Terrains vagues mis en culture
123,200,000 denmims à 59,27. 7,304,347,826
Augmentation résultant du mouvement commercial et industriel 16,608,695,653
(Calculé à raison de 50 0/0, quoiqu'on l'admette partout à 100 0/0) 43,478,260,869
Augmentation du produit agricole
et commercial 43,478,260,869
Augmentation du produit annuel 86,956,521,738
Dont 1/10 par les impôts rentrera au Trésor, soit augmentation annuelle des revenus P.
du Trésor 8,695,652,173
Oui, vous avez bien lu. La piastre turque vaut 23 centimes.
Les dépenses à faire, suivant Hassan-Femi, s'élèvent à 1 milliard 200 millions de francs environ.
L'augmentation annuelle du produit qui en résulterait, toujours suivant le même Rapport, s'élèverait à environ 20 milliards de francs, et le revenu du Trésor de 2 milliards de francs;
c'est-à-dire que les dépenses totales seraient couvertes presque du double en une année de revenu plein.
Je n'ai pas besoin de dire, d'abord, que ces chiffres sont fournis d'après des données approximatives, parce que, pour faire des études serrées sur un tel ensemble de travaux, il aurait fallu faire des dépenses qui excèdent les forces du Trésor turc ; et je n'ai pas besoin de dire non plus combien il est singulier de voir ce ministre, qui veut mener son pays dans la voie des transformations modernes , établir simplement que, sur l'augmentation brute des produits, leTrésor doit prélever, commela chose la plus naturelle du monde, i 0 pour 1 00, c'està-dire un impôt capable de ruiner toutes les entreprises du monde.
Mais, ces exagérations et ces contradictions à part, n'est-ce pas une chose effrayante que de songer à la détresse actuelle d'un pays qui recèle en son sein des richesses aussi immenses, abandonnées, négligées, perdues pour l'humanité ?
Car, si les données sont exagérées, ce qui n'est pas exagéré, c'est la fertilité immense du solj ce sont les trésors qu'il renferme, les soli-
tudes effrayantes, luxuriantes et inexplorées qui le couvrent !
Qu'importe que Hassan-Femi ait annoncé des chiffres fantastiques! Gequi est certain, c'est que dans le vilayet de Bagdad, dont les Ravalés se négocient à 20 pour iOO, c'est-à-dire à 80 pour 100 de perte, le blé rend 180 et même 200 fois la semence, tandis que dans les plus fertiles contrées de l'Europe, il rend un maximum de 40 à 60 fois.
Faites la part des erreurs et des exagérations; dites que les dépenses totales s'élèveraient à 3 milliards de francs, qui trouveraient leurs revenus dans leurs rémunérations naturelles et dans la concession des territoires riverains des roules, des voies ferrées, des ports et des canaux; dites que l'augmentation du produit annuel serait de iO milliards, et que l'augmentation annuelle des revenus du Trésor serait de 300 millions à côté de la prospérité générale du pays, et voyez ce que deviendrait , dans ces conditions , un Empire comme TEmpire turc !
Eh bien, un ministre des travaux publics qui a entrevu un pareil résultat doit être, comme vous pensez, hanté par l'éternelle obses-
sion de ce rêve... Rassurez-vous. Je suis allé voir Hassan-Femi. Je l'ai trouvé, comme toujours et comme partout, toutes portes ouvertes, donnant des audiences à tout venant, à voix l)asse, sans s'agiter, pendant que, dans le fond de la salle, à travers les portes, dans le grand vestibule couvert de nattes et dans les corridors, marchait, circulait, chuchotait la clientèle nombreuse, les innombrables employés, les oisifs et les flâneurs qui se donnent rendezvous dans les ministères.
Quand je lui ai parlé de son Rapport, que j'avais étudié avec une si naturelle curiosité, et sur lequel je croyais pouvoir engager une conversation avec lui, il a été très-charmé de voir que j'avais retenu les kilomètres et les milliards fantastiques qui voltigent dans ces pages; mais j'ai lu dans son regard un étonnement voisin de la stupéfaction quand je lui ai demandé par quels voies et moyens il comptait y aboutir.
Pas un cheveu, sous son fez, n'y avait jamais songé! Il avait écrit cela avec. la satisfaction d'un mangeur de haschisch qui part pour le pays des rêves, mais jamais, au grand jamais! il ne lui est venu à l'idée de pousser les choses au delà.
304 UNE COURSE A CONST AN TINOl'LE.
Quand je lui ai demandé à combien montait le budget de son ministère, il m'a répondu : « A quatre millions de francs, quand il est tout payé. » Et cet homme, qui, il y a plus de trois ans, a conçu des projets qui se montent à des milliards, se trouve, depuis lors, en présence d'un budget incertain de quatre millions qui suffît à peine aux réparations les plus urgentes! Je ue crois pas qu'on trouverait ailleurs, dans aucun pays du monde, une sérénité aussi haute à côté d'une déception aussi constante; et je ne crois pas non plus qu'il existe un autre pays du monde pour qui l'absence de routes et de communications constitue une plaie plus vive ni une cause d'infériorité plus douloureuse.
J'ai cité le Vakouf, ou plutôt les biens Vakoufs, parmi les sept plaies de la Turquie.
Les nations sont comme les individus : il faut les ausculter pour en connaître la maladie. J'ai traité, depuis douze ans, la Turquie par
correspondance , et mes lettres à ce sujet formeraient des volumes; mais j'avoue qu'il m'a fallu l'auscultation à laquelle je viens de me livrer pour juger de son état réel.
J'ai dit ce qu'était le Sultan Bakchiclie et son cousin germain le Havalé. Le Vakouf complète cette trinité rongeuse, ce triple cancer qui dévore le pur sang de la Turquie. Il faut l'examiner de près pour se rendre compte des ravages qu'il exerce.
Le Vakouf, je n'ai pas besoin de l'expliquer; tout le monde le connaît dans son acception générale. Mais s'il ronge la Turquie, ce n'est pas parce qu'une masse énorme de biens et de propriétés appartiennent aux hospices, aux couvents, aux œuvres pies et aux écoles, mais parce que non-seulement ces biens demeurent neutres entre les mains des usufruitiers éternels, mais parce que ces biens, frappés d'avance par la prétention du Vakouf, demeurent sans cesse sans produit, sans avenir possible.
Telle propriété frappée de déshérence et destinée d'avance à devenir Vakouf, même entre les mains de son propriétaire , cesse d'avoir une valeur el dépérit, non-seulement
306 U E COURSE A CONSTAN TINOPLE.
dans sa valeur intrinsèque, mais encore dans ses revenus; car fermiers, locataires et cessionnaires, sous le coup d'une expropriation sans indemnité, ne l'acceptent qu'à un prix dérisoire, et se garderaient bien d'y apporter le moindre soin et la plus petite amélioration.
Quelquefois le Sultan jette son dévolu sur un bien Vakouf, rachète à son prix actuel et sur la base de ses revenus du moment, et en fait cadeau à un de ses favoris, — car jamais Abd ul-Hainid, qui est intègre, n'use de son pouvoir absolu en sa propre faveur.
Ainsi, on m'a montré, et j'ai visité une maison tombée en déshérence et qui allait passer à l'état de bien Vakouf, que le Sultan a réclamée pour l'acheter. Vous pensez bien qu'on n'y fait pas la plus petite objection. Le Padischah n'aurait qu'à prendre prétexte d'un refus pour mettre en branle la question du Vakouf. La maison rapportait 3,000 piastres ou 690 francs ; le Sultan l'a très-largement payée 20,000 francs. A la rigueur, il pouvait la payer sept, huit, dix mille francs en la capitalisant à 7, 8, 10 pour 100. Donc, il la achetée 20,000 francs et en a fait cadeau à... le nom est inutile. Trois mois après, le nou-
veau propriélaire a vendu un terrain qui en dépendait, pour 120,000 francs, et il a loué la maison, telle quelle, les réparations à la charge des locataires, 300 livres turques, soit 6,900 francs; et elle est louée à très-bon marché à cause des réparations qui sont demeurées à la charge des locataires.
Croyez-vous que j'exagère en disant que cette maison, qui valait 6,000 francs, en la capitalisant à 10 pour 100 sur son loyer de 690 francs, valait en réalité 250,000 francs, c'est-à-dire 40 fois autant?
Eh bien, c'est là la moyenne de la valeur actuelle des biens Vakoufs comparés à leur valeur réelle.
Quand j'ai parlé des Vakoufs au vieux Namik- Pacha, il m'a dit : « Les Vakoufs ne représentent pas ce qu'on s'imagine. Les mosquées, les hospices et les œuvres pies ont à peine de quoi vivre , et ils ne pourraient se suffire s'ils ne recevaient pas d'autre assistance. » Cela est très-exact, et c'est la grande théorie des vieux Turcs qui défendent les Vakoufs.
Seulement, le jour où les Vakoufs seront sécularisés, le jour où les propriétés menacées de déshérence cesseront d'être frappées de
mainmorte, elles vaudront quarante fois ce qu'elles valent, et l'on pourra réserver aux mosquées, aux écoles et aux œuvres pies le double de ce qu'elles en tirent aujourd'hui, et garder encore les dix-neuf vingtièmes de leur valeur pour en disposer.
L'estimation de la valeur réelle des biens Vakoufs est très -controversée, et, au fond, personne ne la connaît exactement, parce que ceux qui les détiennent n'ont aucun intérêt à fournir là-dessus des renseignements exacts.
Mais parmi les hommes les plus compétents, l'opinion est que les biens Vakoufs de l'Empire s'élèvent à la valeur réelle de deux milliards de francs! et qu'ils ne rapportent pas vingt millions, et encore ceux-là affirment la valeur réelle au-dessous et le revenu au-dessus de ce qui est.
Or, qu'on le remarque bien, il ne s'agit pas d'une confiscation, il s'agit d'une mise en valeur, en réservant même le double de leur revenu actuel pour les œuvres qui sont en jouissance de ces revenus.
Ceux qui possèdent aujourd'hui les biens Vakoufs les administrent au hasard, sans jamais s'en occuper, car il faut dire que les
bénéficiaires sont des gens — comme tous les Turcs d'ailleurs — qui ne sont ni rapaces, ni avides de bien-être, ni même ambitieux. Ce sont les subalternes des mosquées et des couvents, les domestiques, les inférieurs qui exploitent leur position et sont des sujets fidèles du Sultan Bakchiche.
Quant aux sophtas, quant aux commentateurs qui pâlissent sur le Coran et l'expliquent, ils n'ont cure d'argent ni de bien-être, ils se nourrissent de rien et n'ont pas besoin davantage.
Eh bien, le Vakouf est comme la petite vérole : le microbe qu'il renferme peut tuer ou guérir, selon qu'on l'abandonne à sa propre action ou qu'on l'applique comme Jenner ou comme Pasteur.
C'est un virus mortel, dont on peut tirer la guérison de la Turquie. Tous les maux, toutes les plaies de ce pays se tiennent. Si on le guérit du Vakouf, et si l'on infuse le virus du Vakouf dans les veines financières de l'Empire, on le préservera du Havalé et du Sultan Bakchiche ; on pourra changer son administration, sa police; on pourra l'ouvrir, par des roules, des ports et des voies ferrées, à
310 UINE COURSE A C ONS T AN T ilS OP L E .
la civilisation et au progrès ; on pourra établir la sécurité sur ses routes ouvertes et grandes; on pourra rappeler la confiance de l'Europe; et lorsque le pays sera sorti de sa misère, de son état de faillite, de sa corruption administrative et judiciaire, Abd ul-Haniid pourra donner un grand et salutaire coup de bistouri dans sa dernière plaie , dans le Harem, et rendre la paix à l'Europe en rendant la vie, la santé et la force à son Empire.
Ce que je me propose de dire dans la lettre qu'on va lire, c'est par qui et comment cette cure immense, et d'une conséquence universelle, doit être tentée pour être menée à bonne fin.
Je ne veux pas faire ici de la science.
On a écrit sur la Turquie tant de choses oubliées et inconnues depuis lors, qu'avec de la patience et de l'esprit d'ordre j'aurais pu produire, moi aussi, une de ces compilations alourdies qui rangent un homme bien avisé 'dans la grande catégorie des savants, qui mène à tout.
Je veux me borner à faire du bon sens, et puissé-je y réussir!
J'ai reproché à M. Forster, et à tous ceux qui l'ont précédé, de condamner la Turquie d'un seul trait, de prononcer sa mort, et, après avoir prononcé cette sentence, de juger que leur devoir était rempli. C'est une façon d'agir que je ne veux pas imiter.
J'ai montré les maux profonds dont souffre
la Turquie, mais je ne les ai pas montrés avec la joie d'un homme qui tressaille d'aise devant une victime expirante; je les ai montrés avec la cruauté mélancolique d'un chirurgien qui met les plaies à nu dans l'espoir d'en indiquer le remède.
Mais je ne m'exagère en rien la portée de mes propos, et tout en donnant les moyens qui me paraissent devoir réussir, j'admets fort bien que je puisse me tromper.
Je vais essayer de démontrer, — ce qui est un point capital, — qu'il faut que la Turquie vive pour que l'Europe ne meure point, et, si j'y parviens, il sera bien prouvé qu'il faut la guérir et non l'assassiner.
Et tout d'abord, il ne suffît pas qu'une nationalité disparaisse simplement de l'Europe. C'est un gouffre qu'il faut combler. 11 faut donc se demander par qui, du consentement possible de l'Europe , les Turcs pourraient être remplacés à Constantinople. Et dès ce premier pas, je me heurte contre une épouvantable légèreté. Je ne sais si, dans les profondeurs de leurs conceptions intimes, les grands hommes qui règlent les destinées du monde se sont arrêtés à cette question; mais l'immense masse des raisonneurs
politiques s'est-elle jamais dit que la possession continue de Constantinople est absolument impossible sans la possession simultanée de la Turquie d'Asie? S'est-elle dit que fatalement, irrémédiablement, la puissance qui occupera Constantinople devra aller de la mer de Marmara à l'Archipel, de l'Archipel à la Méditerranée et de Brousse à Trébizonde ?
Oh! je ne dis pas qu'elle n'y parvienne. Je veux admettre que, chassés de Constantinople, passant le Bosphore et refoulés en Asie, au delà même des limites de la Turquie d'Asie, les Turcs, vaincus après une lutte acharnée, même sans lutte si l'on veut, et comme d'aucuns le prétendent, disparaissent de l'Europe.
Eh bien, quelle est la puissance à laquelle l'Europe permettra de prendre Constantinople et la Turquie d'Asie, sans compter les annexions inévitables en Europe ? Quelle est la puissance qui ne l'épouvanterait pas en s'emparant nonseulement de Constantinople, de cette clef universelle, de ce fleuron éclatant, mais encore de la Turquie d'Asie, de ce grenier d'abondance d'hommes et de richesses, devenu formidable entre les mains d'un État déjà organisé ?
Et il ne faut pas nier ce que j'avance.
Dans leurs combinaisons intimes, les Russes avouent qu'il faut arriver à Gonstantinople par l'Asie Mineure, et les Autrichiens, qui y arriveraient par les Balkans, savent, je pense, qu'étant arrivés parles Balkans, ils continueraient par l'Asie Mineure.
La différence entre les Russes et les Autrichiens, c'est qu'ils commenceraient et finiraient en sens inverse; les uns allant de Fiume à Trébizonde, et les autres allant de Trébizonde à Fiume, en passant par Gonstantinople tous les deux.
Dans les derniers temps, il est devenu de mode, une mode facile, de dire que tel ou tel Etat se désintéresse de la Turquie. Se désintéresser de la Turquie! Mais c'est pour tout État européen un simple suicide. Nul ne peut se désintéresser de la Turquie, parce que celui des grands États actuels qui possédera la Turquie, fatalement, après de longues années de luttes, finira par y succomber ou par y faire succomber l'Europe.
Admettez la Russie àConstantinople ets'étendant jusqu'aux limites de la Turquie d'Asie.
Mais, à partir de ce jour, comme un siphon gigantesque, elle aspirera les populations slaves
de la presqu'île des Balkans tout entière. Cela ne se peut discuter, cela est écrit, inévitable, fatal.
Les gouvernants peuvent intriguer, chicaner, lutter; les populations slaves des Balkans appartiendront, de facto, à la Russie, à Constantinople.
Allez donc aujourd'hui encore par le Monténégro, par la Bosnie, par la Serbie, par la Bulgarie et même par la Croatie, et parlez au paysan dans sa langue, à voix basse, de l'Empereur de Russie. Aussitôt, prenant entre le pouce et l'index son chapeau orné d'images de saints grecs, il le retournera de gauche à droite, et, s'inclinant dévotement, il répétera le nom du grand Chef sacré de sa race comme un Turc qui prononce le nom d'Allah! L'Empire d'Autriche aura vécu le jour où la Russie sera à Constanti" nople. Que l'Allemagne le veuille ou non, les Allemands de l'Autriche se confondront avec son Empire après que les Slaves d'Autriche auront suivi la grande trombe aspirante de la Russo-Turquie. La Hongrie désemparée, la Roumanie sans bouclier, comme deux épaves, flotteront de choc en choc au milieu de la débâcle torrentielle du monde slave ; les morceaux
épars de l'Illyrie et de l'Istrie, de la Carinlhie et de la Garniole, s'agrégeront au monde italien ou au monde turco-slave, au hasard des événements impénétrables encore, et ces deux puissances, le monde teuton et le monde slave, se trouveront face à face dans un heurt formidable et incessant qui ébranlera l'univers.
Hormis d'habiter les îles Sandwich, aucune puissance ne pourra demeurer étrangère à un tel cataclysme, et l'Europe, ébranlée dans sa base, sans cesse se verra au seuil d'un insondable abîme. Supposez le contraire. Supposez l'Autriche, avec l'appui de son allié actuel, avançant vers ce que l'on appelle ses « destinées orientales» etarrivée àConstanlinople. Elle aussi elle marchera fatalement vers l'Asie. Son centre impérial se déplacera absolument. L'Asie Mineure ne suffira ni à son ambition ni à son budget. Elle aussi, en lutte avec la Russie, elle ira de Trébizonde à Fiume, elle englobera de gré ou de force la presqu'île des Balkans tout entière. Et je devrais dire : elle l'absorbera de gré et non de force, parce que la presqu'île des Balkans et toute la ligne slave qui a Fiume pour angle, qui englobe d'un côté le cours de la Save et de la Drave, et qui de l'autre contourne
les côtes de l'Adriatique pour ne s'arrêter qu'aux Portes de Fer, toute cette ligne se donnera à la puissance chrétienne qui aura son siège à Constantinople.
Lorsque au quinzième siècle Etienne le Grand, prince des Roumains, qui luttait contre les Turcs, se vit étendu sur son lit de mort , il appela son fils Bogdan et lui conseilla de se placer sous la protection des Turcs , ses ennemis; et Bogdan le fit, devenant non pas un prince conquis, mais un prince allié et protégé par les Turcs, en échange d'un tribut payé à des protecteurs. Pourquoi? Parce que contre une puissance réelle qui gouverne à Constantinople, nulle autre qu'elle-même ne peut protéger les populations balkaniques, et que, en dehors d'elle, toute autre protection est impuissante. Si aujourd'hui la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie , le Monténégro et presque la Roumélie peuvent aspirera une vie indépendante, c'est que les possesseurs mahométans de Constantinople sont devenus incapables de les conquérir, et que, quel que puisse être leur relèvement à venir, tout ce qu'ils pourront ambitionner, ce sera de conserver, à l'extrémité de leur Empire asiatique, cette capitale de Constanti-
318 UINE COURSE A CONST Ai\ T INOPLE .
riople qui les rattache au monde moderne et vivant. Mais, il faut le savoir, les Turcs sont les seuls, absolument les seuls, qui puissent s accommoder des frontières actuelles de la Turquie d'Europe sans espoir de les élargir désormais.
Mais l'Autriche, comment pourrait-elle gouverner à Constantinople sans se rattacher à l'Europe par l'absorption complète du pays des Balkans jusqu'aux extrémités adriatiques dont j'ai parlé?
Seulement, les conséquences finales, malgré des causes plus complexes encore, demeureront les mêmes. L'Autriche, devenue une puissance slavo-asiatique, cessera d'être un tampon et un pondérateur entre le monde slave et le monde germanique, et ce grand Empire flottant de l'Autriche, vaguement défini, dont le rôle déterminant résulte précisément de sa situation intermédiaire et flexible, s'écroulera en Europe pour essayer de se consolider en deçà et au delà du Bosphore et de la Marmara.
Y a-t-il , en effet, dans le monde entier , un autre Empire qui pourrait, comme l'Autriche, au liasard des événements, s'allier aujourd'hui avec l'Allemagne contre la Russie, et demain avec la Russie contre l'Allemagne?
Le grand art, le coup de maître du prince de Bismarck, a été de se créer, dans le centre unique de toutes les alliances contre l'Allemagne, une alliée pour l'Allemagne, et, par cela même, de tenir en main la clef de toutes les alliances pratiques, effectives et possibles. Le jour oîi l'Autriche sera à Constanlinople, où son centre sera violemment déplacé, où Vienne aura cessé d'être sa capitale politique obligée; ce jour-là, la grande séparation qui empêche le conflit slavo-teuton aura disparu ; deux empires également asiatiques et également slaves se dresseront l'un contre l'autre, et l'Allemagne, qui alors encore aura absorbé l'élément austrogermanique , sera tenue les armes au bras, n'osant, ne pouvant s'alher à aucune de ces deux puissances, de peur de contribuer par la défaite de' l'une à l'écrasante omnipotence de l'autre. Mais de telles situations ne peuvent ni se prolonger ni durer, et l'Europe, par la seule formation de ce nouvel état de choses, sera rejetée dans la barbarie des combats sans trêve et presque sans issue, car, on ne peut trop le répéter, avec l'Autriche s'écroulera l'équilibre de l'Europe.
Et qu'on ne se figure pas qu'il y aura là place
pour des spectateurs et qu'on pourra assister à cette lutte sans y prendre part et en choisissant son heure; non, de telles convulsions affecteront le monde tout entier, et la ceinture d'argent n'en préservera pas l'Angleterre elle-même, car l'Asie, l'Afrique, les Indes aussi, seront entraînées dans cette mêlée devenue universelle.
La Russie et l'Autriche à Constantinople sont pour l'Europe et pour le monde une menace égale, parce que la présence de l'une comme la présence de l'autre sur le Bosphore marque la disparition de l'Empire d'Autriche tel qu'il existe, et que cette disparition a pour conséquence fatale un écroulement sanglant et confus de l'Europe en sa forme présente.
Donc, il ne faut pas dire que c'est la Turquie qui disparaît en lui substituant la Russie ou l'Autriche, il faut dire aussi que c'est l'Autriche de nos jours, cette clef de voûte de l'équilibre européen, qui s'effondrera avec la Turquie j et cette démonstration faite, qui donc pourrait sans crime consentir à ce que les événements la justifient? Ce sont là des désastres que l'on subit, mais non pas que l'on combine.
En dehors de la Russie et de l'Autriche, il est une troisième puissance qui, dans ses aspira-
lions hardies, semble tourner vers le Bosphore des regrets et des esp(^rances. Je ne voudrais rien direqui choquât les Grecs, que j'aime, dont j'admire le génie constant, et que j'ai eu le bonheur de pouvoir servir; mais leur rêve est la plus étrange des chimères.
D'abord, depuis cinquante ans, ils n'ont point démontré qu'ils fussent réellementcapables de grandir ; leur crédit n'est pas de ceux qui attirent les hommages du monde, et leurs entreprises en Thessalie ne marquent point qu'ils soient en état de faire le bonheur des peuples conquis. Mais, en dehors décela même, ils sont trop pauvres pour entretenir une capitale comme Constantinople, trop peu puissants pour résister aux assauts de l'Asie, et moins encore pour s'en emparer. Ils sont incapables de s'attirer les éléments slaves, incapables de conserver Byzance ni contre le retour des Arabes, ni contre les convoitises austro-russes, et ils ne seraient à Constantinople qu'un embarras de plus, sans apporter une solution qui pourrait constituer un problème en moins. En dehors de ces trois puissances, dont aucune ne peut être tolérée ni même supposée à Constantinople, il n'est point de nation européenne qui aspire ou
qui puisse aspirer à régner sur le Bosphore, et ni l'Allemagne, ni la France, ni l'Angleterre, ni l'Italie n'en ont jamais rêvé. Or, la suppression de la Turquie en Europe devrait pourtant avoir pour conséquence inévitable la substitution d'une autre nation à sa place, et celte substitution, nous l'avons vu, serait un malheur irréparable pour le monde entier.
On a bien, pendant quelque temps, pour ne laisser dans l'ombre aucune des solutions entrevues, on a bien parlé de Constantinople neutre, mais ici encore la nécessité de couvrir cette possession contre la côte asiatique rend la solution chimérique , car une ville cesse d'être neutre lorsqu'elle est hors d'état d'être protégée soit par elle-même, soit par ceux qui couvrent sa neutralité, et Constantinople neutre ne pourrait, ni par elle-même à cause de sa faiblesse, ni parles autres à cause de leurs divisions, être couverte contre l'Arabe qui la guetterait sans relâche.
Nul ne peut être toléré à Constantinople, hormis ceux qui y sont. II faut que la Turquie vive pour que l'Europe ne meure point; il faut rechercher et savoir par qui et comment elle peut vivre.
Je n'ai pas besoin de le dire. Ni ceux qui convoitent Constantinople , ni ceux qui sont leurs alliés avec une arrière-pensée de compensation quelconque , ne peuvent être appelés à tenter le relèvement et la guérison de l'Empire turc, ni à faire une politique qui y conduise.
Ni la Russie ni l'Autriche (laissons la Grèce en dehors de ces hypothèses), ni l'Autriche ni la Russie ne le peuvent, à cause de leur ambition directe.
Ni l'Allemagne ni l'Italie ne le peuvent, à cause du concours latéral qu'elles apportent, à cette heure, aux ambitions orientales de l'Autriche.
La France et l'Angleterre restent seules à le pouvoir tenter, et encore à cette heure, en l'état de la question égyptienne, c'est la France qui, dans cette voie de la guérison et du relèvement de la Turquie, doit précéder l'Angleterre, sauf à l'y convier avec elle à un moment donné.
11 existe encore actuellement en France une certaine école qui rêve, pour ce pays, à l'idée d'une alliance avec la Russie. Je veux examiner cette politique.
Il n'y a pas de politique de guerre.
La guerre, c'est la négation de la pohtique.
324 UNE COURSE A C ON S T AN T IIN OPLE .
parce que la politique est la négation du hasard. La guerre est un résultat, ce n'est pas une combinaison; on ne peut combiner une guerre que lorsque la victoire est d'une certitude absolue : mais alors c'est un guet-apens de nation à nation , c'est-à-dire un égorgement et un assassinat; ce n'est plus la guerre,
Y a-t-il encore en Europe un seul cerveau pondéré qui croie que c'estle prince de Bismarck qui a préparé les incidents (Voii est sortie la guerre de 1870 ?
Que c'est lui qui a engagé la Gazette de France à dénoncer, par opposition à l'Empire, l'ambassade espagnole qui se rendait en Allemagne pour offrir la couronne au prince de Hohenzollern?
Que c'est lui qui a fait changer, en une nuit, les dispositions du cabinet OUivier, lequel, à minuit , préparait une communication aux Chambres pour annoncer la renonciation du prince de Hohenzollern, et qui, le lendemain à onze heures, informait l'iimbassadeur Olozaga que le comte de Benedetti ayant été insulté, la France déclarait la guerre, presque au même instant où le duc de Gramont disait à lord Lyons : « Comprenez-vous cela ! Le prince
UNE ESPÉRANCE. 32i
de Bismarck fait dire partout que notre ambassadeur a été insulté, et il sait pourtant bien que
CELA n'est pas VRAI ! »
Est-ce encore le prince de Bismarck qui a fait affirmer par le marquis de Talhouët qu'il avait vu la dépêche qui annonçait l'injure faite à l'ambassadeur de France?
Non, il n'y a pas de politique de guerre. La guerre éclate au gré des événements qui se déroulent en dehors de l'action combinée des hommes.
Si au lendemain de la renonciation du prince de HohenzoUern, M. Emile Olhvier était monté à la tribune et s'il avait dit : « Messieurs, je signale ici l'hommage le plus grand et le plus amical qui ait été encore rendu à ce pays; le respect le plus profond qui ait été payé à son Souverain; le triomphe le plus grand qui soit échu à sa diplomatie. Le prince de HohenzoUern , devant les légitimes préoccupations de ce pays, renonce au trône d'Espagne, et Sa Majesté le roi Guillaume, en y souscrivant, donne à la France un gage à la fois d'estime et d'affection. Vous vous associerez à l'hommage que je lui rends, et, quant à nous, nous serons heureux de répondre à cette attitude par notre loyale ami lié! »
S'il avait dit cela, ou mieux que cela, les voûtes du Corps législatif auraient retenti d'acclamations enthousiastes, on aurait illuminé sur les bords de la Seine comme sur ceux du Weser et de l'Elbe , et la guerre étant devenue impossible pour quelques années, la France, avertie par le danger qu'elle venait de courir, s'y serait préparée et l'aurait paré.
Est-ce que cela aurait dépendu de M. de Bismarck d'empêcher M. Emile OUivier de tenir un discours semblable?
Non! la politique de guerre n'existe pas. S'il faut toujours être prêt à la guerre, c'est pour pouvoir garder la paix, et la seule politique de guerre est celle qui doit aboutir à la conservation de la paix, si on le veut.
Toute alliance à longue échéance conclue pendant la paix, et qui signifie « guerre » , est une alliance antipolilique et néfaste.
Les alliances conclues peuvent, le moment venu, changer la face des guerres; elles ne demeurent politiques que si elles tiennent la guerre pour éventuelle et si elles prennent la paix pour but.
Une alliance entre la France et la Russie est impolitique et antipolitique parce que cela ne
peut avoir d'an Ire but que la guerre. Admettonsla pourtant. La Russie et la France ne seront pas seules, dit-on ; elles s'agrégeront les petits États.
Oui; elles s'agrégeront le Danemark d'un côté et la Hollande de l'autre; mais la Suède et la Norvège et la Belgique seront dans le camp opposé, et la Turquie, et la Roumanie, et la Bulgarie, et la Serbie, directement menacées, se joindront aux adversaires de la France et de la Russie; car une alliance franco-russe ne peut signifier qu'une chose : la conquête de Constantinople pour l'une; la revanche sur le Rhin pour l'autre.
Que fera l'Angleterre? Ceux qui la disent désintéressée dans l'existence de la Turquie sont insensés. Une alliance entre la France et la Russie jette forcément et violemment l'Angleterre du côté de la Turquie, c'est-à-dire contre l'alliance franco-russe. Quoi qu'on en dise, l'Angleterre ne peut admettre à Constantinople un empire russo-asiatique; elle sait bien ([ue son corps pourrait y résister, mais que ses antennes, qui sont indispensables à son existence , en seraient irrémédiablement menacées et compromises. Yeut-on mesurer maintenant
les conséquences immédiates, fatales, impérieuses d'une alliance franco-russe?
Tout le reste de l'Europe, y compris la Turquie, allié contre elles!
Faut-il insister? Faut-il dire que le triomphe de cette alliance serait pour la France pire que sa défaite?
Faut-il montrer que le triomphe d'un Empire russo-asiatique et d'un Empire slavo-asiatique serait pour la France et pour l'Europe l'asservissement prédit par Napoléon P ?
L'alliance franco-russe est une chimère qui ne se peut réaliser, un désastre si elle se réalisait.
Les Russes le savent bien. Ils en ont fait depuis douze années la monnaie de singe dont ils payent les bonnes grâces de l'Allemagne. Ce n'est point une politique sérieuse chez eux, et toute avance ostensible de leur part faite à la France a été suivie de lendemains pleins d'effusions germaniques, de visites de conciliation, de baisers qui ont retenti du Dnieper à la Sprée.
Je ne veux pas médire des hommes d'État français, et je n'accuse que l'instabilité de la politique française, où un ministre qui passe
lègue à un ministre qui arrive une politique internationale nouée au hasard, continuée à regret, poursuivie à tâtons.
Si ce pays veut faire une politique étrangère vraie, simple, honnête, infailliblement fructueuse, salutaire pour tous, et peut-être glorieuse pour lui, il n'en a qu'une seule à faire :une politique sincèrement, fermement, courageusement turcophile. C'est à Constantinople et non à Pétersbourg que peut être la solution la plus profitable du problème international français.
La France est aujourd'hui la seule nation au désintéressement de laquelle puisse croire la Turquie.
La Tunisie a cessé d'être une ombre à ses yeux; elle est devenue, au contraire, un gage de fidélité de la France envers la Turquie, car la France n'y porte pas ombrage à la Turquie, et la Turquie y peut nuire à la France.
Demain, lorsque la question égyptienne sera résolue, la France conviera l'Angleterre à l'œuvre commune et grande du relèvement de la Turquie, et, sur ce sol ottoman, les deux nations, déterminées à agir et à guérir, retrouveront l'unité cordiale et vitale, ailleurs ébranlée, et presque compromise.
Je ne veux pas faire ici de la polémique de journaliste.
Je ne relèverai donc pas le crime de lèsepatriotisme que commettent les Français qui poussent à la haine de l'Angleterre : l'union et l'action commune de la France et de l'Angleterre à Constantinople, c'est la force et l'avenir de l'une et de l'autre, c'est la paix future remise entre leurs mains; c'est peut-être, au gré des circonstances, la politique de transaction, la seule humaine et la seule vraie, aboutissant à l'effacement de la haine qui sépare aujourd'hui deux, nations voisines sur le continent. Unies dans un commun et sincère effort, et d'accord avec la Turquie, nul ne peut barrer à l'Angleterre et à la France la route du Bosphore, et il faut que nul ne le puisse, pour que ces deux nations soient toujours prêtes à voler au secours de leur protégée.
Constantinople, d'autres l'ont compris avant moi, Constantinople, pour longtemps encore, demeurera, aux yeux du politique clairvoyant, le point ceniral de la lutte internationale de l'Europe. C'est là que converge le grand combat mystérieux qui se prépare, qui se poursuit, et qui veut éclater.
Supposez, à cette heure, le problème que je pose, non pas résolu, mais en voie de se résoudre : supposez l'Angleterre et la France protégeant et réglant d'un commun et sincère effort les destinées et le relèvement de la Turquie; supposez la Turquie se relevant, devenant une force capable de résister, et s'appuyant loyalement sur les bras puissants de la France et de l'Angleterre; supposez cela, et toute la combinaison écliafaudée à cette heure, toute l'œuvre diplomatique et raffinée si laborieusement élevée s'écroule.
La politique russe, lancée avec une rapidité vertigineuse vers Constantinople, s'arrête. Un empire turc relevé, fortifié, capable de se défendre, et certain de résister en s'appuyant sur la France et sur l'Angleterre, échappe, sinon à ses convoitises, du moins à ses tentatives.
La politique orientale de la Russie garde peut-être son rêve obstiné, elle cesse d'avoir un objectif immédiat.
Dans la presqu'île des Balkans, désormais, la seule politique de la Russie consiste à fortifier les petits États, à les rendre indépendants, indépendants de tous, car ils deviennent le tampon naturel entre la Turquie d'Europe,
rx4utriche et la Russie elle-même. La politique de convoitise fait place à la politique de prudence et de conservation. Bornée dans son ambition orientale, qui aujourd'hui lui sert de dérivatif, la Russie est forcée de se consolider par des réformes intérieures, au lieu de se protéger par des conquêtes, et de faire le bonheur de ses propres sujets, avant de songer généreusement à faire celui des autres nations.
L'alliance austro-germanique cesse d'avoir un but, c'est-à-dire une raison d'être.
Arrêtée au seuil de sa marche vers l'Orient, n'ayant plus à redouter un choc avec la Russie sur ce terrain, ne pouvant plus rêver des compensations contre la contagion et l'expansion germaniques, l'Autriche a pour devoir salutaire, dans l'intérêt de sa propre conservation, de se soustraire à l'action de l'Allemagne, et elle le peut, car, n'ayant plus rien à craindre de la Russie, c'est elle qui reconquiert toute la force, puisque c'est elle, elle surtout, et presque elle seule, qui peut faire pencher la balance, selon qu'elle se tourne du côté de la Russie ou du côté de l'Allemagne. L'élément slave qu'elle contient en elle-même, et qui demeure indépendant, comme celui des Balkans, empêche
cetlc effroyable menace d'un empire slave compacte, qui se rue comme une force écrasante sur l'Europe tout entière.
Ainsi, il suffirait d'une Turquie assez forte pour se défendre, et certaine de résister avec l'appui de ses deux loyales protectrices, se relevant et marchant vers une ère meilleure; il suffirait que l'Angleterre et la France se séparassent du concert des vautours européens dont la politique consiste à vouloir se partager le foie turc, pour que, par cela même, la politique de spoliation, de partage, d'élimination nationale s'écroulât, et pour que forcément l'Europe fût condamnée à une politique de paix prolongée, à une politique d'honneur.
Je sais bien qu'en l'état des passions actuelles, on est mal venu de conseiller à la France une politique qui ne soit pas d'une façon ostensible une politique de revanche.
Mais, je l'ai déjà dit, la revanche, telle qu'on la comprend, c'est la guerre, et il n'y a pas de politique de guerre.
Lorsqu'une nation, par d'incessants efforts et de terribles habiletés, a été, de circonvallation en circonvallation, enfermée dans un isolement menaçant et funeste; lorsque, pour l'isoler, on
fait entrevoir à l'Autriche des conquêtes orientales; à l'Italie des revanches extérieures; à l'Espagne je ne sais quel rêve de restitution irréalisable, la première pohtique que puisse suivre cette nation, la seule, la plus impérieuse, la plus vitale, c'est de briser la trame nouée autour d'elle; c'est de porter les coups de sa politique vers le point central de la combinaison dont elle se sent la victime.
Pour la France, ce point central, c'est Constantinople, puisque c'est là la terre promise, — promise à l'Autriche, — et qui a déterminé l'alliance austro-germanique.
Qui peut dire, qui peut prétendre que ce n'est pas de là que partira l'occasion d'une revanche, non pas violente, mais pacifique, transactionnelle, qui amortira les souvenirs cuisants d'un côté et effacera des haines dont souffre le monde entier et qui le tiennent sans cesse en suspens ?
Qui peut prévoir si ce n'est pas en Orient, et non pas en Champagne (ce qui, entre parenthèses, ne suppose pas une France victorieuse au delà de ses frontières), comme l'espère M. Emile Ollivier, que se trouve le village qui donnera son nom à cette revanche de la paix.
qui effacera le souvenir de la revanche rêvée par la guerre?
Ce qu'il y a de certain, je le répète, je dirais presque d'absolu, c'est qu'une Turquie relevée, régénérée, protégée loyalement par la France et l'Angleterre, changera d'un seul trait l'échiquier politique actuel de l'Europe, et comme le jeu de cet échiquier, tout en se proposant la paix, a pour base la méfiance et pour sommet les convoitises, il mène vers une guerre, guerre inconsciente , dont on ne peut prévoir ni l'étendue ni l'issue.
Tout se tient dans les maux de l'Empire turc.
Ses plaies : le Bakchiche, le Havalé, la mauvaise foi de r Europe, r absence de routes, le Harem., la dette flottante, tout se confond dans le grand mal de l'Empire turc, dans l'état misérable de ses finances.
Mais admettez pour un instant qu'on puisse dire à Abd ul-Hamid (car notez que s'il n'y avait pas à cette heure sur le trône de l'Empire turc un Souverain capable de comprendre et de vouloir, je ne tiendrais pas le langage que je liens); admettez qu'on dise à Abd ul-Hamid :
336 UNK COURSE A CONS T AN T INOPLE .
« Voici un milliard et demi de francs que vous n'avez pas besoin d'emprunter. Vous le recevrez peu à peu. Vous commencerez par réformer violemment l'administration. Vous supprimerez les quatre cinquièmes des employés que vous ne pouvez pas payer, qui ne font rien, et (|ui vivent de rapines, de corruption et de prévarication, puisque vous ne les payez pas. »
Gela pourrait être fait. La Turquie est le seul pays où l'on pourrait renvoyer cette armée de fonctionnaires sans craindre une révolution; car, par une bizarrerie étrange, les nations européennes, qui sont toutes, sans exception, rongées par la Révolution, prétendent à la disparition du seul trône contre lequel il n'y ait jamais eu de révolution dynastique, et dont les ordres sont toujours respectés, sinon exécutés.
Cette première réforme, à la condition que les fonctionnaires conservés fussent payés, et régulièrement mais modestement payés, supprimerait le Bakchiche dans l'administration, car le fonctionnaire turc est sobre, honnête par goût, et n'a été corrompu que par les tentations européennes, qui ont été employées par ceux qui ont pillé l'Empire ottoman.
Que le Sultan soit à même de trier ses juges, ce qui lui sera facile quand il aura trié son administration ; de les réduire , d'appliquer sur un pied plus large et bientôt général le Code Napoléon dont on commence à se servir, et le Bakchiche, l'horrible Bakchiche, qui déshonore la justice, y aura promptement disparu aussi. Que, pouvant la payer régulièrement, il réduise son armée, mais conserve les cadres admirables dont elle dispose, et que, étant payée, on lui confie de veiller à la sécurité du pays, et les communications d'un bout de la Turquie à l'autre, même en l'état actuel, centupleront; et l'on ne pourra plus citer ce mot terrible d'un ministre de la guerre, protestant en conseil de cabinet contre la régie des tabacs parce que « ses soldats ne pourraient plus faire de la contrebande » . Le Havalé suivra de près le Bakchiche : il aura cessé de vivre le jour où les caisses du Trésor commenceront à respirer. L'économie suivra de près le crédit naissant, et les prévarications des fournisseurs s'éraousseront contre le personnel épuré, payé, qui discutera les prix au lieu d'en partager les excès. La consolidation, sinon la liquidation de la dette llottante, tient aux mômes causes; aux mêmes causes
aussi tient l'absence de routes, puisque les capitaux fuient ou ne s'aventurent qu'à des conditions onéreuses; et aux mêmes causes aussi tient la mauvaise foi de l'Europe, qui naît de sa méfiance dans l'avenir de la Turquie, surtout de son envie de s'en partager les débris, et qui disparaîtra forcément, puisque la Turquie sera protégée contre elle.
Enfin, le Harem pousse à cette heure son dernier cri de triomphe. Il aura disparu le jour oiî d'autres réformes accomplies permettront à Abd ul-Hamid de dire : « A la veille du jour où je vous trouve mûrs pour la liberté, je brise, et pour l'homme et pour la femme, la chaîne honteuse du Harem, je délivre le sol ottoman de ce fléau dégradant; le Harem a vécu ! »
Ainsi, c'est dans le misérable état des finances que gît, à cette heure où la lumière de la civilisation en éclaire déjà les profondeurs, la misère de la Turquie tout entière : car sa nation est brave, honnête, forte et sobre; son sol est fécond, son sous-sol merveilleux; ses ports et ses golfes, nombreux et si\rs; son climat beau ; sa race pure encore et saine, et ceux qui disent le contraire, comme le dit justement Abd ul- Hamid, la calomnient.
Le relèvement de ses finances, mais non pas pour en faire de nouveau la proie des aigrefins de l'Europe, qui la volent, la pillent, la déchiquèlent aujourd'hui, et qui demain, entre deux festins, la raillent, la vilipendent et la trahissent.
Non, il faut qu'on la relève, qu'on la rende prospère, mais vigilante aussi, mais moins naïve, et ayant un sang moins facile à sucer par les vampires de la finance interlope.
Il ne suffit pas de la guérir, il faut aussi la protéger contre les rechutes et contre la flibusterie universelle qui attend l'heure de se ruer de nouveau sur elle.
J'ai assez fait entrevoir, — car il ne faut pas être un grand clerc pour l'avoir compris, — j'ai fait entrevoir que c'est dans les biens Vakoufs que gît la source de la guérison financière de la Turquie, ou du moins le point de départ de celte guérison.
Il faut arrêter le mal comme on arrête une hémorrhagie. La Turquie a aujourd'hui pour deux milliards de biens Vakoufs. Quand on aura affecté une somme suflisante pour garantir aux mosquées et aux œuvres pies le double de ce qu'elles retirent à cette heure, il restera
certainement plus d'un milliard au Trésor.
Mais la question n'est pas de réaliser tout de suite et en masse les biens Vakoufs. Il faut d'abord en supprimer le principe, pour rendre à des biens discrédités aujourd'hui, et sur lesquels pèse la main desséchante qui les menace de devenir des biens Vakoufs, la valeur réelle qu'ils représentent.
Ce sera là un premier pas fait vers la prospérité du Trésor, qui pourra réaliser ces biens à son profit, puisqu'il n'y a point d'héritier pour les réclamer.
Il faut ensuite instituer une comniission mixte, Turcs, Anglais et Français, absolument irréprochable, composée d'ingénieurs capables, d'économistes intègres, d'administrateurs éclairés et persistants, qui relèveront l'état réel des biens Vakoufs; car, outre qu'on les dissimule si l'on peut, ceux qui les possèdent les ignorent encore bien souvent.
Il ne faut donc pas soutenir, comme quelquesuns, fanatiques aveugles ou intéressés, le prétendent, que le montant de ces biens n'est pas aussi important qu'on le suj)pose. Les données qu'on m'a fournies me semblent incontestables; c'est bien à deux milliards que s'élève la valeur
réelle et prudemment réalisée des biens Vakoufs. Puis, quand on aura relevé leur état et leur valeur , il faudra procéder avec sagesse , promptitude et énergie, à leur réalisation circonspecte et continue, de façon à ne point amener une dépréciation qui paralyserait le résultat final.
Ensuite, il faut veiller avec un soin inflexible et jaloux à l'application des sommes réalisées.
Si l'on réalisait les Vakoufs à cette heure, dans l'état confus et précipité des choses et des hommes, au hasard des convoitises et des intrigues, les Vakoufs ne rapporteraient presque rien, et ce peu s'écoulerait mystérieusement, et sans laisser de traces, dans des poches avides, insatiables et percées.
Donc il faut que la France et l'Angleterre prouvent à Abd ul-Hamid qu'elles le veulent relever ; qu'elles le secondent dans ses réformes; qu'elles le garantissent contre les assauts incessants de la mauvaise foi de l'Europe, et que, en échange, elles lui imposent, chose qu'il est homme à comprendre et à vouloir, le contrat honnête et désintéressé qui est nécessaire , d'abord pour que les biens Vakoufs se réalisent avec circonspection, ensuite
342 UNE COURSE A HONS T AN T Il^OPLE.
pour qu'ainsi réalisés, rien n'en soit détourné en dehors du but de relèvement et de guérison que l'on poursuit.
Remarquez qu'il ne s'agit pas de réaliser les biens Vakoufs pour faire des largesses aux Boimdholders, aux créanciers, aux fournisseurs. Non, il s'agit d'employer les sommes qui seront disponibles pour opérer la réforme administrative et judiciaire du pays, pour couper la prévarication dans sa racine, pour provoquerle développement utile, rigoureusement honnête des travaux publics. Il s'agit, non pas de placer la Turquie sous la tutelle de la commission dont je parle, mais de permettre à cette commission de défendre, mieux que ne peuvent le faire les Turcs, les intérêts de la Turquie contre les bandes d'aventuriers affamés qui vont se ruer sur elle dès qu'ils lui soupçonneront de l'argent dans ses caisses, et qui voudront recommencer les horreurs du Bakchiche; il s'agit de procéder, par adjudication, à des ventes comme à des achats; de protéger l'application du Code Napoléon ; d'étudier les lois sur la voirie ; il s'agit, non pas de faire vivre la Turquie avec le résultat des Vakoufs , mais de lui donner le temps d'organiser son relèvement, de réformer
ce qui la tue, d'implanter ce qui la fera renaître; il s'agit d'appliquer le premier argent que l'on retirera à préparer les ressources ultérieures, qui la feront vivre sans tiraillements, sans corruptions, sans aucune de ces maladies sociales qui la rongent. Mais la grande, l'immense, la rayonnante transformation, ce seront les voies de communication de toutes sortes qui projetteront la lumière, le bien-être, la vie nouvelle dans des contrées belles, fertiles et saines, où ne pénètre aujourd'hui que la voix tyrannique de quelque Yali, qui taille, qui rogne et qui ruine. Oui, la Turquie a des maladies graves, mais il n'est pas de pays qui se puisse relever plus promptement. Elle est tombée en trente ans surtout, elle ne mettra pas trente ans à se relever; et, ce jour-là, la question d'Orient aura reçu la seule solution conforme à l'honneur et à l'intérêt de l'Europe et de la civilisation.
La Turquie vivra comme vivent tous les pays, et les corbeaux qui attendent pour s'abattre surson cadavre, se fatigueront les ailes à guetter son heure dernière.
Je me résume. La Turquie ne peut ni ne doit disparaître. Il la faut donc guérir, puisqu'il faut qu'elle vive. La France cl l'Angleterre ont
un intérêt immense à ce que cela se réalise. Cet intérêt est à la fois subjectif et objectif, car il est propre à ces deux pays d'une façon immédiate, et aussi d'une façon indirecte, et il importe à la civilisation actuelle comme à celle des générations à venir.
J'ai dit que la Turquie était viable et guérissable : je le soutiens encore , j'espère l'avoir démontré.
Elle a en elle des sources de vie féconde, il faut qu'elle se laisse guérir et qu'elle le veuille.
Les esprits sincères et attentifs m'auront compris.
Les non sincères, les esprits faux, les ambitieux implacables, se roidironl contre mes conclusions ; mais si cette politique ne se réalise pas, et si jamais les lignes que je trace, échappant au néant, tombent entre les mains de quelque fouilleur obstiné, à la distance où il est possible de juger les faits accomplis, il trouvera, j'en suis sûr, qu'il y a dans les pages qu'on vient de lire, sinon la solution du problème oriental, du moins la vision instinctive du chemin qui peut y conduire.
Je pourrais cl je devrais m'arrêter ici. Mais
la solution du problème oriental, telle que je viens de l'indiquer, conduit vers une autre solution, j'ose le dire, plus grave, plus solennelle, plus universelle encore que la première.
Lorsque la Turquie, relevée, fortifiée, couverte par elle-même et protégée par la France et par l'Angleterre, aura cessé d'être une proie toujours rêvée; lorsque les Czars auront été obligés de renoncer au document apocryphe qu'on impute à Pierre le Grand, l'Autriche, rassurée contre les convoitises orientales de la Russie, reprendra la voie des améliorations pacifiques dont elle s'est détournée depuis quelques années.
Le facteur qu'elle constitue dans l'éventualité d'une lutte entre l'Allemagne et la Russie, la rend absolument indépendante vis-à-vis de l'une et de l'autre, et non-seulement elle n'a plus à craindre ni la Russie ni l'Allemagne, mais c'est la Russie et l'iVllemagne qui ont à la redouter, selon qu'elle porte le poids de son action dans la balance russe ou dans la balance allemande.
Donc, la consolidation de la Turquie, remarquez-le, d'un seul coup arrête, du côté de l'Orient, toute possibilité de conflit.
La Russie demeure immobilisée au sein de
ses frontières, et, en tout cas, cesse de les franchir pour inquiéter l'Europe en assaillant la Turquie. Les petits États des Balkans, fortifiés et soutenus par les trois puissances qu'ils séparent et qu'ils couvrent en les séparant, cessent d'être menacés dans leur avenir et inquiétés dans leur présent. L'Autriche, poursuivant le règlement intérieur de ses nationalités, trouve, dans son existence nécessaire à l'Europe et dans l'appui intéressé, c'est-à-dire obligé, de ses voisins, la force voulue pour se réformer ou se transformer au dedans, et pour imposer sa volonté centrale aux extrémités récalcitrantes.
A ce moment-là, il ne reste en Europe qu'une seule cause de conflit possible et de guerre éventuelle : c'est la haine entre la France et l'Allemagne.
Cette cause disparue, celte haine etfacée, rien, rien ne s'oppose plus à la solution du plus grand et du plus fécond problème des temps modernes, à la pacification volontairement consentie de l'Europe. Et lorsque je parle d'effacer des haines, on ne peut s'y méprendre, c'est à un moyen pacifique, c'est à une transaction que je songe.
La guerre n'efljice pas la haine, elle la dé-
place. Si vous voulez effacer la haine, il faut transiger ; il faut que chacun reconnaisse ses propres torts, et il faut que chacun cesse de défendre ses torts et de ne combattre que ceux des autres. Vous qui prêchez la revanche par la guerre, songez-vous que vous condamnez la France et l'Europe, pour de longues généralions à venir, aux armements ruineux et barbares ? Songez-vous que vous paralysez, à travers l'Europe, trois millions d'hommes volés à la famille, à l'agriculture, à l'industrie, à la reproduction? Songez-vous que, pour les enlever ainsi à la famille qui les a élevés, à celle qu'ils pourraient élever, à leurs champs et à leurs ateliers, vous consacrez trois milliards par an sur vos budgets haletants, écrasés, épuisés ?
Savez-vous que vous répandez ainsi, pour fortifier vos espérances belliqueuses, la sève du monde, et que vous reculez l'ère de paix, la seule espérance digne de la civilisation et de l'amour de l'homme? Savez-vous que vous jouez tout cela sur un coup de dés, sur un hasard, sur un accident, et que, l'heure ayant enfin sonné pour prendre cette revanche achetée à de tels prix, le moindre imprévu
peut bouleverser vos projets et faire tourner les chances de la bataille ?
Non, la politique de la revanche par la guerre n'est pas une politique, et la seule politique, la seule digne du penseur et de l'homme d'État, c'est la politique pacifique de la transaction.
Dans cette cause fatale qui sépare la France de l'Allemagne, qui creuse entre elles un gouffre de ressentiment, et qui constitue une guerre sommeillante, il y a des deux cotés des torts et des méconnaissances : et ce seul aveu suffirait pour substituer le désir d'une transaction pacifique aux ardeurs sanglantes des combats.
11 n'est pas nécessaire que je m'arroge ici le droit excessif et inopportun de vouloir indiquer des bases.
Elles sont dans tous les esprits, et il n'est pas en Europe un seul homme d'État qui n'ait réfléchi sur ce sujet, et qui ne soit en état de les donner (1).
(4) J'ai rencontré dans les derniers temps des Allemands qui avaient abandonné la théorie historique d'après laquelle l'Allemagne s'était annexé l'Alsace, mais qui lui avaient substitué la théorie plus moderne et plus substantielle suivant laquelle l'Allemagne avait dû se l'annexer parce que la France n'avait pas caché sa volonté de faire des con-
Mais ce n'est ici ni l'heure ni la place de préciser, et la seule chose qu'il contienne de faire ressortir, c'est le droit de l'humanité, qui réclame l'équitable solution d'un différend dont elle souffre. Il faut laisser de côté les fictions historiques et militaires ; il faut laisser de côté les emportements qui conduisent vers le sang, dont il faut se détourner avec horreur ; il faut aller droit à la conscience humaine, droifr au jugement de l'histoire, et ne s'arrêter qu'à la seule solution possible, à une solution par la paix, sur le terrain des mutuelles concessions, loyalement débattues et loyalement consenties.
Et puis, une fois ceci admis en principe, à l'heure oii il s'agirait de débattre les détails, il est un point culminant vers lequel conduirait une transaction entre la France et l'Allemagne, qui est la justification suprême et le couronnement de tous les efforts, et qui, une fois résolu.
quêtes sur le Rhin, et qu'il fallait supprimer « cette amorce des ambitions rhénanes de la France». Mais ceux-là mêmes n'ont pas sentenu longtemps la théorie militaire en vertu de laquelle on s'était emparé de la Lorraine, et ont été amenés à admettre que la ligne des Vosges, « les Pyrénées franco-allemandes », était une ligne de frontières tout aussi solide que la frontière actuelle.
vaut mieux que des frontières, des forteresses ou des défilés, mieux que les promesses et les armées : c'est qu'une transaction entre la France et l'Allemagne a pour corollaire et pour sanction dernière un traité général et collectif de désarmement européen.
Oli ! je connais d'avance le grand mot sonore et vide qui cache l'absence d'arguments solides et que m'opposeront ceux qui, dans tous les pays, cachent des ardeurs aveugles sous le manteau d'un patriotisme privilégié : le mot d'utopie ! Mais quand même ils auraient raison, et cela n'est pas, j'aime mieux encore l'utopie de la paix que l'utopie de la guerre !
Mais je ne suis point un esprit utopique, et c'est parce que je ne le suis pas que j'ai subordonné la question franco-allemande à la solution de la question orientale.
Sans doute, la France et l'Allemagne n'auraient pas besoin d'attendre le règlement de la question d'Orient pour procéder à cette transaction féconde : mais, aussi longtemps que la question de la Turquie réglée n'aura pas montré d'une façon frappante que la haine qui sépare ces deux nations est le seul obstacle qui s'oppose au désarmement en Europe, la
nécessité d'une transaction ne s'imposera pas impérieusement, irrésistiblement à leurs consciences.
Mais on conviendra avec moi qu'il n'existe en Europe à cette heure que deux causes inéluctables de guerre : les convoitises qui ont pour but rOrient; l'idée de revanche et de résistance qui divise la France et l'Allemagne.
Le règlement de la question d'Orient, en faisant do l'Empire ottoman un empire qui se puisse défendre et qui se sache défendre, fait disparaître l'intérêt des alliances actuelles, rend chaque État à lui-même, substitue les réformes aux conquêtes, les améliorations au dedans aux annexions au dehors, et ne laisse en face de l'Europe qu'une seule menace, un seul trouble sanglant.
Eh bien, en dehors des considérations abstraites, veut-on jeter un coup d'oeil sur les conséquences positives, concrètes, matérielles qu'entraîne l'altitude prolongée de la France et de l'Allemagne?
Les Allemands ont mis soixante ans, non pas à préparer la revanche, mais à se tenir prêts pour profiter des circonstances qu'offriraient la politique et les événements.
La France, si vous voulez, ne mettra que quarante ans, sur lesquels douze années se sont écoulées déjà.
Sait-on quel est le calcul effroyable auquel on peut se livrer pour chiffrer de telles espérances ?
La France, lorsque sonnera l'heure de voler vers la revanche, aura englouti dans le gouffre du budget de l'armée quarante milliards en espèces, quarante milliards en improductivité matérielle, et, chose formidable surtout , elle aura, dans une proportion effrayante , tari la source de la reproductivité humaine.
Les Allemands peuvent faire le même calcul, ils aboutiront à un chiffre presque semblable ; et l'on peut dire que tous les autres États de l'Europe, grands et petits, peuvent le faire à leur tour, car il s'agit d'une réduction générale des armées européennes.
L'Angleterre est peut-être la seule nation qui pourrait se tenir en dehors de cette colossale préoccupation, son état armé n'étant pas de nature à pouvoir se réduire de beaucoup. Mais l'épanouissement universel que produirait en Europe la réduction des armées apporterait ses bienfaits à l'Angleterre comme au reste du monde.
Je voudrais que les défenseurs les plus ardents et les plus sincères de la revanche par la guerre, des conquêtes nouvelles, d'un côté de la frontière comme de l'autre, daignassent consulter leur conscience, après s'être mis, pour un seul instant, en face d'un tel problème.
Pour moi, d'ailleurs, et il est facile de le comprendre, ce qui, dans ces pages, s'impose tout d'abord à mes efforts, c'est la solution de la question d'Orient, qui pourra, qui devra être le prélude, plus ou moins lointain, delà pacification de l'Europe.
Ce qui me préoccupe d'une façon immédiate, c'est de montrer l'erreur fatale que commettent les esprits les plus hauts en voyant à Conslantinople la source et la théorie de toutes les guerres, lorsque ce terrain devrait être et devra être le centre de toutes les paix. C'est là la grande démonstration à laquelle j'ai voulu aboutir, et, si j'y étais parvenu, j'estimerais que j'aurais rendu un service immense à tout ce qui est digne d'intéresser l'humanité.
Quant à la réduction des armées européennes, il faut compter sur le temps comme sur le principal et le plus certain des auxiliaires.
Les générations qui surviennent, éclairées
354 UNE COURSE A COINST ANTINOPLE.
par la vérité et par les nécessités de la paix, ne souscrivent pas toujours aux conceptions belliqueuses de leurs devancières.
Laissons le temps faire son œuvre. Le jour où un gouvernement français pourra compter sur l'avenir, il jugera sans doute que ce problème de paix mérite d'être étudié, et que la solution est digne de tous les efforts; le jour oii l'empereur Guillaume ne sera plus là pour défendre son œuvre de guerre, le prince qui est appelé à lui succéder jugera peut-être qu'après « Frédéric le Grand » , le plus beau titre auquel puisse aspirer un empereur d'Allemagne et que puisse donner la nation allemande, c'est celui de « Frédéric le Pacifique » ; et l'Empire allemand, créé par la guerre, aura peut-être à sa tête un Souverain ambitieux de le fonder par la paix.
h' ORIENT-EXPRESS.
Le jour où je suis parti de Constantinople, le lendemain de ma visite à Yildiz-Kiosque, la sirène du Bosphore avait revêtu son costume le plus doré. Plus que jamais, elle avait parfumé son haleine et constellé de mille perles rayonnantes sa robe d'azur et d'émeraudes. Avec quelle joie j'aurais prolongé mon séjour! Je ne le pouvais. Je me retrouvais sur VEspcro. Je m'inclinai mélancoliquement en passant devant les mille charmes qui se déroulent le long des deux rives, et je cherchai à entrevoir les collines verdoyantes qui s'abaissent doucement vers cette plaine de Beïcos, où l'on m'avait décrit, en termes enthousiastes, le spectacle de la revue qu'Abd ul-Aziz avait fait passer sous les yeux de son hôtesse, en cette année de
gloire où la France impériale avait rendu visite à l'Empereur ottoman.
Nous repassons par les deux Kavaks ; nous traversons Fanaraki, les deux phares d'Europe et d'Asie, et nous entrons dans la mer Noire.
Vers une heure du matin, il me semble que le mouvement cesse et que nous ne marchons plus. Je saute de mon lit, je m'habille en hâte, je monte sur le pont. Nous marchions. La nuit était limpide comme un jour d'automne. La lune projetait ses doux rayons au loin, bien au loin, sur la mer infinie. C'est un spectacle rare pour ceux qui, comme moi, ne connaissent de la mer que les souffrances. Je l'ai goûtée pendant le reste de la nuit, cette joie de voguer sur la mer transparente, de ne voir que le ciel étoile sur sa têle, la grande plaine miroitante tout autour et la légère traîne d'hermine qui marque le sillon silencieux du navire. Aux premières lueurs de l'aube, d'une aube inconnue encore de la rive, les phares de Varna scintillent à travers la brume. Nous attendons pendant une heure. Les passagers montent sur le pont. Sir John Pender, le plus mouvementé des Anglais, tlte Qucen's mcsseugcr, (pii s'étire comme un homme blasé sur les beautés des