LA TERRASSE. 1 I
Lo Sultan avait mis également une de ses voitures à la disposition de M, Olin ; nous suivions dans douze autres voitures.
Le cavas de la légation belge était sur le siège, le général dans l'intérieur, et cette voiture ayant pris la tête du cortège, nous pûmes passer partout, même à travers le Bazar-Neuf, comme une noce fantastique, étourdie et rendue idiote à force de nouveauté et d'imprévu. Nous visitâmes ainsi le palais de Dolma-Bagchi, cette grande caserne en marbre blanc, avec une salle de réception qui rappelle une Alhambra bâtie par actions; avec sa profusion de lustres, de lames et de pilastres en verre de Baccarat; Beylerbey, dont j'ai parlé, et le Vieux Sérail, dont le palais, qui occupait jadis la pointe du Sérail, et qui, avec ses dépendances, avait la dimension de la ville de Vienne tout entière, a été détruit par le feu il y a vingt ans, laissant vide une place oii ont dû se passer tant de choses que le feu seul a pu purifier. On nous montre le harem où sont retirées les vieilles Sultanes hors de service. Henri Heine prétendait qu'avec les vieilles lunes on faisait des étoiles; je sais bien quel métier feraient chez nous ces vieilles Sultanes, et quelles singulières étoiles
on ferait de ces vieilles lunes-là ; mais à Constantinople on les a reléguées dans une série de petits harems, où on les nourrit sans les tourmenter, et où les gardiens ordinaires sont supprimés, comme une précaution inutile.
L'aimable général Alimet-Pacha nous introduit dans le Trésor, car le Sultan, je vous l'affirme, nous l'avons vu, de nos yeux vu, le Sultan a un trésor.
Quand on parcourt une capitale, on a beau se roidir, il faut visiter des monuments et des collections. Encore, Constantinople a cet avantage immense de ne pas avoir do musée, ou du moins d'en avoir un tellement insignitiant, qu'on ne vous pousse pas trop à le visiter.
C'est un des charmes de cette capitale. Les musées, ce sont les vraies plaies des voyages. Quand on a retenu une ou deux grandes œuvres, le reste demeure dans l'esprit comme un fouillis confus, qui vous empêche de goûter le souvenir des rares chefs-d'œuvre qu'on a pu comprendre.
Pour moi, il y a longtemps que j'ai été guéri de la manie de visiter les musées en voyage, et que j'ai juré do m'en priver.
J'avais, il y a une vingtaine d'années, par-
AIA SOPIIIA 129
dont une partie se venge de la conquête de Byzance par la médiocre réputation qu'elle lui donne.
La grande différence entre le Fanar et Stamboul, c'est que, à Stamboul, nulle tête de femme n'apparaît aux balcons, et que les femmes turques que l'on voit dans la rue, même les plus élégantes , avec leur féredjé disgracieusement noué autour de la taille, et leur tête couverte d'un capuchon et d'un voile plus ou moins transparent, laissent l'imagination vraiment tranquille. Au Fanar , au contraire, à mesure que nous passons, les fenêtres en saillie et à grandes glaces se peuplent de têtes féminines grecques qu'attire le bruit insolite de nos voitures alignées, et qui regardent avec une effronterie intense les têtes curieuses qui le leur rendent.
Nos jeunes compagnons les trouvent toutes jolies : et ce souvenir me fait rire, lorsque, au retour, une de mes amies, dont l'esprit le dispute à la beauté, me dit : « Je vous en prie, attendez quelques jours avant de me dire que je suis belle. Ne faites pas de moi la « Vénus de la diète )> !
Du Fanar nous allons à Hankoï, au couvent
des Derviches tourneurs, situé au fond du Bosphore, dans le quartier et sur le territoire de la mosquée d'Ayoub. Nous passons devant un cimetière fort étendu, et qui, comme toujours, borde la route, car le Prophète, quand il se promène pour recueillir les âmes des fidèles, ramasse plus facilement celles qui se trouvent sur son chemin.
Nous voici devant la porte basse par laquelle Mahomet pénétra dans la ville; puis, devant la mosquée du compagnon du Prophète, de cet Ayoub tué au premier siège, et où le Sultan, lors de son avènement, va se couronner en ceignant le sabre.
Notre guide nous dit que jamais un chrétien n'a pénétré dans cette mosquée. C'est faux. Trois jours après, un de mes amis à qui je demande si cela est vrai, me répond : « C'est encore une bêtise. Prenez un fez; mettez des babouches, et allons-y, si vous voulez. Seulement cela n'en vaut pas la peine, et ce qu'il y a de plus intéressant à Ayoub, ce sont la turbc, la mcktcb et le mcdrésé, c'est-à-dire la chapelle funéraire, l'école primaire et le collège que vous avez vus en passant. »
Enfin, après une longue course dans la cani-
pagne, où une bande de petites mendiantes, les plus obstinées que j'aie rencontrées de ma vie, et dont un officier à cheval qui passe peut seul nous délivrer, nous poursuit pendant trois kilomètres, nous arrivons au couvent de Hankoï.
Nous voyons bien la salle où la cérémonie a lieu tous les mercredis, mais le chef des Derviches est malade, et ils ne tourneront pas aujourd'hui.
Deux d'entre eux seulement nous donnent un léger aperçu de leur danse extatique, et nous nous retirons sans parvenir à les faire tourner davantage.
Le docteur Harzé fait une visite au malade, qu'il trouve simplement épuisé par un manque de nourriture, et l'on nous fait visiter une cellule commune où quatre Derviches accroupis par terre ou sur des sofas, le Coran à la main, graves, silencieux, sans que notre présence les émeuve ni même les trouble, nous regardent d'un air pensif, et continuent leur pieux exercice. Pour ne pas perdre l'après-midi, nous prenons le bateau et nous traversons le Bosphore pour visiter le quartier juif : expédition sans plaisir ni fruit, car la fange et la malpropreté ne sont instructives pour personne.
132 U?iE COURSE A CONST AN T INOPLE.
A Bebek, je vois sur le quai, courant autant qu'un grave musulman peut courir, un homme d'un âge mûr, splendidement vêtu, suivi d'un jeune homme moins élégant que le premier, mais très-riche encore de costume.
Ils montent sur le bateau. L'aîné, qui a quarante-huit ans environ, est d'une beauté rare. Son teint brun et chaud, uni comme une pêche mûrie au soleil , se répand sur un visage fier et mâle. Il a de grands yeux noirs et doux, que voilent de longs cils, et qui brillent d'un éclat soudain lorsque ces cils se relèvent.
Toute sa physionomie alors s'éclaire comme un paysage que le soleil naissant arrache aux ombres de la nuit.
Son nez pur et grec, sa bouche pleine, rouge, aux grandes dents d'un ivoire légèrement jauni ; l'ombre bleuâtre d'une barbe soigneusement rasée à l'exception des moustaches; le front ferme, large, un peu en saillie; une stature de hauteur moyenne, bien prise, carrée dans son ensemble ; le cou large et puissant, les épaules athlétiques el mollement arrondies; des mains brunes, hnes, nerveuses ; une jambe vigoureusement modelée s'échappant d'une tige haute, brillante et plissée; le pantalon flottant, d'un
bleu lumineux, soutaché de noir; la veste rouge bordée d'or, aux doubles manches fendues et traînantes; le gilet de même nuance, à boutons d'or minces et ciselés, retenu par deux boutons seulement, ouvert sur une sorte de chemise en cachemire de nuance dégradée, et la tête surmontée d'un turban du plus fin tissu du Thibet : cet homme m'apparait comme le type le plus idéal de la beauté mâle que j'aie jamais rencontré.
J'en demeure frappé d'admiration.
Il s'assied en face de moi, et, gravement, son jeune compagnon derrière lui, il sort son Ics- Inh en grains de bois sombre qu'il roule entre ses doigts, et, l'œil perdu dans le vague, sans que rien le puisse arracher au murmure incessant de ses lèvres, demeure fixé sur le flot du Bosphore.
Une curiosité violente me saisit.
«Demandez-lui qui il est et d'où il vient», dis-je au guide.
Le guide se penche vers lui et l'interroge.
Lliomme lève ses deux grands yeux d'un air à la fois étonné et hautain, examine le subalterne qui ose lui adresser la parole, reprend son chapelet sans même hausser les épaules,
et plus rapidement encore se remet à réciter le nom d'Allah.
Le guide, interloqué, me regarde.
« Dites-lui que je suis un étranger qui voyage pour s'instruire, que je lui demande d'où il vient et qui il est, et que le Coran lui commande de répondre à une telle question. »
Le guide hésite un instant, compose sa phrase, et puis, d'une voix incertaine, la lui adresse.
L'homme alors, gardant son tesbih immobile, porte sa main à sa ceinture d'un mouvement qui fait reculer le guide, puis, levant son œil avec une sorte de résignation douloureuse, ouvre la bouche, me regarde, moi, et d'une voix sonore répond : « Je viens de Trébizonde, et je^suis le chef de mes frères montagnards. » Après quoi, brusquement, comme après un grand effort accompli, il reprend son chapelet.
Mais pendant tout le temps que dure le trajet il ne cesse do me regarder, avec des yeux dans lesquels je lis clairement le monologue qu'il s'adresse à lui-môme : « Comment, disent ces yeux, comment! Que se passe-t-il donc ici? Allah s'est à coup sûr endormi dans le paradis do son Prophète pour que des choses pareilles
arrivent! Comment! ici, sur cette terre des fidèles, des chiens de chrétiens osent me faire demander, au nom de la loi du Prophète, de répondre à leurs questions, de leur dire qui je suis et d'oii je viens! Et moi, lâchement, au lieu de frapper cet autre chien qui m'a adressé la parole, j'ai répondu, tant j'ai craint d'être saisi et traîné devant la justice si je me permettais de châtier comme elle le mérite une telle insolence!... 0 pauvres fils du Prophète! ô mes frères! nous sommes perdus désormais, et l'arrogance des giaours grandit avec notre faiblesse! Allah! Allah! Allah! )> Et le Trébizondain, descendu sur le quai asiatique, me regardait encore au moment où le bateau, ayant quitté le quai de Tchengel-Kieui par un coude rapide, se dirigeait sur Bechic-Tache.
ISLAMBOUL.
Le lendemain de notre visite à Sainte-Sophie, nous devions nous rendre à Scutari pour assister à l'exercice des Derviches hurleurs. On ne peut pas quitter et l'on ne doit pas quitter Cônstantinople sans avoir vu ce spectacle.
Scutari d'Asie (Usciidar) est situé sur l'autre rive du Bosphore. Comme toujours, nous traversons la grande rue de Galata, que parcourt l'horrible tramway qui va d'Asab-Kapouà Orta- Kieui, nous passons devant la Bourse, et nous mettons pied à terre à l'entrée du pont de Galata, où l'on perçoit un péage exorbitant, pour prendre le bateau qui conduit à Scutari et qui est amarré vers la moitié du pont. On a beau savoir d'avance qu'il suffit de rester une demiheure sur ce pont pour voir |)asser tous les
TSLAMBOUL. 137
types du monde, la surprise n'en demeure pas moins grande. Il faut même le revoir plusieurs fois pour s'habituer à observer en détail les mille types qui défilent sous vos yeux. Ce pont grossièrement construit, coupant la Corne d'or en deux, et abritant au fond le port du commerce et le port de guerre, est le point le plus vivant, le plus étourdissant de ce grand caravansérail asiatico-européen. Toutes les races de l'Asie et de l'Europe s'y coudoient, toutes les langues s'y confondent, tous les costumes s'y produisent, depuis le haillon du mendiant qui hurle le nom d'Allah, jusqu'aux splendeurs asiatiques de quelque chef arabe qui passe sur son cheval étincelant de dorure, suivi et précédé de deux sais richement vêtus à leur tour, et qui, les coudes contre les hanches et le front ruisselant, trottent auprès du cheval du maître. Ce pont est comme le lien fragile et facile à briser qui rattache la Stamboul asiatique aux quartiers gréco-européens deGalata et de Péra, et le musulman qui le traverse change pour ainsi dire d'allure et d'aspect dès qu'il y met le pied, soit pour aller de Stamboul à Galata, soit pour se rendre de Galata à Stamboul. Ce sont surtout les femmes turques chez lesquelles
celte Iransformalion curieuse se remarque visiblement. Aussitôt que les rares femmes turques que l'on voit du côté de Galata ont franchi le pont et que leur pied reprend possession du pavé de Stamboul, l'allure devient plus légère, plus rassurée, le voile se soulève davantage, le féredjé se serre moins scrupuleusement, moins craintivement, autour d'une taille qui se redresse.
Elles sentent qu'elles sont sur un terrain qui leur appartient. Dans les mille rues tortueuses qui aboutissent d'un côté à Aïwan-Serai et de l'autre à Avrad -Bazar i , le musulman domine presque exclusivement, et c'est tout au plus si, derrière le fez rouge des marchands et des artisans en boutique, vous découvrez le Grec et l'Arménien qui affectent des allures musulmanes. Mille mystères ignorés s'y cachent encore, et derrière la porte modeste qui se dérobe dans l'angle d'une cour, des effendis opulents, qui rentrent, la tète haute, sur de beaux chevaux arabes et suivis d'un sais en costume éclatant, vendent encore à cette heure-ci des Circassiennes aux cheveux d'ébène ou des Géorgiennes à la chevelure dorée, qui ciiantent des légendes arabes en s'accompagnant sur une
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gouzla, et qui vont embellir les rares harems de quelques pachas qui dissimulent leur opulence sous une pauvreté affectée. Le vieux Bazar, au contraire, avec ses hammams râpés dont les tapis en loques respirent l'acre saveur d'une vapeur incessante et saturée du souffle humain, avec ses grands arceaux dépenaillés qui se perdent à vue d'œil et qui projettent une lumière sordide dans de petites boutiques à fleur de terre, avec ses cuisines en plein vent où Tarome du café se mêle aux odeurs pimentées du pilaf ou au parfum douceâtre du colbac ; le vieux Bazar lui-même est devenu la proie des Grecs, des Arméniens et des Juifs.
Sur cent marchands, il n'y en a pas cinq qui sont des musulmans. C'est la grande cage où vont s'abattre tous les serins de l'Europe, n'opposant à l'effronterie du marchand qui demande cinq fois la valeur de l'objet que vous marchandez, que cette fausse pudeur européenne qui vous permet de refuser dix louis à un ami qui souffre, mais qui ne vous permet pas de réclamer quatre-vingts pour cent de rabais au marchand éhonté qui essaye de vous voler sans pudeur.
Cependant, si vous allez au Bazar, ne vous
fiez pas au guide dont vous êtes la chose et la victime pendant votre séjour à Constantinople, et dont il est presque impossible de se passer à une première visite, même en connaissant la langue du pays. Au surplus, ils sont doux, souples, complaisants, infatigables. Ils vous soignent, vous entourent, répondent au pur hasard, mais sans hésiter un instant, à toutes vos questions, et le voyageur qui décrirait Constantinople d'après leur dire écrirait les choses les plus invraisemblables et les plus bouffonnes.
Quand nous avons assisté à la fête du Baïram, en écoutant les acclamations modulées sur le passage du Sultan, nous avons demandé à notre guide ce que cela voulait dire : « Ce sont les aides de camp du Sultan qui sont placés sur son passage et qui l'acclament », a-t-il répondu sans hésiter.
Un Turc, parlant très-bien le français, qui se trouvait auprès de nous, avec un mouvement de colère éloquente, releva la tête et apostropha le guide : « Misérable ignorant ! pourquoi osestu donc ainsi défigurer la vérité et donner aux étrangers les idées les plus fausses et les plus sottes sur notre compte? Cela ne m'étonne pas, en vérité, si les Européens se font de nous le
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tableau le plus étrange ! Comment ! ce sont les aides de camp du Sultan qui sont placés sur sa route pour l'acclamer! Tu oses faire croire qu'on rabaisserait ainsi en public et en masse de braves soldats au rôle de thuriféraires grotesques et obligés ! N'en croyez rien, messieurs ; ce que vous entendez, ce sont des choristes de la mosquée même, de jeunes sophtas, placés ici sur le territoire de la mosquée, et qui disent ceci : (( 0 toi à qui on rend de si grands « hommages, devant qui s'abaissent les armes « des fidèles et s'inclinent les têtes des croyants, (( n'en prends point orgueil ! Tu es bien petit (( devant Dieu ! Allah seul est grand! et tu n'es « rien en sa présence ! » Voilà, messieurs, ce que vous entendez, et au lieu d'être une vile louange obligée, c'est un cri de fierté, une leçon d'humilité donnée, par le peuple même qui l'acclame, au Sultan devant lequel il se prosterne ! «
Et cependant, je le répète, on ne saurait se passer des guides à Constantinople, à condition toutefois de ne pas en faire des professeurs d'histoire.
jMais en les prenant, il faut se résigner .à leuc appartenir. Ils sont les grands seigneurs dont on devient le serf. Us prélèvent une dîme sur
tout ce que vous mangez, sur tout ce que vous buvez, sur tout ce que vous achetez, sur la voiture qui vous mène, sur les cigarettes que vous fumez, sur le lit où vous dormez et sur les vieilles guenilles ou les ciseaux turcs de Châtellerault que leurs complices vous vendent au Bazar.
J'ai promis à mon guide de parler de lui dans ce que j'écrirais; je le fais avec plaisir. C'est un homme précieux et d'une rapidité de conception extraordinaire. Le jour où je suis parti, j'ai pris une voiture pour me conduire de l'hôtel au quai du Lloyd. Arrivé au quai, j'ai pris un caïque pour me conduire à VEspero, ancré à cinq cents mètres du quai. En passant devant une barque, mon guide héla les deux hommes qui y étaient.
« Qu'est-ce que vous leur dites?
— Ce sont deux douaniers; je leur dis de nous laisser tranquilles, que je leur donnerai du bakchiche.
— Mais je n'ai rien avec moi !
— Je le leur dis tout de même. »
Arrivé sur le bateau, au moment de partir, je lui dis :
« Qu'est-ce que je vous dois?
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— Trente-deux francs.
— Comment! trente- deux francs! nous avons réglé en quittant l'hôtel il y a une demiheure.
— Je le sais bien ; mais j'ai payé huit francs à la voiture, neuf francs au batelier, quinze francs à la douane...
— Voilà vos trente-deux francs, ou plutôt mes vingt-sept francs, car tout cela ne représente pas cinq francs; comment osez-vous m'en demander trente-deux?
— Oh! monsieur, la vie est si chère! »
Et il me salua d'un air impassible et partit.
« La vie est si chère ! » J'ai eu la curiosité de m'informer de quelques prix. Ce qu'on appelle des « provisions » est d'un bon marché incroyable. Jugez-en.
Le bœuf d'Odessa coûte un franc vingt Tocque (un kilogramme et quart) ; une caille, trente centimes; une bécasse, un franc quinze; le raisin, un raisin splendide, doré, doux, frais et parfumé, qu'on apporte des côtes d'Asie, quarante centimes Tocque; et ainsi de suite. Et mon guide philanthropique me vole vingt-sept francs sur trente-deux, sous prétexte que la vie est chère !
Me voici loin, bien loin du pont de Galata et de notre excursion à Sculari; mais la banalité du sujet que je viens d'effleurer appartient pourtant à ce que doit savoir un voyageur qui observe, et à ce qu'il doit dire en racontant ce qu'il a vu.
Nous nous embarquons sur le bateau qui fait le service des deux rives du Bosphore , et sur lequel, à peine installé, uncavedji vous offre du mastic, du raki ou du café. Une voile déchirée, un haillon bruni, pend de haut en bas et cache une partie de l'arrière. C'est le haremlik du bateau. C'est là que, moyennant un supplément, les femmes turques qui s'embarquent se glissent àpas furtifs et demeurent à l'abri de la curiosité profane des giaours. Hélas! j'en ai pourtant vu une à Orta-Kieui, revêtue d'un féredjé gris, orné, même pomponné, qui avait l'air de sortir des magasins du Louvre, voilée d'une manière très-orthodoxe, et qui tenait dans sa main — horresco referens — (( Aulour du mariage » !
Quelques-uns d'entre nous ont pris des caïques, et ces frêles oiseaux de mer, légers comme les mouettes dont on approche à deux [)as sur le Bosphore sans les effrayer, arrivent
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aussi vite que le bateau à vapeur. Les bateliers du Bosphore sont certainement aussi habiles que les gondoliers de Venise, mais ils mettent à conduire leur frôle embarcation une ardeur, une passion que rien ne peut décrire. Ce n'est pas que le caïque tienne beaucoup de place-, c'est un prodige d'équilibre, et si un pigeon venait se poser sur le bord, il risquerait de le faire chavirer. Le siège, c'est un coussin posé sur le fond du bateau, et lorsque vous y entrez, le batelier a soin de vous écarter les jambes, l'une contre bâbord, l'autre contre tribord, et gare ! ne bougez plus. Lui-même s'assied en face de vous, à la surface du caïque, couvert d'une veste, d'une tunique, le fez sur la tête, nupieds. Les rames légères à la main, amincies vers le haut, formant presque boule là où la palette commence, il s'arc-boute contre une planchette mise en travers, rejette le corps en arrière et file. A force de s'y appuyer, la planchette a pris l'empreinte du pouce, et le pouce insensibilisé, celle de la planchette. Peu à peu aussi, il se dépouille, tout en ramant, de sa tunique, de sa veste, il entr'ouvre sa chemise, et si la course durait, il arriverait nu comme son pouce. Mais le caïque file sur l'eau comme une flèche, bon-
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dit sur la vague, prend les courants, nage à travers les remous que soulèvent les vapeurs qui passent, glisse sous la quille des voiliers, rase les chalands et contourne les vieilles galères comme un oiseau qui voltige autour du tronc vermoulu d'un vieux chêne. Ce serait charmant si l'on ne sentait des fourmis dans les jambes immobilisées, et si le flot parfois ne vous soulevait à hauteur de nausées.
Nous débarquons à Scutari. C'est jour de marché. D'ailleurs, je crois que c'est toujours jour de marché ici. Nous prenons des chevaux, et nous piquons un galop dans la direction du couvent des Derviches, situé à mi-côte de la ville. C'est une sensation, quoi que l'on dise, de fouler pour la première fois le sol de l'Asie et d'avoir laissé l'Europe derrière soi. D'ailleurs, bien que Scutari soit en face de Stamboul, cependant une ditîérence réelle distingue les deux villes musulmanes. Évidemment l'Européen est moins connu ici qu'à Stamboul même, et la foule nous regarde d'un air plus oblique. Les femmes turques y sont plus nombreuses de beaucoup, dans la rue, qu'à Stamboul. Les costumes y paraissent plus éclatants, le tumulte plus grand, le monde musulman plus vivant et
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plusà son aise. Le noir surloiit et la femme noire y sont beaucoup plus nombreux qu'à Stamboul. Ils franchissent difficilement le Bosphore, et se cramponnent au sol asiatique, où ils se sentent chez eux.
Scutari, c'est la terre d'origine que le musulman contemple avec vénération d'au delà du Bosphore. Son cimetière est le plus beau, le plus vaste, le plus soigné. Les Turcs opulents qui meurent à Stamboul ou à Constantinople, — car on s'habitue tellement et si vite à désigner les quartiers, à parler de Péra, de Galata et de Stamboul, qu'on oublie qu'on est à Constantinople,— les Turcs opulents se font enterrer à Scutari, dans la terre d'Asie, où ils croient leurs restes plus rapprochés du Prophète que sur la rive d'Europe. Etre enterré à Scutari, c'est le chic suprême.
Après un galop de dix minutes, nous arrivons au couvent des Derviches. Tout s'y prépare. Cette fois, nous verrons hurler, car la vue est plus frappée que l'ouïe.
Le spectacle n'est ni beau ni élégant. C'est une étude pathologique qui intéresse surtout le docteur Charcot, mais qui n'en demeure pas moins une curiosité bizarre, irritante et tout
à fait en dehors des données européennes.
Il y a là dedans une question de sincérité qui s'impose, et je suis convaincu qu'à travers la souffrance nerveuse à laquelle ils atteignent, ces forcenés doivent sentir la morsure d'une sensation aiguë quelconque, qui échappe peutêtre à leur propre perception, dans l'emportement féroce qui les saisit et finit par les envelopper. Nous entrons dans une petite cour proprette, à moitié couverte, dans laquelle quelques Derviches à barbe grise, accroupis par terre, sont plongés dans la lecture du Coran. Un petit garçon coiffé du turban, fils de derviclie, penché sur le sol, tire d'un puits à fleur de terre une eau limpide qu'il transvase dans des carafes d'une transparence éblouissante.
A droite, une sorte de café séparé par un grand vitrage de la cour que nous traversons, renferme un certain nombre d'autres Derviches qui attendent dans la méditation l'heure de l'exercice. Cette cour est certainement le coin le plus charmant de ce couvent. Aussitôt que nous entrons dans l'endroit même où la cérémonie aura lieu, tous sans exception nous sommes frappés par la banalité grossière de ce qui nous entoure. Cola ressemble à un Casino
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Cadet de faubourg ou de province : une espèce de salle de danse de dimension restreinte, avec une galerie au premier étage et au rez-de-chaussée. Au premier, la galerie est coupée en deux. La moitié, fermée par des grillages mystérieux, cache les femmes qui assistent à l'exercice. L'autre moitié nous est abandonnée, et nous nous plaçons soit en haut, soit en bas, dans la partie restée tibre. Sur le parquet du milieu, des peaux de mouton blanches et noires plus ou moins symétriquement rangées servent de tapis aux Derviches. Au fond, dans une niche, des ornementations vulgaires, des œufs d'autruche, des armes, des carafes remplies d'eau, des tambours de basque et des cymbales. Sur les deux côtés du mur auprès de la niche, l'étendard vert de la guerre sainte, le parafe symbolique du Prophète, des versets du Coran; aux quatre angles du plafond, quatre petits lustres en verre commun, et au miheu une suspension à réflecteur blanc transparent, qui rappelle exactement la salle à manger d'une corsetière du Marais. C'est dans ce milieu trivial, qui exclut toute idée philosophique ou religieuse, que va se })roduire cet exercice dont j'ai vu les imaginations européennes si vive-
ment frappées, qui commence par une psalmodie et qui finit par des accès hystérico-épileptiques.
Au début, la récitation des versets du Coran faite sur un ton nasillard et en fausset sur lequel se détache par intervalles, en un chœur grave et sonore, le nom d'Allah ! poussé par une douzaine de Derviches accroupis en face du chef, produit un effet harmonique ; mais peu à peu la scène change, grotesque d'abord, hideuse ensuite. Un vieux Derviche, dépouillant sa tunique doublée en peau de lapin, s'assied par terre. Il commence à réciter des versets du Coran. Un certain nombre de Derviches ou de leurs disciples, debout, serrés les uns contre les autres, après chaque verset rapidement récité et dont le mouvement s'accélère de plus en plus, poussent, en l'accompagnant par un quadruple mouvement en avant, en arrière, à droite et à gauche, le cri d' « Allah ! » Après dix minutes de cet exercice, le vertige semble s'emparer de la troupe sauvage, la sueur perle de leur front, bientôt ruisselle de leurs vêlements. Le diapason de la voix s'altère, aigu chez les uns, rauque chez les autres ; le mouvement s'accélère de plus en plus. Les versets
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se succèdent les uns aux autres de façon à supprimer l'intervalle qui les sépare, et les cris d'Allah ! se suivent sans interruption. Le chronomètre à la main, je constate que dans les quarante-cinq minutes que dure ce hideux spectacle, l'espalier hurlant a fait dix-huit cents fois le quadruple mouvement qu'il décrit. Gela est épouvantable. Il y a là un homme d'un aspect répugnant, au nez crochu, avec de longs cheveux grisonnants, qui se dénouent par la violence du mouvement et qui, dans leur désordre sauvage, accompagnent comme un flot furieux les mouvements épileptiques de ce forcené ; un grand nègre couleur d'ébène, dont la tête grimace comme sous une douleur aiguë, et dont la sueur changée en écume blanche finit par ruisseler sur le corps sombre comme sur celui d'un cheval noir qui vient de courir un prix. Tout cela est horrible à voir.
Les deux dames qui nous accompagnent, sous la pression nerveuse , ont été obligées de quitter la salle et de fuir ce spectacle écœurant. La physionomie de mes compagnons de voyage, qui exprime Thorreur, le dégoût, la consternation, le doute et la pitié, n'est pas la chose la moins curieuse à observer; et moi-même, je
cherche en vain à souiire, à me dire qu'une telle gymnastique me délivrerait du fléau de mon obésité ; je sens que je me trouve là en face d'une de ces folies contagieuses, dont les causes précises échappent à l'observation, mais dont les effets ont une action sociale que ne doivent dédaigner ni le philosophe, ni l'observateur politique, ni même le législateur. Quand nous redescendons pour reprendre le bateau, notre gaieté a disparu. Qui de nous a raison? ceux qui se détournent avec mépris de ces hurlements fauves qui semblent déshonorer l'humanité, ou ces êtres surexcités qui, dans leur grossière extase, entrevoient peut-être des mystères qui échappent à nos regards réfléchis?
C'est le lendemain vendredi que nous devions assister à la fête du Courbam-Baïram et entrevoir le Sultan.
Grand mystère ! A minuit, on ignore encore où aura lieu la cérémonie ; on nous avertit seulement qu'on viendra nous réveiller à cinq heures, que des voitures viendront nous prendre, et que... nous irons à la recherche du Tendroit où la fête devra se passer. La matinée est fraîche, mais belle; nous descendons, toujours eu Ule de noce, vers la vallée de J)olrna-13agchi,
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et nous suivons pour nous guider la haie des soldats qui se forme, et qui nous conduit comme un indice certain jusqu'à la petite mosquée de Bechic-Tache. C'est en effet là que va se rendre le Sultan vers neuf heures. Les Tcherkesses, avec leurs costumes pittoresques, leur attitude résolue, forment la haie. Des troupes rangées en ligne dessinent la place triangulaire qui précède la mosquée, et continuent au bord de la route qui conduit à Yildiz-Kiosque. La foule se presse derrière eux.
Le corps de garde en face de la mosquée est en mouvement, mais c'est en vain que nous tentons d'y pénétrer. Ahmet-Pacha n'est plus là pour nous ouvrir le chemin. Deux d'entre nous s'adressent à un officier supérieur tout couvert de broderies d'or et lui exposent notre situation. On nous engage à prendre d'assaut un café voisin, dont nous nous emparons en effet, nous établissant aussitôt sur le rebord des fenêtres; puis, peu à peu, sous l'œil puissant de notre nouveau protecteur, quelques-uns d'entre nous se mettent debout sur les chaises placées sur le trottoir, et nous voici bien en vérité aux premières loges.
Après une heure d'attente, les acclamations
des troupes et le chant des soph tas nous avertissent derapproche du Commandeur des croyants. Le Sultan arrive en voiture fermée, d'une richesse modeste, et qui ne rappelle en rien le faste légendaire des anciens sultans. Des aides de camp sur de petits chevaux agiles passent pour donner des ordres, mettent pied à terre pendant que le cheval est encore lancé en plein galop, au point de nous arracher un mouvement de terreur, car nous croyons à une chute formidable. Puis, la cérémonie terminée à l'intérieur, le Sultan, sur un cheval blanc richement harnaché, l'air grave, presque sombre, paraît à nos yeux. Saïd-Pacha, le grand vizir, les ministres, quelques généraux, ont formé à cheval un cortège étincelant qui le précède. D'autres officiers généraux, brillant dans leurs uniformes variés et pittoresques, font à Abd ul- Hamid une suite à pied qui se déroule avec ses costumes fantastiques et solennels sous nos yeux ravis.
Acôté du Sultan, étincelant plusquepersonne, marche auprès d'Osman-Bey le premier chambellan, lechef des eunuques, S. A. Behram-Agha, Dar us-Saadci-Aghassi (gardien des portes de la félicité). Qu'il est beau, ce gardien des portes
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de la félicité ! Sous son fez rouge se détaclie sa tête noire comme le jais. Ses mentons superposés, portés avec une fierté haute, s'étalent sur une poitrine chamarrée de décorations. Il est grand, fort, et l'on sent que sur ses épaules athlétiques repose le fardeau d'un pouvoir occulte et puissant. Il est riche, dit-on, entouré de sollicitations et d'obséquiosités, et pourtant, comme à ma prochaine visite Son Altesse aura sans doute, je l'espère du moins, quitté Constantinople à la tête de ses collègues, je regretterai toute ma vie, au point de vue philosophique, de n'avoir pas eu un entretien avec lui, de ne pas avoir su si, oui ou non, son pouvoir éclatant le console de son obscurité passée, et s'il ne changerait pas volontiers sa caisse opulente d'aujourd'hui contre sa pauvreté de la veille !
Le Sultan se rend àDolma-Bagchi, où a lieu la réception officielle. C'est là que les hauts fonctionnaires de l'empire sont admis à baiser le bout du manteau du Calife, autorisés, suivant leur rang, à s'avancer vers la droite ou la gauche du Sultan, et à baiser la traîne de ce manteau impérial, qui s'allonge à volonté sous la main d'un chambellan qui connaît le rang assigné à chacun, à des distances tantôt très-rapprochées
lâG UNE COURSE A CONSTANT INOPLE.
delà personne auguste du Souverain, et tantôt éloignées de plusieurs mètres, sans que le mortel dédaigneux revêtu de cette pourpre immense daigne abaisser vers eux son regard souverain.
Dans la soirée de ce même jour, nous assistons au spectacle écœurant, grossier et sans attrait, du Karaghieu, le Guignol populaire de la Turquie. Autrefois, ce Guignol-là était un pamphlétaire violent, insolent et injurieux. 11 lui arrivait alors parfois de représenter quelque ambassadeur étranger devenu impopulaire par suite d'événements politiques, en grand uniforme, subissant le dernier des outrages, et bien des fois les attaques du Karaghieu firent l'objet de pourparlers diplomatiques.
Aujourd'hui ce côté-là a disparu, et le Karaghieu ne demeure plus qu'un spectacle repoussant à l'œil, dont les commentaires hurlés en langue turque n'atténuent point pour des oreilles européennes, le révoltant aspect.
Le lendemain samedi, mes compagnons de route reprirent le chemin de l'Europe. Je demeurai après eux. J'étais saisi par l'ardente curiosité de voir de près le côté politique d'une contrée qui, pendant les quatre jours que je venais d'y passer, avait si vivement saisi mon inia-
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gination. On ne me prêtera point, je l'espère, la téméraire présomption d'avoir voulu étudier et dépeindre en quatre jours cette ville complexe, qui à chaque pas offre un problème nouveau. J'ai voulu montrer simplement ce que peut voir en un séjour rapide un observateur européen que sa bonne fortune conduit aux bords du Bosphore. Je me croirai satisfait si, par les pages qui précèdent, j'ai éveillé chez quelques-uns le désir de visiter un pays que j'ai appris à juger honnêtement après l'avoir vu de près.
Quand je suis allé à Naples et que j'ai atteint, après une course de plus d'une heure au trot de deuK bons chevaux, le couvent de Capodimonte, le gardien du couvent m'a conduit sur un balcon et m'a dit d'écouter les mille bruits qui montaient de la ville, et qui bourdonnaient distinctement à mon oreille.
C'est une expérience acoustique absolument banale. On n'a pas besoin de se déplacer pour cela. A Naples, comme partout ailleurs, c'est la voix des ânes qui domine. A Constantinople, cela est différent. A l'heure matinale où le Bosphore est encore endormi et la cité déjà éveillée; quand le soleil est au zénith, quand on essaye de saisir la profonde respiration de la ville au sein de la nuit, ce que Ton entend :
aboiements, hurlements sonores ou plaintes aiguës, c'est toujours la voIk des chiens, de ces chiens que l'on est tenté de prendre en aversion avant de les avoir vus, tant il est impossible de dire à quelqu'un qu'on va là-bas, sans qu'il vous réponde : « Oh! alors, vous verrez les chiens! »
Eh bien, oui, je les ai vus, les pauvres chiens de Constantinople, et j'ai comparé leur sort malheureux aux somptuosités moelleuses dont on entoure ici leur race enviée, et dont je suis depuis longtemps la victime volontaire et ravie.
Pauvres bêtes! Quelle profonde résignation on lit dans leur œil inquiet, attristé par l'incertitude de la minute qui succède à la minute quis'écoule! Avec quelle douceur ils s'écartent des voitures et des passants ! Avec quelle morne philosophie ils assistent aux repas inaccessibles que font en plein air les marchands de la rue des Maltais!
Jamais je n'ai vu personne leur jeter une aumône, sauf, pourtant, une fois, devant un corps de garde de Nichanne-Tache, où un soldat, sur le pain noir qu'il mangeait en le frottant contre une croûte de fromage, donnait de
temps en temps quelques bribes à l'un d'eux, qui accompagnait ce festin par les frétillements précipités de sa queue en trompette!
Pauvres bons chiens de Constantinople! que de misères vous supportez avec courage, et que de souffrances qui n'éclatent point en hurlements aigus!
On me dit que votre nombre diminue. Tant pis! Vous êtes le grand égout collecteur qui absorbe et qui triture toutes les immondices jetées sur la voie publique. Votre estomac, toujours vide et avide, dévore ce qui tombe des fenêtres et des hottes, et c'est vous, vous et les larges brises qui vont de la Marmara à la mer Noire, qui avez, plus d'une fois, sauvé de la peste la grande Byzance et les kiosques perdus dans les replis verdoyants de ses collines ombreuses. On en trouve pourlant encore des milliers et des milliers, dans les rues les mieux habitées comme dans les ruelles les plus obscures. Il y en a des grappes dans le quartier juif et sur la route de Besseli. Toujours les mêmes : jaunes, pareils au renard, avec le museau pointu, les oreilles en l'air, la queue traînante et les cuisses eHlanquées. Leur race ne change jamais. Ces gueuxlà aussi s'aiment entre eux. Eh! grand Dieu!
UN FESTIN SUR UN QUAI. IHl
quel gommeux de chien voudrait donc se mésallier avec une de ces pauvres chiennes qui n'ont pour toute dot que leur implacable vermine, qui les ronge et les obsède aux heures même les plus exaltées de leur existence?
Parfois, pressés les uns contre les autres, tout à coup, comme sur un mot d'ordre, tous ces chiens, en groupes, en chœur, en masses compactes, se mettent à se gratter avec fureur.
Alors c'est comme une contagion, une force majeure! Les maisons vous apparaissent décrépies et comme écorchées. Tout se gratte autour de vous. Le cocher qui vous conduit, le marchand au fond de sa boutique, l'acheteur qui se dispute avec lui, le passant qui les regarde, tout s'agite, se remue, se trémousse de haut en bas, de droite à gauche, en un mouvement de friction violente et continue, et quand vous rentrez chez vous, horreur! tout à coup, dans la glace où vous vous regardez, vous apercevez un être hagard, rouge, incohérent, qui se gratte avec rage, et dont vous arrêtez à grand'peine les soubresauts enflammés!
Pauvres chiens de là-bas! Je les vois encore qui me regardent avec leurs grands bons yeux dilatés par la stupéfaction !
M. de Forni avait gracieusement mis à ma disposition la Mouche du Lloyd.
Je revenais de Térapia et j'abordai à Top- Hané. Une idée me vint. Je ne voulais pas quitter Constantinople sans m'être offert le plaisir de donner à ces pauvres abandonnés un régal unique, au nom de mon vieux. Pluton, qui dort sous mes yeux pendant que j'écris ces lignes, et je fis apporter quelques paniers de pain. En un clin d'œil, comme si, dès la première bouchée, une commotion électrique s'était communiquée à tous les chiens de Galata, comme si un message mystérieux les avait avertis qu'un gros nabab venu des pays lointains offrait un régal intense à la gent canine de la cité, ils accouraient en nombre invraisemblable, prenant place le plus près possible de la Mouche accostée contre le quai, pendant que, sous les ordres du capitaine, les hommes du bord, à glands coups de coutelas, taillaient dans la croûte dorée des grands pains étalés sur le pont.
Que de cris! que de surprises! quel effroyable craquement de mâchoires! que de hurlements brusquement étoulï'és par un gigantesque croûton! Mes p:iuvies hôtes de passage! combien
d'entre vous depuis lors sont morts de faim, les yeux vainement tournés vers ce quai promis de Top-Hané, où l'abondance est tombée sur vous pendant quelques minutes! Combien auront attendu inutilement le retour du message mystérieux !
Ah! si du moins je pouvais croire que quelques-uns ont trouvé, à la suite de ce feslin, une lin sans exemple, et que l'histoire enregistrera un jour ce fait inouï, d'un chien de Constantin nople mort pour avoir trop mangé !