entre le Cheik et moi. Mais le Cheik depuis quelque temps a été rendu suspect au Sultan, et nous sommes obligés à certaines précautions. On m'engage à me couvrir du fez turc et à prendre autant que possible des allures qui ne trahissent pas l'étranger. Nous quittons à neuf heures et demieV Hôtel tV Angleterre, où je suis descendu; nous traversonsPéra, Nichanne- Taclie, où demeure Saïd-Pacha, nous nous engageons sur la route accidentée de Flamour, et nous passons devant le corps de garde qui

ABUL-HUDA. 175

veille sur le territoire de Yildiz-Kiosque. Au moment où nous passons au bas de ce corps de garde, deux hommes placés en faction s'avancent vers la voitnre, l'inspectent d'un coup d'œil rapide, et font signe au cocher de passer ; nous arrivons après une course de près d'une heure devant la maison du Cheik, qui est prévenu de notre visite et devant la porte duquel nous attend un de ses serviteurs.

Du côté paternel, ce cheik Abul-Huda descend du Prophète en ligne directe. Ses aïeux les plus illustres de ce côté sont Ahmel- Rifaï, fondateur de l'ordre religieux des Rifaï, très-répandu en Arabie, Syrie, Mésopotamie et aux Indes, oii il compte de nombreux lekkés (couvents), et le célèbre Abd el-Kader, très-vénéré parmi les Arabes. Du côté maternel, il descend de Klialid-ben-Vélid, le généralissime des armées du Prophète, connu sous le nom de Conquérant de Damas, et dont les descendants composent aujourd'hui la grande tribu des Khalédi. La maison paternelle du clieik Abul-Huda se trouve à Alep, où réside eu ce moment son père. Il est allié par les femmes aux plus illustres maisons arabes, et il est à cette heure le chef de la tribu des Rifaï,

qui renferme plus de trois cent mille hommes valides et qui possède sur les villes et sur les territoires où elle est répandue onze mille maisons, sans compter les tentes mobiles.

Abul-Huda connaît les membres de sa tribu par leur nom, depuis les enfants jusqu'aux vieillards, et il ne se passe pas de jour sans qu'on voie arriver dans sa maison de Flamour, où la suspicion de son maître le retient depuis cinq ans, des membres de la tribu venus des coins les plus éloignés de l'Arabie, soit pour lui payer riîoramage de leur dévouement, soit pour porter devant lui les causes litigieuses qui les divisent, et pour se soumettre sans murmure et sans hésitation au jugement qu'il prononce. En dehors de sa domesticité subalterne, le service personnel et intime du Cheik se compose de trois princes qui se sont attachés à sa personne vénérée, et qui seuls, en présence des étrangers , paraissent devant lui. Le premier, c'est Bédri-Bey, ancien sous-gouverneur de province, fils du célèbre Bedri-Khan-Pacha, l'un des plus fameux émirs du Kurdistan, qui a été amené durant la guerre de Crimée à Constantinople, où il est mort il y a quelques années.

ABUL-HUDA. 177

C'est Bédri-Bey qui me reçoit au haut de l'escalier, et qui nous introduit dans le salon, dont il complète l'éclairage préparé à notre intention.

Le second de ces princes, c'est le frère du précédent, Osman-Bey, major dans l'armée et aide de camp du Sultan. Il est plus spécialement attaché à la personne même du Cheik.

Le troisième enfin, c'est Abd ul-Rezzah, fils de Nedjib-Pacha, gouverneur d'Aïdin. Ce dernier remplit les humbles fonctions de cavedji, et, pendant les trois heures et demie que durera mon entretien, apportera tous les quarts d'heure alternativement des tasses de café et de la limonade, et je dois dire ici en passant que jusqu'à ce moment je n'avais jamais soupçonné l'arôme que peut renfermer la graine du moka.

Nous entrons dans le salon; Bédri-Bey, qui nous y conduit, nous prie de nous asseoir.

Au bout de dix minutes, la porte à gauche qui donne sur l'appartement des femmes s'ouvre, et le Cheik en sort, suivi bientôt d'Osman - Bey, en grand uniforme, et qui porte sur son bras un grand chàle de l'Inde.

Abul-Huda est d'une taille moyenne, un peu élancée, maigre, brun comme un Arabe du

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désert, portant sur sa tunique un long manteau flottant de couleur sombre et le turban en cachemire blanc enroulé autour de sa tête. Il a les pieds et les mains d'une finesse irréprochable, la barbe noire, le nez effilé, la bouche douce, l'œil profond et bienveillant. 11 réfléchit pendant quelques instants après chaque question que je lui pose, et puis, d'une voix sonore et claire, répond sans hésitation et sans s'interrompre.

Il nous salue gravement, à la mode orientale, s'assied dans un fauteuil, ôte ses babouches et pose ses pieds sur une peau de mouton, pendant qu'Osman-Bey l'enveloppe avec une attention douce et respectueuse du châle qu'il porte sur son bras. La conversation s'engage après quelques politesses préliminaires selon l'usage oriental.

(( Depuis quand étes-vousàConstantinople?

« — Depuis cinq ans.

(( — Votre absence n'a-t-elle pas amené des inconvénients pour votre tribu et pour vos affaires privées ?

« — Mon premier devoir est d'obéir au Calife et de lui apj)orter le concours de ma présence s'il le réclame. Le Calife est ici-bas le vi-

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Caire du Prophète, comme le Prophète est le vicaire d'Allah, et quand même mon obéissance au Calife ne devrait pas être absolue, l'attachement profond que je professe à son égard ferait de ma présence auprès de lui une chose toujours douce à mon cœur et salutaire à mon esprit.

a — Pensez-vous que le sultan Abd ul-Hamid puisse arriver à transformer les maux dont souffre la Turquie ?

« — Je pense qu'à la suite des grands maux dont a souffert son empire, Allah l'a appelé au pouvoir parce qu'il porte en son cœur la volonté de guérir les maux de son pays, et qu'il a dans son esprit la force et les lumières nécessaires pour y arriver. Mais il faut pour cela qu'au dedans on n'essaye pas de mettre des obstacles à sa volonté, et qu'au dehors on ne juge pas de ses actes avant qu'il les ait accomplis.

« — La présence des Anglais en Egypte a dû être un tourment bien vif pour un homme comme vous ? Vous avez dû voir avec amertume la routedela]Mecque entre des mains infidèles, et la ville sainte du Caire gouvernée par des chrétiens?

« — Je n'ai pas jugé la question seulement comme un musulman, je l'ai jugée de plus haut et de plus large. Allah n'est pas seulement notre père à nous, il est le père de l'humanité tout entière. Et c'est au point de vue de l'humanité tout entière que j'ai jugé cette question, comme il faut juger toutes les questions. Ce qui fait que l'on peut considérer comme un malheur pour une nation la domination d'une autre nation, ce sont trois choses : si la nation conquise est riche et si on la rend pauvre; si elle est libre et si on la rend esclave; si elle est vertueuse et si on la rend corrompue. Eh bien, je n'a i pas pu croire pendant un seul instant que la nation anglaise , qui a établi chez elle la liberté, la tolérance et la sagesse, qui est une nation prospère dont les richesses sont incalculables, ait pu apporter en Egypte la pauvreté à la place de la richesse, l'esclavage à la place de la liberté, et la corruption à la place de la vertu ; et puisque Dieu a permis que par suite d'un concours de circonstances extraordinaires, l'Angleterre arrive en Egypte et y demeure, je ne me suis pas un seul instant ailligé de sa présence, au point de vue humain en général, et je suis convaincu (jue, du point de vue musulman,

ABLL-HUDA. 181

mes frères d'Egypte n'auront à regretter ni leur prospérité ruinée, ni leur foi persécutée, nileur liberté confisquée, ni leur sagesse corrompue.

« — Que pensez-vous d'Arabi ?

« — Me demande/- vous mon opinion personnelle ou l'opinion du monde musulman?

« — Je ne puis pas vous tendre le piège de vous demander votre opinion personnelle, puisque je me propose de répéter ce que vous me direz; mais je vous demande quelle est dans votre pensée l'opinion du monde musulman sur Arabi-Pacha.

« — Il y a trois opinions à ce sujet, suivant les catégories du monde musulman, et vous pourrez me ranger dans celle des catégories que vous jugerez devoir m'appliquer. La première se compose de la masse ignorante et inconsciente. Pour celle-là, Arabi était simplement un soldat heureux. Aux yeux de celle-ci, son succès aurait été la confirmation la plus éclatante de sa mission. Mais puisque de soldat heureux il est devenu exilé malheureux et dépouillé de tous ses grades et de sa fortune, pour la masse du monde musulman dont je parle, Arabi a cessé d'exister, et il lui serait bien difficile, sinon impossible, de faire

oublier des échecs que son pays a partagés.

(( Pour la seconde catégorie, pour le petit propriétaire, pour le marchand, pour cette population arabe qui constitue une partie importante du peuple égyptien, Arabi a réellement voulu délivrer la race arabe de la domination de la famille de Méhémet-Ah. Il n'y est pas parvenu, parce qu'on ne l'a pas secondé ; mais ce n'est ni un fou ni un coupable, c'est un martyr dont elle garde un souvenir reconnaissant. Pour la troisième catégorie enfin, pour celle qui se compose des hommes supérieurs sous le rapport de la situation, de la fortune et de l'instruction, Arabi a commis une faute grave, une faute politique impardonnable, dont il a été la victime, quand il a parlé de délivrer les Arabes de la domination de la famille de Méhémet-Ali, et quand par là il a porté atteinte aux grands principes de l'universalité et de l'unité qui est la base de la loi du Prophète. C'est par cette séparation imprudente qu'il a jeté l'hésitation dans l'esprit de ceux qui devaient le secourir, et c'est à cola qu'il faut attribuer son isolement et son échec final.

« — D'après cela. Votre Eminence pense que c'est à cette déclaration d' Arabi qu'il faut at-

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tribiier le refus du Sultan de venir à son secours ; mais alors pourquoi le Sultan at-il hésité à se joindre aux Anglais pour rétablir l'ordre troublé par Arabi ?

« — Je ne sais pas si c'est à cette pensée qu'il faut attribuer son refus, ce qui d'ailleurs serait naturel, d'après ce que je vous ai dit; mais il a dû hésiter à s'associer à l'Angleterre avant d'avoir pu éclairer les tribus musulmanes lointaines sur la nature du mouvement qu'il s'agissait de réprimer, et les circonstances préparées par Allah ont voulu qu'avant que ses hésitations pussent finir, les Anglais fussent déjà en mesure, non-seulement de ne pas solliciter son concours et sa coopération, mais encore de s'y refuser.

« — VotreÉminence ne croit-ellepas qu'Arabi a dû froisser le sentiment des Européens en déclarant qu'il fallait les empêcher d'occuper une place dans l'administration égyptienne ?

(( — Non-seulement il a dû froisser le sentitiment des Européens, mais il a également froissé le sentiment de tous les vrais croyants. La loi du Prophète ordonne qu'on accueille à bras ouverts quiconque peut être utile a la cause commune, et les Européens apportaient à

l'administration et au bien-être de l'Egypte un concours qu'Arabi devait non-seulement ne pas repousser, mais accueillir avec vivacité.

« On amena un jour au calife Omar un prisonnier de guerre fait parmi les adorateurs du feu.

« — Nous t'amenons un prisonnier, lui diton, qui pendant toute la durée du trajet n'a cessé de blasphémer et de proférer contre toi les plus dures menaces; vois si tu veux le recevoir, mais prends garde à toi.

(' — N'importe, répondit Omar, amenez-lemoi.

« Le prisonnier le regarda d'un air farouche.

« — Que sais-tu faire ? lui dit Omar.

« — Des moulins à vent.

« — Tant mieux 1 Nous n'avons pas ici de moulins à vent, nous ne savons pas les faire, et cela nous rendra des services énormes.

« Puis, se tournant vers les siens :

« — Ne dites pas que vous m'avez informé de ses mauvais desseins, il craindrait pour sa vie, il refuserait de nous servir.

« Le prisonnier se mit à faire des mouHns à vent, dont il apprit le maniement à ceux qui le retenaient captif.

ABUL-HUDA. 185

« Un jour, lorsqu'on avait déjà oublié ses menaces, il tua Omar; et comme les amis du Calife se désespéraient et lui disaient :

« — Tu vois, nous t'avions dit de t'en méfier!

« — Qu'importe , répondit Omar expirant, que je paye de ma vie le service qu'il nous a rendu ! Moi, vous me remplacerez ; mais à l'heure où vous auriez été menacés par la famine, les moulins vous en sauveront 1

« — Voilà! ajouta le Cheik, la vraie loi du Prophète et le vrai sens de ses paroles. Nous pouvons vivre côte à côte avec toutes les nations, avec toutes les croyances, et le seul devoir qui nous incombe, c'est de lutter avec elles de charité, de douceur et de soumission à la volonté du Très-Haut ! Et voilà pourquoi ce n'est pas la vraie pensée du Prophète qu'Arabi interprétait en menaçant les fonctionnaires européens qui composaient en partie l'administration de l'Egypte.

« — Puis-je vous demander ce que vous pensez des Derviches hurleurs ettourneurs que j'ai vus à Sculari et sur le Bosphore?

Le Cheik resta un moment pensif, puis il reprit :

«Notre foi repose sur trois bases : l'unité

do Dieu, l'obéissance aux prescriptions du Prophète, et l'amour du prochain.

« L'unité de Dieu consiste à ne croire qu'en Allah, à placer Allah par-dessus toutes choses, à le proclamer sans hésitation et sans faiblesse, et à se montrer en tout lieu fier de prononcer son nom.

« L'obéissance aux prescriptions du Prophète consiste à être sobre, zélé, dévoué à sa cause, toujours prêt à le défendre, à le propager par l'exemple, à montrer jusqu'à quel point ceux qui sont soumis à ses ordres trouvent dans l'accomplissement de leur devoir la récompense des sacrifices qu'il leur impose.

« Tout croyant, quand il est sincère, qu'il appartienne à une secte ou non, a pour devoir et pour mission de proclamer et d'exalter la croyance en un seul Dieu, de proclamer et d'exalter sa soumission aux lois du Prophète, de proclamer et d'exalter l'amour du prochain. Maintenant les Derviches, tout en se soumettant à ce que je viens de dire comme les autres fils du Prophète, poussent le zèle jusqu'à une démonstration que les indifférents nomment de l'exaltation et qui n'est peut-être que l'exaltation du zèle qui les domine. Ils professent

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Funilé de Dieu, puisqu'ils ne cessent de proclamer Allah, et que c'est à force de le proclamer que leur esprit s'exalte. Us se soumettent aux prescriptions du Prophète, car on ne peut, dans leur vie intime, leur reprocher rien de ce qui serait contraire à ses prescriptions. Ils passent leur temps dans la méditation des paroles du Prophète, et comme cela arrive bien souvent, à force de les méditer et de les creuser, ils y découvrent des choses qui peut-être ont échappé à la pensée moins obstinée des autres, mais qui peut-être aussi n'étaient pas dans la pensée du Prophète lui-même. D'ailleurs, ce que disent les Derviches et ce que professent les autres sectes, ce ne sont pas là des doctrines obligatoires, ni des lois incommutables comme celles du Prophète. Il n'existe aucune obligation pour les croyants de les accepter aveuglément et de s'y soumettre. Quand ils ont pris leur chapelet, — et le Cheik sortit pour me le montrer son tesbih de sa poche, — qu'ils ont prononcée voix basse et à voix haute le nom d' « Allah ! » à chaque grain qui passe entre leurs doigts, ils n'ont fait ni plus ni moins que tous leurs coreligionnaires. La loi prescrit de prononcer le nom d'Allah aussi souvent que

possible, et ceux qui enseignent la loi du Prophète imposent aux fidèles de prononcer ce nom aussi souvent qu'on le peut, sans nuire à ses affaires. On pense que pendant le temps que le fidèle prononce ce nom, il ne fera ni ne dira rien dont il ait à rougir devant Dieu. En dehors de cela, tout ce que font et disent les Derviches et les autres sectes, on ne doit en tenir compte que comme un des moyens dont Allah peut se servir pour agir sur certains esprits incultes qui sont frappés et entraînés par l'exaltation dont ils sont les témoins, car les Derviches pourraient faire en secret toutes leurs dévotions, et vous en avez vu dans leurs cellules : ils sont assis entre eux, méditant sur le Coran dans un silence profond, et ils pourraient tout aussi bien faire leurs exercices sans témoins. Mais ils croient exercer l'amour du prochain en montrant publiquement à quel degré d'enthousiasme peut arriver un croyant, uniquement en proclamant le nom du Très-Haut. C'est pourquoi, si vous avez assistée leurs exercices, vous avez vu que celui qui récite les versets du Coran demeure plus tranquille, et que ce sont ceux qui proclament le nom d'Allah qui, peu à peu, arrivent à l'exaltation dont vous avez été froissé.

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(( Je veux me résumer en un exemple :

« Un homme est malade, il fait appeler dix médecins : tous les dix lui prescrivent le même remède, tous les dix sont animés du plus vif désir de le guérir. Mais il y en a huit qui veulent parvenir par la douceur, la persuasion, par les moyens les plus tendres, à lui faire prendre leur remède. Les deux autres disent : Ouvrezlui la bouche par force, serrez-lui les mains, tenez-lui les bras, attachez-le au lit, et, de gré ou de force, faites-lui avaler ce médicament salutaire.

« Eh bien, je vous laisse à penser si les Derviches appartiennent aux huit qui veulent employer la douceur, ou aux deux autres qui ne s'arrêtent pas aux moyens et ne veulent que le but.

« — Voulez-vous me permettre de vous poser encore une question ?

« Pouvez-vous m'expliquer comment le Prophète a pu ramener le rôle de la femme au degré inférieur où je le vois en Orient? Il est venu après Jésus-Christ, il a vu qu'une des grandes forces de Jésus-Christ, une des grandes causes qui ont contribué à la propagande de sa doctrine, a été le rôle nouveau qu'il a assigné à la

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femme et son émancipation qu'il a prononcée.

« Comment se fait-il que, méconnaissant cette action immense après l'exemple qu'il avait sous les yeux, Mahomet ait pu réduire le rôle de la femme au point oii il se trouve réduit ici ?

« — Vousauriez raison si heureusement vous n'aviez tort; mais vous avez tort, et vous ne jugez que sur ce que vous voyez. Nulle part dans le Coran vous ne trouverez le rôle de la femme réduit au degré où vous le voyez ici. Le Coran lui prescrit de se vêtir modestement, pour ne pas entraîner l'homme à des préoccupations sensuelles qui le détourneraient de ses affaires ; car le Coran non-seulement prescrit de rechercher le progrès, mais il ordonne aussi d'acquérir la prospérité par des moyens honnêtes et d'éviter l'oisiveté. Nulle part vous ne verrez le Coran prescrire à la femme de se voiler la figure; au contraire, il lui ordonne de la montrer, afin que l'homme la puisse contempler sans surprise ni émotion. Mais les habitudes et les mœurs observées relativement à la femme, qui la relèguent dans l'intérieur des maisons, qui lui ordonnent de voiler sa face, qui portent atteinte à sa dignité et la soumettent à une surveillance spéciale, c'est un legs que les Grecs ont laissé à

ABUL-HUDA. 191

Constanlinople, que l'on a accepté, que l'on a exagéré, et qui a dégénéré avec le temps.

« Notre loi nous prescrit de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit. Celui qui mutile son semblable n'est pas un des nôtres, et le mutilé ne l'est pas davantage. D'ailleurs, si vous avez observé, c'est là une coutume qui tend à diminuer : les mutilés deviennent de plus en plus rares, et si le Calife, à la lumière de son esprit éclairé, juge un jour le moment venu de délivrer le monde ottoman de ce funeste legs de la Grèce, il nous y trouvera tout préparés, et à la facilité avec laquelle cette transformation s'opérera, on s'apercevra bien vite que, si elle existe encore dans nos mœurs, elle a cessé d'être dans nos esprits.

« D'ailleurs, ce qui prouve la vérité de ce que je viens de vous dire, c'est que Aïscha, la femme du Prophète, groupait autour d'elle les serviteurs les plus fidèles et les plus dévoués du législateur, et que sa fille Fatma est restée jusqu'ici le commentateur le plus respecté et le plus autorisé de sa sainte parole.

« — Votre Éminence veut-elle me permettre de lui demander ce qu'elle pense des madjih qui apparaissent maintenant sur la terre africaine,

non-seulement de celui du Soudan, mais encore de celui du Maroc, dont on parle si mystérieusement, et qui doit apparaître au mois de novembre pour délivrer la terre du Prophète des pas des infidèles qui la foulent? »

Le Cheik se mit à sourire doucement : « Le Prophète a dit que lorsque son peuple sera dans la tristesse, il lui viendra des auxiliaires envoyés par lui. La race des croyants, depuis lors, a été bien souvent dans la tristesse. A chaque fois il s'est levé des hommes qui ont dit : C'est moi qui suis le sauveur promis par le Prophète; mais ils ont disparu sans justifier leur assertion. Le madjih du Soudan, je crois, appartient à cette catégorie-là. Quant à celui du Maroc dont vous me parlez, je ne crois pas que jusqu'ici on puisse le confondre avec les personnages prédits par le Prophète, car sa renommée n'est pas encore parvenue jusqu'à moi, et c'est la première fois que j'en entends parler. »

11 était plus d'une lieure du malin, j'avais une heure de route devant moi pour revenir de Flamour à Péra; je me levai pour prendre congé. Gomme il avait sorti de sa poche son chapelet pour nous faire la démonstration des Derviches, il me tendit ce chapelet en me priant

ABUL-HUDA. 193

de le garder comme souvenir de notre entretien. Je m'excusai de l'avoir dérangé si longtemps, il me tendit la main et me dit : « Le Coran nous ordonne d'offrir à tous ceux qui franchissent notre seuil, non-seulement l'hospitalité du corps, mais encore celle de l'esprit. Vous êtes venu de loin pour m'interroger, mon devoir était de vous répondre; mais qui dit voyageur, dit un homme qui a pris la peine de traverser des pays pour voir et pour s'instruire; et quand un homme est capable de faire cela, c'est qu'il a en lui de quoi instruire et enseigner les autres. Or le Coran nous dit : « Cherciiez à «vous instruire du berceau jusqu'à la tombe » ; par conséquent, quand on m'a dit que vous étiez ici, c'est moi qui aurais dû aller vous chercher pour vous interroger et m'instruire auprès de vous. Car si l'on dit à un voyageur qu'il y a à quelques pas d'ici une source qui pourrait le rafraîchir, ce voyageur ne répondra pas : «Dites (« à la source de venir auprès de moi», mais il ira à la source. Ne vous excusez donc pas de m'avoir dérangé, mais excusez-moi de n'être pas allé vous voir. »

. J'ai VU durant mon séjour à Constantinople cent personnages dont les conversations éclaireraient d'un jour éclatant l'état et les ressources de la Turquie. Quand on veut connaître un pays, c'est dans la pensée de ceux qui forment sa classe dirigeante qu'il faut lire. Mais les limites d'un livre ne sont pas infinies. Je regrette pourtant de ne pouvoir reproduire ici la conversation que j'ai eue avec Khaïr eddin- Paclia, l'ancien factotum du Kasnadar, sous le ministère duquel Ismaïl-Pacha a été destitué en Egypte, et qui est tombé sur la présentation au Sultan d'un programme où la responsabilité des ministres était revenditiuée. Quand je lui ai demandé — Khaïr eddin est de stature herculéenne — pourquoi lui et ses compatriotes

parlaient à si basse voix , Khaïr eddin m'a répondu : « Vous êtes venu trop rapidement ici pour comprendre que nous sommes en Orient; que l'indépendance n'est pas dans nos mœurs, qu'elle n'est pas dans notre nature, et, ce qui vous étonnera bien plus, qu'elle n'est pas dans nos goûts. La pensée peut jaillir librement là où le corps est libre. Ici, corps et âme, une seule volonté dispose de l'une et de l'autre! » Je regrette davantage encore de ne pouvoir donner ici la longue conversation que j'ai eue avec Ahmet-Vefvik-Pacha, ancien grand vizir, ancien président de la fameuse Chambre des députés, ancien gouverneur de Brousse, ennemi acharné de Saïd-Pacha, qu'il appelle « un jongleur aplati », en ajoutant : « Et je vous autorise à publier que je l'ai dit » ; un des hommes les plus étranges et les plus curieusement instruits de la Turquie.

Il parle admirablement le français, comprend l'anglais, l'italien et l'espagnol. Il a traduit en turc Molière, Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Gil Blas de Sanlillane, Schiller et Goethe, et a organisé un théâtre turc à Brousse, où, pendant son gouvernement, on jouait les pièces de Molière, de Shakespeare et de Gœthe. îl est

devenu amoureux de l'actrice qur jouait les rôles principaux; a été, après cent aventures diverses, révoqué de son gouvernement; attaque les capitulations, en veut aux Anglais d'être en Egypte, parle avec une franchise aussi pittoresque que rare, et a été défini par ses compatriotes, qui ont le don de résumer en un mot tout un portrait : « une bibliothèque renversée ». On pourrait aisément faire un livre anecdotique qui s'appellerait les Vefvikiana , lequel n'épuiserait pas les sorties et les originalités de ce haut personnage turc, qui constitue un type à part.

Quand il était ichaouch-bachi , juge au tribunal des litiges, on lui amena un jour un homme qui refusait de payer trois mille piastres (750 francs) qu'il avait empruntées.

(( Est-ce que tu nies que tu les dois? lui dit Vefvik. — Point, mais je ne suis pas en état de les payer. — Fort bien; assieds-toi et attends. » Et Vefvik donne tout bas un ordre à un des employés du tribunal. Une demi-heure après, il appelle l'homme. (( Combien dois-tu? — Trois mille piastres. — Très-bien. Voici trois mille autres piastres qui te reviennent, car je viens de faire vendre le cheval sur lequel tu es arrivé ici et

qu'on a payé six mille piastres. Et maintenant, silence, et va-t'en!...

Quand il était direclenr des douanes, on apporte des caisses adressées à Abd ul-Aziz.

« Mais, lui dit-on, le Sultan envoie retirer ses caisses. — Je ne connais pas de Sultan! Je ne les livrerai que lorsqu'elles auront acquitté les droits d'entrée. » Et cela fut fait.

Pendant qu'il présidait la Chambre, à la veille des vacances, un député s'avisa de monter à la tribune pour demander une commission de permanence. A la première parole, d'un grand coup de poing Vefvik lui enfonça son fez sur le nez et le força à quitter la tribune.

Une autre fois, il interrompt un orateur : « Chien de bégayeur, apprends tes discours avant de jnonter à la tribune, et aujourd'hui va-t'en! » Et il le renvoya.

Quand il était à Brousse, le ministre des finances lui demanda de l'argent.

Vefvik, pour tout argent, lui télégraphie :

« Le pays est ruiné! le pays est ruiné! le pays est ruiné ! » On n'en put jamais tirer autre chose.

Saïd-Pacha devient grand vizir. Vefvik lui écrit rapport sur rapport.

\\)S UNE COURSE A C0^ S T AIN T liN OPLE.

Saïd lui rappelle qu'il doit communiquer avec le ministre de l'intérieur et non avec le grand vizir. Un mois après, Saïd a besoin d'un renseignement pressé. Il télégraphie à Yefvik. Pas de réponse. Saïd télégraphie de nouveau. Pas de réponse. A la troisième dépêche, Vefvik télégraphie au ministre de l'intérieur : « Je reçois depuis deux jours des dépêches signées « Saïd » 5 qui me demandent des renseignements. Qu'est-ce que ce Saïd? Vous me feriez plaisir en me renseignant à ce sujet. »

Le lendemain, il fut appelé à Constantinople pour se disculper. Il vit le Sultan, fit révoquer Saïd-Pacha , se fit nommer grand vizir à sa place, et tomba vingt-quatre heures après pour céder la place à Saïd, qui l'occupe encore. Je m'arrête, mais je ne puis passer sous. silence la visite que je fis à ce Saïd-Pacha dont l'impétueux Vefvik est l'ennemi ardent, et qui est le grand vizir actuel.

J'ai rarement ressenti un malaise plus grand. Saïd-Pacha représente, dans son acception la plus aflligeante , la submissivité orientale-, la passion du pouvoir pour le pouvoir; la méfiance inspirée par des préoccupations personnelles.

Non pas, grand Dieu! (|iio j'aie eu à me

plaindre de son accueil, et si j'avais l'âme assez basse pour songer à moi quand j'ai le redoutable honneur de manier la plume, je porterais Saïd aux nues.

Il m'avait donné rendez-vous le jeudi dans l'après-midi, pour le lendemain vendredi, qui était la veille de mon départ.

Il avait retardé ce rendez-vous jusqu'au dernier moment, ignorant si, oui ou non, il pouvait me recevoir sans déplaire à son maître. Ce n'est que lorsqu'il crut être certain que le Sultan inclinait à me voir qu'il se hâta de me recevoir lui-même. Il m'avait indiqué onze heures et demie. Mais comme je devais aller au Sélamlik du Sultan à midi, en me rendant chez Saïd à onze heures et demie, je risquais de manquer la cérémonie, et, de mon propre chef, je devançai d'une heure le rendez- vous assigné par le grand vizir.

De même que la peur l'avait empêché de me recevoir plus tôt, de même qu'elle le poussait à me recevoir après avoir compris que je serais reçu parle Sultan, de même elle me fit recevoir par lui avant l'heure qu'il avait tixée.

La maison de Saïd est d'une simplicité extrême, comparée surtout à la somptuosité du

200 UKE COURSE A CON S T AMIiN OPLE .

palais de Kliaïr eddin que je venais de quitter.

Saïd-Pacha est sobre, il demeure simple et sans ostentation ; il est un des rares Turcs qui cherchent dans Téconomie le secret de leur tranquillité à venir. Il est laborieux, incorruptible, intelligent; il comprend la nécessité des réformes et de l'économie qu'il faut imposer à son pays, et il constituerait un grand ministre si la passion du pouvoir et la terreur du maître ne le ramenaient toujours à Tétat d'instrument passif.

Jamais je n'oublierai, après l'avoir vu, jusqu'à quel degré la terreur peut anéantir les intelligences les plus hautes, ni jusqu'à quel point l'homme le mieux doué peut s'ensevelir dans son propre néant, quand il est paralysé par l'appréhension d'une volonté absolue dont il dépend.

A peine étais-je entré dans son salon d'attente que les portes de son cabinet de travail s'ouvrirent, et que je me trouvai en sa présence.

,Je vis venir vers moi un petit homme grêle, fluet, vêtu d'un costume sombre et flottant, chaussé de babouches qui glissaient sur la natte sans aucun bruit perceptible, la frôlant à peine d'un mouvement rai)ide, saccadé et craintif.

AUTOUR D'UN (iRAIS'D VIZIR. 201

Il avait les cheveux noirs et longs, la barbe fine, sombre et inculte; la bouche serrée, presque souffrante, et de grands yeux flucliianls, ronds, dilatés comme ceux d'une chauve-souris qui se heurte contre un bec de gaz.

Il s'assit sur une chaise, les genoux, serrés l'un contre l'autre, le corps penché en avant, frottant fiévreusement ses petites mains sèches l'une autour de l'autre; ou bien, la tête rentrée, caressant sa barbe, comme un rabbin qui pâlit sur le Talmud. Puis, d'une voix basse, imperceptible, sifflante, expirant dans un murmure confus, il commença une conversation ponctuée par des « hem! hem! » qui sortaient d'un gosier desséché.

Malgré tous mes efforts, je ne pus saisir que des lambeaux de phrases qui n'avaient pour moi qu'un sens incohérent.

A un moment donné, lorsqu'il parlait de finances qui s'étaient relevées, d'administration qui était en train de se réformer, je prononçai le nom du Sultan. Aussitôt, Saïd glissa comme une ombre fuyante vers la porte, et, chose absolument inusitée en Orient, oii les audiences se donnent toutes portes ouvertes, il la ferma avec

202 UNE CUURSE A CONST AN T IN Ol'LE.

précaution. Il se rassit ensuite, et entama la conversation sur un ton un peu plus élevé. Mais après la première phrase, sa voix redevint un murmure imperceptible qui se prolongea jusqu'au bout.

Il m'est resté de cette entrevue une idée confuse qu'il m'est absolument impossible de rendre concrète, malgré l'habitude que j'ai de retenir dans leurs moindres détails de telles conversations.

Il me semble pourtant que Saïd-Pacha voudrait qu'on rendît à la Turquie la Bulgarie et la Thessalie; que l'Angleterre quittât l'Égyple et la France la Tunisie; et qu'on dispensât la Turquie d'entreprendre des réformes en Asie Mineure, ou, du moins, qu'on ne l'exigeât pas d'elle d'une façon pressante.

Je ne me rappelle pas que Saïd-Pacha ait réclamé la Bosnie et l'Herzégovine. Cela m'aura sans doute échappé, à moins que ce ne soit un oubli de sa part; mais je nourris, en tout cas, la douce espérance qu'il ne trouvera pas que je l'ai compromis outre mesure.

Une faudrait pas croire que j'aie été surpris du résultat négatifde cette entrevue. Une longue expérience m'a [)rouvé que les hommes (jui son(

AUTOUR D'UN GRAIN i) VIZIR. 203

au pouvoir demeurent, dans les circonstances ordinaires de la vie, des livres fermés pour ceux qui les interrogent, surtout quand ils savent qu'on dispose d'une publicité quelconque.

Si l'on veut avoir une conversation instructive et intéressante, il ne faut pas interroger ceux qui occupent le pouvoir, il faut voir ceux qui y aspirent ou ceux qui en sont descendus. Rien ne délie la langue d'un homme politique autant que l'espérance, si ce n'est la chute, et plus celle-ci a été douloureuse et inattendue, plus elle le rend éloquent.

Il arrive bien souvent que, sous la pression des circonstances, les efforts de l'homme qui est au pouvoir se confondent avec ceux du journaliste et tendent vers un même but.

Il arrive que le patriotisme, l'amour de la paix, la défense des plus chers intérêts qui puissent lui être confiés, poussent l'homme qui est au pouvoir à faire un appel franc et loyal au dévouement du publiciste, et à réclamer de lui un de ces sacrifices obscurs qui ne trouvent leur récompense que dans le sentiment du devoir accompli. Ce sont là des heures de jouissance suprême, où l'on se sent digne de soi-même, et dont le souvenir vous accompagne et vous for-

lifie à travers une carrière bien souvent assombrie par le spectacle humiliant de la bassesse humaine.

D'autres fois, ceux qui sont au pouvoir, saisis par les angoisses du moment, se laissent aller à ce penchant doux et naturel qui consiste à confier sa pensée à une oreille capable de la comprendre.

Mais alors un autre phénomène se produit parfois, plus rude que le silence de la méfiance ou de la terreur. Aussitôt la confidence faite, on mesure l'impression que produirait sa divulgation, et on en conjure les conséquences en faisant appel à Thonneur de son interlocuteur et en lui demandant le silence.

J'ai fait sous ce rapport les expériences les plus dures, et, pour ne parler que d'une seule d'entre elles, j'ai fait, il y a quelques mois, un voyage à l'étranger, dans une des capitales les plus complexes de l'Europe : et pourquoi ne la nommerais-je pas? — A Rome!

J'ai eu le bonheur précieux d'avoir avec Léon XIII un entretien très-prolongé etqui n'eut d'autre témoin que le Pape et moi. J'en suis sorti profondément ému, et pénétré d'une admiration que le temps n'a point affaiblie. Par une de mes

plus grandes et de mes plus rares bonnes fortunes , j'ai trouvé Léon XIII dans un de ces moments où les âmes les plus hautes éprouvent l'irrésistible désir de dévoiler à la fois et leurs espérances et leurs angoisses. J'ai écouté pendant une heure et demie la parole inspirée qui s'échappait des lèvres de l'auguste vieillard ; je sentais qu'en la répétant je frapperais d'une admiration profonde l'opinion du monde, et que je mettrais en un relief plus extraordinaire encore celte grande figure à la fois convaincue, politique et humaine. Je savourais d'avance la douceur d'avoir été choisi pour répandre une lumière nouvelle autour d'une telle personnalité, et je me proposais déjà de livrera Tétonnement admiratif de tous les paroles que j'avais entendues , lorsqu'une lettre du cardinal Jacobini me demanda l'engagement de ne rien divulguer de ce qui m'avait été dit (1).

Je m'y résignai. Fidèle à ma parole, j'ai chassé

(1) Voici par suite de quelles circonstances celte entrevue ne fut pas communiquée au public, qui devait la connaître :

J'étais arrivé à Rome le 2 avril 1883, et, dès le lendemain, S. M. le Roi d'Italie me fit l'honneur de me réserver une audience pour le 6 avril. Ayant eu occasion de voir le cardinal Jacobini le surlendemain de mon arrivée, celui-ci voulut bien me faire savoir que S. S. le Pape daignerait me

200 UNE COURSE A C 0 NST AN T INOl'LE ,

de ma mémoire ce que le Pape avait daigné me dire , et si je rappelle aujourd'hui et cette

recevoir le 8 avril à midi, en audience privée. Le 8 au matin, mon excellent ami et collègue à Rome, M. Shakespeare Wood, dont les travaux sur Rome sont à juste titre considérés comme d'une incontestable autorité, vint me prendre pour me faire visiter les fouilles du Forum.

Je le suvis pendant toute la matinée, saisi , comme on peut le penser, par l'ardente curiosité que la vue de ces travaux inspire à quiconque peut les visiter, surtout avec un tel guide, et ce ne fut que pressé par l'heure que je pus m'arracher à celte visite, ayant à peine le temps de rentrer à l'hôtel et de m'y habiller pour l'audience, qui était fixée à midi et demi.

J'arrivai au Vatican avec quelques minutes de relard. Je traversai la salle Clémentine, et je pénétrai dans la partie réservée au Saint-Père. J'étais accompagné de mon ami Marcel, qui avait bien voulu me servir de secrétaire pendant ce rapide voyage.

On nous enleva nos pardessus, nos chapeaux et nos gants, car on ne parait pas ganté devant le Saint-Père. Un cameriere nobile nous conduisit dans la salle d'attente qui précède le petit oratoire de Léon XIII, et où Ton nous pria d'attendre. Au bout de dix minutes, Mgr Machi m'introduisit c^uprès du Pape.

Léon XIII était assis sur une sorte de trône, à droite de la porte par laquelle j'étais entré.

Ce ne fut pas sans une émotion réelle que je m'avançai vers Lui. Je ne m'étais pas informé du cérémonial à suivre, et ce ne fut qu'en apercevant le Sainl-Père que je me demandai ce que je devais faire. Mais le Pape ne me laissa pas longtemps dans l'hésitation. Avec une louchante atTabilité, dès que je m'as ançai vers lui, il se leva, fit un pas vers moi, et me tendit une main sur hupiellc je m'inclinai avec une respectueuse émotion.

Léon XIII me parut rc'clloMiont imposant. Sa taille mince,

émotion et ce sacrifice, c'est pour montrer combien peu, après de telles expériences, l'at-

élégante, haute, sous son costume tout blanc, se détachait avec une majesté naturelle sur le cadre à la fois simple et solennel que lui faisait cet oratoire intime, dont un autel assez orné composait la plus grande richesse. 11 se rapprocha d'un fauteuil appuyé contre cet autel, et me fit signe de prendre un autre fauteuil placé auprès du premier.

Lorsque le Saint-Père se fut assis, je m'assis à mon tour, et la conversation s'engagea.

Le Pape, parlant tantôt français, tantôt italien, s'exprimait en une langue rapide et sonore, demeurant parfois immobile, et parfois, sous l'action de sa pensée vivante, se soulevant à moitié sur son fauteuil, avec un mouvement de rapide émotion qui ajoutait encore à l'impression profonde que j'éprouvais moi-même.

Sa figure comme son corps sont d'une apparence ascétique et solennelle, et répondent réellement à l'idée que l'on peut se faire de celui que les fidèles appellent : « le Souverain Pontife. » C'est bien l'ensemble à la fois majestueux et solennellement inspiré du Souverain et du Pontife.

Sous sa robe de laine blanche, qui le couvre comme un linceul poétique, il apparaît bien comme le captif volontaire qui sacrifie l'incomparable joie de la liberté à la défense enthousiaste des droits confiés à sa garde. Son front porte les traces des efforts que lui impose sa pensée, torturée, j'en suis sûr, par cette réclusion qui le sépare du reste du monde. Pendant cette longue heure que j'ai passée avec lui, j'ai bien souvent surpris son œil lumineux et mélancolique se fixer avec une intensité douloureuse sur cette ville de Rome, sur les hautes collines qui l'entourent, sur le Quirinalqui fait face au Vatican, sur ce tableau splendide et désirable qu'il ne peut entrevoir qu'à travers les barreaux volontairement forgés de sa mystique prison.

Mais sa bouche souvent endolorie ne se crispe jamais par un mouvement d'amertume, et sa douleur, s'il l'éprouve.

208 IJINE flOURSE A CONS T AN T IIN nPLE.

tiliide de Saïd-Pacha pouvait me causer d'impression.

ne se trahit jamais par ce pli contracté qui marque les colères et les amertumes humaines.

L'humanité pourtant ne perd jamais entièrement ses droits, et ses narines, parfois frémissantes, se soulèvent par des mouvements qui trahissent un esprit roidi contre la cruauté d'une captivité plus dure à supporter que si elle était involontaire.

Lorsque l'entretien fut fini, le Saint-Père me permit de lui présenter Marcel, qui était dans le salon précédent, et avec une bonté qui arracha des larmes à mon jeune ami, il s'informa de sa famille, de ses enfants, et le bénit en termes tout à fait paternels. Nous nous retirâmes. Léon XIII se leva, fit quelques pas pour nous accompagner, et avec la voix, le geste et l'accent d'une âme inspirée, prononça quelques paroles de bienveillante exhortation.

Marcel me raconta que pendant cette longue entrevue, les camériers s'étaient approchés à plusieurs reprises de la porte, et que le cardinal Jacobini avait envoyé par deux fois pour savoir si j'étais encore auprès du Saint-Père.

Je me hâtai de monter auprès du cardinal, qui parut surpris de la durée de mon audience.

II était trois heures lorsque je pris congé de Mgr Jacobini , qui donna des ordres pour que je pusse visiter le Vatican au delà de l'heure de la fermeture, car je devais partir le lendemain pour Naples. On me guida à travers le Musée de façon à me le faire visiter utilement et sans perdre de temps. Néanmoins, ce ne fut que vers six heures que je rentrai à l'hôtel.

Il y avait dix heures que j'étais debout. Je me jetai sur mon lit pour me reposer un peu, lorsqu'on m'annonça M. de Schloezer, l'ambassadeur d'Allemagne près du Saint- Siège. Avant que j'eusse le temps de sauter à bas du lit, M. de Schloezer était entré et me força à demeurer couché. Il savait, j'en suis sur, tout ce que j'avais fait

AUTOUR D'[]> GRAND VIZIR. 20'.i

J'en conclus seulement que Saïd est entre les mains du Sultan un instrument absolument

depuis le matin, et il comprenait que mes forces devaient être à bout. Il s'assit auprès de mon lit, et demeura pendant une heure. Je n'avais pas caché au Vatican que j'avais déjeuné avec lui la veille, et que sans doute je devais le revoir. C'est un diplomate d'une ténacité et d'une activité extraordinaires. Sous l'apparence d'un bon enfant qui se donne à tout le monde et qui est d'une simplicité absolue, il cache une rare ardeur et une volonté de fer. Il ne se laisse abattre par rien, et c'est lui qui aurait lassé le rocher s'il avait été à la place de Sisyphe.

Le prince de Bismarck sait choisir ses hommes, et à la ténacité du Vatican il a opposé celle de M. de Schloezer, la seule qui pût l'égaler. Peu lui importait que je le reçusse couché ou debout. Il savait déjà que j'étais resté pendant une heure et demie avec le Pape, pendant une heure avec le cardinal, et il n'était pas homme à attendre le lendemain pour me voir.

D'ailleurs, j'étais certain que je le verrais avant peu, et je l'avais dit au cardinal.

J'avais donc à lui communiquer des choses qu'on m'avait plutôt chargé qu'autorisé à répéter, et la discussion s'étant engagée entre lui et moi sur ce que je venais de lui redire, il demeura jusqu'au delà de sept heures.

Il se croisa avec M. Decrais, l'ambassadeur de France auprès du Roi, qui venait me rendre la visite que je lui avais faite, et qui me quitta au moment où il me restait tout juste le temps de m'habiiler pour me rendre au dîner de l'Association de la Presse qui avait lieu à huit heures à l'hôtel du Quirinal.

Ce dîner se prolongea jusqu'à onze heures, et je me rendis de là chez sir Augustus Paget, ambassadeur d'Angleterre, qui ce soir-là recevait la fleur de la société romaine. Il était deux heures lorsque je rentrai chez moi. J'avais réellement à peine la force de me tenir debout, car

négatif, un ministre qui ne respire que par ordre de son maître, et un de ces collaborateurs dont un Souverain doit connaître la fai-

il y avait dix-huit heures que ni mon corps ni ma mémoire n'avaient eu un instant pour se recueilhr et se reposer.

Je résolus de prendre une heure de sommeil et de me leverensuite pour rassembler quelques notes, trop précieuses pour ne pas les fixer le plus tôt possible, lorsque, en rentrant dans mon salon, je me trouvai en face d'un messager du Vatican qui avait charge de me remettre une lettre, et de ne la remettre qu'à moi-même. Elle était du cardinal Jacobini et elle disait :

« Sebbene io non dubiti che Ella nella sua saviezza e prudenza ben comprende che del colloquio avuto con il Santo Padre e con me non debba farsi menzion alcuna : tuttavia mi permetla che io le rinnovi taie preghiera. Io conto intieramente sopra la di lei delicatezza. Che se Ella avesse un poco di tempo disponibile, io amerei di vederla prima dalla sua partenza per Napoli. Le rinnovo, etc., etc. »

Je n'ai pas besoin d'insister sur ce que j'éprouvai en lisant cette lettre. L'excellent cardinal Jacobini savait sans doute quel sacrifice il m'imposait. J'aime à croire qu'il aura acquis la conviction qu'un journaliste soucieux de son honneur sait garder le silence; mais ce qu'il ignore sans doute, c'est que sa lettre m'empêcha de trouver le sommeil dont j'avais un si grand besoin, et ce qu'il ignore aussi, c'est que sans la visite de M. de Schloezer et sans les circonstances que je viens d'énumérer, et qui m'absorbèrent, d'une fa(.'on si absolue jusque vers deux heures du matin, le récit de mes entrevues aurait élé confié au télégraphe et publié avant que sa lettre me fût parvenue. En mon àme et conscience, autant que je me le rappelle, ce récit n'aurait pu attirer à Léon XUI que des sentiments d'admiration, comme je les éprouvai moi-même, sans nuire ni à sa cause en gêné-

blesse pour ne point s'y méprendre, et pour ne pas appuyer sur eux l'édifice de sa propre grandeur, ni la prospérité du pays dont les destinées lui sont confiées.

rai, ni aux questions si nombreuses qu'il avait traitées devant moi, avec une hauteur de vues que je n'ai rencontrée nulle part ailleurs, et que je ne soupçonnais pas même chez le prisonnier auguste que renferment les murs discrets du Vatican,

MINISTERIORAMA.

J'ai essayé, dans ces pages pressées, de jeter un coup d'œilsur la presqu'île des Balkans, qui est comme la préface de la Turquie; j'ai essayé de montrer la Turquie sous la triple forme d'un Pacha qui a vécu au pouvoir avant l'ère des luttes; d'un Cheik qui a essayé d'assouplir le Coran aux exigences de la société moderne; d'un premier ministre s'annihilant aux pieds de son maître.

Je montrerai tout à l'heure le maître luimême.

Mais on ne pourrait se faire une idée d'ensemble si je ne faisais déhler devant les yeux du lecteur la silhouette de ceux qui, depuis huit ans, ont été tour à tour les auxiliaires plus ou moins éphémères de la volonté impériale, et si

MIMSTÉRIORAMA. 213

je ne montrais combien, en face de cette mobilité incessante de ses serviteurs, la Turquie ne peut et ne doit compter que sur la volonté permanente d'Abd ul-Hamid.

J'ai déjà rappelé qu'au printemps de 1 876 Abd ul-Aziz fut détrôné par Ruschdi-Pacha , grand vizir; par Hussein-Avni-Pacha, ministre de la guerre, et Midliat-Pacha, ministre de la justice.

Mourad Y arrive au pouvoir, et après quelques semaines de gouvernement, il est enfermé à Tchéragan comme fou, et Abd ul-Hamid, son frère, est proclamé souverain.

Ceci se passe en 1876.

La lutte entre Ruschdi et Midhat s'accentue. Abd ul-Hamid, séduit par l'esprit brillant et les théories |de Midhat, révoque Ruschdi et nomme Midhat, son adversaire, grand vizir.

Le nouveau grand vizir, résolu de mettre sinon en pratique, au moins au grand jour ses idées constitutionnelles, promulgue une constitution. Cette promulgation coïncide avec la première séance de la conférence de Constantinople.

Cette conférence est dissoute sans aboutir. Midhat, se croyant soutenu par l'esprit libéral de l'Europe qu'il prétend représenter, se meta

2l4 UNE COURSE A C ONS T AN T INOPLE.

faire de l'opposition à Abd ul-Hamid, à le critiquer, à le fronder, et à bouder en ne paraissant pas au palais.

Pour qui connaît la fidélité absolue des musulmans à la personne du Calife, pour quiconque se rappelle, comme je le dis ailleurs, que la Turquie est le seul pays dans lequel on n'ait jamais constaté une révolution ayant pour but de changer la forme du gouvernement, on comprendra que l'attitude affectée par Midhat pouvait avoir les conséquences les plus graves, conséquences d'autant plus graves que le vague soupçon de complicité qui planait sur lui dans l'assassinat d'Abdul-Aziz, donnait à son attitude envers Abd ul-Hamid comme l'apparence de l'impunité assurée, lorsque l'on ne peut douter de l'horreur profonde qu'inspirait à Abd ul-Hamid la fin tragique d'Abd ul-Aziz.

Midhat est appelé au palais. H se rend à Dolma-Bagchi. Là, on lui déclare qu'il est révoqué et qu'il va être exilé. VYrrédine chauffait à Top-Hané. Un caïque vigoureusement armé attend contre le quai de Dolma-Bagchi ; on y fait prendre place à Midhat, et un quart d'heure après, VVrrédine transporte le grand vizir de la veille en dehors des limites de l'Empire.

MINISTÉRIORAMA. 215

Un nouveau ministère, ayant Edliem- Pacha pour grand vizir, est formé. La Chambre est convoquée. Le fameux protocole de Londres, ébauché à la hâte et signé avec précipitation la veille de Pâques, est présenté à Constantinople. On sait, et je l'ai révélé en son temps, que, grâce à cette précipitation, la clause coercitive contre la Turquie, clause qui menaçait la Turquie dans son indépendance et dans sa dignité, et qui devait être tenue secrète, par inadvertance, figura dans le protocole. Aussi ce protocole futil rejeté par la Turquie, et ce rejet, ainsi imposé à Abdul-Hamid, à dessein, prétendent quelquesuns, amena la guerre. On en connaît le résultat; les Russes arrivèrent à San Stephano.

Quelques-uns prétendent que malgré l'arrivée de la flotte anglaise devant les îles de Prinkipo (îles des Princes), les Russes auraient pu entrer sans danger et sans inconvénient à Constantinople. On a même découvert, il y a quelque temps, que le prince de Bismarck aurait vu celte entrée sans déplaisir et, le cas échéant, ne s'y serait point opposé. Je crois qu'il y a là une double erreur ou une double légende.

Pendant mon séjour à Constantinople, un musulman que je ne puis nommer ni désigner.

216 UNE COURSE A C0.\ S T AÎS TINOPLE.

me montra sur la pointe du Sérail l'emplacement où , vingt ans auparavant, avait brûlé ce palais :

(( Que voyez -vous là ? me dit-il.

— Rien ; de l'herbe et des pierres.

— Eh bien! si les Russes étaient entrés à Constantinople, à cette heure, de Stamboul, de Péra et de Galata, voilà tout ce qu'on verrait.»

Je crois aussi que si le prince de Bismarck avait vu avec une telle équanimité la présence des Russes à Constantinople, il lui aurait suffi d'un mot pour que l'armée russe franchît la distance qui l'en séparait, et pour que la Russie refusât de paraître devant le congrès.

Quoi qu'il en soit, le cabinet présidé par Edhem tomba.

Ce fut Vefvyk-Ahmet-Pacha qui arriva au pouvoir, avec le titre de premier ministre. Ce fut lui qui signa les préliminaires de paix que l'Europe réunie modifia ensuite au congrès de Berlin. Pendant ce temps, les débats s'engagèrent dans la Chambre. Débats stériles, discours inutiles et ampoulés, qui montrèrent tout ce que la conception de Midhat avait d'intempestif et de prématuré. Chose curieuse, ce fut Vefvyk, qui se déclare le plus Européen des Turcs, qui provo-

MINISTÉinnUAMA. 21 7

qua la dissolution des Chambres. La Chambre fut dissoute. La constitution ne fut point supprimée, mais suspendue d'une façon indéfinie, et même à cette heure, par ordre d'Abd ul-Hamid, qui tient à marquer ses tendances libérales, cette constitution figure etse réimprime chaque année en tête des almanachs officiels de l'Empire.

Le Sénat fut maintenu; il constitue à cette heure comme une sorte de grand conseil que l'on pourrait éventuellement convoquer. Ceux qui le composent continuent à toucher par moments leur traitement, et c'est de cette façon délicate et détournée qu'Abd ul-Hamid pensionne bon nombre deses membres qui comptent parmi les hommes les plus distingués de l'Empire, et qui, sans cette généreuse initiative, vivraient bien souvent dans la plus grande détresse. Mais la suspension de la constitution, la signature des préliminaires de paix provoquent la chute de Vefvik, auquel succède rapidement Sadik, au trefois ambassadeur à Paris, puis gouverneur de Crète, aujourd'hui exilé à Lemnos, et qui demeura pendant quarante jours premier ministre. C'est le vieux Ruschdi qui lui succède pour huit jours, et c'est Safvet-Pacha, un autre ambassadeur à Paris, qui vient de mourir, qui

succède à celui-ci pour une semaine. Qui ne se rappelle le vieux Safvet traversant les salons de Paris pendant les terribles moments que passait alors la Turquie? Il en était réellement la mélancolique personnification : malade, endolori, grimaçant de douleur au sein même des réunions les plus brillantes. Ah! il la représentait bien, cette malheureuse Turquie sur laquelle à ce moment même la Russie essayait de peser de toute son écrasante lourdeur !

Le congrès de Berlin est décidé. C'est Sadik qui est désigné comme premier ministre plénipotentiaire, Sadik, homme éclairé et supérieur, mais que déjà alors on avait su rendre suspect à Abd ul-Hamid. Deux jours après, c'est Caratheodory - Pacha , que Sadik avait demandé comme deuxième plénipotentiaire , qui est nommé à sa place plénipotentiaire en chef; et comme un ambassadeur étranger reçu par le Sultan s'étonne de ce brusque changement, Abd ul-Hamid lui dit : » Il faut trois qualités à un plénipotentiaire pour représenter la Turquie au congrès qui s'ouvre : l'intelligence, le savoir, et la fidélité à son souverain. Je vous laisse à deviner laquelle de ces trois qualités manque à mes yeux à Sadik. »

MINISTÉRIORAMA. 219

C'est pendant les quarante jours du ministère Sadik qu'eut lieu réchauffourée de Tchéragan dontj'ai parlé plus haut, échauffourée sans préparation , provoquée par Ali-Suavi, qui s'était introduit dans le palais de Tchéragan avec une centaine d'émigrés de la Roumélie, qui faillit délivrer Mourad au moment où, après une courte lutte, Ali-Suavi fut tué d'un coup de revolver qui mit fin à la révolte.

Un incendie éclata à la Porte. Sadik fut accusé de tendances révolutionnaires et de conspiration contre le Sultan, et c'est alors que Safvet, ancien professeur d'Abdul-Hamid, le remplaça.

Saïd, le grand vizir actuel, qui était à cette époque ministre de la liste civile et que Safvet suit d'un œil méfiant et inquiet, est nommé gouverneur de Konia dans le but évident de l'éloigner de Constanlinople, et en même temps un autre Saïd , surnommé Saïd l'Anglais , est nommé gouverneur de Brousse.

Mais le Sultan, qui avait éprouvé Saïd et qui voyait en lui un auxiliaire plus précieux que ceux dont il était entouré, faisant semblant de se tromper, change la direction des deux Saïd, envoie Saïd l'Anglais à Konia et Saïd-Pacha à Brousse.

220 UNE COURSE A CONS T AÎN' T INOPLE .

Safvet avait bien raison de se méfier de ce Saïd, car, huit ou neuf mois après , un bateau spécial le ramène de Brousse à Constantinople, et quelques jours plus tard, Safvet, qui avait repris le titre de grand vizir, est renversé et remplacé par Khaïr eddin-Pacha.

Caratheodory-Pacha, qui, d'après le décret, avait été nommé pour cinq ans gouverneur général de Crète, est nommé ministre des affaires étrangères, et Saïd, le faux Saïd de Konia, ministre de la justice. C'est sous ce ministère que commence la tentative d'arrangement avec les porteurs de la dette publique, connue sous le nom de combinaison Tocqueville, que se conclut la convention avec l'Autriche -Hongrie relative à l'Herzégovine et à la Bosnie, qu'éclate la question égyptienne à l'état aigu, et qu'Ismaïl-Pacha, khédive d'Egypte, est renversé.

Mais Khaïr eddin, un peu enivré par ses succès, présente au Sultan un programme dans lequel il réclame la responsabilité des ministres et des prérogatives qui, on le verra plus loin dans la conversation que j'ai eue avec le Sultan, paraissent à celui-ci incompatibles avec la situation et les nécessités réelles de l'Empire.

Aarifi-Pacha, ancien ambassadeur à Paris,

MIMSTÉRIORAMA. 221

est alors appelé à lui succéder ; mais deux mois après, il est lui-même remplacé par Saïd-Pacha, dont le travail continu et quelque peu souterrain est enfin couronné de succès, et qui, pour la première fois, fiiiis coronat opus, est nommé premier ministre. Mais toute chose, surtout en Turquie, a sa fin, et après onze mois de pouvoir, Saïd-Pacha, qui montre quelques velléités d'indépendance contraires à son attitude antérieure, est remplacé par Cadri-Pacha, ayant pour ministre des affaires étrangères Abeddin- Pacha.

Quatre mois après, Saïd, pour la deuxième fois , remonte au pouvoir comme premier ministre. Ceci se passe en 1880, et c'est le 3 octobre de cette année que paraît la fameuse note poUtique et financière provoquée par la question grecque et l'incident de Dulcigno.

De nouveau, en 1881, après être resté au pouvoir plusieurs mois, il cède sa place à Abd urrahman, qui l'occupe pendant deux mois, et qui la cède encore à Saïd, lequel, il faut le rappeler ici, avait pendant ce temps réglé les questions du Monténégro et de la Grèce.

Mais vingt-quatre heures après avoir succédé à Abd urrahman, éclate le bombardement

522 UNE COURSE A C ONST A NT IN OPLE .

d'Alexandrie, et après être resté plusieurs mois premier ministre, en lutte avec Vefvik, alors gouverneur de Brousse , il se joue une des comédies les plus bizarres, même en ce pays de bizarre imprévu. Vefvik, sous le coup des accusations les plus graves, menacé de passer en justice, est appelé de Brousse à Constantinople. Mais au lieu d'être traduit en justice, Vefvik, apparaissant devant Abd ul-Hamid , plaide sa cause avec une éloquence telle et une telle sincérité, qu'il quitte le Sultan comme grand vizir, et remplace son ennemi mortel Saïd, qui pendant vingt-quatre heures cesse d'être premier ministre.

Le triomphe de Vefvik, en effet, ne dura pas longtemps.

Vingt-quatre heures après, à la suite d'une discussion violente avec le Sultan, Vefvik tombe, etSaïd-Pacha rentre, cette fois non comme premier ministre, mais comme grand vizir, poste qu'il occupe encore à cette heure , ayant pour le moment arrête cette série étourdissante de chutes etd'élévations aussi inexplicables les unes que les autres.

Ainsi, depuis 1876 jusqu'en 1881 , dans l'espace de quatre ans et demi , dix-neuf chan-

MINISTÉRIORAMA. 223

gements de ministères et de cabinets se sont produits à Gonstantinople.

Sous le premier ministère de Saïd-Pacha, celui-ci commit l'erreur grave de confier le ministère de l'intérieur à Mahmoud-Kédime- Pacha, le grand vizir impopulaire d'Abd ul- Aziz, qui, sous l'instigation du général Ignatietf, suspendit le payement des intérêts de la dette publique.

C'est sous le deuxième ministère de Saïd que Midhat, d'abord autorisé à rentrer en Turquie sans fonctions et à séjourner en Crète , puis nommé gouverneur de Syrie et de Smyrne, fut de là reconduit à Gonstantinople pour figurer parmi les accusés du procès d'Abd ul-Aziz, condamné, exilé, déporté à Taïf, où il se peut qu'il vive encore.

Une rumeur mystérieuse, en effet, annonçait, pendant que j'étais à Constanlinople, que Midhat et ses codétenus s'étaient évadés et étaient parvenus à gagner l'Europe.

Quelques-uns ont supposé que ce bruit avait été mis en circulation afin d'accréditer l'opinion de ceux qui le croient encore en vie; mais, quoi qu'il en soit, je répète ici ce que j'ai déjà dit : Je ne suis point de ceux qui reprochent à Abd

224 UNE COURSE A CONS T AiS TINOPLE .

ul-Hamid le procès fait à Midhat à l'occasion de la mort d'Abd ul-Aziz. Quels qu'aient été les inconvénients de ce procès, il a toujours montré au monde musulman et à l'Europe que le temps est passé où l'assassinat des souverains pouvait être considéré comme une mesure plus ou moins conforme aux mœurs du pays, et pour ma part, la seule chose que je regrette, c'est que les preuves de leur culpabilité n'aient pas été assez évidentes, d'abord pour dissiper les incertitudes de l'histoire au sujet de la mort d'Abd ul-Aziz, et ensuite pour frapper d'un châtiment plus exemplaire ceux que l'opinion pubhque soupçonnait de l'avoir perpétrée.

XVIÎI

\E BOUGEOIVS PLUS !

Essad-P;)cha, ambassadeur de Turquie à Paris, m'avait donné deux lettres d'introduction à mon départ pour Constantinople : l'une pour Saïd-Pacha, le grand vizir; l'autre pour Munir- Bey, le maître des cérémonies.

Je n'avais pas caché à Essad-Pacha mon désir de profiter de mon séjour à Constantinople pour approcher du Sultan, et, bien que les deux lettres d'introduction qu'il me remit, selon l'usage diplomatique, fussent closes,je suis convaincu qu'elles parlaient de mon désir et qu'elles se proposaient d'en appuyer la réalisation.

En arrivant à Constantinople, je reçus la visite d'un de mes bons amis qui habite la ville, qui connaît admirablement les hommes et les

226 UNE COURSE A CONS T AIN T IlN OPLE

choses, et à qui je racontai que j'étais venu avec des amis, que ces amis devaient partir dans quatre jours, que je voulais tout d'abord visiter Constantinople avec eux, et que je me proposais de ne remettre mes lettres qu'après leur départ, voulant rester huit jours de plus. Cet ami me conseilla de les remettre néanmoins tout de suite, et se chargea de les faire parvenir.

Mais, deux jours après, le jeudi, nous apprîmes que nous étions à la veille du Courbam- Baïram, et que les fêtes commenceraient le vendredi pour finir le lundi au soir.

Cela fut pour moi une grande déception.

Je comprenais que je ne pouvais plus voir le monde officiel avant la fin des fêtes, c'est-àdire avant le mardi suivant, et, comme je devais repartir le samedi d'après, il ne me resterait que quatre jours pour régler cette question complexe d'une audience du Sultan. D'ailleurs, depuis trois jours que j'étais à Constantinople, j'avais vu beaucoup de personnes, j'avais parlé de beaucoup de choses, et je commençais à comprendre que cela ne serait pas chose facile; que le Sultan n'avait jamais reçu en audience particulière quelqu'un dans ma situation, et que ceux sur lesquels je complais pour la demander

au Sultan, penchaient plutôt à empêcher que cela ne se fît.

Missak-Effendi, le premier secrétaire de l'ambassade ottomane à Paris, homme charmant d'ailleurs, diplomate fin, aimable, souriant, linguiste distingué et fonctionnaire attentif et circonspect, qui avait fait le voyage avec nous, m'avait dit que je ne devais pas quitter Constaniinople sans voir le Sultan, et il en avait, en effet, parlé à Saïd-Pacha et à Munir- Bey. Seulement, par une attention très-gracieuse, il avait dit à Munir-Bey qu'il fallait ne pas oublier, en même temps, de rappeler au Sultan qui j'étais et quelle était ma qualité, afin qu'il pesât bien ce qu'il me dirait, et qu'il ne perdît pas de vue que ce qu'il m'aurait dit n'échapperait pas à la publicité.

Il faudrait ne pas connaître Constantinople et le Palais pour ne pas comprendre que, aussitôt après cette recommandation , que j'ignorai d'ailleurs presque jusqu'au départ, je n'avais plus aucune chance d'aboutir par la voie ofiTicielle. Ni Munir-Bey, ni Saïd-Pacha, ni aucun de ceux dont la responsabilité éclate au grand jour, n'auraient plus vouki s'exposer à voir retomber sur eux les conséquences d'une au-

228 UNE COURSE A CON ST ANT IIsOPLE .

(lience qui me fût accordée par le Sultan.

Abd ul-Hamid est un esprit trop attentif et trop éclairé pour ne pas tenir compte de la Presse, de la Presse européenne et indépendante surtout, et pour ne pas se tenir au courant des correspondances publiées en Europe.

Or, les derniers correspondants de certains journaux à Constantinople, par la libre et indépendante appréciation de la Turquie, des ministres et des actes du Sultan lui-même, avaient eu le don d'éveiller la susceptibilité de Sa Majesté, qui, de quelques-unes de ces correspondances, avait gardé un souvenir un peu cuisant.

Qui pouvait répondre qu'à mon tour je n'ajouterais pas encore aux impressions amères du Sultan, et qui pouvait demander aux hauts fonctionnaires que peut foudroyer un regard du maître, d'accepter les conséquences d'un tel entretien et de porter la responsabilité d'avoir provoqué cette entrevue et d'y avoir invité le Souverain ? Et comme, par suite de la rapidité de mon séjour, je fournissais aux fonctionnaires craintifs une justification toute trouvée, il était probable, il était même certain que je ne verrais point le chef des croyants avant de quitter sa capitale. Une circonstance nouvelle vint

ajouter encore à la complication de cette question.

Le vendredi après le Baïram, j'allai à Térapia faire une visite à lord Dufferin.

Lord Dufferin, à qui je racontai que j'avais fait remettre les deux lettres d'introduction d'Essad-Pacha, pensa, lui aussi, que 'le temps m'était bien mesuré pour pouvoir compter sur une audience.

11 me raconta que M. Forster avait obtenu une audience, qu'elle avait été remise à deux reprises, et que, finalement, ne pouvant séjourner davantage, il était parti sans attendre le jour qui lui avait été fixé pour la troisième fois.

Je pensai naturellement que, lorsqu'un personnage de l'importance de M. Forster avait été ainsi tenu en suspens, je devais renoncer à l'idée d'aboutir. Je demandai néanmoins à lord Dufferin s'il ne voulait pas avoir l'obligeance de seconder ma tentative. La connaissance perspicace de lord Dufferin pour tout ce qui regarde les choses et les hommes d'Orient lui fit entrevoir immédiatement qu'il fallait écarter une démarche officielle directe, qui aurait créé un embarras de plus. Il me répondit

230 UiSE COURSE A CONS ÏANTINOPLE.

(ju'il allait écrire une lettre particulière à Munir-Bey, pour lui dire simplement que j'étais parmi les passagers de V Orient-Express, et que peut-être il ne déplairait pas à Sa Majesté d'en être informée. Ce qu'il fit le jour même. Je savais d'ailleurs que Munir-Bey désirait qu'une information quelconque de cette nature lui parvînt d'un ambassadeur, parce qu'une telle démarche lui imposait le devoir d'avertir le Sultan de ma présence, sans le charger de la responsabilité d'en avoir pris l'initiative.

Le Sultan, dès le samedi, fut donc informé que j'étais àConstantinople, et, en lui communiquant la note de lord Dufferin, ceux qui la lui avaient transmise avaient ajouté que, leur devoir étant désormais rempli, ils n'avaient plus qu'à attendre la décision du Souverain. Dans ces conditions, et pendant les deux jours qui suivirent, on garda autour du Sultan un profond silence à mon égard. En effet, chose piquante, déjà près du Sultan deux partis s'étaient formés autour de ma pauvre personnalité.

Les uns avaient agi ofliciellemcnt, presque obligatoirement, et, une fois la démarche officielle obhgée accomplie, ils demeuraient silen-

cieiix, satisfaits plutôt du silence qui se produisait à mon égard.

Les autres, désireux au contraire que je visse le Sultan, et, dans leur enthousiasme pour lui, convaincus que je ne pouvais emporter de cet entretien qu'une impression vraie et bonne, tout en s'impatientant de ce silence pendant lequel s'écoulaient les quelques heures qui me séparaient de mon départ, ne pouvaient le rompre ni essayer de le faire rompre, arrêtés qu'ils étaient par la note émanant d'un ambassadeur, et par l'intervention officielle de ceux que leurs fonctions autorisaient à intervenir. Cela se prolongea jusqu'au mardi soir.

Je n'avais plus que trois jours à rester à Constantinople,

Le mardi soir, je reçus de Saïd-Pacha la lettre suivante :

(( Monsieur,

(( J'ai eu le plaisir de recevoir la lettre de Son Excellence Essad-Pacha que vous avez eu l'obligeance de me faire parvenir, ainsi que la lettre par laquelle vous me demandez une entrevue. Je regrette de n'avoir pu, par suite de mes nombreuses occupations, vous répondre plus tôt. Je

232 UNE COURSE A COINS TAN TIIsOPLE.

me réserve de vous faire connaître le jour et l'heure où il me sera possible de vous recevoir. « Veuillez agréer , Monsieur , l'assurance de ma parfaite considération.

« Saïd . »

Étant donné que je devais partir le samedi, cette lettre était une « fin de non-recevoir » , et j'appris, en effet, dès le lendemain, que, en présence du silence gardé par Abd ul-Hamid sur la communication du billet de lord Dufferin, Saïd- Pacha jugeait prudent de ne pas me recevoir, ce qui, d'ailleurs, résultait clairement de sa lettre.

Dès lors, je hâtai mes préparatifs de départ, et j'allai le soir même au rendez -vous qui m'avait été ménagé avec le Cheik Abul-Huda el-Rifaï, grand Caziasker d'Anatolie, afin de compléter au moins mes entretiens avec les hommes marquants de la capitale.

Mon entretien avec cet homme éminent dura bien avant dans la nuit, et j'ai su depuis lors que, dès le lendemain matin, il avait écrit au Sultan pour l'en informer.

Dès le lendemain aussi, uu autre de mes amis vint me dire qu'il avait reçu la visite d'un personnage qui avait ses entrées au Palais, qui lui

avait dit que, dans l'entourage du Sultan, on désirait que je le visse, mais qu'on n'osait pas aborder la question, de peur qu'il n'existât une demande officielle d'audience, ce qui aurait arrêté toute autre démarche.

Je compris alors le tact et la finesse avec lesquels avait agi lord Dufferin, et je pus déclarer, en effet, qu'il n'existait absolument aucune demande d'audience officielle.

Mon interlocuteur parut enchanté.

Dans cette même journée du mercredi, je reçus la visite de Waïss-Bey, consul général de Turquie à Venise, orientaliste fort distingué, très-dévoué au Sultan, ayant des relations dans le Palais, actif, intelligent, et désireux de montrer la Turquie, dont il est un défenseur ardent, sous son jour le meilleur.

11 semblait au courant de ce qui se passait. Nous causâmes longtemps, et j'ai su depuis que, aussitôt après m'avoir quitté, il avait écrit une longue lettre qui devait passer sous les yeux du Sultan, et dans laquelle il plaidait chaudement la question de l'audience. Tous ces mouvements , toutes ces démarches , on pourrait même dire toutes ces luttes, se poursuivaient sans que je m'en doutasse. N'ayant plus que

231 UNE COURSE A CONS T ANT JIS OPLE .

deux jours devant moi , je considérais la partie comme perdue. Malgré cela, le lendemain jeudi, j'appris que Philippe-EfFendi, directeur du Vakhity journal officieux du Sultan , trèsdévoué à la personne de Sa Majesté, esprit libéral, protégé d'Osman-Bey, premier chambellan, avait dit qu'on ne devait pas me laisser partir sans que j'aie vu le Souverain ; je savais que Rescliid-Bey, le premier secrétaire du Sultan, jeune homme d'une éducation très-accomplie, qui a la confiance de son maître et qui apporte en toute chose un esprit dégagé et des idéesjustes, était parmi ceux qui inclinaient vers une audience, et enfin que M. Guaracino, un Anglais presque né à Gonstantinople, autrefois appartenant au corps consulaire anglais, trèssympathique au monde musulman, très-intelligent, très-actif et très-bien accueilli partout, s'intéressait particulièrement au succès de mon entreprise; et bien que, je le répète, toute cette agitation se produisît en dehors de moi, bien que l'on prît les plus grandes précautions pour que je ne m'en doutasse pas, je comprenais pourtant que tout ce monde-là n'abandonnait pas la partie et ne perdait pas l'espoir de vaincre la résistance qu'on lui opposait. Je sentais cpie

ISE BOUGEOINS PLUS! 235

je respirais dans une atmosphère qui, pour Gonstantinople même , était remplie d'un mystère exceptionnel. Les Turcs, qui déjà d'habitude parlent à demi -voix, abaissaient davantage encore leur diapason circonspect en ma présence, et se lançaient des monosyllabes turcs à voix imperceptible en me regardant du coin de l'œil; je m'avançais comme à travers une conspiration d'opéra-comique, sachant que, en tout cas, échec ou succès, Tissue ne serait fatale à personne. Le jeudi, dans l'après-midi, Waïss-Bey vint me dire qu'il serait bon que j'allasse, le lendemain vendredi, au Sélamlik qui aurait lieu à la mosquée de Médidjé, près de Dolma-Bae'chi.

« Mais, lui dis-je , j'ai assisté vendredi passé au Baïram, j'ai vu la cérémonie et le Sultan; je ne verrai rien de nouveau demain.

— N'importe, il faut y aller, on ne peut pas savoir. Il arrive parfois que le Sultan remarque les étrangers et les fasse prier de le voir, et puis vous le verrez encore une fois, et la cérémonie est intéressante.

— Eh bien, j'irai. A quelle heure faut-il y aller?

— A midi. »

A peine était-il parti qu'on vint me dire que Khaïr eddin-Pacha me recevrait le lendemain à Nichanne-Tache, à neuf heures et demie du matin ; et, aussitôt après, un de mes amis vint me voir pour me dire que Saïd-Pacha me donnait également rendez-vous à Nichanne-Tache à six heures turques.

« Quelle heure cela fait-il ? »

Mon ami se mit à calculer : « Cela fait onze heures et demie. »

Je réfléchis que si j'allais à neuf heures et demie chez Khaïr eddin et à onze heures et demie chez Saïd, je ne serais jamais à midi au Sélamlik. Mais, comme Saïd-Pacha m'avait donné l'heure turque, il m'était bien permis de me tromper dans mou calcul d'une heure, et d'aller chez lui à dix heures et demie. S'il me recevait, j'aurais le temps d'assister au Sélamlik, et s'il ne me recevait pas, je pourrais m'excuser et lui laisser un mot pour lui expliquer qu'il m'était impossible d'attendre.

Dans la soirée, j'assistai à un dîner qui m'était offert au club , et comme je demandais à M. Guaracino si c'était à dessein qu'on avait laissé un siège vide, il me répondit que c'était Philippe -Effendi qui devait l'occuper; « mais.

ajouta-t-il en baissant la voix, il doit être allé au Palais, pour savoir s'il n'y aurait rien de nouveau. »

Je terminai la soirée chez M. Smythe, un trèsaimable homme de l'administration de la Banque ottomane, où je pus admirer quelques charmants spécimens de la colonie anglaise, et d'où je rentrai assez tard à l'Hôtel d'Angleterre.

Le lendemain matin, de bonne heure, Waïss- Bey et M. Guaracino vinrent m'informer qu'ils m'attendraient entre onze heures et demie et midi sur la route de Dolma-Bagchi pour me conduire au corps de garde qui est en face de la mosquée de Médidjeh, et d'où je pourrais voirie Sultan de très-près. Je me rendis chez Khaïr eddin à neuf heures et demie; je le quittai à dix heures et demie pour aller chez Saïd-Pacha, qui demeure en face de chez lui.

J'avais bien fait de devancer le rendez-vous d'une heure, car Saïd-Pacha me reçut aussitôt.

Cependant, lorsque je le quittai, je m'aperçus en regardant ma montre qu'il était onze heures trois quarts, et je pensai que j'avais manqué le Sélamlik.

En effet, à peine sorti de chez Saïd, je rencontrai M. Guaracino, qui avait pris un cheval

et qui arrivait bride abattue pour me faire dire qu'il se faisait tard. îNous trouvâmes Waïss-Bey qui trépignaitd'impatience, et nous courûmes au grand galop des chevaux vers Dolma-Bagchi, lorsque nous apprîmes que ce n'était pas à la mosquée de Médidjeli, mais à celle de Bechik- Tache, que devait avoir lieu le Solamlik.

C'était aussi, comme on se le "rappelle, à Bechik-Tache qu'avait eulieu leCourbam-Baïram.

On attendait là avec une certaine hésitation, car tout le monde avait pensé que c'était à la mosquée de Médidjeh qu'aurait lieu la cérémonie, et bien que les troupes fussent rangées, les otiiciers présents, les sophtas prévenus, cependant, au dernier moment, un contre-ordre pouvait arriver, et le Sultan, avec cette préoccupation persistante de ne point paraître à un endroit désigné d'avance, pouvait changer le lieu du rendez-vous.

En pareil cas, rien ne peut donner une idée de la rapidité avec laquelle s'opère ce déménagement officiel. Les troupes, les officiers généraux du cortège, les chevaux et les voitures et la foule assemblée disparaissent en un clin d'œil, se rendant au pas accéléré à la mosquée indiquée, sans surprise ni mécontentement, comme

s'il s'agissait de la chose la plus naturelle; le corps de garde reprend son aspect ordinaire, et, cinq minutes plus tard, un étranger qui passerait ne pourrait se douter que, quelques minutes auparavant, il y avait là une foule qui attendait, des soldais rangés en haie, des voitures dételées, et tout l'appareil d'un pouvoir absolu dont le chef daigne se faire acclamer une fois par semaine.

Mais lorsque nous vîmes qu'on jetait du sable sur le sol aux endroits par où devait passer le Sultan, nous comprîmes que c'était bien ici que la cérémonie se passerait. Les finances turques ne sont pas dans un état qui permette de jeter du sable par la fenêtre.

En effet, quelques minutes après, un aide de camp arrivant au galop de son cheval, annonça que Sa Majesté allait quitter le palais pour descendre à la mosquée de Bechik-Tache.

On me lit alors monter sur une des marches les plus élevées qui conduisent au corps de garde, pour mieux dominer la foule et voir le Sultan.

Mais mes compagnons prirent une figure consternée. A Bechik-Tache, la mosquée est loin du corps de garde. Elle est au delà de la petite

place triangulaire, juste en face de l'entrée par laquelle pénètre le Sultan. J'étais au milieu des étrangers accourus pour voir la cérémonie, et si à peine je pouvais, moi, voir le Sultan, comment pourrais-je avoir la prétention d'être vu par lui 1 Si à ce moment j'avais dit à mes deux compagnons de quitter la place, ils auraient été ravis, tant ils étaient convaincus que notre temps se dépensait inutilement et qu'ils allaient subir un échec devant moi. Au moment même où ces réflexions me passaient par l'esprit, un homme de haute taille, d'une stature vigoureuse, vêtu d'un costume européen gris, le chapeau mou à la main, la figure pleine et brune, la moustache noire et roide, traversa, tout essoufflé, la petite place sur laquelle les troupes maintenaient l'espace vide, s'approcha de nous, murmura quelques mots à l'oreille de l'officier qui commandait le corps de garde, et nous fit signe de le suivre.

« C'est Philippe -Effendi, me dit M. Guaracino; il a un iradé pour nous faire bien placer.»

Nous traversâmes le corps de garde, nous prîmes un petit corridor à droite, et nous entrâmes dans un salon très-propre, orné de quelques fauteuils et d'un large sofa qui courait

le long des deux fenêtres qui donnent sur la place et sur la mosquée. Évidemment ce mot de iradé est un dérivatif de « irradiation ». Depuis que ce mot avait été prononcé en ma faveur, je sentais 'que des effluves lumineux irradiaient autour de moi. A notre entrée, les officiers trèsgalonnés qui se tenaient assis se levèrent, me regardèrent avec une curiosité respectueuse, et m'engagèrent à m'asseoir sur le sofa.

A peine assis, un soldat apporta le café, un autre, des cigarettes : je devenais l'hôte du Sultan.

Tout à coup, un grand bruit se fit dans la rue. Le Sultan approchait, Phihppe-Effendi dit quelques mots à M. Guaracino, qui ouvrit les battants inférieurs d une des deux fenêtres, me fit monter sur le sofa, et m'engagea à m'asseoir sur le marbre blanc de la fenêtre.

Tout le monde se retira un peu en arrière, et en même temps, sur un ordre donné au dehors, le vide se fit à l'extérieur, devant la fenêtre sur laquelle j'étais assis.

J'étais ainsi complètement isolé du dehors et au dedans, sur le fond un peu obscur du salon, vivement frappé par le soleil, en pleine lumière, me détachant absolument sur l'ensemble du

242 UNE COURSE A CONS T AN ThN Ol'LE.

tableau, assis de côté, les jambes un peu pendantes vers le sofa , le corps penché et la tête en dehors de la fenêtre.

Je compris que je posais devant le Sultan. (( Pourvu, dis-je avec une terreur réelle à M. Guaracino, pourvu qu'il n'y ait pas un photographe avec son appareil en face de nous ! Franchement, la pose n'est pas avantageuse. »

A YILDIZ-RIOSQL'E.

Les acclamations de la troupe se firent entendre, le Snltan parut en voiture fermée et les glaces baissées. Je ne le vis pas bien. Comprenant qu'il regardait de mon côté, chose d'ailleurs presque obligée, tant j'étais mis en évidence, j'inclinai la tête avec le respect dû au Souverain du pays. La voiture s'arrêta, Abd ul-Hamid entra dans la mosquée après s'être retourné vers la foule, et le muezzin ayant paru sur la galerie, nous comprimes que les prières commençaient à l'intérieur.

Je me hâtai de quitter la position peu confortable que j'occupais et de rentrer.

J'étais à peine depuis quelques minutes dans le salon, que Philippe-Eirendi en sortit précipitamment.

« Qu'y a-t-il ? demandai-je à M. Guaracino.

— Un autre iradé.

— Où?

— Là, le monsieur en fez qui traverse la chaussée. »

En effet, l'iradé en fez rouge causait avec Philippe-Effendi.

Celui-ci rentra : « Ordre de nous tenir prêts à monter à Yildiz-Kiosque après le Sélamlik. »

Les choses avançaient lentement, mais elles ne reculaient pas ; la pose à la fenêtre n'avait pas changé les dispositions du Sultan.

Sur ces entrefaites, Mavroyeni-Pacha, Grec de beaucoup de savoir et d'esprit, le médecin spécial du Padischahy était entré.

Nous causâmes pendant quelques instants.

« Je regrette que vous n'ayez pas vu le Sultan. Vous auriez pu vous convaincre des calomnies ineptes répandues sur son compte. Vous auriez pu vous convaincre qu'il a l'esprit droit et juste et le corps sain. On l'a dit malade de toute façon, scrofuleux, sujet à des attaques. C'est une infamie. Je ne l'ai jamais vu malade, et je suis le plus grand objet de luxe qu'il se paye. )>

Je me retournai. Philippe-Effendi avait disparu.

« OÙ donc est-il allé ? demandai-je à Waïss- Bey.

— Il y a un nouvel iradé à votre égard. » Piiilippe-Effendi rentra : « L'ordre est formel

de vous conduire à Yildiz-Kiosque, où un chambellan nous dira ce qui reste à faire. »

Mes compagnons étaient radieux. Évidemment, il s'était livré au sujet de ma personne une de ces batailles mystérieuses autour du Sultan, dont les murs du palais gardent le mystère, et sur lesquelles vainqueurs et vaincus observent un secret égal. J'en pénétrais les fils peu à peu, et si je puis la raconter aujourd'hui dans ses détails, c'est d'abord que j'ai pu l'observer par moi-même, et ensuite parce que la victoire rend les vainqueurs susceptibles d'être communicatifs.

Bientôt un quatrième et dernier iradé arriva, et je compris à la physionomie de mes amis que la victoire devait être presque assurée.

« Ordre de nous rendre à la salle des Maréchaux et d'y attendre. » Nous étions dans la place, ou nous allions y pénétrer.

« Mais qui donc donne ces ordres successifs ? dis-je.

— C'est le Sultan qui les communique au

chambellan de service, lequel les transmet au service extérieur.

— Mais alors le Sultan n'est donc pas en prière ?

— Non, c'est une des mille erreurs européennes. La mosquée n'est pas un lieu de prière absolu. On peut prier partout, puisque Allah est partout. La mosquée est surtout un lieu de réunion ; on y peut discuter sur toute chose, on le fait, et il arrive bien souvent, comme aujourd'hui, — et on me montra des domestiques qui portaient des plateaux sur des serviettes, — que le Sultan y offre des. rafraîchissements à ceux qui sont avec lui dans la loge où il se trouve placé. D'ailleurs, le Sélamlik n'a été institué que depuis la famille régnante. Autrefois, le Sultan demeurait invisible, et on pouvait l'assassiner dans son palais et lui substituer un successeur sans que le peuple s'en doutât. On a donc décidé que, coûte que coûte, il devait se montrer au moins une fois par semaine à son peuple, et il est même arrivé qu'un Sultan, mortellement malade, fut néanmoins porté au Sélamlik et mourut en rentrant. »

A ce moment, des commandements militaires se firent entendre; les musiques se mirent à

A YILDIZ-KIOSOUE. 247

jouer, les chevaux à piaffer, tout le monde se précipita aux fenêtres, et Abdul-Hamid, sortant de la mosquée, prit place dans une Victoria, ayant à côté de lui Osman-Bey et en face deux de ses aides de camp, et remonta au grand trot par l'ancienne route qui mène à Yildiz- Kiosque. Nous sortîmes du corps de garde, nos voitures nous attendaient, et nous prîmes par la route nouvelle le chemin du palais.

Cette route offrait alors un spectacle vraiment merveilleux. Elle est admirablement dessinée et monte par une pente douce, taillée dans les flancs d'une colline verdoyante et parsemée d'arbres. Ce qui reste de l'ancienne colline dans laquelle on l'a taillée forme un talus incliné des deux côtés, allant d'un côté vers la route nouvelle, et de l'autre s'abaissant vers la route ancienne.

Les deux talus, sur tout le parcours, étaient couverts d'hommes, de femmes et d'enfants, accourus pour voir le Sultan sur son passage. Ce sont là les rares occasions où femmes et enfants turcs sortent pour assister à un spectacle extérieur, et nul musulman n'oserait défendre aux siens de s'y rendre. Sur les pelouses vertes des talus et sous l'ombre légère des arbres, les

couleurs voyantes et harmonieuses des féredjés ou manteaux rayés de deux couleurs , rouge et jaune, violet et blanc, bleu et rose, se détachaient avec un éclat particulier, ponctués en rouge par la coiffure des garçons qui gambadaient à travers les groupes.

Les femmes avaient autour du visage ces voiles, de plus en plus transparents, contre lesquels tonnent pour la forme des iradés périodiques, qui les rappellent aux voiles épais, et qui produisent chaque fois un petit tumulte passager qui dure à peine l'espace d'une journée. Le voile, je le crois, est appelé à disparaître sous peu, et les femmes turques, se conformant aux véritables prescriptions du Coran, offriront leur visage ignoré jusqu'ici à la curiosité des voyageurs, en ne conservant que les vêtements flottants qui couvrent leur corps entier avec une parfaite modestie.

Nousarrivâmesaux portes de Yildiz-Kiosque.

Un soldat en faction s'avança vers nous. Philippe-Effendi se pencha vers lui, et murmura le mot de iradé : le factionnaire se recula respectueusement, et par une allée qui part de la porte et tourne à droite après cent mètres, nous pénétrâmes par une porte assez basse dans

Yildiz-Kiosque. Philippe-Effendi nous quitta un instant pour demander à Osman-Bey, le premier chambellan, de nous faire conduire à la salle des Maréchaux, où l'on nous fit entrer en effet. Un cavédji nous apporta du café et des cigarettes, on nous fit asseoir, et on nous pria d'attendre.

Dix minutes plus tard, un chambellan parut à la porte, s'inclina, et me pria de le suivre. Nous traversâmes deux salons successifs, puis une grande galerie coupée en deux par un paravent rouge, un autre salon recouvert d'une natte fine, et le chambellan qui me précédait me fit signe de m'arrêter à quelques pas. Je pensai que ce chambellan me conduisait auprès d'un des aides de camp du Sultan, qui m'indiquerait quand je pourrais voir son maître, car jusque-là, ni Philippe-Effendi, ni Waïss-Bey, ni M. Guaracino, soit qu'ils ne le sussent pas, soit qu'avec cette discrétion obstinée de la diplomatie orientale ils ne voulussent pas se compromettre jusqu'au bout, aucun d'eux n'avait pu ou voulu me dire à quel jour pourrait être fixée mon audience auprès du Sultan.

Au bout de quelques instants, le chambellan que je suivais et qui s'était arrêté devant une

porte ouverte, me fit signe d'approcher, et j'avoue que je fus tout saisi, en m'avançant, de me trouver en face d'Abd ul-Hamid, qui se tenait debout devant moi.

Le Sultan portait les insignes de maréchal de son armée et l'uniforme de sa garde du corps. Il avait un pantalon bleu à double bande rouge retenu par des sous-pieds, sur des bottes vernies ornées de molettes; la tunique droite avec la médaille militaire qui lui a été décernée par son armée, la capote doublée de rouge, ornée de grands boutons en or rouge unis, le fez rouge sur la tête, et un grand sabre à gaine de velours rouge rehaussé d'or damasquiné, la poignée ornée d'une cordelière à gland doré et traînant légèrement sur le sol.

Abd ul-Hamid s'avança vers moi et me tendit la main gantée d'une peau blanche, souple, telle que la portent les officiers européens en tenue de service. H m'invita à m'asseoir sur un fauteuil, s'assit lui-même sur un sofa couvert d'un damas rouge à grandes fleurs bleues, le dos légèrement appuyé sur un coussin, et fit signe à un chambellan qui se tenait debout à la porte d'entrée.

Ce chambellan était Raghib-Bey, qui, sur un

ordre du Sultan, s'assit dans un fauteuil placé à côté du mien.

A ma gauche, entre le fauteuil sur lequel j'étais assis et le sofa sur lequel était le Sultan, se trouvait une petite table en bois doré supportant une plaque de malachite sur laquelle étaient placés une boîte d'allumettes en onyx, un petit cendrier ovale également en onyx et un porte-cigarettes en argent ciselé.

Raghib-Bey allait nous servir d'interprète. La présence d'un interprète enlève, il est vrai, quelque chose à la rapidité de la conversation, mais cet inconvénient est largement compensé par de nombreux avantages. D'abord, quand on se trouve en présence d'un personnage tel que le Sultan, on dit plus facilement sa pensée à un interprète qui la lui transmet qu'on ne la dirait à lui-même. Ensuite, pendant qu'il vous répond, on peut étudier sans préoccupation sa physionomie, puisqu'on ne comprend pas ce qu'il vous dit, et enfin on peut préparer la suite de la conversation ; et ce sont trois avantages dont je pus m'apercevoir pendant mon entretien. J'ai pu amsi étudier à mon aise la physionomie d'Abd ul-Hamid.

Il est de taille moyenne, mais plutôt éle-

vée, mince et presque maigre ; la peau est brune, chaude et sèche; sa barbe est noire, soignée, plutôt courte et épaisse. La bouche est énergique et triste, le nez, un nez turc, est grand, allongé, osseux, avec une trèslégère déviation à Taltache supérieure. L'œil est noir, assez grand, ferme, pensif, pénétrant et sans douceur: il est enfoncé dans son orbite, et semble d'une profondeur extrême lorsque le jour éclaire un côté de la face et plonge l'autre dans l'ombre. Le front est large, droit, d'une hauteur moyenne et légèrement phssé. Les cheveux noirs qui paraissent aux tempes, entre la barbe et le fez, sont courts et presque ras. Abd ul-Hamid a quarante et un ans, mais il paraît davantage, surtout à cause d'une dent qui lui manque dans la rangée supérieure à gauche, presque au milieu. Il parle d'une voix plus haute que ses sujets; sa langue est sonore, ses paroles distinctes, et ses phrases s'allongent et se terminent sans hésitation. Il sourit rarement, mais sa physionomie prend facilement une expression bienveillante , et il approuve avec une satisfaction visible lorsque sa pensée, car il comprend les langues européennes, lui semble fidèlement traduite.

Je m'attendais à avoir pour interprète Munir- Bey, qui est l'interprète habituel en pareil cas; mais j'ai su depuis lors que c'eût été imposer à Munir-Bey une tâche singulière, que de l'obliger à servir d'interprète dans un entretien qu'il était loin d'avoir facilité.

« Je suis heureux, dis-je en m'inclinant, lorsque le Sultan eut fait signe de commencer l'entretien, de ne pas quitter la Turquie sans avoir été admis auprès de Votre Majesté, car, d'après tout ce que j'ai vu et entendu ici, je crois me conformer à la vérité absolue en saluant en Elle la plus grande espérance de ce pays, et le remède possible le plus assuré aux maux multiples dont il souffre.

(I — Je suis très-satisfait de vous voir, et je vous remercie d'avoir voulu juger par vousmême ce pays, que Ion calomnie systématiquement en Europe, sans prendre la peine de l'observer de près.

(( Je suis encouragé à vouloir porter le remède aux maux de ce pays par les grandes qualités de ses sujets et aussi par les grandes ressources de cette contrée.

« Ceux qui prétendent que la Turquie est inguérissable la calomnient de propos délibéré et

comme à dessein. Ce pays a besoin que l'on apporte des améliorations dans ses finances, dans sa justice et dans son administration. J'ai déjà pu réformer l'organisation de la comptabilité de ma liste civile. Mon gouvernement n'a pas fait d'emprunt nouveau depuis bien longtemps, et j'ai pu régler d'un commun accord les intérêts de la dette publique. La dette flottante n'est pas aussi considérable qu'on le dit, néanmoins elle demande une solution pour ne pas demeurer un obstacle qui grossit. On a eu tort de me représenter comme opposé à la liberté. Je sais bien qu'un pays doit se mettre au niveau de son siècle. Mais l'excès d'une liberté dont on ne connaît pas l'usage est aussi dangereux que l'absence de toute liberté.

(( Un pays à qui l'on donne une liberté dont il ignore l'usage, est comme un homme auquel on confie un fusil dont il ignore le maniement, il tue son père, sa mère et ses frères, et puis il finit par se tuer lui-même. 11 faut donc le préparer à l'usage de la liberté, et c'est ce que j'essaye de faire. J'ai fait ouvrir des écoles, qui se multiplient; c'est l'instruction, en se développant, qui est le meilleur moyen de préparer les peuples à l'usage de la liberté. J'ai aussi

A YILDIZ-KIOSQIJE. 255

organisé une école administrative, qui a donné de bons résultats ; ses élèves figurent dans les administrations, et Raghib-Bey, ici présent, est un d'entre eux.

« Vous voyez que l'idée de faire des hommes capables d'aspirer à la liberté et de savoir s'en servir ne m'effraye pas. De même, aucun de nos maux n'est inguérissable, et nous avons en nous des qualités et des forces qui nous rendent susceptibles d'une guérison complète. Nous n'avons pas beaucoup d'amis, mais pourtant ce pays doit être beau puisqu'il y en a tant qui l'envient, et dont toute la politique ne consiste qu'à nous discréditer pour faire de nous leur proie facile. »

Puis après un instant :

« Vous avez été au congrès de Berlin ?

— Oui, Majesté, et si le Sultan veut bien me permettre de le lui dire, la Turquie en cette circonstance a commis une de ses plus grandes fautes. Quand il aurait fallu s'y faire représenter par un de ses personnages les plus importants et les plus imposants, elle s'y est fait représenter par des hommes dévoués et bien intentionnés sans doute, mais qui étaient sans autorité, qui tremblaient devant le prince de Bismarck, et

256 UNE COURSE A COM ST ANTIIN OPLE.

que celui-ci, d'un seul regard, ramenait au silence. Je ne sais pour quelle cause cette faute a été commise, mais à Berlin tout le monde en a été frappé, et l'on y a pensé que le gouvernement turc avait envoyé des plénipotentiaires d'origine étrangère, pour ne pas faire retomber sur des musulmans les conséquences éventuelles du traité de Berlin.

— Oui, vous avez raison; j'ai bien regretté ce que vous appelez justement une faute, je la regrette encore. Je l'ai comprise quand j'ai vu qu'on avait osé admettre au sein du congrès des Grecs, que rien n'autorisait à y paraître, et quand j'ai vu qu'en présence de cette admission mes plénipotentiaires n'avaient pas quitté la séance en protestant. C'est quand les nations sont vaincues qu'elles ont pour devoir de ne pas laisser marchander leur fierté. Mais nous étions dans un moment douloureux; l'ennemi était à nos portes, nous ne comptions pas beaucoup sur l'équité de l'Europe, nous n'y avions pas beaucoup d'amis. Peu d'hommes se souciaient d'aller à Berlin pour atfronter les décisions du congrès et pour apposer leur signature au bas du traité de spoliation que nous prévoyions. On ma imposé là des sacrifices dont

je saigne encore. Croyez-vous que la Bulgarie et la Thessalie soient plus heureuses aujourd'hui qu'avant leur séparation ? Mais n'importe, cela explique la faute que nous avons commise, cela ne l'excuse pas.

— Votre Majesté a dit qu'elle comptait peu sur l'équité de l'Europe: mais ni l'Angleterre ni la France n'y ont abandonné la défense de la Turquie, et Votre Majesté ne peut le leur reprocher.

— Oui, je ne les ai jamais comptées parmi mes ennemis. Nous avons toujours recherché leur amitié, et, malgré tout ce qu'on a pu faire, nous n'en avons jamais méconnu la nécessité. Malheureusement, dans ces derniers temps, il s'est élevé entre elles et nous des nuages; mais j'espère que ces nuages, surtout le principal des deux, se dissiperont par une entente amiable.

— Votre Majesté fait allusion à l'Egypte et à la Tunisie?

— Oui. J'ai vu avec satisfaction que dans ces derniers temps, le gouvernement anglais s'est montré disposé à procéder à une évacuation. Croyez-vous que l'Angleterre s'ydécidebicntôt?

— Je crois, en effet, Sire, qu'on songe en Angleterre à une évacuation partielle ; mais bien

que tout le monde soit convaincu que l'Angleterre ne se propose ni une annexion ni une occupation indéfinie, il faut cependant tenir compte de la situation politique de ce pays. Il y a en Angleterre une force qu'il est difficile d'apprécier ailleurs et qui s'appelle l'opinion publique. Quand l'Angleterre s'est vue dans la nécessité d'aller seule en Egypte, on a dû surexciter cette force, pour la faire consentir à une expédition coûteuse et dangereuse , et il faut aujourd'hui donner au cabinet anglais, qui dépend de l'opinion publique de son pays, le temps de la ramener et de lui faire admettre l'opportunité d'une évacuation de l'Egypte. D'ailleurs, en dehors de ces deux points, de l'Egypte et de la Tunisie, la France et l'Angleterre ne peuvent avoir aujourd'hui aucune arrière-pensée à l'égard de la Turquie, et si la Turquie, comme toutes les nations qui souffrent, n'était pas devenue plus^méfiante qu'en des temps meilleurs, elle comprendrait promptement qu'elle peut se fier désormais sans arrière-pensée à l'amitié de ces deux nations. — Oui, mais en attendant elles n'ont pas craint de porter atteinte à mes droits. Cela a été un grand chagrin pour moi, car je tiens

A YILDIZ-KIOSQUE. 2ô9

énormément à leur amitié; mais je crois que ni pour l'une ni pour l'autre la mienne n'est à dédaigner. Nous avons sur les points les plus divers des contacts dont la politique d'une nation doit tenir un. compte sérieux. Et puis, l'amitié entre nations ne se manifeste pas seulement par des actes diplomatiques, elle s'exprime aussi par la façon équitable dont on juge un pays. Mon pays est jugé avec légèreté, et de là vient qu'on le calomnie. Je tiens à l'opinion de l'Europe, et je voudrais qu'on n'y accordât pas seulement créance à ceux qui se plaisent à répandre des satires sur notre compte. Vous qui pouvez être entendu, dites-le bien, et montrez qu'en observant ce pays avec impartialité, on en emporte une opinion meilleure.

K On me dit d'ailleurs que vous avez vu beaucoup de personnes ici, et comme vous devez avoir l'habitude d'observer, pouvez-vous me dire si vous avez tiré une conclusion de ce que vous avez vu ?

— Si Votre Majesté me permet de lui parler avec franchise, et je ne puis pas faire autrement, puisque je pourrais être obligé d'écrire demain le contraire de ce que je dirais aujour-

d'hui, je dirai ceci : Je crois qu'aucun des mauK dont souffre ce pays, non-seulement n'est pas sans remède, mais encore sans remède facile. Seulement, il y aune double difficulté : la première, c'est que tout dépend de la volonté unique de Votre Majesté, et par conséquent il faut que Votre Majesté soit la première à renoncer aune partie de sa volonté absolue; la seconde difficulté, c'est que, lorsque Votre Majesté le déclarera, ceux à qui Elle commande consentent à son abdication partielle et progressive. Car ce qui est curieux, c'est que peut-être ceux qui dépendent de la volonté absolue de Votre Majesté seront les premiers à résister à toute transformation qui les empêcherait d'abriter leurs fautes derrière les ordres absolus de leur Souverain. Mais, une fois ceci obtenu, si Votre Majesté parvient à créer une administration qui ait les capacités et l'énergie nécessaires pour mettre à exécution, à travers le pays, les réformes résolues, ce sera un pas immense fait vers le relèvement de la Turquie. Votre Majesté tient dans sa main toutes les libertés, puisqu'Elle y tient toutes les volontés. Si Votre Majesté ouvre la main peu à peu, de façon à en laisser sortir des libertés graduelles, à mesure

que le pays est capable de les accepter et de s'en servir, la Turquie se relèvera très-rapidement.

« La consolidation de la dette flottante, la suppression des havalés, les fonctionnaires rendus responsables de ce qu'ils font, les routes ouvertes sur les pays, la justice établie et l'instruction publique sans cesse encouragée, ce sont là des réformes qui porteront rapidement des fruits; mais, je le répète, avant tout, Votre Majesté doit extirper cet esprit de soumission absolue qui fait que chaque fonctionnaire laisse subsister des abus dont il n'est pas responsable.

— Je comprends parfaitement ce que vous venez de me dire. Je suis heureux de voir que vous ne partagez pas l'opinion de ceux qui croient que ce pays ne peut pas se relever. Quant à ce que vous dites de moi-même, je partage votre avis, et je suis parfaitement résolu à ouvrir peu à peu la main. Le difficile, c'est de trouver la mesure juste. Quand on a vu que ce pays ne pouvait pas supporter une constitution, et une Chambre qui n'était pas la représentation exacte du pays, mais seulement d'une partie du pays, alors on est venu et l'on m'a parlé de responsabilités. C'était une autre façon

262 UKE COURSE A CONSTANTINOPLE.

de refaire une constitution. Je m'y suis. refusé. Ceux qui parlaient de responsabilités ne voyaient là qu'un moyen de substituer leur volonté à la mienne, aux dépens des autres, et la grande masse du pays n'aurait fait que changer de volonté. Je tâche donc, comme vous venez de le dire, de préparer ce pays au rôle plus indépendant qu'il doit jouer, et j'ai déjà modifié bien des choses qui ne paraissent pas au dehors, mais qui au dedans produisent leur effet. »

Puis, revenant obstinément à sa première idée :

« Croyez-vous que les Anglais consentent à évacuer bientôt l'Egypte ?

— J'ai déjà eu l'honneur de répondre à ce sujet à Votre Majesté. Mais je me permettrai de lui faire remarquer que l'Angleterre est en Egypte malgré elle; que lorsqu'elle est venue solliciter Votre Majesté d'aller avec elle en Egypte, poussée qu'elle était par cette secrète crainte qui s'empare de tous ceux qui veulent mettre la main sur un territoire ottoman quelconque, elle était absolument sincère, et cela a été une grande et terrible faule pour la Turquie, lorsqu'elle a refusé d'aller avec elle, lorsqu'elle a par cela môme obligé l'Angleterre à y aller

seule, c'est-à-dire à y demeurer. L'histoire constatera certainement avec un égal étonnement, et cette proposition de l'Angleterre, et ce refus de la Turquie; et la seule consolation pour la Turquie, si toutefois cela peut constituer une consolation, c'est que dans celte question la France a été aussi mal inspirée qu'elle. »

Je savais parfaitement bien que je venais de diriger une attaque directe contre le Sultan. Non-seulement Abd ul-Hamid a été l'auteur principal du refus de la Turquie, mais encore il a refusé d'écouter les conseils les plus précis, et, par crainte d'indisposer le monde musulman, ce qui était une crainte chimérique, lointaine et mal justifiée, Abd ul-Hamid a laissé échapper là une occasion peut-être unique de changer le caractère de l'occupation égyptienne et de maintenir une suprématie incontestée sur le Delta du Nil. Aussi j'attendais sa réponse avec Quelque impatience; je pensais ou plutôt je craignais qu'il mît en avant quelques-unes de ces subtilités que les organes de la presse ottomane ont essayé d'émettre pour tacher d'atténuer l'effet du refus de la Porte. Mais Abd ul-Hamid, je le répète et je le proclame, est un esprit supérieur, qui, lorsqu'il est frappé

par une raison vraie, s'en irrite peut-être, mais la subit.

Comme il n'avait pas de bonnes raisons à donner, et qu'il ne voulait pas s'abaisser à des raisons mauvaises, il ne répondit rien, et changea de conversation. C'était, comme on voit, une approbation tacite de ce (jue je venais de dire, et j'ai su depuis que c'était bien ainsi qu'il fallait l'interpréter.

« Quand partez-vous? me dit-il.

— Demain, Majesté.

— Déjà! Je regrette votre départ rapide. Mais je vous prie de prendre note que lorsque vous m'écrirez, soit sur les choses passées, soit sur les choses présentes, je vous répondrai, et si la raison d'État m'empêche de vous répondre, je vous ferai dire simplement que je ne le puis pas. Prenez note aussi que, si jamais vous revenez à Constantinople, le jour même de votre arrivée il faut vous rendre auprès de moi. Vous direz que c'est sur mon désir que vous y venez, que c'est par mon ordre que vous désirez me voir, et je vous promets que je vous recevrai. Et enfin, puisque je me trouve en face de quelqu'un qui comprend la gravité de la mission conliée au véritable journaliste,

qui cherche à connaître la vérité et à la redire, rappelez-vous une fois de plus que je ne veux point supprimer les libertés existantes, mais donner des libertés nouvelles ; que je ne veux point augmenter les embarras financiers de mon empire, mais y porter remède ; que je ne veux point confisquer la justice, mais l'établir et la consolider. Rappelez-vous que cette nation, qui porte en elle des causes de faiblesse, renferme aussi des éléments de grande force, et que je veux guérir les unes et me servir des autres, w Abd ul-Hamid se leva alors. Il y avait vraiment à ce moment, je puis l'affirmer, quelque chose de plus particulièrement ému dans son regard. Ce qu'il venait de me dire, je comprenais qu'il le sentait sincèrement, mais qu'en même temps il voyait se dresser devant lui tous les obstacles qui s'interposaient entre ses projets et leur réalisation ; il venait de plaider, pour ainsi dire, devant un journaliste européen la cause de sa race et de son peuple, et il y avait peut-être en lui une lutte qui se livrait entre le devoir du monarque et l'orgueil du Calife. Mais cela ne dura pas longtemps. Abd ul- Hamid se redressa, fit quelques pas pour m'accompagner, me prit la main et la garda pen-

dant quelques instants dans la sienne en prononçant quelques paroles.

« Sa Majesté vous remercie de votre visite, dont Elle gardera bonne mémoire, dit Raghib- Bey, et Elle vous prie d'accepter ceci en souvenir de cette conversation. ))Et il me remit une boîte contenant les insignes de deuxième classe du Medjidié, au moment même où je venais de saluer Abdul-Hamid pour la dernière fois, après avoir franchi le seuil du salon où il m'avait reçu.

Je retrouvai mes amis dans le salon où je lesavais laissés, un peu étonnés de ma longue absence. Je leur expliquai ce qui s'était passé, et nous convînmes de descendre, selon l'usage, chez Osman-Bey, premier chambellan, pour lui présenter mes remercîments. Osman-Bey, un des Turcs les plus éclairés, qui a établi et fondé la plus grande imprimerie ottomane existante, me reçut avec l'affabilité particulière aux Turcs de la classe élevée, et après nous avoir offert le café, appela un de ses employés, qui paraissait en avoir l'habitude, pour m'attacher au côté droit de la poitrine et au cou, malgré ma tenue de touriste, les insignes de ma nouvelle dignité, afin, me dit Osman-Bey, que, selon les

A yiLUIZ-KIOSQUE. 267

prescriptions, « la volonté du Sultan se trouvât accomplie ».

Je sortis ainsi de Yildiz-Kiosque avec mes amis. Les nombreux Turcs que nous rencontrâmes me saluèrent avec des témoignages de respect, mais sans paraître étonnés d'un accoutrement par lequel je me trouvais quelque peu gêné.

Les gardes du palais portèrent les armes, et lorsque j'eus franchi la dernière porte, en voyant la foule qui me regardait et qui comprenait que je sortais d'une entrevue avec le Souverain, je me disais en moi-même : Pourvu que je ne rencontre pas quelque caricaturiste européen sur mon cheniin !

L'Empire ottoman a sept plaies qui le rongent : le Havalé, le Harem, le Baîcchiche (I), les Vakoufs, r absence de routes, la dette flottante, et la mauvaise foi de r Europe.

La mauvaise foi de l'Europe à l'égard de la Turquie éclate depuis quelques années avec une violence déshonorante pour le vieux continent qui se prétend civilisé.

Quand Jésus-Christ a paru sur la terre et

(1) Le véritable mot pour désigner le pot-de-vin est ruchvet; mais je conserve le mot de bakchiche, le seul connu en Europe.

qu'on l'a conduit devant le cercueil de Lazare, il a dit à Lazare : « Lève-toi et marche! » C'était un miracle tellement hors de proportion avec le pouvoir humain, que, à lui seul, il devait suffire pour montrer que nul autre qu'un Dieu n'aurait pu le réaliser.

Au congrès de Berlin, on a essayé de faire pâlir un tel miracle, réputé jusqu'alors comme le plus grand qui se fût jamais accompli.

Là, les vingt plus grands médecins de l'Europe diplomatique se sont assis autour d'un tapis vert et ont délibéré pendant trente jours sur le cas de a l'homme malade », que M. Forsler, agité par les lauriers de l'empereur Nicolas, appelle un homme mort.

Après quoi, les vingt médecins, ayant à leur tête le grand Hippocrate lui-même, ont décidé de couper au patient, d'abord la jambe droite, puis la jambe gauche , le bras droit après et le bras gauche ensuite; et alors, ces quatre opérations heureusement accomplies, ils lui ont dit : « Eh bien! maintenant que vous n'êtes plus gêné, marchez un peu pour voir! »

Et comme le malade, rendu manchot et culde-jatte, s'obstinait à ne pas bouger, la docte Faculté s'est écriée : « Décidément, il n'y a plus

270 UNE COURSE A CONS T AN T INOl'LE .

qu'à en faire la vivisection, et à distribuer ce qui en reste parmi les musées anatomiques de l'Europe. »

Voilà comment l'Europe s'y est prise pour guérir la Turquie, et il faut que celle-ci soit d'une obstination impardonnable pour ne pas s'être relevée de tous ses maux après une cure aussi admirablement raisonnée.

Et notez que l'Europe, qui a enlevé à la Turquie, d'une façon ou de l'autre, soit comme souveraine, soit comme suzeraine, la Roumanie, la Bulgarie, la Serbie, la Bosnie et l'Herzégovine, le Monténégro et la Dobrulscha, la Thessalie et la Roumélie, trouve fort exorbitant que, après cinq ans qui se sont écoulés depuis cette savante et féconde amputation, la Turquie ose réclamer ses tributs stipulés, et dont les États tributaires refusent avec une touchante concordance de s'acquitter envers elle! Non! je l'affirme ! rien ne peut égaler la mauvaise foi de l'Europe envers la Turquie.

Aussitôt qu'elle commet la moindre faute, c'est un concert étourdissant. Il n'y a plus qu'à lui faire passer le Bosphore, selon la phrase consacrée et commode, et M. Forster, avec un cynisme effrayant, sans songer à y trouver un

remède et sans se donner la peine d'y songer, proclame que la Bulgarie, oii l'on meurt de faim, où l'on se batpour vivre sur un misérable budget fictif, est un Paradis depuis que les Turcs n'y sont plus; et demain il déclarera que la Thessalie, qui se dépeuple à vue d'œil depuis qu'on l'a donnée à la Grèce, est un Paradis qui fait concurrence à l'Éden bulgare. En effet, si cela continue ainsi, personne n'y souffrira plus d'ici à deux ans, parce qu'il n'y aura plus personne. Ce que je dis, c'est que, quand on est de bonne foi, il ne suffit pas d'énumérer les maux dont souffre un pays ; mais qu'il faut se rendre compte d'où proviennent ces maux, et si l'on n'en est pas cause un peu soi-même. Il ne suffit pas de dire : « C'est un pays malade » ; et puis : « C'est un pays mort ï ; il faut encore examiner si ce pays ne peut être soulagé, rendu à la vie et guéri.

Oui ! la Turquie souffre de beaucoup de maux, et j'ai intitulé ce chapitre : « les Sept Plaies de la Turquie », parce que je ne veux point cacher le mal que l'on peut reprocher à la Turquie; je ne veux même rien dissimuler de ses maladies, mais non pas pour suivre la méthode commode qui consiste à montrer les plaies d'un

malade et à le laisser mourir avec une douce philosophie, mais pour trouver dans l'énumération même de ses maux le point de départ du remède à y apporter.

En vérité, si l'on se bornait à écouter ce que disent les nations d'elles-mêmes et à les juger làdessus, il n'y en a pas que l'on ne condamnerait sur leur propre dire. C'est une chose facile que d'écouter les satires que l'on débite sur son propre compte, de les publier et de dire : « Voilà une nation perdue! »

Si j'avais voulu répéter tout le mal que des Français m'ont dit de leur pays, j'aurais pu dire comme M. Forster : « La France est morte! » et pourtant, Dieu merci, elle n'a pas envie de mourir. Nulle part je n'ai entendu parler plus mal de Bismarck, de sa politique, de la perte à laquelle il menait son pays, qu'à Berlin!

Quand je suis revenu d'Espagne, j'ai publié une brochure dans laquelle j'ai mis la centième partie des critiques que m'ont confiées les Espagnols, et l'on m'a reproché d'avoir été violent.

Les nations ont cette étrange tendance, et si on les prenait au mot, il n'y aurait qu'à les noyer toutes dans le même sac.

Les Turcs n'échappent pas à cette loi, et

LES SEl'T PLAIES DE LA TURQUIE. 273

j'admire M. Forster qui porte sur les Turcs un jugement mortel et qui déclare que, dans tout son voyage, il n'a pas rencontré un seul turcophile. C'est donc sur le dire des ennemis de la Turquie seulement qu'il juge ce peuple?

Le verdict de M. Forster me rappelle M. Uxkull , attaché militaire d'Autriche à Gonstantinople, qui envoyait au comte Andrassy, pendant de longs mois, des rapports désespérants, dans lesquels, chaque jour, il prédisait un cataclysme : (( La Turquie se meurt! La Turquie est morte! » Le grand cri du grand Bossuet. Un jour, le comte Andrassy lui écrivit : « Monsieur, j'ai lu vos dépêches avec d'autant plus d'intérêt qu'elles m'ont rappelé, mot pour mot, certains rapports adressés par des agents hongrois à leur gouvernement vers la fin du dix-septième siècle. En effet, déjà ces correspondants se servaient des arguments que vous mettez en avant pour prouver que la Turquie marchait rapidement vers sa fin, et qu'une catastrophe générale ne saurait être qu'une question de très-peu de temps. Le fait, cependant, que depuis il s'est passé pas mal d'années sans que cette prévision se fût réalisée, me donne le courage d'espérer que, malgré vos

prévisions sinistres, l'Empire ottoman continuera encore son existence. »

Quelques mois après, le pauvre Uxkull se mourait, et peu après encore il était mort!

Qui ne se rappelle le mot de l'empereur Nicolas à lord Hamilton Seymour : a L'homme malade se meurt, et nous ne pouvons pas permettre qu'un tel événement nous prenne par surprise. »

Eh bien, la Turquie a enterré les ambassadeurs hongrois, l'empereur Nicolas, M. Uxkull, et je crains bien pour M. Forster qu'elle ne l'enterre comme les autres.

Moi, j'ai interrogé autant de Turcs que possible. J'ai retenu et je reproduis le dire de quelques-uns d'entre eux. J'expose leur, opinion, souvent bien sincère; j'expose les maux que j'ai pu connaître, mais de la meilleure foi du monde, pour essayer ensuite si, en vérité, il n'y a pas de remède possible.

Encore, quand on ne peut pas guérir un malade ou ressusciter un mort, — sans compter que tout malade inguérissable, de fait, est un mort, — encore faut-il, au moins, se préoccuper de la façon dont on enterrera le cadavre pour ne pas infecter l'univers.

LES SEPT PLAIES DE LA TURQUIE. 27ô

M. Forster n'a même pas pris cette peine. Il a constaté un cadavre, et, ravi d'une telle découverte, il a jugé inutile de s'y attarder davantage.

Le jugement de M. Forster, qui est un personnage très-important et qui a eu le périlleux honneur de gouverner l'Irlande; ce jugement qui est le dernier paru sur la Turquie, est aussi comme la plus haute démonstration de la mauvaise foi avec laquelle l'Europe. juge et traite la Turquie, et c'est pourquoi je le relève ici.

Mais il est vrai que la Turquie souffre de maux nombreux.

J'ai placé en tête le Bakchiche.

Le (( Sultan Bakchiche», comme on l'appelle volontiers, est le tyran le plus absolu et le plus néfaste qui règne sur ce pays. Le Bakchiche est la prévarication des fonctionnaires, la corruption monnayée des employés, le tant pour cent prélevé sur tout ce qui s'achète par le gouvernement ou sur tout ce qui émane de lui.

276 VSE COURSE A COiNST AN T INOPLE.

Le Bakchiche a empoisonné toutes les sources vives de ce pays, et il va de l'horrible au grotesque.

II a tué la justice, et j'ai en main une brochure intitulée : « Le procès k Ohanne-Effendi- Allahverdi », contre Agob-Effendi-Keutcheoglou )), qui démontre, — ce qui est d'ailleurs vrai, — que dans cette affaire, qui comporte un différend d'un million de francs environ, on a changé huit fois de juges de cour d'appel et de cour de cassation, parce qu'on les soupçonnait de vouloir, suivant leur conscience, juger en faveur de l'une des parties, qui n'avait pas des accointances au ministère de la justice.

Eh bien, quand les Turcs se plaignent des capitulations , on leur montre quelle est la justice à laquelle on exposerait ceux qui vivent aujourd'hui sous la protection des capitulations, et on les fait taire.

La justice, l'administration, ce qui les empoisonne et les pourrit, c'est le Sultan Bakchiche.

Si j'étais le vrai Sultan, le sultan Abd ul- Hamid, j'aurais chassé comme un la((uais le ministre de la justice sous lequel un tel scandale s'est produit, et j'aurais fait juger pour

LF«; SEPT PLAIES DE LA TUROUIE. 277

prévarication les fonctionnaires du ministère de la justice qui ont osé le provoquer.

Oui! le Sultan Bakchiche atteint parfois aux limites extrêmes du grotesque , mais de ce grotesque sombre qui consiste à mourir dans la convulsion d'un éclat de rire. Débarquez au port de Moudania et prenez la route de Brousse. Adroite et à gauche, vous verrez des quantités de rails saisis par la rouille; puis, tantôt sous un hangar ouvert à tous les vents, tantôt en plein air et couverts débuches déchirées, noircies, pourries, des locomotives, des tenders et des wagons.

Vous vous arrêtez, vous regardez, vous cherchez la voie ferrée, au moins le tracé de voie, le piquetage en dernier lieu... rien! rien! rien !

Vous vous croyez fou, ou sous le coup d'une hallucination. Mais votre compagnon de route vous explique ce que vous prenez pour la folie du rêve :

« C'est le Sultan, vous dit-il.

— Quel Sultan?

— Le Sultan Bakchiche. Quandon a décidé de construire en régie un chemin de fer de Moudania à Brousse, tous ceux qui pouvaient y avoir

une part se sont hâtés de commander des rails, des wagons, des locomotives et des tenders, car sur tout ce matériel il y avait à recevoir du Bakchiclie. Mais dès qu'il s'est agi de piqueter, de tracer et de construire la ligne, comme ni les ingénieurs qui faisaient les plans, ni les piqueteurs, ni les terrassiers, ni les riverains de la ligne projetée ne donnaient du Bakchiche, on ne s'en est plus occupé, on s'est borné à l'achat du matériel , on a mis le Bakchiche dans la poche, le matériel dans les champs, et aujourd'hui où le Bakchiche qu'on a touché est dépensé et où le matériel pourrit en plein champ, on songe à se défaire de celui-ci , sans songer à achever la ligne , et on fera pour le revendre l'opération du Bakchiche en sens inverse, de telle façon que, acheté et revendu, il ne rentre dans les caisses du Trésor pas un sou des sommes insensées qui en sont sorties pour payer le matériel d'un chemin de fer qui n'a jamais existé. »

A rencontre de cette ligne russe qui marchait, et sur laquelle on a volé cent treize kilomètres de voie, ici on aura volé le matériel de la ligne tout entière.

IMais si l'on veut mettre le comble à cette

fantaisie, il faut lire à la page 45 du rapport adressé par S. Exe. Hassati-Femi, ministre des travaux publics, le 24 mai 1880!!! la phrase homérique suivante :

« Ligne DE MouDANiA a Kara-Keui par Brousse. Longueur,'cent soixante kilomètres; coût total: 6,960,000 livres turques (environ 160 millions de francs). Celte ligne est a peu près terminée entre Moudania et Brousse. Elle est à voie étroite, etc. »

Oui, certes! elle est à voie étroite! si étroite même, qu'un chameau qui peut passer par le trou d'une aiguille ne passerait pas par cette voie-là , dont le ministre des travaux publics actuels disait, il y a trois ans et demi, qu'elle était àpeupres terminée. Elle était décidée sur le papier, le matériel devait être commandé par ordre du Sultan Bakchiche, par ordre duquel il sera revendu, et voilà tout.

Peut-être croiriez-vous que le port de Moudania est à six semaines do voyage de Constantinople? Non; cela touche le Bosphore; et le Walter, le yacht de M. Pender, qui y est allé pendant mon séjour, a mis moins de trois heures pour y jeter l'ancre !

11 y a des milliers d'histoires de ce genre sur

280 UNE COURSE A CONST AK T IlSOPLE .

le Sultan Bakchiche. Demandez pourquoi dans le fond de la Corne d'or, et ailleurs, vous voyez de magnifiques cuirassés désemparés. On vous dira que les matelots et les officiers de marine ne fournissant pas de Bakchiche, le Sultan de ce nom n'a ordonné que l'acquisition des corps, il ne lésa pas armés. Demandez pourquoi dans la cour de Ïop-Kana ou Top-Hané il y a six gros canons Krupp, que le Sultan Bakchiche a fait payer à des prix exorbitants, et qui sont couchés par terre : on vous dira que lesaffiJls ne devant rien lui rapporter, il a fait acheter les canons et lésa fait jeter par terre. Demandez... Mais il faut s'arrêter, pourtant! Vous rappelezvous seulement cette jolie histoire que Méhémet- Ali, de joyeuse mémoire, m'a racontée au congrès de Berlin?

Il commandait à Seraïevno.

Un paysan des environs arrive apportant sur quatre chevaux quatre charges d'avoine pour la cavalerie de la garnison.

Il délivre l'avoine, on lui remet un reçu.

Il passe huit jours à aller de reçu en reçu et de Bakchiche en Bakchiche pour hâter le payement. A la fin des huit jours, il n'avait plus ni avoine, ni chevaux, ni sou. 11 avait tout laissé

entre les mains du Sultan Bakchiche; il avait insulté le dernier employé; on l'avait mis en prison, et c'est de là que Méhémet-Ali le fit tirer pour le rapatrier aux frais du Trésor.

Après cela, on peut tirer l'échelle!

Eh bien, ce tyran honteux et dégradant que l'on nomme le Sultan Bakchiche, il faut que la Turquie s'en délivre, si elle veut prendre rang parmi les nations vivantes de son temps ; cette honte, il faut qu'elle la secoue ; cette pourriture, il faut qu'elle en guérisse; cette plaie, il faut qu'elle la sèche ! Le peut-elle ? Oui. Je dirai comment.

Poursuivons.

Le c( Havalé », une autre plaie de la Turquie, est le cousin germain du Sultan Bakchiche.

Quand le budget général de l'empire est discuté et fixé en conseil des ministres, approuvé par le Sultan, chaque ministre se rend séparément auprès du ministre des finances, où la discussion particulière recommence. Le ministre

des finances a fait son calcul. Il sait, — approximativement, — quel est son déficit d'encaisse présumable, et il défend, du mieux qu'il peut, l'équilibre de cet encaisse contre les exigences particulières de chaque portefeuille, amenant le plus de réductions possible sur chaque prévision spéciale.

Une fois ce travail accompli, le ministre des finances, au lieu de donner des bons du Trésor payables à des caisses publiques, donne ce que l'on appelle un « havalé », ou délégation sur la caisse des gouverneurs de province ou vilayet.

Alors commence parmi les ministres une course au clocher effrénée. C'est à qui arrivera le premier. Bien entendu que la réalisation du Havalé obtenu dépend, soit de la situation du vilayet, soit de la bonne volonté du gouverneur ou de ses employés; et il peut arriver que tel ministre, après avoir rabattu déjà avec le ministre des finances, soit obligé d'abandonner encore, à cause du Havalé, de la situation financière du vilayet ou des dispositions du gouverneur, une autre partie de son budget, dont, naturellement, le déficit se fera sentir à tout ce qui en dépend, hommes et choses.

Mais là ne s'arrête pas l'action du Havalé. Sa parenté avec le Sultan Cakchiche s'accuse d'une façon pittoresque et déplorable, lorsque, les différents ministères ayant présenté ou annoncé le montant de leur Havalé, le surplus présuniable est délivré aux fournisseurs.

Je dis présumable, car pour l'intelligence de tout ceci il faut savoir que le montant des Havalés délivrés par les finances se calcule sur les prévisions des rentrées de chaque vilayet, et j'ai à peine besoin de dire que le ministre des finances force ses prévisions en vue d'un accroissement du rendement calculé. Il en résulte naturellement que, suivant les rentrées dans les vilayets, les Ravalés sont ou ne sont pas payés, et, en tout cas, il y a avantage à arriver premier.

C'est par l'entremise du Sultan Bakchiche qu'on y arrive, et c'est à qui s'en servira le plus.

Aussi, à Galata, où les banquiers connaissent exactement la valeur des vilayets, l'habileté et l'énergie des gouverneurs qui les dirigent, les Havalés sont escomptés suivant leur valeur supposée.

On achète un Havalé de fournisseur sur le

28Î l'NE nOURSE A CONST AM INOPLE.

vilayet de Salonique pour 60 pour 100; sur celui d'Alep, pour 40; sur celui de Bagdad, pour 20, et un Havalé non gouvernemental sur Konia se vend couramment pour 8 pour 100!

On voit d'ici les conséquences déplorables d'un pareil système. Tel fournisseur qui pense qu'il sera payé en un Havalé, établit la moyenne, qui se calcule sur 33 pour 1 00, dont il faut défalquer soit l'escompte des banquiers, soit le bakchiclie à donner , ce qui ramène à 20 pour 100 la moyenne des encaissements suppu tables sur Havalé, et ce qui force de payer aux fournisseurs cinq fois le prix réel des choses, avec la chance, soit d'être volé encore, soit de voler le gouvernement, s'il encaisse à un taux supérieur son Havalé.

Le Havalé a ses histoires comme le Bakchiche, et j'ai su, par exemple, qu'un étranger, un Anglais, je crois, qui venait de vendre à l'armée pour sept cent cinquante mille francs de moutons, ne pouvant être payé, fit intervenir son ambassadeur, et, après deux ans, obtint un Havalé de la somme. L'ambassadeur informa son gouvernement du succès de ses démarches. Mais, hélas! quinze jours plus tard, l'infortuné créancier reçoit une lettre de son correspon-

dant, dans laquelle celui-ci lui annonce que depuis six semaines il n'y a plus un sou dans la caisse du vilayet, et que le gouverneur se déclare hors d'état de payer.

Il y a de cela deux ans, et les choses en sont là.

Je ne veux pas ajouter d'autres méfaits du Havalé à celui-ci. Il suffit à démontrer que le Havalé, comme le Bakchiche, doit disparaître; qu'il désorganise un gouvernement et un pays, qu'il est une cause de ruine et de confusion, et que son maintien est une honte sur le front d'une administration.

Qu'on ne dise pas que cela ne se peut.

Depuis cinq ou six ans, dans le vilayet d'Andrinople, sous Réouf-Pacha d'abord et sous Kadri-Pacha ensuite, le Havalé a disparu.

Le vilayet d'Andrinople, prélèvement fait des dépenses du vilayet, remet, moyennant une commission insignifiante, ses fonds disponibles à l'agence de la Banque ottomane, admirablement organisée pour cela, et les expédie au ministère des finances.

Ce qui se fait à Andrinople peut se faire partout, et cela se fera le jour où l'on aura réalisé les réformes que je me propose d'indiquer.

Parmi les sept plaies de la Turquie, j'ai cité le Harem. De ces sept plaies, le Harem est la pire. Il est la négation même de la vie sociale, qui s'arrête au seuil du haremlik.

Déchue de sa grandeur, repliée sur ellemême, reléguée dans un recoin inaccessible et presque honteux de la vie domestique, la femme turque, fatalement, cesse d' existera l'état d'être, pour se réduire à l'état de chose, et, d'un seul trait, le Harem retranche ainsi la moitié de la vie intellectuelle et morale de la nation.

Qu'on s'imagine la femme européenne retranchée tout à coup de la vie extérieure, réduite à la seule fonction de servir au plaisir de l'homme !

Quel cataclysme épouvantable ! quel irrémédiable effondrement!

Je ne parle pas ici de cette partie d'entre les femmes qui se sont d'elles-mêmes condamnées à n'être que des instruments de plaisir; qui ornent la façade de la grande foire contemporaine, et qui, par vocation ou par circonstance,

servent à faire la parade pour attirer la foule.

Je ne parle même pas de cet être articulé, à grimaces périodiques et volontaires, qui n'apporte comme appoint à la vie sociale que les prétentions de la femme vraie mêlées à la facilité corruptrice de la femme qui tient boutique de plaisir; je parle de la femme sincère que pénètrent le souffle de sa dignité, le sentiment de son devoir, l'orgueil de sa force ; qui mêle aux tendresses qu'elle accorde la préoccupation d'élever jusqu'à elle, au delà d'elle, l'homme saisi par son amour et comblé par un abandon qui devient le prix de ses efforts et l'orgueil de sa vie.

Je parle de la femme qui soutient; de l'étoile qui guide; de la mère qui console; de l'amie qui inspire. Je parle encore de ces grandes figures où la puissance créatrice de l'homme se confond avec la grâce craintive de la femme ; de celles qui furent ou qui sont des écrivains, des penseurs, des philosophes et des patriotes ; qui ont enrichi le livre universel, et qui ont semé des étincelles divines sur la route de l'humanité

Celles-là même, chez lesquelles l'action nerveuse se substitue à l'action directe du cœur et

du cerveau, ont su inspirer des entreprises hautes, des rêves éclatants, des sacrifices sans limite, que l'égoïsme humain aurait empêchés si on ne les avait accomplis l'œil fixé sur un sourire qui rayonnait, pour vous seul, à travers le nuage mystérieux qui le dérobait à la curiosité du monde.

Eh bien, le Harem, il vole au monde turc cette source de richesse infinie; il lui vole la délicatesse des allures, la tendresse des inspirations, l'idéal dans l'ambition.

L'énergie, l'intelligence, la force morale, la volonté et l'action qui décroissent dans le monde oriental, la cause de cedécroissementest dans le Harem, et elle y est presque tout entière.

L'homme, en Turquie, conserve une dignité extérieure, toute d'apparence et d'apparat, parce qu'il sait qu'il a chez lui, dans une partie inaccessible de sa demeure, un asile discret et inviolable où peuvent s'épanouir ses vices en toute sécurité.

Pendant tout le temps que j'ai passé à Conslanlinople, je n'ai pas vu un seul homme ivre dans la rue, un seul Turc, veux-je dire ; pourtant, dans ces derniers temps, le goût des boissons

fermentées, et même du Champagne, a faitparmi les musulmans des progrès assez inquiétants. Mais ils ne s'y livrent jamais pendant la journée, ni ailleurs que chez eux.

Quand le cerveau commence à être saisi, quand la gravité extérieure commence à être en péril, alors on transporte le maître dans le haremlik ; la porte infranchissable se referme sur lui. Les odalisques, ou plutôt les Odaliqucs (de oda, chambre), les femmes qui lui appartiennent en dehors du mariage, mais dont il dispose légitimement, le reçoivent derrière la porte du haremlik, dérobent son état à la femme légitime elle-même, et sauvent sa dignité en le séquestrant jusqu'à son réveil.

Ainsi, peu à peu, le Harem, frivole et sans grandeur, se fait complice de tous les défauts, de tous les vices.

La femme qui ne peut agir que sur les sens s'efforce d'amoindrir l'homme qu'elle ne retient que par ses bassesses. Et encore je ne veux pas soulever ici le côté économique de l'institution, le train ruineux qu'elle entraîne; je ne veux pas rappeler que c'est à des mains purement mercenaires que se trouvent réduits les soins de la maison, et que, n'étant point l'égale

de l'homme, la femme donne au musulman des enfants issus d'une source qu'il considère comme inférieure au point de vue de la société, et comme impure au point de vue de la religion.

Le Harem, c'est la plaie béante, le gouffre sans lumière où s'égarent et se perdent les forces les meilleures de la terre turque. Il doit disparaître à jamais si, comme j'en demeure convaincu, l'empire turc aspire à compter désormais parmi les nations de ce monde.

On pourrait appeler la dette flottante « une plaie mineure», mais sa disparition est urgente.

La dette flottante, qui s'élève à plus de trois cent cinquante millions, comme une épave alourdie, flotte en travers du budget, en paralyse les mouvements réguliers, et en entrave la marche normale. Ces trois cent cinquante millions auxquels on ne peut faire face d'un coté sans faire le vide de l'autre, creusent sous les pas du gouvernement turc un gouffre financier do

plus en plus profond, et si on ne se hâte d'écarter cet obstacle, ils finiront par arrêter tout nettes mouvements budgétaires de l'empire. Ce sera comme un cataclysme dans un cataclysme. Cette dette flottante est, à l'heure actuelle, la grande sangsue qui suce le budget turc, qui est déjà tellement exsangue,'qu'il faut toute la puissance aspirante de la dette flottante pour dénicher dans le fin fond de ses veines épuisées la dernière goutte de sang qui y reste. Et nonseulement il faut élargir le déficit pour satisfaire aux exigences de la dette flottante, mais encore l'insuffisance des ressources dont on dispose fait que la dette flottante grandit pendant que le déficit normal s'élargit, et que ces deux plaies, loin de parvenir à se guérir l'une par l'autre, s'accentuent tous les jours davantage et réagissent l'une sur l'autre en sens inverse de la guérison.

Jl ne faudrait pas un très-grand effort pour se débarrasser de cette plaie-là, et c'est pourquqije l'ai appelée « mineure », car, dans ses effets, elle appartient bien à la catégorie des plaies « majeures ».

Avec un peu d'énergie et de résolution, en étudiant de près les ressources dont on dispose,

en affectant à la solution de la question de la dette flottante une des ressources les plus sûrement réalisables dont on est maître encore, — et il en existe, — on pourrait aisément, d'un jour à l'autre, môme par un coup un peu arbitraire si l'on veut, consolider cette dette flottante à un intérêt de 5 ou 6 pour 100, ce qui serait un intérêt très-large si l'on assurait le payement normal, et au lieu de se trouver en face de cet obstacle constant, qu'il faut franchir à tout instant à grands coups de jarret, on aurait devant soi un payement annuel de vingt à vingt-deux millions, auxquels on pourrait ajouter encore quelques millions, pour les affecter à l'amortissement spécial de la dette flottante consolidée, en faisant une économie immense.

C'est une solution normale, honorable, et c'est à celle-là que j'ai fait allusion quand j'ai ditau Sultan cette phrase qu'on m'a reprochée : « qu'il y avait des maux dont souffrait la Turquie et qui étaient facilement guérissables. » Je suis convaincuque la Banque ottomane, si admirablement dirigée par ce trio rare à rencontrer, et que l'on nomme k Fostcr, Haas et Smythe » , se chargerait bien volontiers, et dans les conditions les

plus rapides et les plus économiques, d'une telle opération, non pas pour en tirer un profit direct et immédiat, mais parce qu'elle a attaché sa prospérité, avec une loyauté très-grande et avec une très-énergique persévérance, au sort de laTurquie elle-même, et parce que, àcette heure, tout pas fait vers la prospérité de la Turquie ajoute à la puissance de la situation que la Banque ottomane occupe à Constantinople. Par cette seule et rapide opération possible, le trésor de la Turquie échapperait immédiatement à bien des embarras humiliants , le ministre des finances ne serait pas obligé à la veille de chaque Baïram, comme cela est arrivé encore à la veille du Courbam-Baïram auquel nous avons assisté, d'avoir recours à des emprunts humiliants de quatre-vingt ou de cent mille livres turques, pour payer aux fonctionnaires de la capitale et aux troupes d'élite qui y tiennent garnison un mois d'arriéré, ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs d'avoir la barbe à moitié arrachée par les femmes turques qui font irruption dans son ministère, pour lui réclamer des payements de coupons et d'autres qu'il est hors d'état de réaliser.

Gela est arrivé, en effet, le lendemain du jour

29i UNE COURSE A COISST AN TINOl'LE.

OÙ nous avons assisté au Courbam-Baïrarn à la mosquée de Bechik-Taclie.

Eh bien, quand je rae rappelle l'attitude magnifique de ces soldats, les allures martiales de ce régiment de ïcherkesses qui faisaient la haie, droils, fermes, superbes sous un aspect sombre et résolu, je sens grandir en moi toutes les espérances que je fonde sur l'inévitable relèvement de la Turquie.

Quelles troupes que ces troupes que l'on nourrit à peine et qu'on ne paye pas! Quels soldats, si seulement l'horrible administration dont elle souffre, la misérable intendance qui la paralyse, disparaissait à jamais!

J'ai vu pleurer un officier supérieur turc qui me racontait la dernière guerre :

« Quand nous avions battu et écrasé les Russes , après une lutte effrayante , car nous n'étions pas en nombre, ayant à peine mangé, mal vêtus, mal chaussés, nous voulions continuer, marcher sur l'ennemi battu et abattu. Si on nous avait laissé faire, nous les poussions l'épée aux reins jusque sur le Danube et nous le leur faisions repasser irrémédiablement, aussi vrai que Dieu est Dieu ! Mais alors les chiens, les vautours qui sont chargés de nous adminis-

trer, nous ont forcés de rentrer. Nous n'avions ni munitions ni vivres! Mourir de faim, ce n'est rien! mais s'avancer contre un ennemi, le poursuivre, avoir à se battre et n'avoir plus une cartouche pour ses fusils ni une gargousse pour ses canons, cela, oui, cela est dur! Tenir entre les mains la gloire de son drapeau, le salut et l'honneur de son pays, et être obligé de rentrer derrière les remparts parce que des chiens n'ont même pas pris la peine de nous préparer de quoi nourrir nos canons et nos fusils!... Tenez! si je ne me suis pas tué ce jourlà, je ne me tuerai jamais! »

Nous voilà bien loin de la dette flottante, et je ne sais comment je me trouve à Plevna ; mais le lecteur, s'il m'a suivi, doit être accoutumé à ces écarts, et doit se dire que j'aurais dû appeler ce volume : « A tort et à travers. »

Parmi les sept plaies de la Turquie, j'ai cité l'absence des routes.

Je vais reproduire dans ce chapitre les pa-

296 UNE COURSE A CONS T AN TIKOl'LE.

rôles officielles de Hassan -Femi-Efl'endi, ou Bey, ou Pacha, je ne sais au juste, mais d'un des hommes les plus inimaginables du gouvernement ottoman; le modèle de la résignation musulmane, l'imagination la plus féconde, la productivité la plus lente, le type de ceux u qui regardent couler l'eau ».

Je recommande ce chapitre aux méditations de M. Tirard, qui, je crois, est à cette heure ministre des travaux publics en France.

Il y verra de quelle façon un ministre philosophe constate les besoins de son pays, et se tourne les pouces ensuite.

Le 2i mai 1880, Hassan-Femi , aujourd'hui encore ministre des travaux publics, adressait au grand vizir un Rapport qui renfermait les lignes suivantes :

(( Malgré ces circonstances favorables, si cet Empire est tellement arriéré, si le gouvernement et la nation ne peuvent se libérer de la gêne et des difficultés de tout genre qui, depuis tant de temps, paralysent leurs efTorts, il faut, à mon avis, en rechercher une des principales causes dans notre indifférence pour les travaux d'utilité publique.

a D'autre part, comme de bonnes routes sont

encore indispensables au point de vue stratégique, et constituent même à ce seul point de vue un élément de force et de puissance pour l'État, on peut dire que la sécurité publique, la protection des personnes et des biens, la bonne distribution de la justice , dépendent absolument d'un réseau de bonnes voies de communication qui permettent à l'Etat d'affirmer sa puissance à l'intérieur du pays en y assurant l'ordre et la paix, et de repousser toute attaque ou toute ingérence de l'étranger. »

Et plus loin, ces lignes écrasantes, qui corroborent d'une façon si éclatante ce que j'ai dit plus haut, à propos du a Sultan Bakchiche et du chemin de fer de Moudania à Brousse entrepris en régie :

({ En quelque pays que ce soit, pour l'exécution des travaux publics, il n'y a que trois systèmes qui aient été pratiqués.

« Le premier consiste à exécuter ces travaux en régie, c'est-à-dire aux frais et par les soins directs de l'État. L'expérience a surabondamment prouvé que ce système est pernicieux à tous les égards; les diverses tentatives faites dans cette voie ont démontré, en outre, que l'intervention du Gouvernement impérial dans

(Je pareilles entreprises entraînait des dépenses hors de toute proportion avec les résultats obtenus; ainsi, du reste, que j'ai pris la liberté de l'exposer dans un Rapport spécial, il n'est pas exagéré de dire qu'un travail obtenu par l'initiative privée au prix de dix piastres est revenu pour l'État à quatre-vingts et peut-être même à cent piastres, et encore le travail exécuté en régie est-il inachevé. Devant un résultat aussi fâcheux, persister dans une pareille voie, c'est n'avoir aucun souci des intérêts de l'État et du pays. »

A la suite de ce Rapport, que caractérisent les quelques lignes que je viens de citer, et qui était aussi énergique que concluant, Hassan- Femi publia un tableau qui résumait les travaux à faire, les résultats à viser et le but à atteindre.

Je ne puis, en vérité, rien ajouter de plus étourdissant que ce tableau, qui, à lui seul, prouve qu'on a tort de croire que Constantinople n'est plus le pays des Mille et une Nuits.

Jamais Scheherazade n'a rien raconté de plus saisissant pour tenir un auditoire en suspens; jamais la lampe d'Aladin n'a frémi plus doucement sous un doigt enchanteur; jamais mil-

LES SEPT PLAfES DE LA TURQUIE. 299

liaids n'ont exécuté un fandango plus éblouissant sous les yeux stupéfaits d'un public étourdi.

Mes lecteurs me pardonneront ces chiffres.

C'est un pur tableau de féerie que je place sous leurs yeux :

TABLEAU RÉSUMANT LE RAPPORT DE HASSAN-FEMI, MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS, EN DATE DU 24 MAI 1880 :

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