‹ Une créature du cardinal DuboisChapitre 2 sur 9 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

ÉMILE-PAUL, ÉDITEUR 100, rue (lu Faubourg-Saint-IIonoré, 100

Dans rhîstoirc du dix-huitième siècle, le cardinal de Tencin ne joua qu'un rôle secondaire. Il avait caressé l'espoir de gouverner la France, mais ses talents, ses mérites surtout ne se trouvaient pas proportionnés à son ambition. Sa physionomie n'en demeure pas moins fort curieuse, fort intéressante aussi pour l'étude des événements auxquels il fut activement mêlé, sans parvenir toutefois à les diriger en maître.

S'estimant peut-être capable de devenir un nouveau Richelieu ou un second Mazarin, il forma le rêve de remplacer les cardinaux ministres de Louis XV et de conduire les affaires du royaume. Mais, élève de Dubois et bientôt son émule, il l'égala seulement par son dédain de l'honnêteté : devant tout à la faveur d'un ministre dont il s'était fait la créature dévouée,

prûte pour toutes les besognes, il espéra que sa fortune soudaine, rapide, se poursuivrait rrRulièrenienl et par de semblables moyens après la ihort môme de son protecteur.

Le clergr de France, dont il se trouva Tun des chefs incontestes, le tenait en médiocre estime et le redoutait : d'ailleurs toujours et partout il inspira de la crainte, utilisant en diverses occasions ce sentiment avec succès jus([u au jcmr où il en devint victime. Il s'était imposé comme archevêque et comme cardinal, comme juge et comme diplomate, mais on aniioneait de[)uis si longtemps qu'il s'emparerail (lu ministère cl lui-même avait laissé accréditeur ce bruit si fortement que la cour de Versailles ne lui permit pas d'atteindre ce suprême honneur. Au dernier moment, après bien des tergiversations, le cardinal Fleury n'osa pas le désigner pour sa succession, et Louis XV, après l'avoir admis dans son conseil, le tint rigoureusement à l'écart, répondant ainsi à la méfiance qui lui avait été lentement, longuement, habilement suggérée.

Les portraits de Tépoque nous dévoilent un peu lo caractère du cardinal de Tencin : par une attitude digne, solennelle et trop affectée, il veut se donner une noblesse d'allure qui lui

manque naturellement ; le large cordon bleu du Saint-Esprit s'étale glorieusement sur sa poitrine ; son visage reste impassible pour paraître austère et dominateur ; son front est large, découvert, un peu fuyant; malgré leur vivacité, ses yeux gardent une expression insaisissable; la bouche, sensuelle, se termine par des plis accentués et durs... Est-il bienveillant ou moqueur, généreux ou indifférent, agite-t-il de nobles et vastes desseins ou ne songe-t-il qu'à des futilités? On ne sait, et cette ignorance provoque un malaise. On comprend qu'il n'ait jamais été sympathique, qu'il n'ait pas eu d'amis sincères, lui qui devait toujours, par principe, demeurer impénétrable. A Versailles, on l'avait surnommé « l'autruche » : il serait inutile de chercher une ressemblance, et cependant cette insignifiante moquerie revient à la mémoire devant une simple gravure représentant le trop solennel disciple de Dubois.

Saint-Simon lui consacre une de ses plus belles pages, l'une aussi de ses plus mordantes, ses plus cruelles ; il l'avait d'abord écrite en annotant le journal du marquis de Dangeau ^'\

<*^ Journal du marquis de Dangeau» publié par MM. Soulié, Dussieux, de Chennevières , Munlz, de Montaiglon, avec les Additions inédites du duc de Saint'

mais il n'oablia pas de la reprendre et de la compléter lorsqu'il eut à parler, dans ses mémoires ^^\ des événements de Tannée 1721, prenant un soin tout particulier et sans doute un véritable plaisir à peser chacun de ses mots dans le portrait suivant : « L'abbé Tencin avait un esprit entreprenant et hardi, qui le lit prendre pour un esprit vaste et mâle. Sa patience était celle de plusieurs vies^ et toujours agissante vers le but qu'il se proposait, sans s'en détourner jamais, et surtout incapable d'être rebuté par aucune difficulté ; un esprit si fertile en ressorts et en ressources qu'il en acquit faussement la réputation d'une grande capacité; infiniment souple, fin, discret, doux ou âpre selon le besoin, capable sans efforts de toutes sortes de formes, maître signalé en artifices , retenu par rien, contempteur souverain de tout honneur et de toute religion en gardant soigneusement les dehors de l'un et de l'autre ; fier et abject selon les gens et les conjonctures, et toujours avec

5rmon publiées par M. Feuillet de Couches. Paris, Firmin Didot, 1854-1860, 18 vol. in-8. — Le portrait de Tencin se trouve dans le dernier volume.

^^> Mémoires du duc de Saint-Simon, publiés par M. Ghéruel et A. Régnier. Paris, Hachette, 1873-1886, 21 vol. in-16. — Le portrait de Tencin se trouve T. XVI, p. 350-6.

esprit et discernement; jamais d'humeur, jamais de goût qui le détourna le moins du monde, mais d'une ambition démesurée; surtout altéré d'or, non par avarice ni par désir de dépenser et de paraître, mais comme voie de parvenir à tout dans le sentiment de son néant. Il joignait quelque légère écorce de savoir à la politesse et, aux agréments de la conversation, des manières et du commerce, une singulière accortise à un grand art de cacher ce qu'il ne voulait pas être aperçu et à distinguer avec jugement entre la diversité des moyens et des routes. Ce ne fut donc pas merveilles si, produit et secondé par une sœur maîtresse du ministre effectivement déjà dominant, il fut admis par ce ministre avec lequel il avait de si naturels rapports et, en môme temps, si essentiels... »

On sait que le duc de Saint-Simon possédait trop d'esprit pour ne pas être méchant et trop de fierté pour ne pas devenir injuste : on ne peut l'accuser, en cette circonstance, d'avoir fait preuve d'une excessive sévérité puisque tous ses contemporains, auteurs de mémoires, confirment des appréciations qui ne comportent guère d'éloges. D'après d'Argenson ^*\ Tencin savait

^') Journal et Mémoires du marquis d'Argenson. Paris, Société de l'Histoire de France, 1859, 9 vol. in-8.

plus de théologie que de politiqae, « c'est ce qu'on appelle un bon esprit, et non un grand ni un bel esprit. » — « Il est entreprenant et d'une ambition sans mesure » , écrit Barbier ^^^ dans son journal. Le cardinal de Bernis ^^^ rapporte qde (( ses vues se portaient sur de grands objets et qu'il n'employait que de petits moyens ». Duclos ^^^ n'hésite pas à consigner dans ses mémoires qu'il était né a avec de la figure et de l'esprit, surtout celui de l'intrigue, sans scrupules ni mœurs de son état x>. Le président Hénault ^*\ encore plus sévère, le regarde comme a un ignorant fieffé », comme « un politique sublime dans une intrigue de femme de chambre ». Aux yeux de Mathieu Marais ^^\ c'est un « homme galant, intrigant et de peu de foi ».

(*> Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV, par E.-J.-F. Barbier, avocat au Parlement de Paris. Paris, Charpentier, 1866, 8 vol. in- 12.

t*) Mémoires du cardinal de Bernis, publiés par Fréd. Masson. Paris, Pion, 1878, 2 vol. in-8.

<^> Mémoires secrets sur le règne de Louis XIV, la Régence et le règne de Louis XV, par Duclos, publiés par F. Barrière. Paris, Firmin-Didot, 1881, in- 16.

^*^ Mémoires du président Hénault, publiés par le baron de Vigan. Paris, Dentu, 1855, in-8.

(^> Journal et Mémoires de Mathieu Marais, publiés par M. de Lescure. Paris, Firmin-Didot, 1864, 4 vol. in-8.

INTRODUCTIOxN II

Bois-Jourdain ^^^ ne le représente pas sous un aspect plus flatteur. Enfin, libelles et pamphlets ne l'épargnèrent pas, lui jetant à la face bien des scandales sans qu'il en fût toujours responsable. A son intention, un passage du Misanthrope fut ainsi modifié :

Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne. Nommez le traître, fourbe ou scélérat maudit, Tout le monde en convient et nul ne contredit ^^K

Cette parodie iveflète assez exactement l'opinion presqu'unanimc des contemporains du cardinal, qui mérite sans doute d'être sévèrement apprécié, mais qui le fut d^me façon impitoyable, sans indulgence et parfois môme sans justice.

Il faut ajouter encore que sa famille était nombreuse et de mœurs fort relâchées. Son frère, le président de Tencin ^^\ eut l'avantage de précéder le Régent dans les bonnes grâces de la duchesse de Phalaris, et aucune de ses trois sœurs ne pra-

(') Mélanges historiques, satiriques et anecdotiques de Bois-Jourdain. Paris, Chèvre et Chauson, 1808, 3 vol. in-8.

(2) Bibliothèque de l'Arsenal, ms 3128.

(2> François Guérin de Tencin et de Froges, né vers 1675, président honoraire au Parlement de Grenoble.

la INTRODUCTION

tiqua la vertu. M*"« de Ferriol ^^' afficha une longue liaison avec le vieux maréchal d'Uxelles et s'entremit à des complaisances diverses.

M"*'' de Groslée ^^\ une « bête bavarde », affirme d'Argenson, vécut plus ignorée parce que sa situation se trouvait plus modeste, mais la chronique du temps relève cette phrase d'un aimable scepticisme qu'elle adressa, dit-on, à son confesseur : « Mon père, j*ai été jeune, j'ai été jolie ; on me l'a dit et je l'ai cru ; devinez le reste » ^^\ Quant à M"® de Tencîn^^^ destinée d'abord à la vie religieuse, elle avait, après cinq

[y) Angélique Guérin de Tencin, née vers 1674, mariée en 1696 à Augustin de Ferriol, comte de Pont-de-Veyle, receveur générai des finances du Dauphiné, puis président au Parlement de Metz; elle eut deux fils, connus sous les noms de d'Ai^ental et de Pont-de-Veyle, et mourut en

(^) Françoise Guérin de Tencin, mariée à Laurent Ducros, comte de Groslée, conseiller du Roi.

'' Paris, Versailles et les Provinces au XVIII^ siècle» par un ancien officier aux Gardes-Françaises. Paris, 1823, 3 vol. in-8.

^*J Claudine-Alexandrine Guérin de Tencin (1681 - 4 décembre 1749), religieuse au couvent des Augustines de Montfleury, chanoinesse au chapitre de Neuville, près de Lyon, vint à Paris en 1714 après avoir été relevée de ses vœux ; mère de d'Alembert (1717)i auteur de plusieurs ouvrages médiocres (Le comte de Commingesy

INTRODUCTION l3

ts d'un infructueux noviciat, quitté le couvent ^^^DUP devenir chanoinesse, rentrer dans le Londe et l'occuper de ses diverses aventures, agréments de son esprit, qui complétaient »rt bien ceux de sa personne ^^\ lui valaient des nombreux et puissants. Comme son frère mieux que lui, elle possédait le génie de l'infcirigu.e : ils s'entendaient d'ailleurs merveilleuii&einent et ne songeaient qu'à se prêter un srnutuel appui. Mais M"*® de Tencin, sa jeunesse ;]passée, continuait une existence scandaleuse, ^affichait ses liaisons de plus en plus ouverte-

Z.e Siège de Calais, Les Malheurs de l'Amour, Anecvicies de la Cour et du règne d'Edouard II, roi d'Angleterre), ouvrages auxquels collaborèrent vraisemblal>lement ses neveux d'Argental et Pont-derVeyle. — « Elle était grande, avait le cou long et bien fait, la bouche un peu grande mais fraîche ; sa gorge était peu sensible et ses yeux étaient plus spirituels qu'agréables, mais l'ensemble de sa personne faisait une assez belle femme qu'animaient une âme vive et un esprit très distingué. » (Bois-JouRDAiN , vol. cit.) — Avant de parler de son frère, Saint-Simon lui consacre quelques lignes naturellement peu flatteuses.

^*^ « C'était une assez jolie personne, de Tesprit, très intrigante, accoutumée à faire tous les usages possibles de son corps et de son esprit pour parvenir à ses fins. » (Mémoires du maréchal de Villars, publiés par le marquis de Vogué. Paris, Société de l'Histoire de France, 1884, 5 vol. in-8.)

l4 INTRODUCTION

ment. En août 1726, à la suite de la mort du conseiller La Fresnais, elle avait été conduite à la Bastille, compromise dans une affaire fâcheuse que ses amis parvinrent à étouffer. Puis elle s'était jetée dans la véritable ligue formée contre la vertu du Roi ; et les courtisans, qui voyaient la nécessité de multiplier les aventures galantes de Louis XV, eurent recours à l'habileté de l'ancienne chanoinesse pour faciliter diverses entrevues : la réussite fut toujours si complète qu'elle eut en quelque sorte une fonction spéciale à la cour, presqu'un titre. On lui pardonnait tout ; elle avait trop 'de ressources pour qu'on lui fût hostile; mais on sauvegardait la morale en tenant rigueur à son frère de faits auxquels son nom seul se trouvait mêlé. C'est ainsi que la duchesse de Châteauroux hésitait à répondre aux prévenances de Tencin et consultait à son sujet le duc de Richelieu : « Pour moi, lui écrivait-elle le 3 novembre l'j^S, mon avis est qu'il a une sœur qui lui fait grand tort » ^*\ Après les réserves de M"*° de Châteauroux, on s'explique mieux encore l'hostilité de tous ses contemporains.

<^) Mémoires de la duchesse de Brancas, suivis de la Correspondance de M*^ de Châteauroux , publiés par E. Asse. Paris, Jouaust, 1890, in-18.

INTRODUCTION l5

Comment un personnage inspirant beaucoup de crainte et un peu de mépris parvint-îl à s'élever jusqu'aux plus hautes dignités ecclésiastiques, à se glisser dans le conseil d'Etat, en agissant de telle sorte qu'il se donnait parfois toutes les apparences du désintéressement ? Il lui fallait pour cela des capacités supérieures à celles qu'on lui attribuait, un talent véritable et, dans certaines circonstances, un art consommé. Malgré ses nombreux défauts et ses quelques vices, malgré son apparence hautaine, son abord glacial, ses manières cassantes, le cardinal de Tencin reste donc une des figures importantes de son siècle, intéressante par ellemême et par l'aperçu qu'elle donne sur les mœurs du temps.

Sans doute, il n'ignorait pas de quelle animosité constante il se trouvait l'objet; môme dans sa vieillesse , lorsqu'il connut enfin la fatigue, il ignora le découragement. Sur de lui-môme, hardi, entreprenant, toujours disposé à l'intrigue la plus savante et la plus compliquée, il semblait ne pas se rendre compte des difficultés : il marchait la tête haute et d'un pas assuré sur le chemin du pouvoir, dédaigneux des injures et des humiliations, écartant ou foulant aux pieds sans scrupules les obstacles

iC INTRODUCTION

8onit>8 sur son passage, s'imposant à force de ténaoito. Toutefois, son besoin d'action le rendait d*humeur inquiète et changeante : à peine obtient-il un résultat qu'il semble le dédaigner, Toublier pour en poursuivre un autre ; passionné dans la lutte, il triomphe sans joie. S'il est un négociateur habile, il reste impropre à toute charge qui le tient éloigné du jeu des combinaisons. Aussitôt qu'il est mis en état d'engager une intrigue, il réussit et fait un pas en avant; aussitôt qu'il est réduit à exercer les simples devoirs d'une fonction publique, son étoile pâlit, car l'intrigue est le ressort de sa carrière, la condition de son prestige.

Ce fut donc à Rome qu'il put satisfaire tout son goût et donner la mesure de son mérite.

Il venait d'avoir vingt ans lorsqu'il se rendit pour la première fois à la cour pontificale : trop jeune pour y cueillir des honneurs, il étudia, se renseigna et se fixa dès lors une règle de conduite. Il s'y rendit de nouveau en 1721, compromis par de fâcheuses spéculations financières et par un procès assez obscur qui lui valut un afl*ront en plein parlement : il en revint archevêque d'Embrun, après avoir occupé un des postes les plus recherchés de la diplomatie en représentant le Roi auprès du Saint-Siège. Son

long séjour dans son archevêché, son intervention audacieuse dans les affaires religieuses ne lui furent d'aucune utilité et la cour de France se garda même d'appuyer sa proposition au cardinalat. Il retourna une troisième fois à Rome pour revêtir la pourpre qu'il devait à ses efforts personnels ; il supplanta un ambassadeur, fut de nouveau chargé d'affaires : il repartit archevêque de Lyon et successeur désigné du cardinal Fleury.

Dans les pages qui vont suivre on trouvera le récit de ses intrigues et de ses missions à la cour pontificale, d'après sa correspondance ^^\ au début familière, laconique et presque brutale avec Dubois, puis souvent embarrassée, toujours solennelle, rarement sincère avec les ministres qui se succédèrent au pouvoir. L'étude de ses actes, révélés, commentés par lui-même permet

^'> Les documents cités ou reproduits sans références dans ce volume, rédigés en grande partie par Tencin lui-même, sont conservés aux archives du ministère des Affaires Etrangères. (Correspondance de Rome : T. 628 à 632 pour le premier chapitre, 631 à 652 pour le second, 774 à 777 pour le troisième, 775 à 780 pour le quatrième et 781 à 790 pour le cinquième.)

l8 INTRODUCTION

de le bien connaître, de Tapprécier à sa juste valeur : le portrait sera fidèle certainement, puisqu'il aurait pu le signer.

Le Chapeau du eardinal Dubois

Dubois a besoin d'un agent. — Madame de Tencin. — L'abbé de Tencin. — Abjuration de Law. — Tencin imposé au cardinal de Bissy. — Entrée au conclave. — Attitude hautaine de Tencin, rôle effacé du cardinal de Rohan. — Premières intrigues. — Election d'Innocent XIII. — Tactique de Tencin et achat de quelques consciences — Illusions et anxiété de Dubois. — Résistance d'Innocent XIII. — Déception de Tencin, colère de Dubois, embarras de Rohan. — Nouvelles menaces et nouvelles largesses. — Dubois cardinal. — Tencin attend le paiement de ses services.

Le i*^*" avril 1721, lorsque le conclave s'assembla pour donner un successeur à Clément XI ^'^ le cardinal de Rohan ^^^ fut chargé d'y représenter

(^> Jean-François Albani, de Pesaro (22 juillet 1649 - 19 mars 1721), cardinal en 1690 de la création d'Innocent XI, élevé au pontificat le 23 novembre 1700.

^2) Armand-Gaston de Rohan (14 juin 1674 - 19 juillet 1749), évêque de Strasbourg en 1702, cardinal en 1712 de la création de Clément XI, grand aumônier de France en

SO IlfTRIGUES ET MISSIONS

les intérêts de la France et, spécialement, d'y ^ servir les ambitions particulières du secrétaire j d*Etat aux Affaires Etrangères, Tabbc Dubois * , = depuis peu de temps titulaire de rarchevéché de ^ Cambrai et que tourmentait l'impérieux désir du ^ titre d'Eminence. « Si labbé Dubois pense être ^ cardinal, il ne fera plus rien qui ne soit dirigé ^ vers ce but », écrivait fort justement Alberoni '*- 1^ dès le 10 octobre 1718..

Le jésuite Laffitau, évéque de Sisteron ^^, alors chargé d'affaires à Rome, avait reçu déjà

1713, membre de l'Académie française, prit part aux élections d'Innocent XIII, Clément XII, Benoît XIII et ■ Benoît XIV.

<*> Guillaume Dubois (6 décembre 1656 - 10 août 1723), précepteur du duc de Chartres, ambassadeur en Angleterre en 1718, secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères le 24 septembre 1719, membre de l'Académie française en 1722, prêtre après avoir été nommé archevêque de Cambrai, en mars 1720, et premier ministre, le 20 août 1722, après avoir été élevé au cardinalat.

('^) Jules Alberoni, de Firuenzola (30 mars 1664 - 26 juin 1752), négociateur du mariage de Philippe V avec Elisabeth Farnèse, premier ministre et grand du royaume d'Espagne, renvoyé en 1719, emprisonné puis rétabli dans ses droits de cardinal en 1723, légat de Romagnc en 1738.

(3) Pierre-François Laffitau (1685-1762), jésuite, chargé d'affaires à Rome en 1718, évoque de Sisteron le 5 novembre 1719, prit part au concile d'Embrun ; auteur d'une histoire de la constitution Unigenitus (Avignon,

la confidence de cette ambition du ministre.

Mais il était sans aatorité auprès de la cour pontificale qu'il scandalisait d'ailleurs par des mœurs déplorables : il dissipait pour ses besoins la plupart des fonds secrets mis à sa disposition aûn de donner plus de persuasion aux démarches qu'il devait faire, et c'est en vain qu'il avait intrigué auprès de Clément XI pour obtenir l'élévation de l'abbé au cardinalat.

Dubois n'avait, au reste, qu'une médiocre confiance dans la capacité et le dévouement de son agent; aussi, dès qu'il sut le Pape à l'extrémité, songea-t-il à employer le cardinal de Rohan qui s'était déjà prêté à la cérémonie de son sacre ^^\ Ce cardinal partit sans délai pour Rome, où il arriva au moment de l'entrée en conclave : il possédait un grand crédit et se trouvait en état de prendre une part importante à l'élection du nouveau pontife ; il pouvait donc obtenir une promesse certaine à l'égard de Dubois avant le scrutin décisif. Mais il était grand seigneur aussi, et voudrait-il se résoudre à de basses intrigues ? ^'^

1737-8, 2 vol. in-12) et de plusieurs autres ouvrages sur les querelles religieuses de l'époque.

<»> Le 9 juin 1720.

<^> Le cardinal de RohaU) « n'ayant pas su proportionner son ambition à ses talents, s'était voué aux complai-

Dubois avait quelques inquiétudes ; il jugea donc prudent de lui donner un auxiliaire souple, adroit, peu scrupuleux, qui ne reculerait devant rien pour accomplir une mission singulièrement délicate et qui , au besoin , Taccomplirait à lui seul.

Depuis plusieurs années, il vivait dans Tintimité de M™® de Tencin et cette liaison, d'abord soigneusement cachée, s'étalait ouvertement depuis qu'il se jugeait assez haut placé pour braver l'opinion. M"*® de Tencin, profondément attachée et dévouée à son frère, n'oublia donc pas de le recommander, de le faire largement bénéficier de complaisances dictées par l'intérêt et non par les sentiments.

L'abbé Pierre Guérin de Tencin appartenait à une ancienne famille de robe, installée à Romans et originaire de Ceillac dans les Alpes, qui avait pris le nom de la terre et du château de Tencin situés sur les bords de l'Isère. Né à Grenoble le 22 août 1679, il était l'un des cinq enfants d'Antoine Guérin, seigneur de

sances ». Il couvrait « d'un grand faste une âme peu élevée » ; il possédait « des grâces séduisantes, un esprit commun et d'une élocution facile, une science superficielle ». (LÉMONTEY, Histoire de la Régence. Paris, Paulin, 1832, 2 vol. in-8.)

Tencin eut de Froges, président à mortier au Parlement de Grenoble, et de Louise de Buffevant. Son intelligence était vive, son goût pour l'étude fort remarqué ; on jugea donc qu'il pourrait à la fois faire l'édification de ses contemporains et poursuivre une brillante carrière ; sans nul souci de ses goûts ni de son caractère, on le fit élever à l'Oratoire pour le préparer de bonne heure à Tétat ecclésiastique : il ne tarda pas à répondre aux espérances de sa famille.

Grâce au bienveillant intérêt de M. de Torcy, secrétaire d'Etat pour les Affaires Etrangères ^^\ il accompagna, en qualité de conclaviste, le cardinal Le Camus ^^^ au conclave qui devait donner Clément XI comme successeur à Innocent XII ^^^ le 23 novembre 1700, et, pendant son trop court séjour, car le vieux cardinal Le Camus arrivé à Rome le 21 octobre voulut en

(•^ Jeaii-Baptiste Golbert, marquis de Torcy (14 septembre 1655-2 septembre 1748), ambassadeur en Portugal, Danemark, Angleterre, secrétaire et grand trésorier d'Etat, chargé du département des Affaires Etrangères en 1688, surintendant général des postes en 1709, membre de l'Académie des sciences en 1715.

('-) 'Etienne Le Camus, évéque de Grenoble, cardinal en 1686 de la création d'Innocent XI, mort en 1707.

(3) Antoine Pignatelli, de Naples (13 mars 1615-28 septembre 1700), nonce à Florence, en Pologne, à Vienne,

24 IXTRIGCES ET SUSSIONS

repartir aussi tôt après l'élection, il pot voir de près les honneurs, les dignités auxquelles il lui était permis de prétendre : l'ardeur de ses vingt ans et son caractère démesurément ambitieux ne lui donnaient -ils pas Tespoir d*y parvenir?

Il fut nommé abbé de Vézelay le i5 avril 1702, se trouvant ainsi titulaire d'un riche bénéfice qui le mettait à Tabri des soucis matériels : larchevéque de Sens, M. de la Hoguette, le choisit comme archidiacre de son église le i5 décembre 1703, puis comme grand vicaire en 1705, alors qu'il venait de recevoir le titre de docteur en Sorbonne. Pendant quinze années, il s'occupa activement du diocèse, sans négliger d'ailleurs aucune occasion de se mettre en avant, et la chose lui était facile, grâce aux longues absences de l'archevêque. En 1719» son nom ayant été vaguement prononcé pour Tévèché de Grenoble, il eut le talent de faire attribuer à sa modestie Téchec d une proposition qui ne pouvait lui déplaire mais qu'il oublia vite, ayant abandonné ses fonctions à Sens pour suivre les conseils de

évêquc de Lucqués, archevêque de Naples, cardinal en 1681 de la création d'Innocent XI, légat à Bologne, élevé au siège pontifical le 12 juillet 1692 à la mort d'Alexandre III.

DU CARDINAL DE TENCIN î25

sa sœur et prendre part aux opérations de Law '\ Les richesses qu'il accumula promptement compensèrent à ses yeux l'abdication de sa dignité. Lorsque, après l'avoir préparée, il reçut à Melun, le 17 septembre 1719, l'abjuration du trop célèbre financier, il acheva de perdre toute Testime de ses contemporains qui virent non sans raison, dans cette cérémonie, un calcul de la part du converti, un marché de la part du nouvel apôtre ^^\

<*> Jean Law (1671-1729), d'origine écossaise, créateur d'une banque générale au capital de six millions de livres par lettres patentes du 2 mai 1716 et transformée en banque royale le 4 décembre 1718, directeur de la compagnie des Indes, contrôleur le 5 janvier 1720, dut quitter la France en décembre 1720 à la suite du désastre de son « svstème ».

<2) « ... Il trouva donc le secret de s'insinuer chez lui [chez Law]. Gomme il est né souple, courtisan et ce qu'on appelle patelin, cela ne lui fut pas difficile. Il commença par se faire bien venir de M™« Law par certains petits offices ou minauderies qui seyent si bien à un cavalier auprès des dames... Il sut donc se rendre agréable, puis utile, puis nécessaire dans la maison de Law et si nécessaire que celui-ci n'aurait peut-être jamais été contrôleur général sans lui. Cependant le prince régent le désirait et le voulait, mais la chose n'était pas praticable faute de catholicité de la part de Jean Law. Or, qui aurait pu ou osé se charger de cet agîot qu'un Pierre Guérin ? On profita du temps des vacances où les opérations du système étaient moins vives. On fit la partie d'aller à Melun et, après avoir parlé primes et actions, on se rendit dans la

âô INTRIGUES ET MISSIONS

Sa répulalion se trouvait établie, et Dubois, découvrant en lui un égal par son dédain des scrupules, son ignorance de Tlionnêteté, le jugeant capable de devenir son confident ou, pour mieux dire, son complice, devait être naturellement porté à utiliser ses défauts, qui constituaient les plus importantes de ses capacités, et à les faire servir, dans son intérêt personnel, pour réaliser un dessein précis. .

Le cardinal de Bissy '^ qui, au dire de la duchesse d'Orléans, mère du Régent, était « vain comme un paon, plein de fantaisies, tripotier, intrigant » , qui croyait « tout gouverner et ne gouvernait rien » ''^\ reçut Tordre d'aller rejoindre

principale église de celte ville où Jean Law abjura je ne sais quelle religion, le 17 septembre 1719, entre les mains de Pierre Guérin. » (Mémoire pour scnûr à l'histoire de M. le cardinal de Tencin jusqu'à l'année 11^3, plaquette s. 1. n. d. — Arsenal, H. 13197. — Ce court mémoire qui maltraitait fort Tencin fut vraisemblablement publié au moment du concile d'Embrun.)

^^) Henri de Thiard de Bissy, évoque de Toul, de 1C92 à 1704, puis de Meaux, cardinal en 1715 de la création de (élément XI, mort en 1737. — Bois-Jourdain (vol. cit.) en fait un portrait peu flatteur qu'il achève ainsi : « Assez d'ambition, beaucoup de travers, un entêtement invincible, c'est ce qu'on connîiît de ce prélat qu'on n'estime point, qu'on méprise même et pourtant qu'on emploie ».

'-) Correspondance complète de Madame, duchesse

à Rome le cardinal de Rohan et d'emmener en qualité de conclaviste Tabbé de Tenein ^*\ Ce brusque départ survenait à propos pour tirer ce dernier d'une situation périlleuse : la veille du jour où il se mit en route, il avait été condamné à une amende pour simonie et friponnerie à propos d'un prieuré ^^^ qu'il disputait à l'abbé de Vaissière, et pour avoir été pris en flagrant délit de mensonge en plein Parlement. Dubois avait l'esprit trop large pour s'inquiéter de ces détails.

Obligés de faire un détour par l'Allemagne, mais forçant les étapes, le cardinal de Bissy et l'abbé de Tenein sont, le lo avril, à Augsbourg ; ils passent à Innsbruck le i5, à Trente le i8 ;

d'Orléans, née princesse Palatine, mère du Régent, traduite par G. Brunet. — Paris, Charpentier, 1891, 2 vol. in-16.

(*) Le cardinal de Bissy « eut un peu de peine à digérer qu'on lui associât l'aumônier de Jean Law et un homme qui sortait de la rue Quincampoix ». (Mémoire pour servir à l'histoire de M. le cardinal de Tenein jusquà l'année i745. — Vol, cit.)

<2) L'abbé de Tenein disputait à l'abbé de Vaissière le bénéfice du prieuré de Sainte-Marie-Madeleine de Merlou, prétendant qu'il relevait de son abbaye de Vézelay. — V. notamment, à ce sujet, les Mémoires de Saint-Simon, ceux de Duclos, le Journal de Mathieu Marais et celui de Barbier.

ils arrivent le vj à Rome et, le 4 mai, pénètrent au conclave "\

Le cardinal Le Camus avait simplement fait acte de présence au conclave de 1700, votant avec les cardinaux d'Estrées ^'\ de Noailles ^^\ de Coislin ^^\ de Forbin-Janson **^ et leur laissant le soin d'intriguer, de suivre pour le mieux les instructions de Louis XI Y. Toutefois, malgré son jeune âge, son conclaviste s'était alors familiarisé avec la cour pontificale, avec les combinaisons et les luttes du Sacré-Collège ; ne pouvant

(^> Pour tous les détails sur les origines, Torganisation, le fonctionnement, la législation du conclave, v. Lucius Lector, Le Conclave (Paris, Lethielleux, 1894, in-12.).

w César d'Estrées (5 février 1628 - 18 décembre 1714>, évoque de Laon, pair de France en 1653, membre de l'Académie française en 1657, cardinal en 1671 de la création de Clément X, fut, à diverses reprises, chargé d'affaires à Rome.

w Louis-Antoine de Noailles (27 mai 1651-4 mai 1729), évoque de Cahors en 1679, de Châlons-sur-Marne en 1080, archevêque de Paris en 1695 à la mort de François de Harlay, cardinal en 1700 de la création d'Innocent XII .

(*) Pierre de Coislin, évoque d'Orléans, cardinal en 16^ de la création d'Innocent XII, grand aumônier de France, mort en 1706.

^^^ Toussaint de Forbin de Janson (1625-24 mars 1713), évoque de Digne en 1658, ambassadeur en Pologne en 1673, évêque de Beauvais en 1689, cardinal en 1690 de la création d'Alexandre VIII, grand aumônier de France en 1706.

se contenir dans un rôle effacé, il s'était môme permis d'intervenir au moment solennel de rélection pour combattre les hésitations de Clément XI effrayé par un tel honneur ^^^ :

maintenant qu'il se trouvait dans toute sa maturité, se sentant plus en faveur auprès de Dubois que les cardinaux eux-mêmes, sa confiance et son audace n'avaient pu que s'accroître.

On vit donc l'abbé de Tencin se présenter la tête haute, la démarche assurée, s'avancer aux côtés des cardinaux de Rohan et de Bissy non comme un secrétaire qui accompagne discrètement, mais comme un égal qui n'hésite pas à montrer de l'initiative et ne recule parfois au second plan que pour bien prouver qu'il n'y est pas à sa place. Force était donc aux Romains, à la cour pontificale, de s'incliner devant unie pareille attitude, de témoigner du respect, de l'admiration même pour celui qui, à n'en pas douter, connaissait les secrets de l'Etat et pos-

^*> « L'élu refusant tout d'abord d'accepter le vote de ses collègues, le jeune conclaviste français s'avisa de porter au nouveau pape le Pastoral de Saint-Grégoire le Grand et de lui lire un passage où il est dit que le refus d'un honneur ou d'une dignité peut être, en certains cas, la marque d'une fausse humilité et, partant, d'un véritable orgueil. La leçon roussit. » (Lucius Lector, Le Conclave; vol. cit.).

3o INTRIGUES ET MISSIONS

sédait toute la confiance du ministre. Enfin, pouvait-on savoir, au delà des Alpes, si de regrettables démêlés n'étaient pas le résultat d'une injusle cabale, d'odieuses calomnies ?

Se conformant à l'ordre formel qu'il avait reçu de ne s'occuper de rien, le cardinal s'efface discrètement, tandis que, se mettant à l'œuvre, son conclavisle traite aussitôt d'égal à égal avec tous les cardinaux : malgré une apparente déférence, il alfecte même un air de supériorité auprès du cardinal de Rohan, puisqu'il est venu l'aider dans une entreprise qu'on le jugeait incapable de bien conduire à lui seul. Laissant à d'aulres le soin de rédiger de longues et fréquentes dépêches, Tencin n'a le temps d'envoyer à Dubois que des billcls laconiques écrits à la haie cl toujours enq)reinls d'une grande familiarité. Son aclivilé est infatigable. Après avoir transformé le luthérien Law en catholique, il saura faire do l'impie, du cynique Dubois une . Eminence. Quant au cardinal de Rohan, il occupe seul le devant de la scène. Il choisira le pape puisque, parlant au nom du roi de France, il dispose d'un nombre de votes suffisant pour diriger l'élection; il aura soin de se faire donner des assurances formelles au sujet du chapeau ; mais tous les détails de la négo-

DU CARDINAL DE TENCIN 3l

dation seront discutés en dehors de lui : à la fin, il n'aura qu'à ratifier.

Le conclave traînait en longueur ; on attendait les retardataires/*'. Le Sacré-Collège se trouvait favorablement disposé à l'égard du cardinal Conti ^^\ Ce vieillard valétudinaire, issu d'une des quatre principales familles de Rome, avait été nonce en Portugal et, jadis, il avait confié au cardinal de La Trémoille -^^ qu'il serait toujours heureux d'être agréable à la cour de France ; d'autre part, un de ses frères était mort au service de l'Empereur ^*\ Ces diverses con-

(^^ Selon l'usage, on préparait une cellule pour chaque cardinal, dût-il ne pas paraître au conclave. (V. Appendice I, les frais de la cellule échue au cardinal de Polignac.)

(-) Michel-Ange Conti (15 mai 1655 -7 mai 1724), gouverneur de Vitcrbe en 1093, archevêque de Tarse en 1G05, nonce en Suisse et en Portugal en 1706, cardinal en 1707 de la création de Clément XI, évéque de Viterbe en \1\2.

^2) Joseph-François de La Trémoille, né en 1658, auditeur de rote, cardinal en 1706 de la création de Clément XI, évéque de Baycux, archevêque de Cambrai en 1718, mourut à Rome, où il était chargé d'atfaires, le 10 janvier 1720.

(*^ Charles VI (Icr octobre 1665 - 20 octobre 1740), empe- Veur des Etats héréditaires en 1711 après avoir été roi d'Espagne sous le nom de Charles III, roi de Hongrie en 1712, fit reconnaître la Pragmatique-Sanction (1713) pour assurer sa succession à sa fille Marie-Thérèse.

(lilions lui conciliaient Tappui des couronnes et lui assuraient des suffrages dans toutes les factions. Mais le cardinal Gozzadini ^*^ parut un instant le tenir en échec. L'occasion était donc favorable pour intervenir et Tencin se mit en mesure d'en profiter aussitôt.

Le jour même de son entrée dans le Sacré- Collège, il écrit à Dubois : « Nous voilà dans le conclave, Monseigneur, n'ayant plus d'autre peine que la crainte d'y restef trop longtemps. Le peu que j'ai vu me suffit pour juger que M. le cardinal de Rohan fait merveille, qu'il travaille avec toute l'application possible le jour et la nuit, qu'il y a lieu d'espérer que son zèle suppléera aux voix des cardinaux français qui nous manquent ; que les affaires, quant au fond, sont en fort bon train, et (ju'il n'y a rien à désirer du côté de la bonne volonté. Je vous respecte. Monseigneur, et vous aime de tout mon cœur. »

Le 7 mai, Rohan mandait au Roi : « Je crois pouvoir annoncer à Votre Majesté l'exécution de ses ordres ; M. le cardinal Conti sera élu pape

(') Ulysse- Joseph Gozzadini, de Bologne (10 octobre 1650- 20 mars 1728), secrétaire des brefs aux princes en 1697, archevêque de Théodosie en 1706, cardinal en 1709 de la création de Clément Xï, évêque d'Imola, légat de la Romagne.

demain et c'est à vous qu'il devra une grande partie de son exaltation... »

Pendant ce temps, Tencin s'était lié avec le conclaviste du cardinal Conti, l'abbé Scaglione, et, comme une heureuse rencontre le mettait en face d'un prêtre aussi peu scrupuleux que luimême, par suite capable de le comprendre, il ne lui avait pas caché le véritable but de sa mission, laissant deviner qu'il était dispensateur de sommes importantes. Puis il était également entré en pourparlers avec le cardinal et, pour plus de facilités, s'était installé dans la cellule voisine, qui se trouvait vacante. Comme on ne nuit pas nécessairement aux intérêts d'autrui en s'inquiétant de ses propres affaires, Tencin songeait aux siennes; la pourpre le fascinait et, malgré sa jeunesse, malgré son rang encore modeste dans la hiérarchie ecclésiastique, il pensait qu'à. lui aussi le chapeau conviendrait à merveille. L'influence et l'argent dont il dispose peuvent lui être d'un précieux secours. Il n'hésite donc pas à conduire avec un pareil zèle deux intrigues à la fois ; mais il se contente d'abord pour lui-même de simples insinuations qui se préciseront à mesure que son crédit grandira.

Afin de donner le temps d'aviser, il écrit, dès

'i{ INTRIGUEb ET MISSIOTTS

11* 7 mai. qu'il uo songe point a s'en netoons .ixaiil 11* (Nirilinal de Bîssy qui restera i Boat jnsiiurti scplniihi-e.

IsV H mai. lorsque (x)nti prit le nom d'IiM- (ciil Mil. nii pouvait croire la partie cranflèiriiiriil Ka^iirr. Non seulement le nouveau pipf «ixiiil |iiomis vi'rhalemcnt qu*il ne ferait aucine |»iuiiiolioii avant i-olle de Dubois, mais, lavdk (If son <'-ln-lion, il sortait engagé par un rnnli-al mlip- en l'ran^rais * . Tencin se

l!\li-.iil. il. MIS |;i ri'l.itioii (lu cuiirhivi* de 1724 parle 1 .11-1 II II. il ili- rnli^riKif. (l'ojiscrvaljtjiis rel.ilives au l'onclare

|i|-i-i l'ilrlil

( iii sMihia l:*i-ilt>ssiis |la r.'uidîftaturr du cardinil ( uiiii] II-- < :iriliii:iii\ ri'.'iii(;iils qui n'y firent aucune diifi- . iilir |iiiiir\ii (|ti'il MMili^t s'i»n^a};iT à deax choses: lune .i r.iiK- M htilmis r;inliii:il, riiiilrc à ne rien dire surb ( !uii^liltithiii pi-iiilaiil l.i iiiiiittrilt' du Hoi. Ces sortes de |iih les |irii\i'iii axiiir iri (|ii('li|iii>s cxeniplos, mais ils sont lie li'iii' ii.iliirc ahniniriahli's. ln''^ i^xprossùnient défendus l»iii- li'^ liiillc^ «liirit nii jure Inltscrvalion cl peu distingués <li' luiih's 1rs aiitrrs rsjM'rrs (|(> siinonics. Il était fâcheux piiiir i-rliii (|iii a\ ail le mm-im'I iin'ttii l'cul chargé de pareilles • hiisrs, mais, iiitiii. (a>ii{i pril irs engagements. Il y mit \n iiH'ilIriirr Iniiniiii't' ([1111 piit cl Ijl Stipuler par Scaglione. SUN i-nihlax isli-, i\\u' If sccrcl en serait toujours înviolaMi'iin'ii! ■;ai'(lt'-. Il ii'v allait pas moins que do la perte de <iii liniiiM'iir. <(iii «Inii rin> cher à tous les hommes et priiici|ialriiiciil à iiii pape : il y allnil même de la dépo- ■ ilidii. >'[ l'alVaiiT cl ail rcl«'vcc avec de 1)onnes preuves. l'ar Ci' iiinyiii. Iniinccnl XIII lui exalté Sans que d'abord

remettre cet écrit qu'il avait sans doute préparé lui-même : il estima prudent de le garder avec soin, dans la crainte que le Pape ne fut un jour disposé à oublier sa promesse ou n'en éprouvât du remords.

Mais Innocent XIII, tout à la joie de son élection, témoignait sa profonde gratitude. Avant de quitter le conclave pour se rendre solennel-

la chose fui connue. Il Uni ses paroles el (il redemander ses billels originaux. On ne voulut point les lui rendre, apparemment pour le tenir plus en respect pour le reste de sa vie. On assure même que Riviera, secrétaire du Sacré-Collège, s'en était plaint et avait dit : Qui a reçu le paiement doit rendre la promesse, mais qu'on lui avait répondu que tout ce qui venait de Sa Sainteté paraissait d'un trop grand prix pour couloir s'en défaire. Quoi qu'il en soit, il arriva, je ne sais par quel malheur, que ces billets furent lus par bien des gens et que le pauvre pape en trouva la copie un matin sur sa table. Il en fut au désespoir et, soit que le chagrin qu'il en conçut ait causé sa mort ou qu'il l'ait seulement avancée, il est certain que, dans ses derniers jours, il ne parlait d'autre chose avec ses plus fidèles amis, témoignant une crainte effroyable des jugements de Dieu, un repentir proportionné à sa faute et une indignation contre ceux qui pouvaient l'avoir trahi. Quand il fut mort, on ne parla dans Rome que de cette affaire. Les zélants protestèrent de mourir plutôt que de souffrir une seconde fois de semblables pratiques et les moins zélés se demandaient comment on pourrait se fier à quelqu'un, après ce qui venait d'arriver. » (A. E., Rome, t. 653, fol. 266-300.)

lement à Saint-Pierre, les cardinaux vinrent le saluer suivant Tusage. « Ecce opus manuum tuarum », dit-il très haut et en souriant, lorsqu'il vit le cardinal de Rohan s'incliner devant lui avec les marques du plus profond respect. Quelques instants auparavant, il avait donné le crucifix, qui se trouvait sur le prie-dieu de sa cellule, à Tabbé de Tencin, auquel Scaglione remettait de son côté un grand panier de cédrats confits. Quelques jours après, Tencin rendit la politesse à Scaglione, nommé secrétaire des brefs aux princes, en lui oflrant une grande et belle médaille d'or : le présent fut bien accueilli ; Scaglione lui assura qu'il était charmé de le voir souvent et qu'il pourrait se rendre auprès du Pape toutes les fois qu'il le désirerait.

Lorsque Dubois eut connaissance de l'élection et des circonstances qui l'avaient accompagnée, il eut peine à réprimer sa joie, persuadé que la bonne nouvelle allait lui parvenir d'un jour à l'autre. Le 26 mai, sans rien dissimuler de son scepticisme en toutes choses, il avouait à Tencin : « Vous avez toujours souhaité, monsieur, d'être à portée de rendre service à un imbécile ; vous y voilà, et vous vous y mettez, à ce que je vois, jusqu'aux oreilles. Dans la grippe qui vous a pris pour moi, je crois que vous avez satisfaction

en travaillant selon votre cœur avec les personnes qui se portent à mon avancement avec tant de générosité ; mais, à la façon dont elles y vont, si vous étiez capable de jalousie, j'avoue que vous auriez à souffrir, mais j'espère que vous continuerez à faire de voire mieux et à les laisser se trémousser si généreusement et si utilement pour moi. Au fond, je suis dans la situation la plus heureuse où je puisse jamais être, car on fera mon affaire sans que je m'en mêle, ou il est impossible qu'elle soit faite ; et, quand je serais un coquin, je dois être aussi cgntent et aussi reconnaissant que s'ils m'avaient mis la calotte sur la tête... Continuez à m'aimer, non pas le plus longtemps qu'il vous sera possible, mais toute votre vie, et, si on vous faisait regarder cette passion comme une maladie, je vous supplie de ne jamais prendre de rhubarbe, si la rhubarbe peut vous en guérir. Pour moi, c'est pour le reste de mes jours, et je n'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu en me fournissant des encensoirs pour parfumer V ambassade du Grand Tare. En reconnaissance, je vous garde du baume de la Mecque et je vous assure que vous n'aurez jamais d'ami qui soit plus parfaitement que je suis... »

Après avoir ainsi entretenu le zèle de son

agent en lui montrant qu'il a des émules, Dubois rédige une autre lettre, mais sur un ton plus grave, car c'est au Saint-Père qu'il s'adresse :

« Parmi tous les applaudissements que l'Eglise donne à l'exaltation de Votre Sainteté qu'elle plaçait d'avance par ses vœux sur la chaire de Saint-Pierre, lui dit-il, j'ose l'assurer que personne n'est pénétré d'une joie et d'une consolation plus parfaite que moi. Votre illuslre naissance vous rendait digne d'être souverain et vos grandes qualités d'être chef de l'Eglise. J'ai l'honneur d'être du nombre des pasteurs qui ont un droit particulier à l'amour paternel de Votre Sainteté, et je suis encore honoré d'un ministère qui me donne d'autres accès auprès d'elle et des occasions fréquentes et très précieuses pour moi de lui marquer le zèle ardent et le profond respect avec lequel je suis... »

Puis il laissait le soin de préciser au Régent *' qui le faisait en ces termes :

« Votre Sainteté est informée de la grâce que le feu Pape m'avait accordée en faveur de l'archevê(iue de Cambrai et dont sa mort seule a empêché l'exécution. J'espère que Votre Sainteté

» Philippe II (2 août ir)74-2 décembre I723i, dur de Chartres puis duc d'Orléans en 1701.

DU CARDINAL DE TENGIN Sq

fera connaître à son avèneniéht sur le trône de Sàînt-Pierre que les services rendus à TEglise ne perdent rien par la mort des Souverains Pontifes et qu'elle ne croira pas indigne de ses premiers soins de me donner cette marque publique de l'attention du Saint-Siège au tèle dont je fais profession pour ses intérêts. Ce bienfait de Votre Sainteté couronnera les vœux ^iie j'ai tkits de son exaltation, comblera la joie qu'elle m'a causée, soutiendra mes bonnes intentions pour la paix de TEglise et pour l'autorité du Saint- Siège et fortifiera le zèle de Tarchevêque de Cambrai dans l'exécution de nos ordres pour la gloire et les intérêts du pontificat de Votre Sainteté et il ne se présentera aucune occasion qu'elle n'ait lieu de reniatquer ma sincère reconnaissatice et lé respect aviec lequel je suis... »

Une semblable lettre contrastait singulièrement avec la ft)rme ordinaire des dépêches diplomatiques cjui, à cette époqiife plus encore qu'à toute autre, revêtaient un caractère vague, ittdéds, laissant entre les ligiies Ute Uti désir, deviner une intention, toujours sous la forme là plus déférente et la plus respectueUise. Il fellait l'insouciance du Régent, l'audace de Dubois pour rédiger un semblable ultimatum ; il fallait aussi la faiblesse du Pontife pour l'accepter.

4o INTRIGUES ET MISSIONS

Dans la négociation qui s'engage alors, le Saint-Père et le cardinal de Rolian ne sont presque que des comparses ; Tencin et Scaglione la conduisent : représentant des intérêts distincts, nettement opposés, ils s'entendent à merveille, l'un réclamant l'exécution d'un engagement formel et Tautre tâchant d'atténuer les scrupules de la conscience pontificale, car Innocent XIII se demande s'il ne vaut pas mieux violer sa parole que tenir une pareille promesse. Il essaie de gagner du temps ; il remet de jour en jour, élude une réponse positive, conteste môme les termes de l'écrit qui n'est, selon lui, qu'une approbation donnée à une simple consultation. Mais il sent bien que le terrain où il se place n'est pas solide. Alors, il prétend qu'il ne peut procéder à une seule nomination susceptible de trop de commentaires : Dubois sera donc élevé à la pourpre en même temps que le frère du Pontife, l'évoque de Terracine '\

Va-t-il au moins procéder immédiatement à cette double promotion? Nullement. Il fait connaître que, plus que jamais, les formes doivent être respectées et le cérémonial strictement

'^ Bernard-Marie Conli, né le 21) mars 1664, de l'ordre de Sainl-Benoîl, évéquc de Terracine en 1710.

DU CAllDIXAL DE TENCIN ^l

observé. 11 cherche à dégager sa responsabilité. Il voudrait que la promotion lui fût demandée par le roi d'Angleterre, le roi exilé Jacques III, qui menait à Rome, sous le nom de chevalier de Saint-Georges, une existence très retirée et très modeste ^^\ Mais celui-ci semble peu disposé à se prêter à une semblable comédie et à couvrir de son nom un pareil candidat. Avec lui encore il faut donc négocier : lieureusement, il compte toujours sur Tappui de la France, car il n'a pas renoncé à faire valoir ses droits au trône d'Angleterre, et, d'autre part, il vit uniquement de la pension qu'il doit au bon plaisir de la cour de Louis XV ^^\ Tencin rédige le discours que le

^'^ Jacqiies-Edouard-François Stuart(10juin 1688- 1«' janvier 1766), fils aîné de Jacques II, roi d'Angleterre, prétendant à la couronne sous le nom de Jacques III, mais plus connu sous le nom de chevalier de Saint-Georges, fit en 1708 et en 1715 deux tentatives infructueuses pour recouvrer le trône ; abandonné par Louis XIV à la suite de la paix d'Utrecht (1713), il se retira à Rome où il épousa, en 1719, Marie-Casimire Sobieska, petite-fille du grand Sobieski, dont il eut deux fils. L'aîné, Charles-Edouard, né le 31 décembre 1721, fit également d'inutiles efforts pour régner en Angleterre ; le second fut le cardinal d'York.

^'^^ D'après Lémontey (vol. cit.), ce serait Laffitau qui aurait imaginé de procurer, par Jacques III, le chapeau à la créature du roi Georges, « et il faut convenir que ce rapprochement était d'une rare audace. »

chevalier doit adresser à Innocent XIII, délègue auprès de lui le cardinal de Rohan pour arrêter le texte définitif: le chevalier se résigne. Dubois lui fait connaître que sa pension sera portée de 86,400 livres à iSo.ooo livres, et le maréchal de Villeroy'*^ sans comprendre alors le service qu'il rend au ministre, rédige le 13 juin le billet suivant, destiné au chevalier de Saint-Georges : « On a reçu la lettre avec toutes les marques de tendresse que les liaisons du sang et l'amitié peuvent inspirer et on m'a assuré de la meilleure grâce du monde qu'on ménagera tout ce qui se pourra, dans Tétat où se trouvent les finances du royaume, pour donner un secours à la personne qui a écrit, et qu'on enverra régulièrement, au lieii où ella est, six mille écus romains tous les trois mois, francs de change et de la différence des espèces, ce qui coûtera cinquantequatre mille lis'resi de France, et cela sera exécuté avec la dernière exactitude, et, lorsque les finances seront un peu rétablies, on rendra ce secours plus considérable. »

'^'' François de Neufville, duc et maréchal de Villeroy (7 avril 1643- 18 juillet 1730), maréchal de France en 1695, chef d'armée malheureux, notamment à Ramillies (23 mai 1706), membre du conseil de régence, gouverneur de Louis XV, disgracié par Dubois le 13 août 1722.

Cette forme impersonnelle est employée dans tous les billets qu'on fait parvenir au chevalier, car il y aurait inconvénient à le désigner plus clairement. Dubois, qui était pensionné par la cour d'Angleterre et en recevait annuellement, au dire de Saint-Simon, vingt-quatre mille livres sterling, pouvait-il avouer, malgré son cynisme, qu'il faisait subventionner à son tour un rival de Georges pr^<)? H dupait le roi d'Angleterre, le prétendant, le Régent lui-même qui ne connaissait pas la transaction du conclave, mais il n'entendait pas subir le même sort.

Naturellement, toutes ces combinaisons, toutes ces lenteurs ne lui plaisent guère ; son anxiété redouble : il a promis, payé, et ne peut concevoir que de» hésitations viennent retarder l'exécution d'un marché conclu. II était tenu au courant des pourparlers et, le 24 "^^^ > Tencin lui avait écrit :

« Jusqu'ici, Monseigneur, je n'ai eu l'honneur (le vous écrire que très succinctement parce que, n'ayant aucune instruction à vous demander et trouvant dans mon zèle des ressources suffisantes, je n'ai pas voulu risquer, en vous détaillant tout ce qui s'est passé, de vous voir abandonner dans un premier mouvement un ouvrage

(•) Georges l^^ (28 mars 1660- 12 juin 1727), électeur de Hanovre en 1698, roi d'Angleterre en 1714.

que vous n'avez que trop négligé, qui, néanmoins, intéresse la gloire de M. le duc d'Orléans et que je crois aussi utile à l'Etat qu'à vousmême. Aujourd'hui que les choses sont en bon train, permettez-moi de vous instruire un peu plus au long de ce qui s'est passé sous mes yeux.. Je ne le fais point pour chercher un mérite auprès de vous : je suis sur de n'en avoir pas besoin. Vous savez mieux qu'un autre que le plaisir de bien faire est tout ce que cherche un honnête homme...

« J'ai vu presque chaque jour monseigneur Scaglione ; et, une fois qu'il me montrait ses appartements, lesquels sont grands et mal meublés, en me disant qu'il lui faudrait cinq cents pistoles pour se meubler, mais qu'il fallait prendre patience, qu'il le ferait petit à petit, je lui dis : « Monseigneur, je suis sûr que la môme Providence qui fera éclore la promotion de M. l'archevêque de Cambrai avec celle du frère du Pape, pourvoiera en même temps à l'ameublement de votre appartement... »

— « Votre lettre, mon cher abbé, répondit Dubois le lo juin, est un chef-d'œuvre; vos observations sont justes, vos résolutions nobles et sûres, et vos insinuations à l'abbé Scaglione très adroites. Tout l'avantage de cette affaire-ci

consiste dans la (Jiligence, et tout le désagrément et tous les Inconvénients dans le retardement. Si Tabbé Scaglione est effectif, n'hésitez pas de lui faire donner mille pistoles.

« Je ne suis point entré en discussion avec vous sur les notions que vous m'avez données, parce que j'ai résolu de n'écrire, touchant cette affaire, qu'à M. le cardinal; mais, pour en avoir de mon côté une véritable idée, il serait nécessaire que mon silence ne vous dégoûtât pas de m'écrire tout ce que vous penserez : je vous demande cette grâce.

« Je fais ici ce que je dois à votre égard, et quoique en vérité l'expectative où je suis rende presque toutes mes démarches inutiles, je ne laisse pas de faire du progrès, avec beaucoup de mécontentement de ne pouvoir pas faire tout celui que vous mériteriez. Ne me laissez rien ignorer, s'il vous plaît, et comptez sur toutes mes forces, d'abord que je n'aurai plus les bras liés... »

« Continuez à tourner Scaglione comme il faut, ajoutait-il dans un billet joint au même courrier. S'il faut prendre une prompte résolution, priez Rohau de vous mettre en état de lui faire une gratification honorable dont Son Altesse Royale. sera très contente... w

En même temps, il adressait quelques lignes non moins pressantes au cardinal de Rohan :

« Tous les hommes et surtout les grands, lui avouait-il, ont besoin d*ôtre aidés à être justes et fidèles à leurs promesses, et il y a des occasions où un quart dlieure de fermeté épargne des années entières de soins et d'inquiétudes ; mais Votre Eminence sait mieux que personne faire usage de la fermeté et de la patience. Ce qui est de vrai dans cette occasion, c'est qu'il y a vingt motifs qui doivent porter le Pape à avancer la promotion (jue Votre Eminence lui demande et qu'il n'y en a aucun pour la retarder qui ne soil contre ses intérêts et contre sa gloire... »

Chaque courrier apporte à Rome des lettres de plus en plus pressantes, tantôt découragées et tantôt irritées. L'abbé de Tencin poursuit sa lourde tûche avec persévérance, sans se laisser troul>ler par la nervosité de son maître ni par l'indolence affectée du pontife.

Enfin on se croit près du but. Le 25 juin.

Dubois écrit à Rohan que, « l'affaire étant imminente », le Régent a donné l'ordre d'être éveillé à quelque heure que le courrier arrive et de ne pas différer à lui donner une aussi agréable nouvelle, puis il ajoute : « Quoique mon impa-

tience n'égale peut-être pas celle de mon maître, j'avouerai cependant à Votre Eminence qu'elle est grande sans même que l'ambition y ait presque aucune part, mais particulièrement parce que je désire avec ardeur qu'elle achève de confondre l'envie qu'on a de ses succès et de déconcerter les cabales qui voient avec frayeur le bien qu'elle peut faire à l'Eglise et à l'Etat... J'aimerais mieux être exclu de la grâce que Votre Eminence travaille à obtenir pour moi que de demeurer dans les dangers où ma situation expose les affaires de la religion et de l'Etat, auxquelles je m'intéresse plus qu'à ma décoration. »

Mais le Régent et Dubois se pressaient trop de se réjouir ; cette lettre à Rohan se croisa avec des dépêches inattendues, qu'un courrier avait emportées de Rome le 17 juin. La veille, le Saint-Père avait élevé au cardinalat son frère, l'évêque de Terracine, et cette promotion n'était accompagnée d'aucune autre. La déception dut être amère pour le cardinal de Rohan et surtout pour l'abbé de Tencin. Qu'allait-on penser d'eux à Paris ? Mais pas un instant ils ne songèrent à désespérer après un acte aussi imprévu qu'ils considéraient comme une trahison. Tencin qui, pour une fois, ne dédaigne pas d'entrer

dans les détails de raffaire, écrit donc à Dubois :

« Vous apprendrez, Monseigneur, avec une surprise égale à la nôtre, la promotion de M. le cardinal Conti dans le consistoire d'hier. Après toutes les paroles qu*on avait données à M. le cardinal de Rohan, il y avait lieu d'espérer que cette promotion ne se ferait pas sans être accompagnée de la vôtre ou, du moins, sans une parole positive de la faire un jour marqué dans un délai très court. Cependant, M. le cardinal de Rohan est sorti aujourd'lmi de Taudience du Pape après lui avoir dit tout ce que vous pouvez imaginer de plus fort et de plus pressant pendant plus dune heure sans avoir pu tirer du Pape que ces paroles : « Lo Jaro puô essere avanti due mesi .. » Par la conversation que j'ai eue avec Scaglione pendant raudience du Pape, j'ai lieu de croire qu il est de bonne foi, qu'il n'a rien laissé ignorer au Pape de tout ce qu'on lui a dit et qu'il faut qu'il trouve des obstacles plus forts que lui. Quels sont ces obstacles? C'est oc qu'il serait bien difficile de deviner.

« Il fallait prendre un parti. M. le cardinal de Rohan prend de lui-môme celui que j'aurais pris la liberté de lui proposer comme le plus convenable et le plus conforme à vos intérêts parti-

culiers, qui est que, si, dans un délai très court, vous n'étiez pas fait cardinal, vous y renonciez hautement et que lui demanderait son congé pour se retirer...

« Le ton que M. le cardinal de Rohan a pris commence à faire impression. Le cardinal Spinola ^^^ vint hier pour tâcher de l'apaiser et rengager à ne rien écrire qui pût aigrir M. le Régent, disant que le Pape voulait le satisfaire et même incessamment. L'abbé Scaglione m'a fait dire, ce matin, qu'il serait bien aise de me parler. J'en viens. 11 m'a répété les mêmes discours du secrétaire d'Etat, et m'a ajouté que je l'avais vu hier dans une terrible émotion et qu'aujourd'hui je le voyais plus tranquille, qu'il espérait qu'avant qu'il fut peu on aurait des choses agréables à mander.

« Je suis convaincu qu'en soutenant ce ton-là, comme M. le cardinal de Rohan est déterminé à le faire, bientôt il obtiendra ce qu'il désire avec un empressement, je ne dis pas pareil au vôtre, mais au mien, qui est ce que je crois pouvoir dire de plus fort... »

Dubois s'est bien gardé de laisser voir sa

(') Nicolas Spinola (20 février 1659 - 12 avril 1735), nonce à Florence, cardinal en 1715 de la création de Clément XI.

ou INTRIGUES ET MISSIONS

tant souhaité à Dubois, lequel lui écrivait le II juillet : « M. de Sistcroii m'a fait votre portrait par un seul mot d une de ses lettres où il dit: M. r abbé de Tencin n'entend point raillerie sur ce qui vous regarde. Vous jugez bien que je ne suis pas moins vif sur ce qui vous est esscnliel. Mais, en vérité, si j'ai de Timpatience que mon affaire soit terminée, vous y aurez plus de part que vous ne pensez. Je suis extrêmement sensible aux marques d'amitié que vous me donnez, et je voudrais cesser d'èlro aussi décontenancé et aussi garroté que je le suis pour lever l'étendard de la reconnaissance. »

Dans la comédie qui se joue alots, il y a de l)ien jolis détails. Scaglionc donne à entendre ([ue Sa Sainteté a prodigieusement envie d'une l)ibliothè(|ue qui est à Rome, et qu'on ne pourrait lui être plus agréable qu'en lui facilitant les moyens de trouver les douze ou treize mille écus nécessaires pour l'acheter. Sans examiner si c'est bien le Pape qui a envie de cette bibliothèque, ou celui qui parle en son nom, on répond aussitôt à Scaglione qu'il sera satisfait.

Quinze jours encore se passent. Rohan, qui n'a toujours pas quitté Rome et retarde chaque jour l'éclat que provoquerait son départ, n*est plus reçu au commencement de juillet par le

DU {-.AIÏDIXAL DK TENCIN 03

Pape qu'on dit souffrant d'une atteinte de gravelle. En réalité, les pressions de toute nature exercées sur l'infortuné pontife, les tortures auxquelles on le soumettait étaient bien faites pour achever de ruiner sa santé déjà fort compromise. II ne cédera qu'à la dernière extrémité ; il veut qu'on !e sache afin de se disculper autant (pie possible des reproches qu'on ne manquera pas de lui adresser. Signer la nomination de Dubois, c'est pour lui signer l'abdication de sa conscience, et il ne prendra la plume que lorsqu'elle lui sera mise de force dans la main.

Dubois croit que tout est désespéré. Jl a reçu un billet de Tencin, daté du 8 juillet, où il a lu ces lignes :

B Je vous prie de vous ressouvenir que vous ne m'avez chargé de rien, que mes lettres ne sont pas des dépèches et que ce n'est point à un ministre que j'écris, mais à une personne que j'aime et respecte de tout mon cœur et, s'il m'est permis de le dire, à un ami sur qui je compte entièrement, lequel a achevé de m'attacher indissolublement à lui par ce témoignage unique et incroyable de sa confiance de m' avoir fait venir à Rome sans m'avoir ouvert la bouche sur ses propres intérêts. »

Que signifient ces paroles ? N'est-ce pas l'aveu

54 DITRIGUES ET MISSIONS

que toat est fini et la partie perdae ? Non pas. Tencin, qui va la gagner, s efface modestement ; il donne au ministre, en même temps que Tassurance de sa discrétion, un certificat d'honnêteté et de désintéressement. Et deux jours après, autre lettre, pour demander des munitions avant la suprême attaque, c est-à-dire de l'argent. Le cardinal tle Rotian est « à sec » et s'est trouvé dans lobligation de souscrire des billets : « Nous avons dû engager jusqu'à nos bi'cloques. Toot relu n'est qu'en cas c[ue nous ayons votre chapeau (lanH le consistoire prochain, et, comme je n'en doute pas, je crois que vous devez faire tous vos oiForts pour envoyer incessamment de nouveaux fonds à Son Eminence, au moins dix mille pistoles. On ne fait rien ici sans argent, et, dans le discrédit où nous sommes, tout serait perdu si Ton en manquait. Je sais qu'il est fort rare, mais il n'en est guère de plus utilement employé que pour le service de Son Altesse Royale ^^^ ».

A quoi Dubois répond, le a3 :

« Vos lettres, Monsieur, du 8 et du lo, m'ont

''Le môme jour, il lui adressait cette dépêche chiffrée : « Tout se prépare pour l'assaut général. Il faut à quelque prix que ce soit emporter la place. Etre repoussé serait la chose du monde la plus fâcheuse, et, en ce cas là, rien de plus périlleux que le parti qu'on serait obligé d^ prendre.

mis dans une telle détresse que je ne puis plus me souffrir moi-même, et il me semble que toutes les vertus et tous les vices des hommes se sont entendus pour m'accabler. Il n'y a point de coiffure qui me paraisse aujourd'hui plus extravagante qu'un chapeau de cardinal. La générosité et la persévérance de ceux qui m'honorent de leur amitié me remplissent de confusion. La rage, la noirceur, l'infidélité et les mauvaises intentions de ceux qui nous traversent me mettent tout en fureur ; et ce qui m'aurait touché le moins en toute autre occasion, qui est l'argent, dans celle-ci est mon plus grand bourreau.

« Impossibilité absolue de rien tirer dans cet instant du trésor royal , c'est-à-dire de la monnaie, car il n'y a point d'autre ressource, et le i5 le prêt des troupes a manqué net, et, par conséquent, il y aurait eu de l'imprudence et un danger très infructueux à s'adresser à Son Altesse Royale. Cependant, dès qu'il s'agit d'engagements pris par M. le cardinal de Rohan, je voudrais pouvoir me vendre moi-même, fussé-je acheté par les galères. Mais, pour envoyer à

Vous pouvez constater que nos ennemis jouent de leur reste et qu'ils mettent en œuvre tous les ressorts que l'intérêt, la politique et la méchanceté la plus noire peuvent imaginer... »

Rome dix mille pistoles, il faudrait trouver troi ceat mille livres à Paris daas le temps que le plus accrédité n'y trouverait pas cinquante pistoles. Je n ai aucun bien. J'ai pour deux cent cinquante mille livres de dettes criardes. Je ne reçois ni ne dois recevoir rien. On ne me rend qu'une partie de ce que j'avais employé à nourrir les actions qu'on m'avait données, et on me le rend en rentes sur les tailles au denier cinquante. Je ne veux tromper personne.

« Voilà le sujet de mes méditations depuis la réception de vos lettres. Enfin je ne suis.pas mort, et c'est beaucoup. J'envoie à M. le cardinal de Rohan une lettre de change de dix mille pistoles, et j'ai pris en mon propre et privé nom un engagement de cent vingt mille livres pour les dix mille pistoles et de cent quatre- vingt mille livres pour le change et la différence des espèces. Je vous avoue que je ne puis pas faire de bon sang tant que j'aurai ce prodigieux poids sur le corps avec tous les dangers et toutes les avaries qui peuvent raccompagner.

<x J'ai fait pitié à M. Le Blanc ^*^ et à M. de

<*) Claude Le Blanc (1669-1728), secrétaire d'Etal du département de la Guerre, de 1713 à 1718, puis de nou-* veau en 1726, après avoir été emprisonné à la Bastille. (V. V. DE SwARTE, Un intendant, secrétaire d'Etat au

DU CAl^DINAL DK TENCIN O'J

Bellîsie ^*^ qui m'ont vu dans la peine de cette recherche sans pouvoir me soulager. Si nos affaires n'étaient pas dans l'affreuse situation où elles sont et où elles demeureront jusqu'au mois d'octobre, je suis assuré que Son Altesse Royale ne ménagerait rien pour la satisfaction de M. le cardinal de Rohan, et qu'on n'aurait pas besoin de lui citer l'exemple des dépenses qui peuvent avoir été faites à Rome en d'autres temps, quoiqu'il soit vrai qu'on n'a jamais fourni pour Rome en pareille occasion la moitié de ce qui a été donné depuis le mois de janvier.

« Je désire ne pas me rendre indigne de la générosité de M. le cardinal de Rohan à mon égard et de votre amitié, après quoi j'attendrai mon sort en patience, souhaitant uniquement d'être fixé pour pouvoir prendre des mesures plus sûres pour tous les devoirs que j'aurai à

xviiie siècle. Claude Le Blanc. Imprimerie dunkerquoise, 1900, in-8.)

^*> Charles-Louis-Auguste Foucquet, comte de Bellisle (22 septembre 1684-26 janvier 1761), petit-fils du surintendant Foucquet, lieutenant-général en 1732, maréchal de France en 1741, duc et pair en 1748, membre de l'Académie française en 1756, chargé du département de la Guerre en 1757.

remplir, parmi lesquels ce que je dois à votre amitié aura la place qu'il mérite l*K »

En même temps, il envoie les dix mille pistoles au cardinal de Rohan en lui recommandant de ne les employer qu'à bon escient, pour satisfaire à des « engagements pour une chose faite et non à ftdre » ; puis il ne peut s'empêcher de lui répéter encore : « Je suis au désespoir qu'on ait jamais pensé à moi et que la prétention d'une distinction dont je pouvais bien me passer devienne la source ou l'occasion ou le signal de grands maux. Mais le sort en est jeté... »

Ces doléances cl ces menaces devaient être enlln les dernières. Le t5 juillet, Rohan était reçu par Innocent XIII qui l'accueillit avec une résignation que le ministre voulut bien prendre pour de la bonne humeur. Après avoir constaté que le Régent était inflexible dans ses résolutions et Dubois intraitable dans son entêtement, le pontife garda un instant le silence, puis relevant péniblement la tête : « Seigneur, dit-il lentement à Rohan, Seigneur, souvenez-vous de la promesse que je vous ai donnée et que je vous ai chargé (le donner de ma part à M. le Régent. Je vous ai

'^ Celte dépêche dans laquelle Dubois étale son cynisme a été publiée par Lémontey, dans son Histoire de la Régence (i'ol. cit. /.

DU dAtlDlNAL DE TENCfN SQ

promis que M. Tarchèvêque de Cambrai serait cardinal et qu'il le serait plus tôt que vous ne le croyiez : il le sera demain. Vous plaindrez-vous que je ne sois pas homme de parole? » La douleur, rhumiliàtion firent jaillir les larmes de ses yeux; c'est à peine s*il put en dire davantage pour Mt& sentir le prix de la grâce qu'il allait accorder et le péril où elle allait Texposèr. 8a voix ne se raffermit un peu que pour demander Tappui de la France : <( Mais au moins qu'elle ne m'abandonne pas ! >> s'écria-t-il en saisissant les mains du cardinal de Rohan. Le cardinal fit un èfTort pour sortir de sa réserve glaciale ; il expriitta en quelques phrases sa reconnaissance et son dévouement.

Cependant la nouvelle est aussitôt mandée à Paris ^*\ « Vous êtes cardinal, écrit Rohan à Dubois ; il n'y a plus de délais à craindre ni d'obstacles à redouter, et vous êtes plus en mesure que jamais de servir l'Église et l'État. Je

(*) « Ce soir, 25 juillet, est arrivée la nouvelle de Rome que le Pape avait donné le chapeau dé cardinal â M. l'archevêque de Cambrai, autrement Tabbé Dubois. On croyait ce chapeau perdu, mais le voilà retrouvé. La famille du Pape, qui n'est pas riche, en a touché de bon argent et a mieux fait que le défunt, qui promettait et ne tenait point. » (Journal de Mathieu Mardis, çdL cit.)

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DU GAHI1I>AL HE TENCIN (Il

doute pas manqué de prodiguer les témoignages de son zèle et de son inaltérable dévouement au moment où une réussite tardive mais eniin complète venait couronner les efTopts de plusieurs mois d'inqualifiables intrigues. Mais l'abbé connaissait le maiti-e qu'il servait. Tous deux estimaient d'ailleurs qu'ils pouvaient se prodiguer les paroles sans les penser ou les oublier après les avoir prononcées ; elles étaient donc superflues.

Tencin s'efface; il laisse écouler quinze jours avant d'adresser quelques lignes à Dubois, et il se borne à lui vanter les mérites du cardinal de Rplian. Il sait que ce cardinal ne peut rester ù Rome, une place lui étant réservée au conseil d'État ; il sait aussi que LaiHtau, dont la situation est devenue impossible en Italie, sera bientôt rappelé. Alors il faudra faire choix d'un chargé d'affaires capable de représenter utilement le Roi de France à Rome. Comme diverses questions à régler justifient de sa part un séjour prolongé, il attend d'un jour à l'autre les lettres qui l'aceréditeront oinciellcment auprès du Saint-Siège.

L'abbé de Tencln chargé d'affaires à Rome.

Tencin officiellemeût accrédité auprès du Saint-Siège. — Règlement des dépenses relatives à la nomination de Dubois. — La bulle Unigenitus. — Le confesseur du Roi. — Maladresses et exigences de Tencin. — A défaut du cardinalat pour Fleury, il obtient une abbaye en faveur de .Dubois. — Mort de Dubois, puis du duc d'Orléans : nouvelles ré(îlamations auprès de M. de Morvillo et du duc de Bourbon. — Mort d*Innocent XIU. — Zèle de Tencin pendant le conclave. — Election do Benoit XUI. — Tencin est nommé à Tarchevéché d'Embrun. — llemplacé par le cardinal de Polignac, il est invité à résider dans son diocèse.

La fécompéllSe réclamée par Tencin et ttltertdue comme le juste prix de ses services ne pouvait être Immédiatement accordée. Dubois, (|ui avait toutes sortes de raisons pour ménager la dignité du cardinal de Rohan, écrivit à ce prélat une longue lettre, le 19 septembre, pour lui avouer que, Tétat précaire des finances ne

permcltant pas de le nommer ambassadeur à Rome, il ferait bien' de revenir à la Cour après avoir confié les aflaires. dn Roi à « quelque subalterne » et, fort habilement, Dubois joignait le nom de Tencin à ceux d'abbés trop modestes pour briguer ce poste, à coté de celui de l'évêque de Sisleron, disgracié déjà ol que Rohan ne pouvait souffrir. Puia, après bien des phrases sans intérêt et quelques éloges assez utiles en la circonstance, la lettre se terminait ainsi : « Votre Eiuinence pourrait eu même temps engager M. l'abbé de Teucin de demeurer à Rome jusqu'à ce que S. A. H. lui ait donné un évêché convenable ou qu'il ait été revôtu de ht place d'auditeur de rote, s'il aimait mieux. »

Rohan n'eut pas de peine à comprendre et lil ses préparatifs de départ, sans amertume cependant, puisqu'une place lui était réservée au conseil d'Etat, En lui facilitant cet honneur, Dubois l'obtenait pour tui-mOme, s'imposant aux dues et pairs, n'hésitant même pas à prendre rang avant eux, se jouant de leur colère et s'appi'<Manl à faire chèrement payer les atfronts prévus.

Bien mieux, Rolian approuva sans réserve» In désignation de l'ancien conelaviste, prolongeant même son séjour pour faciliter son entrée en fonctions et surveiller le départ de Lalfitau.

Il ne se manifesta donc aucune surprise parmi les uns, aucune déception parmi les autres^ lorsqu'on eut connaissance de cette lettre signée de Louis XV, à la date du 6 novembre, et adressée au Souverain Pontife : « Le retour du cardinal de Rohan auprès de nous n'étant pas moins important, dans les circonstances présentes, pour le bien de la religion et les avantages du Saint-Siège, qu'il est conforme à nos désirs et au bien de notre service, et le zèle de l'évêque de Sisteron pour les devoirs de Tépiscopat ne nous permettant pas de le retenir plus longtemps à Rome, nous avons pris la résolution de charger l'abbé de Tencin de nos affaires auprès de Votre Sainteté, ne doutant pas, par la connaissance que nous avons de ses sentiments et de son zèle pour notre service, que sa conduite dans cet emploi distingué ne réponde à nos intentions et qu'il n'apporte toute son attention et tous ses soins à mériter l'approbation de Votre Sainteté dans l'exécution de nos ordres. Nous la supplions de lui accorder une entière créance dans tout ce qu'il lui dira de notre part, particulièrement du désir que nous avons d'entretenir avec Elle l'intelligence étroite qui convient parfaitement entre le Chef et le Fils aîné de l'Eglise, et des vœux sincères que nous faisons pour la

conservation d'un Pape que tant de vertus rendent digne du dépôt qui lui a été confié... »

Le môme courrier apportait à Tencin sa lettre de créance, puis un longue dépêche de Dubois, qui lui conseillait de se conformer aux sages avis du cardinal de Rohan et abandonnait, à la dernière page, le style diplomatique pour terminer ainsi : « Reposez-vous sur moi pour tout le reste ; vous reconnaîtrez enfin que je ne vous ai pas donné un mauvais conseil quand je vous ai invité d aller à Rome et que mon principal objet n'était pas d'y recevoir des marques utiles de votre amitié, mais de vous en donner d'authentiques de mon estime et de ma gratitude. Il m'en a déjà coûté les Ijonnes grâces d'un seigneur ^^^ qui a tous les jours les mains sur le trône, mais je m'exposerais à perdre l'amitié de tous les autres fantômes de grandeur plutôt que de me départir de Testime et de la reconnaissance que je vous dois. »

L'abbé de Tencin qui, au commencement de Tannée 1721, paraissait absolument discrédité, sans avenir possible, se trouva donc, à la fin de cette môme année, investi d'une des fonctions les plus importantes, les plus recherchées et les

(*^ Le maréchal de Villeroy.

plus respectées. Son assurance était telle qu'il accueillit avec calme une semblable nouvelle et que, pas un instant, il ne se laissa éblouir par une si grande fortune. Il ne se souciait guère de Testime de Dubois ; il songeait à sa gratitude en devinant qu'elle s'appliquait plutôt aux efforts du lendemain qu'à la réussite de la veille ; il faisait bon marché de ces deux sentiments, connaissant leur exacte valeur, pour constater qu'il cessait d'ôtre un simple agent, une créature destinée aux besognes secondaires, pour devenir Tassocié de celui qui présidait véritablement aux grandes destinées de la France.

Avant d'entamer de nouvelles affaires et de se lancer résolument dans la politique, ce qui ne pouvait être pour lui un sujet d'inquiétude, Tencin eut tout d'abord à régler les diverses négociations entreprises pendant le conclave pour obtenir l'élévation de son maître au cardinalat, à tenir toutes les promesses faites en tâchant de les rendre moins onéreuses cependant, et d'en oublier au besoin quelques-unes, en même temps qu'il éloignerait les témoins gênants dont l'appui n'était plus nécessaire. Le cardinal de Rohan Taida avec une parfaite bonne grâce, se montrant une fois de plus grand seigneur et négligeant d'entrer dans le détail des

choses, afin de sauvegarder sa dignité aussi bien que Ba vanité,

L'évéque de Sisterou était d'une inconduite notoire et d'une maladresse persistante, ce qui inquiétait davantage. Il reçut mille écus pour ses frais de voyage, mille écus pour payer ses dettes criardes, la vente de ses meubles et de ses équipages devant sufGre à solder ses derniers créanciers. Il fut reçu par le Pape, le 28 novembre, en audience de congé, et quitta Rome le 3o, « avec le moins de scandale et d'aigreur possible u, se retiraut même u avec décence, sans inconvénient et sans embarras i>, selon la recommandation de Dubois.

Scaglione, qui avait puissamment contribué à dicter au cardinal Gonti l'engagement en faveur de Dubois, ne pouvait qu'être odieux à Innocent XIII. Il avait touché quinze cents écus romains pendant le conclave et quati'C mille lors de la promotion de Dubois : inutile de faire davantage. Comme il a oflert à Dubois un tableau que celui-ci accueille, du reste, avec mauvaise humeur en disant que la peinture ne vaut pas trente écus, il reçoit en échange une tabatière d'or dont se servait habituelle menl le ministre, ce qui doit évidemment en augmenter la valeur et la traBuB£[>rmer m précieuse reliquç>

En môme temps qu'à Rome, de Targent est distribué à Paris, car Tencin, toujours positif, a transmis dès le 6 septembre à Dubois une liste de ce qu'il faut débourser, la divisant en trois classes : « i®, la classe de ce qui a été payé ici : 2^, la classe de ce que vous devez payer à Paris ; 3"*, la classe de ce que vous ne devez payer qu'en prenant le chapeau, et prendre de bonnes quittances de ce que vous paierez à Paris, afin que vous ne soyez pas dans le cas de payer deux fois comme nous. » Et, comme Dubois n'a voulu le chapeau que dans l'intérôt du royaume, ce n'est pas sur ses biens personnels qu'il songe à prendre les fonds.

Enfin, Tencin lui-même a besoin d'un appui financier, et c'est par l'intermédiaire du cardinal de Rohan qu'il doit désigner c( ce qui lui sera nécessaire pour une subsistance lionnôte dans la place qu'il occupera, évitant également le faste et l'indécence. » Puisqu'il manque de tout, vingt mille livres lui sont indispensables pour acheter des meubles, organiser sommairement sa maison ; et, avec six mille livres tous les trois mois, il tâchera de satisfaire aux diverses dépenses d'entretien.

Le cardinal de Bissy, dont on ne s'inquiète guère, est parti depuis le commencement d'oc-

lobre. Le cardinal de Rohan, qui, en présidant à rinstallation de Tencin, a terminé sa dernière mission, prend congé d'Innocent XIII, le 5 décembre, et quitte Rome le lo. « Il emporte avec lui tous les cœurs de ce pays-ci et y laisse des regrets infinis ; les talents, les grandes qualités que la Providence a mis en lui ont paru dans tout leur jour », et, après s'être de nouveau étendu sur « ses lumières supérieures, sa capacité, sa sagesse, sa douceur, sa modération », Tencin, comme si Témotion le gagnait lui-môme, ne peut résister au désir de rapporter à Dubois le touchant récit de Taudience de congé, avec cette phrase du Pape : « Je n'ai pas honte de m'attendrir dans une aussi triste occasion. »

Il est vraisemblable que ce chagrin du Souverain Pontife était provoqué, non par le départ de Rohan, qui avait contribué à sa honte tout en conservant toujours des formes correctes et une attitude déférente, mais par la crainte d'avoir désormais à traiter les affaires les plus sérieuses ou les plus respectables avec Tencin qui, dépourvu volontairement peut-être des usages d'un grand seigneur, ne gardait aucun ménagement.

En effet, ce qui préoccupa le moins le nouveau chargé d'affaires, en prenant possession de son poste, ce fut précisément l'auguste personnage

avec lequel il allait se trouver en rapports fréquents, l'attitude qu'il devait prendre, l'accueil qu'il comptait en recevoir. Pour lui, Innocent XIII restait toujours le vieillard maladif et timoré qui veut le bien, mais auquel on impose le mal, qui se trouble devant une volonté persistante et cède devant une menace pour souffrir d'un nouveau remords. L'attitude qu'il prendrait en se présentant à l'audience pontificale serait froide, deviendrait impérative à la moindre hésitation, et l'accueil qu'il recevrait n'importait guère.

Les affaires religieuses se régleraient donc aisément, pourvu toutefois que l'entourage du Pape et que son secrétaire d'Etat ^^^, notamment, n'eussent pas la malencontreuse idée d'intervenir. Quant aux affaires politiques, elles étaient moins importantes, consistant surtout dans un jeu d'influences, dans l'art de pénétrer un dessein, de déjouer une combinaison. Puisque Tencin avait su se ménager du crédit et prendre de l'ascendant sur les membres du Sacré- Collège, pourquoi n'aurait-il pas le même succès auprès des représentants des diverses puissances, pourquoi ne réussirait-il pas dans des combinaisons diplomatiques assurément moins difficiles et délicates

Le cardinal Bpinola.

DU CARDINAL DE TENCIN Jl

que la réalisation du scandaleux caprice de Dubois ?

On n'en était qu'au début des ardentes querelles provoquées par la trop célèbre bulle Unigenitus ^^^ ; chaque jour l'opposition s'étendait et devenait plus violente ^^\ Clément XI avait refusé de commenter sa bulle de façon à satisfaire les nombreux évêques opposants et plusieurs d'entre eux, à la suite du cardinal de Noailles, n'avaient pas hésité à interjeter appel au concile général. En mars 1720, Dubois était parvenu à calmer un peu les esprits au moyen d'un « corps de doctrine » , concerté entre les cardinaux de Noailles et de Rohan, qu'une centaine d'archevêques ou évêques avaient jugé suffisant pour servir d'explication aux cent une propositions condamnées indistinctement par la bulle Unigenitus, De son côté, Clément XI ne paraissait pas disposé à admettre ce corps de doctrine, qu'il jugeait

^*) Unigenitus Dei Filius, c'est par ces mots que commence la fameuse bulle rendue par le pape Clément XI» en septembre 1713, condamnant cent une propositions extraites de l'ouvrage du père Quesnel, intitulé Réflexions morales. Elle accrut les discordes religieuses au lieu de les apaiser.

(2) Y, Picot, Mémoires pour sentir à l'histoire ecclésiastique pendant le XVIII^ siècle, de 1701 à lllk. Paris, Le Clère, 1853-55, 4 vol. in-8.

^a INTRIGUES ET MISSIONS

incomplet ou inexact, pour Tinterprétation de sa bulle, et les choses se trouvaient en cet état lorsque Innocent XIII devint le chef de l'Eglise.

Les instructions de Tencin, à ce sujet, n'étaient guère compliquées, puisqu'elles lui recommandaient d'obtenir qu'Innocent XIII n'intervint pas dans de subtiles querelles religieuses, ou tout au moins qu'il ne prit aucune décision sans en prévenir la cour de France. D'autre part, il savait trouver un excellent guide dans le cardinal de Rohan, le plus zélé défenseur de la bulle et, par conséquent, l'adversaire du cardinal de Noailles. Néanmoins, en dépit de l'accommodement signé en mars 1720, l'apaisement était fort loin de se faire et les incidents se multipliaient. L'un d'eux suffit à rappeler combien la scission demeurait profonde entre les défenseurs de la constitution Unigenitus et les opposants.

La désignation d'un jésuite, le P. Bertrand de Linière, comme confesseur de Louis XV ^^^ qui devait faire prochainement sa première communion, ne pouvait être acceptée par le parti janséniste et, en dépit de tous les efforts, le cardinal de Noailles ne voulut pas sanctionner ce choix.

^^î En remplacement de l'abbé Claude Fleury (1640- 1723), sous-précepteur des enfants de France, que son grand âge et ses infirmités obligeaient à la retraite.

Il fallut donc demander au Pape d'accorder lui-même les pouvoirs nécessaires au P. de Linière^ déjà possesseur de son brevet de pension, tandis que le jeune roi se confessait provisoirement à Tun des chapelains de sa musique, l'abbé Ghuperel. Tencin se présenta à l'audience pontificale, le i8 mai 17211, obtint sans difficulté le bref désiré et, fier de son facile succès, l'expédia aussitôt au cardinal Dubois. Mais celui-ci n'osa pas s'en servir, expliquant ainsi son embarras : « Les mouvements des jansénistes sont si violents sur ce sujet et ils ont formé tant d'intrigues dans le clergé et dans le Parlement que l'on a lieu de craindre un aussi grand scandale sur cette affaire que sur la constitution, i» Noailles demeurant inflexible, bien qu'il eût connaissance du bref, il fallut tourner la difficulté. Le général des jésuites fixa la résidence du P. de Linière à Pon toise, qui se trouvait sous la juridiction de l'archevêque de Rouen ^^^ ; on décida, d'autre part, que, pour se confesser, Louis XV se transporterait de Versailles à Saint-Gyr, qui dépendait de Tévêque de Chartres ^^\ et les deux

^'> Armand Bazin de Bezons, nommé à Tarchevéché de Rouen le 15 décembre 1719.

^^' Charles-François Desmontiers de Mérinville, évéque de Chartres du 18 mai 1710 au 10 mai 1746.

prélats accordèrent leurs pouvoirs ; « en sorte que le confesseur, le confessé et le lieu de confession étaient de trois diocèses différents » ^^\ La première absolution donnée par le confesseur en titre, le jour de la Saint-Pierre, fut un véritable événement, et la douleur des jansénistes se trouva amoindrie en constatant que Louis XY paraissait fort ennuyé et regrettait Tabbé Chuperel. La même cérémonie se renouvela plusieurs fois à Saint^Cyr avant qu'on osât l'accomplir à Versailles ^^\ Enfin, lors de la déclaration de majorité seulement, le cardinal de Noailles céda en faisant observer que le Roi « étant en âge de se choisir lui-môme un confesseur, il ne trouvait plus aucune difficulté à accorder ses pouvoirs à celui qu'il avait choisi » .

Tencin n'avait pas lieu d'être mécontent de sa

^*> Sur le gouvernement du Royaume de France, sous la régence du prince Philippe, petit- fils de France, duc d'Orléans après l'avènement du roi Louis XV au trône, à l'dge de cinq ans et demi, le l'^^ septembre 1715, Jusqu'en 1726, par Le Dran, ancien chef du dépôt des Affaires Etrangères (A. E. ; mémoires et documents, France, t. 139).

'-) Dubois à Tencin, 8 août 1722: « On a cru que la prudence demandait que l'on différât encore cet éclat pour ne pas favoriser le dessein que les ennemis du Saint- Siège ont de former un nouvel incident contre l'autorité du Pape. »

DU CARDINAL DE TENCIN jS

négociation, ayant persuadé au pape que les confessions se faisaient à Saint-Cyr en vertu de son bref, pendant que, de son côté, Dubois laissait entendre aux évêques de France, blessés d'une autorisation demandée directement au Saint- Siège, que le P. de Linière usait simplement des pouvoirs donnés par l'évêque de Chartres.

Toutefois, une mésaventure, que d'autres auraient jugée humiliante, vint au même moment altérer la satisfaction de Tencin : ayant à transmettre des paquets de lettres destinés à Laffitau, il n'avait pas hésité à en prendre connaissance. . Dubois, s'en étant aperçu, lui écrivit qu'il ne ferait pas parvenir un courrier ainsi décacheté, a parce que de tous les inconvénients qui peuvent arriver, lui ajoutait-il, il n'y en a pas de comparables à ceux que produit la réputation d'ouvrir des lettres ; ce qui m'oblige de vous supplier de ne vous plus exposer à ce blâme, qui est le plus grand qu'on puisse vous reprocher. On ferait des volumes des malheureuses suites de ce manque de bonne foi à l'égard même de ses plus grands ennemis. Je vous assure que j'en suis peiné au dernier point. Il n'y a aucun motif qui puisse me porter à en user de même en aucune occasion, et j'aime mieux risquer toute autre chose que celle-là. J'espère qu'après cette observation vous

voudrez bien adopter eu cela mes maximes et ma pratique et que vous ne trouverez pas mauvais que je vous donne cet avertissement dont vous me remercierez quelque jour. »

De cet avertissement, de cette touchante leçon de morale, Tencin ne s'inquiéta cependant pas outre mesure : une mauvaise action ne suffisait ,pas à le disqualifier auprès de celui qui faisait également peu de cas de l'honnêteté. Mais il fallait répondre et, puisque sa sœur lui avait écrit à ce propos, il eut l'habileté de mettre son nom en avant dans sa réponse : ce Vous m'avez attiré, Monseigneur, une rude mercuriale de M"^® de Tencin ; sa colère est une preuve de son respect et de son attachement pour Votre Eminence.

Jamais personne ne s'est trouvé plus embarrassé qu'elle pour concilier les sentiments qu'elle sait

bien que j'ai pour Votre Eminence avec une faute aussi grossière. Je vous prie de la tranquilliser en lui disant que je n'étais pas coupable... » Et, négligeant de se justifier d'une façon plus précise, il laissait à l'Eminence le soin de consoler sa sœur d'un pareil chagrin, et à celle-ci la délicate mission de faire oublier, par sa captivante éloquence, une fâcheuse impression de maladresse.

Tencin estima donc, avec raison, qu'il ne pou-

vait perdre pour si peu les bonnes grâces de Dubois et, profitant de la réception de lettres de change, au moment où il venait d'obtenir le bref pour le P. de Linière, il n'hésita pas, le 19 mai, à formuler une demande qui, de la part de tout autre, aurait paru singulièrement prématurée, sinon déplacée : « Je suis honteux quand je pense que, je coûterai à l'Etat dans une année cent dix mille livres. Je n'avais pas besoin de cette réflexion-là, pour sentir tout ce que Votre Eminence fait pour moi. Je ne puis mieux l'en convaincre qu'en lui disant que, si on m'avait laissé l'arbitre de ma condition, je ne l'aurais pas faite meilleure. Il est vrai que je dépense ; mais j'ose vous dire, Monseigneur, qu'autant je suis prodigue pour tout ce qu'exige le service du Roi, autant je suis avare pour ce qui ne regarde que ma personne, ou qui n'est qu'un vain faste. J'ai cru que je ne devais rien épargner pour soutenir avec poids et mesure la considération que m'attire, quoique sans titre et sans caractère, l'honneur d^être chargé des affaires du Roi. Un établissement qui mettra le comble à votre ouvrage , et non à mon attachement et à ma reconnaissance, me dédommagera suffisamment. Au surplus, je sacrifierai de bon cœur ce qu'il m'en coûtera de mon propre bien, heureux si mes services peu-

vent être utiles au Roi, agréables à Son Altesse Royale et tels enfin que Votre Eminence ne puisse jamais avoir de reproches sur la protection constante et courageuse dont elle m'a honoré... »

Tencin, n'oubliant pas qu'il était chargé d'affaires depuis quelques mois seulement, ne pouvait espérer encore de nouvelles faveurs, mais, dévoré d'ambition, âpre au gain et insatiable d'honneurs, il laissait entendre déjà quels étaient ses désirs ''\ A l'exemple de son ministre, les mots de désintéressement, de dévouement étaient tou-

<') Tencin fit même intervenir en sa faveur son expéditionnaire, M. de Pressiat ; il lui suggéra notamment cette lettre adressée, le 3 novembre 1722, à un commis du ministère, Lepnau : « Vous nous donnerez sans doute incessamment des nouvelles de la distribution des bénéfices ; il y a longtemps qu'on l'attend, et, entre nous soit dit, on est surpris ici généralement qu'on tarde si longtemps à décorer la personne du ministre. Ce n'est point à moi à vous en marquer les conséquences : nos maîtres le savent mieux (jue nous et combien il importe à la dignité de la place que celui qui la remplit soit qualifié par lui-même ou par les bienfaits du Roi...

« M. de Tencin est très digne de l'emploi du ministère qu'il remplit : il est très sage, très honnête, et si réservé qu'il est impénétrable; assidu et laborieux, il voit et attire chez lui très noblement tout ce qu'il y a de plus relevé dans la (;our et surtout ce qui a rapport à la personne et à la famille du Pape... Depuis trente-six ans que je suis ici, je

jours sur ses lèvres ou dans ses écrits ; sa conduite habituelle, ses actes quotidiens étaient en tel désaccord avec les principes rigides, la morale austère dont il parlait sans cesse, qu'il est permis de se demander s'il n'y avait pas en lui davantage d'inconscience que de cynisme. Après avoir déploré les cent dix mille livres qu'il coûtait à l'Etat, il omettait que son loyer se trouvait compris dans cette somme et, quelques mois après, l'estimait de nouveau à quatorze cents écus dans un mémoire supplémentaire ^^^ auquel il ajoutait encore dix-neuf cent vingt-trois écus pour des frais divers comprenant, entr'autres

n'ai pas vu un ministre qualifié y réussir aussi bien que M. de Tencin. Par tout ce que j'ai l'honneur de vous dire, ce qui est connu de tout le monde, chacun s'étonne que ce ministre ne soit pas archevêque. Je sais comme on en parle en quantité de maisons distinguées où j'ai l'avantage de fréquenter. Je vous dirai même que cette cour, accoutumée à voir cette place remplie par des gens du premier ordre, s'étonne ou qu'on n'y mette pas un de ce rang ou que l'on ne décore celui qui y est ; s'il fait bien à présent, on le doit à l'estime qu'il s'est acquise ; s'il joignait la qualité à son mérite personnel, le Roi n'en serait que mieux servi et la personne de son ministre plus respectée... »

Grâce à l'appui de Tencin, M. de Pressiat devait être nommé, en 1724, à la mort de M. de La Chaussée, garde des archives et consul à Rome.

^^^ V. ce mémoire. Appendice IL

choses, le papier, la cire, des rafraichissements oflerts au théâtre,. « on habit pour madame la duchesse de Guadagnole dont on n'a pas cru devoir lui faire demander le paiement ». Il se montra tellement indiscret que Dubois finit par lui répondre à ce sujet, le 20 avril 1728 : « Votre mémoire de frais contient plusieurs articles de frais inconnus iqi et que je ne pourrais faire insérer dans un mémoire qui accompagnerait une ordonnance au porteur. Jamais on n'a fait des articles de dépenses à rembourser d'un secrétaire en second, des copistes, des frais de secrétairerie, des étrennes et des rafraîchissements des loges de théâtre. Sur le surplus, je ferai tout ce qu'il sera possible pour vous faire plaisir, abandonnant même à quelques égards la règle et l'usage... » Et Tencin, méconnaissant une fois de plus toute dignité, s'estima fort heureux d'obtenir le remboursement d'une partie de ses frais, des cent cinquante livres de l'habit de M™® de Guadagnole, « quoique sans exemple et pour cette fois seulement », de la moitié de son loyer, « par la considération de ce que M. Tencin a représenté qu'il était trop fort pour lui ^'^ ».

(') Tencin à Dubois, 23 mai 1723 : a ... J'ai demandé pardon à Votre Éminence de ce qu*il y avait d'irrég^lier dans mon mémoire de frais. Je reçois comme un nouveau

DU CARDINAL DE TENCIN 8l

L'argent étant, à son idée, le meilleur moyen de persuasion, il en demanda afin de s'attacher les cardinaux Riviera ^*^ et Lambertini ^^^ qui pourraient être utiles dans Tavenir. Lambertini était alors secrétaire de la congrégation du Concile : « C'est un homme très estimé, assurait-il, qui mérite de Têtre, qui pense très modérément sur les affaires de la religion et qui paraît avoir le génie français. L'un et Tautre de ces deux prélats sont pauvres, mais pleins d'honneur; Ton ne risque rien et l'on ne peut que gagner à se faire de telles créatures. Je m'attache principalement à cultiver les gens de mérite et de vertu. Les autres, comme on ne peut jamais compter sur eux, on trouve les moyens de les avoir quand l'occasion et le besoin se présentent. » En la circonstance, Tencin étalait une fois de plus son

bienfait de sa part tout ce qu'elle a bien voulu faire dans cette occasion. »

^^) Dominique Riviera, d'Urbin (3 décembre 1671 - 3 novembre 1752), cardinal en 1733 de la création de Clément XI.

^2) Prospero Lambertini, de Bologne (13 mars 1675- 17 février 1740), secrétaire de la congrégation du Concile en 1717, archevêque de Théodosie en 1724, évêque d'Ancône en 1726, cardinal en 1728 de la création de Benoît XIII, archevêque de Bologne en 1731, successeur de Clément XII au trône pontifical.

A défaut de persuasion et de finesse, Tencin manifesta donc une nouvelle énergie lorsqu'il eut à obtenir des bulles pour rendre effective la nomination de Dubois à l'abbaye de Saint-Bertin. Le Pape se montrant peu favorable, il écrivit au ministre : « Quelque fût votre désintéressement dont il y avait peu d'exemple, quelque fut votre attachement pour la personne du pape qui allait jusqu'à la délicatesse, Votre Eminence ne serait pas la maîtresse d'arrêter le ressentiment si ces grâces étaient refusées ». Toujours aussi peu diplomate, Tencin arrivait vite aux moyens extrêmes, proposant la menace, l'intimidation. Dubois préféra d'abord rappeler qu'il occupait une place « que ses prédécesseurs n'ont soutenue que par les libéralités immenses dont le Saint-Siège les comblait » ; qu'en 164a le cardinal de Richelieu était pourvu de vingt bénéfices, qu'à sa mort le cardinal de Mazarin en possédait vingt-deux : Innocent XIII pouvait-il faire moins en faveur du digne successeur de Richelieu et de Mazarin ?

Par lassitude, par dégoût même, bien plutôt que par conviction, Innocent XIII céda et Tencin écrivait triomphant le 20 juillet : « Je sors de l'audience du Pape dont je ne puis assez me louer : Sa Sainteté a accordé à Votre Eminence

la commende de i'abbaye de Saint-Berlin de la manière du monde la plus obligeante. Elle a accompagné celle grâce des expressions les plus touchantes et les plus tendres, en nie disant qu'Elle reconnaissait bien que tout ce que vous faisiez était l'effet de votre zèle et de votre amitié pour Elle, parce qu'un chapeau ne le méritait pas. 11 m'a parlé de la santé de Votre Éminence : « Je tomberais de bien haut, si je venais à le perdre; consolez-moi, » J'ai répondu quej'avais des nouvelles sûres et fraiehes, que ma sœur, qui ne s'intéressait pas moins que lui et moi à cette santé précieuse m'avait écrit le jour du départ du dernier courrier qu'elle avait eu deux fois de vos nouvelles ce jour-là et que vous vous portiez fort bien. Le Pape m'a dit en badinant : « Puisque votre sœur aime si fort le cardinal, je ne souffrirai plus qu'elle m'embrasse. » Cela a rapport à une autre conversation que j'avais eue avec lui. Votre Éminence voit qu'elle est obligée en conscience de dédommager ma sœur de ce qu'elle perd de ce cÔté-ci... »

Tandis qu'il s'extasiait ainsi sur la douceur du Pape après en avoir flélri l'ingratitude peu de jours auparavant, qu'il détaillait compiaisamment la bienveillance de l'accueil reçu, c'està-dire la force de son crédit personnel, avec

86 INTRIGUES BT BOSSIONS

une présomption ayant de lointains rapports avec la sincérité ; tandis qu'enfin il parlait de sa sœur, véritablement comme s'il s'adressait à nn beau-frère, il était loin de s'attendre à l'inutilité de son fiicile succès. La santé du cardinal Dubois était fort altérée depuis plusieurs semaines, et sa mort, survenue le lo août, n'avait rien qui pût surprendre, mais ce qu'on redoute est toujours imprévu. Tencin dut être navré de la perte de son protecteur qui, malgré son cynisme en toutes choses, possédait un véritable talent, s'était dévoilé comme un politique de valeur et jouissait dans toute l'Europe d'un crédit certainement justifié ^'\ Il lui serait dilQKcile de retrouver un homme d'Etat capable d'aussi bien le comprendre et d'en être compris. Toutefois son audace tranquille l'empêcha de croire à la ruine de ses espérances : M"® de Tencin devait possé* der d'autres appuis ; lui-môme, par d'autres effbrts et de nouvelles intrigues, se conserverait

^*> Un important travail très documenté, en cours de publication, met avec raison en lumière les grandes capacités de Dubois et son talent diplomatique, mais il tend aussi à réhabiliter la mémoire du protecteur de Tencin, et cette seconde partie de la tâche paraît singulièrement délicate. (V. Père P. Bliard, Dubois, cardinal et premier ministre, T, I; Paris, Lethielleax, 1901, in-8.)

les bonnes grâces du ministère, et il ne connaissait pas encore le découragement.

Il écrit, le 7 septembre, au duc d'Orléans, chargé de l'administration générale des aflbires avec le titre de premier ministre, pour lui exprimer le chagrin que lui cause la mort de Dubois ^^\ Cependant il ne s'éternise pas en regrets superflus : il rappelle, ou mieux il apprend qu'il a réussi dans toutes les négociations qui lui ont été confiées, que le Pape l'aime et s'intéresse à lui d'une façon toute spéciale; il espère donc que non seulement il jouira de la même confiance qu'auparavant, mais encore que Son Altesse Royale ne l'oubliera pas dans la distribution de ses grâces. Il écrit en même temps au nouveau secrétaire d'Etat pour les Affaires Etrangères,

^^^ Tencin au Régent: << ...En mon particulier, je ressens aussi bien vivement cette perte ; elle m'enlève un ami qui était en état de rendre des témoignages non suspects de mon dévouement à V. A. R., j'ose dire de mon admiration. La confiance dont on savait que vous l'honoriez, Monseigneur, celle qu'on était persuadé qu'il avait en moi, me soutenaient ici dans le crédit nécessaire, quoiqu'on ne me vît recevoir aucune grâce de la Cour; mais, présentement que ce soutien me manque, il est bien dangereux que les choses ne changent si je ne reçois des marques de la bienveillance de V. A. R. dans la distribution de ses grâces... »

M. de Morville^^ , auprès duquel il s'étend plus longuement, plus complaisaininent encore, sur ses mérites personnels, sur ses besoins, sur ses ambitions. M. de Morville doit être son protecteur, bien plus, son débiteur, car il lui faut tenir les engagements de Dubois '^\

M. de Morville lui répond par une dépèche courte, banale et même un peu sèche ^^\ Il connaît la valeur morale de son agent, la juste importance de ses succès. Il juge inutile de réclamer des explications au sujet d'engagements

Charles- Jean-Baptiste Fieuriau de Morville (30 octol)rc 1686-2 février 1732), avocat au Châtelet, procureur f^éncral au grand Conseil, ambassadeur en Hollande en 1718, plénipotentiaire à Cambrai en 1721, chargé du département de la Marine en 1722, membre de TAcadémie française en 1723, chargé du portefeuille des Affaires Etrangères à la mort de Dubois jusqu'au 19 août 1727.

<2) Tencin à Morville : « ... M. le cardinal Dubois avait ses vues sur moi ; je devais m'en reposer sur son amitié et je ne pouvais douter que j'en ressentisse incessamment les effets. Il savait combien un titre m'était nécessaire pour donner plus de poids à mes démarches et affermir la considération que j'avais eu le bonheur d'acquérir, malgré l'état d'abbé, le plus vil et le plus abject dans cette Cour, où l'on donne à l'extérieur plus que partout ailleurs... »

<3) Morville à Tencin, 28 septembre 1723 : « S. A. R. a donné toute l'attention que vous pouviez désirer à ce que vous lui avez représenté, et elle m'a ordonné de vous dire

qu'il eût été fort didicile de préciser ; il a le bon goùl de ne pas encore demander où en sont les négociations relatives à Castro et Ronciglione '", ces deux petites villes de l'Etat ecclésiastique qui doivent passer sous la domination espagnole, au sujet desquelles Tencin s'agite eu vain depuis plus d'un an, ne trouvant aucun moyen d'entente, ne suggérant aucune combinaison acceptable et marchant à la remorque des ministres étrangers au lieu de conduire le différend, de le résoudre comme il conviendrait aa représentant du roi de France.

Prévoyant un avenir incertain, craignant môme chaque jour de se voir remplacé dans un poste qui est l'objet de tant de convoitises,

qu'elle connaît parfaitement vos sentiments, vos talents et vos services, ce qui doit servir à vous consoler dans la perte que vous avez faite. En mon porticuher, je vous assure de mon application à lui en renouveler le souve-

' Au sujet de Castro et de Roncigliono, on lit dans

l'instruction donnée, le 15 j; Tessé, ambassadeur auprès du i passe guère de mois, depuis de afiaire ne soit mise sur le tapi et le ministre du Roi. On a de réduire le Saint-Siège à la restitution réelle fallu recourir à la voie de l'équivalent. Il y en a eu plusieurs de proposés à la cour de Rome, consistant en

1734, au maréchal de d'Espagne ; a II ne se ou trois ans, que cette à Rome, entre le Pape qu'il serait impossible

go INTRIGUES ET MISSIONS

Tencin n'a plus que deux ressources : exagérer son inflaence à la conr pontificale afin de s'y maintenir le plus longtemps possible, obtenir une prélature avant la mort d'Innocent XIII dont la santé chancelante cause de véritables inquiétudes. Pour le moindre prétexte , il fournit donc de longs détails sur l'accueil qu'il reçoit ; il ne craint pas d'affirmer que lui seul possède de l'autorité auprès du Saint-Père et il met dans sa bouche des phrases qu'il dénature, qu'au besoin il invente : « Il est vrai, lui aurait dit Innocent XIII, qu'on n'a pu encore me mettre d'anneau comme on en met en Italie aux buffles pour les conduire; on me reproche cependant que l'abbé de Tencin me fasse faire ce qu'il veut. » Dans une autre dépêche, il rapporte : « . . . L'audience fot si longue que le Pape

certaines concessions à faire par cette cour au duc de Parme. Celui dont il est question aujourd'hui est la concession au roi d'Espagne d'un induit à perpétuité pour lever sur le clergé des Indes de certaines sommes, au moyen de quoi Sa Majesté Catholique en donnerait au duc de Parme des suffisantes pour le dédommager de Castro et Ronciglione, dont ce dernier ferait au Saint-Siège une cession irrévocable. Il paraît depuis quelque temps de la part du Pape plus de dispositions qu'il n'y en avait encore eu à cet accommodement. » (Recueil des instructions {tonnées aux Ambassadeurs et Ministres de France, t. XÎI bis, Espagne. Paris, Alcan, 1899, gr. in.8.)

ou CARDINAL DB TENCIN

ne voulut voir personne après moi, et le maître de chambre, ne sachant quelle excuse donner à plusieurs personnes à qui elle avait été promise depuis longtemps et qui avaient été mandées, leur dit en rae montrant : « Messieurs, prenezvous-en à cette pepsonne-là : quand elle est avec le Pape, elle ne finit jamais. »

Vains efforts ! Plusieurs évêques sont nommés et le chargé d'affaires à Rome ne se trouve pas sur la liste qu'il présente au Saint-Père.

Le g novembre, il adresse au duc d'Orléans cette lettre , dans laquelle il ne dissimule pas son amertume : « Je suis si persuadé de la générosité de Votre Altesse Royale que j'espère qa'EUe me permettra de lui ouvrir mon cœur avec simplicité. Je ressens la plus vive doulemde ce que Votre Altesse Royale m'a jugé indigne de ses bienfaits. Mon cœur semblait m'annoncer. Monseigneur, que vous trouveriez quelque satisfaction à répandre vos grâces sur moi. Il faut que j'aie eu auprès de Vous quelque ennemi bien puissant ou que je sois tombé dans quelque malheur que je ne puis deviner ; car, du reste, je n'ai eu ici aucun mauvais succès qui ait trahi mes intentions ni dont il ait fallu me justifier; si j'avais eu quelque chose à me reprocher à l'égard du ministère dont j'ai été

ga INTRIGUES ET MISSIONS

chargé par Votre Altesse Royale, je saurais bien me corriger, mais je ne puis que continuer mes services avec la même fidélité et le même zèle, troublé cependant et perpétuellement affligé par la cruelle idée d'être dans la disgrftce de Votre Altesse Royale. » Et, poussant encore plus loin la bassesse, la platitude, abdiquant de nouveau toute dignité, il écrit longuement à Morville le même jour pour confier ses déceptions, dépeindre, avec une maladresse notoire, une inconcevable naïveté '^\ les difficul-

té) Tencin à Morville : « J'espère que vous me permettrez la consolation d'épancher mon cœur avec vous sur la douleur que j'ai eue de me voir oublié dans la distribution des bénéfices et de n'avoir pas eu la plus légère part à un aussi grand nombre de grâces. Ce malheur est complet ; il portera coup à ma réputation ; on croira que j'ai démérité ; il me décréditera dans la Cour où je suis... Dois-je diminuer ma dépense et la balancer avec ce que je reçois ? Il me semble que la dignité de la couronne en souffrira. Retrancherai-je une infînité de faux frais dont je ne me vante point, non plus que du détail de ma conduite, parce qu'il suffit à un homme d'honneur de faire son. emploi sans tirer vanité des moyens qu'il met en usage ? En faisant ce retranchement , je perdrais tous les accès que je me suis faits et les connaissances que j'en tire. M'exposerai-je à laisser grossir mes dettes à un point où je ne pourrai les payer de ma vie ? Outre que la probité ne le permet pas, la gloire de la Nation y répugne... »

tés qu'il éprouvera désormais dans son poste. Enfiu, il fait agir de nouveau sa sœur, par l'intermédiaire de Fontcnelle "\

Les lettres arrivent à Paris le a décembre, jour même de la mort du duc d'Orléans, et Mopville, dans ses réponses, lui rappelle qu'il possède depuis moins de deux ans un des postes les plus importants donnés liors du royaume, que la cour de Rome ne l'estimera pas moins comme abbé que comme évèque : il l'engage à ne pas « se chagriner » et, incidemment, lui conseille de « statuer la dépense sur ce que peuvent fournir les appointements du Roi et ses revenus particuliers, sans contracter de dettes. »

Tencin ne voit pas ou ne veut pas voir îa discrète ironie dont il est l'objet. Rien ne l'arrête, rien ne le rebute ; il se tourne du côté du duc de Bourbon qui possède maintenant le pouvoir et, en même temps qu'il le félicite en employant ses termes liabituels de basse flatterie, il l'importune déjà de ses doléances et de ses demandes. A l'exemple de Dubois, qui croyait jadis toutes les affaires entravées ou demeurant sans importance tant qu'il n'obtien-

<" Bernard Fontenelle (Il février 1657-9 janvier 1757), secrétaire perpétuel de l'AcadémiB des scieDces depuis 1699. membre de l'Aradémio française en 1691,

drait pas le chapeau, Tencin s'imagine volontiers que les négociations en cours doivent rester en suspens jusqu'au jour où il sera revêtu d'une plus haute dignité ecclésiastique ^*\ et, dans ses dépêches, il parle seulement de ses infortunes personnelles, au risque de justifier un rappel immédiat.

Voici dans quels termes il répond à Mor ville, le II janvier 17124 * ^ ^^ lettre particulière que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et dans laquelle vous vous êtes donné la peine de marquer les sentiments et les dispositions de M'' le duc d'Orléans à mon égard me prouve une fois de plus vos bontés, et, par cette seule considération, achève ma consolation. Mais, s'il m'eût été permis de répliquer à mon maître, j'aurais pris la liberté de rappeler à Son Altesse Royale que, quand je suis parti de Paris, j'avais dix-sept années de service dans l'Eglise, pendant les-

<i) En même temps qu'il sollicitait avec tant d'ardeur un évéché en France, il préparait son élévation au cardinalat, comme le prouve une lettre qu'il adressait à sa sœur, le 26 août 1722 : « Je voudrais bien qu'on donnât la nomination du Roi, pour le chapeau, à Ms^ l'évéque de Fréjus. S'il ne l'a pas, comptez qu'on pensera à celle du roi d'Angleterre et que tous nos projets seront renversés, quoiqu'ils deviennent tous les jours plus faisables. » (Mémoires du président Hénault, vol. cit.)

DU CARDINAL DE TENGIN q5

quelles j'avais passé par toutes les épreuves de mon métier et gouverné seul le diocèse de Sens dans les temps les plus difficiles ; que, les dernières années^ je n'étais resté à Paris et n'avais pris part aux affaires de M. Law que par ordre exprès du Régent et, j'ose dire, par sa prière, puisqu'il voulut bien se servir de cette exprès sion ; que, si le public, qui n'était pas instruit, était excusable dans les mouvements de sa haine et de son ressentiment de me confondre avec celui qu'il regardait comme Fauteur de ses maux, je méritais d'autant plus la protection de Son Altesse Royale qu'elle savait que j'avais voulu quitter Paris dans le temps que le système était dans son plus haut période et que j'avais sacrifié à ses ordres mes frayeurs pour l'avenir. Elle était informée que, malgré mes prévoyances, il ne m'était même pas venu en pensée de mettre à couvert dans les pays étrangers la plus petite portion des millions que j'avais eus à ma disposition, ce qui est un mérite dont mes plus grands ennemis n'oseraient se vanter, et que ma principale attention avait été de secourir les pauvres, les prisonniers, grand nombre de communautés et de particuliers.

J'aurais ajouté que c'était par ordre de Son Altesse Royale que je suis venu à Rome ;

que, depuis ce momenUà, c'est-à-dire il y aura bientôt trois ans, j'ai été employé au service du Roi, quoique ce n'ait été qu'au mois de novembre IJ2I que j'ai eu l'honneur d'être chargé ouvertement des aiTaires de Sa Majesté, et que mes services ajoutaient à mes espérances du moins cet avantage de plus que n'ont pas la plupart de ceux qui me sont préférés. » Il n'Iiésite pas à faire remarquer qu'il n'y a pas d'exemple « d'abbé employé à Rome en chef qui n'eût été fait évêque dans l'année » ; et il ne craint pas de relever le conseil de limiter ses dépenses : « J'ose vous supplier très hnmblemenl d'observer que l'exécution en est bien difficile, pour ne pas dire impossible, à qui a une véritable passion de faire son devoir et de réussir dans une cour telle que celle-ci. »

Il est évident que l'abbé de Tencin était tenu au courant de ce qui se passait à la Cour et des llucluations de son crédit personnel par sa sœur, dont les lettres devaient être fort curieuses, mais qu'il garda soigneusement pour lui, ne jugeant pas à propos de les laisser à la postérité. Néanmoins quelques rares et courts billets, conservés parmi les papiers diplomatiques '", sufQsent à

(I) M-"" de Tencin h Dubois. 6 mars 1723 : " Je prends

prouver une ibis de plus ipie M"'^ de Tciiciii iietail pas ambitieuse pour elle seule, qu'a un zèle infatigable elle s'occupait de son frère. le protégeant, le dirigeant, s'inquiétant aussi de sa fortune, et, pour plus de sûreté, se faisant remettre directement parfois ce qu'il aurait du toucher à Rome. Par elle, il savait doue qu'il ne fallait désespérer de rien, malgré la mort de Dubois et du duc d'Orléans ; que l'abbé Fleury, encore au second plan, mais dont l'influence était déjà prépondérante, appréciait ses talents s'il n'estimait pas son caractère, ne lui gardait pas rancune d'avoir échoué dans la proposition du cardinalat et le protégeait véritablement.

S'il se plaignait, s'il réclamait, ce n'était alors ((u'à bon escient, avec un vague espoir d'être écouté, en tout cas avec la certitude de n'être pas blâmé de son indiscrète insistance, et l'on peut se demander jusqu'où il aurait poussé ses doléances, ses récriminations, lorsqu'un événement, plus important qu'imprévu, vint donner

la liberté de faire souvenir Votre EmiDence de ce qui est dùàmonfrèrQetde lui représenter que j'ai pris des enffagements pour lui auxquels je ne puis satisfaire si elle n'u la bonté de me faire payer le quartier de janvier qui échoil à la fin de ce mois, u

lOO INTRIGUES ET MISSIONS

route de Rome, ne portaient pas ombrjige à son caractère méfiant, jaloux et autoritaire, (^r c'étaient les cardinaux de Rohan, de Bissy et

de Polignac ^^^ : il s'entendait à merveille avec les deux premiers, surtout avec le cardinal de Rohan, cette fois encore chargé du secret, et, s'il s'inquiétait un peu du cardinal de Polignac, qu'il nù connaissait guère, il ne lui supjAsait pas alors une influence capable de lui être nuisible.

D'ailleurs, il avait tout lieu d'être satisfait dans son amour-propre et dans ses intérêts. M. de Morville lui annonçait une gratification de vinjgt mille livres pour ses dépenses extraordinaires pendant le conclave, et les instructions données, le 20 mars, aux trois cardinaux portaient à son sujet : « ... Quoique l'abbé de Tencin, chargé des affaires du Roi à Rome, n'ait point de caractère et qu'il ne reçoive point du Roi d'autres

^'^ Melchior de Polignac (Il octobre 1661 -20 novembre 1741), conclaviste du cardinal de Bouillon en 1689 et en 1691 (élections d'Alexandre VIII et d'Innocent XII), ambassadeur en Pologne en 1693, membre de l'Académie française en 1704, auditeur de rote en 1706, plénipotentiaire en Hollande en 1710 et 1713, cardinal en 1713 de la promotion de Clément XI, compromis dans les conspirations de Gellamare, chargé d'affaires à Rome de 1724 à 1732, archevêque d'Auchen 1726, auteur de V Anti-Lucrèce (1745.)

DU CARDINAL DE TENCIN lOI

ordres concernant le conclave que de se conformer à ce que MM. les cardinaux de Rohan, de Bissy et de Polignae exigeront de lui, néanmoins ils sentent combien il est important au I service du Roi que celui qui, au défaut d'un ministre caractérisé de Sa Majesté, en fait les ly. fonctions soit autorisé par l'opinion de la coni tiancc que Sa Majesté veut bien avoir en lui. Rien n'établira davantage cette opinion que les marques d'estime qu'ils donneront à l'abbé de Tencin. 11 peut même devenir absolument nécessaire, pour la réussite de ce dont ils le chargeraient en dehors du conclave, qu'on reconnaisse de leur part quelques égards et quelque attention pour lui, et que ceux avec qui il aurait à traiter soient persuadés qu'il est instruit des intentions et des ordres du Roi et de toutes les , mesures que les cardinaux français prennent ; pour les exécuter. En un mot. Sa Majesté juge t qu'il convient que MM. les cardinaux de Rohan, de Bissy et de Polignac s'appliquent dans leurs discours et leur conduite à l'égard de l'abbé de Tenein à lui procurer toute la considération possible, d'autant plus qu'il peut même arriver des cas où ils jugeraient nécessaire de prescrire à l'abbé de Tencin de demander au Sacré- Collège quelques audiences pour y faire des

iot2 crnuGCEs et missions

déclaralioiis qa'ils ne voudraient pas faire euxmêmes... »

Néanmoins, le conclaye s'oarrant le ao mars, Tendn devait seul représenter la France pendant phis de trois semaines, et il fant reconnaître qu'il s'acquitta correctement d'une tâche rendue plus délicate par les circonstances. Son discours aux membres du Sacré-Collège fut applaudi ; ses visites auprès de chaque cardinal se trouvèrent unanimement approuvées. Il parvint à s'entendre avec les chefs des factions d'Espagne et d'Autriche, les cardinaux Aquaviva ^*^ et Cienfuegos ^\ appuya leur désir d entraver toute élection jus-

(^) François d' Aquaviva d'Aragon, de Naples (14 octobre 1665-1725), gouverneur de Viterbe, maître de chambre d'Innocent XII en 1697, nonce en Espagne en 1700, cardinal en 1706 de la création de Clément XI, protecteur de la couronne d'Espagne en 1713 et chargé d'affaires à Rome au nom de Philippe V, évêque de Cordoue, puis de Sabine ; « figure noble et un peu épaisse, l'esprit comme la Gg^re, puissant par sa faction, considéré, accrédité, passe pour homme de bien et grand débrideur de filles. » (Lèpres familières écrites d'Italie à quelques amis en 1139 et îTiO, par Charles de Brosses, publiées par A. Babou. Paris, Poulet-Malassis, 1858, 2 vol. in-12.)

<*> Alvarès Cienfuegos, des Asturies (12 février 1657- 19 août 1739), jésuite, cardinal en 1720 de la création de Clément XI, évêque de Catane, archevêque de Mont- Réale, protecteur du royaume de Sicile en 1725, chargé d'affaires à Rome au nom de l'empereur d'Autriche.

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qu'à l'arrivée des cardinaux nationaux. Malgré cette entente entre les trois couronnes, il n'espérait pas qu'elles pussent diriger les votes, car, avec son grand bon sens dans les combinaisons ecclésiastiques, il estimait que les cardinaux zélants, et c'étaient les plus nombreux, profiteraient de leur indépendance pour faire nommer un des leurs : ne se plai fanaient- ils pas hautement , en eflct , d'un grand relâchement de mœurs sous le pontificat d'Iunocent XIII 7

Pendant ces trois semaines d'attente, car les cardinaux de Rolian et de Bissy voyageaient à petites journées, n'ayant nul empressement à retrouver les fatigues du conclave, et le cardinal de Polîguac était tombé malade à Lyon, l'abbé de Tencin écrivit de longues et frérpientes dépêches à Morville, fournissant beaucoup de détails o qui sont le fruit de la familiarité avec laquelle j'ai vécu avec tous les cardinaux », lui expliquait-il négligemment. A^ec complaisance il s'étendait aussi sur ses rapports auprès d'Aquaviva et Cienfuegos, véritable alliance cimentée entre les couronnes, afin de prouver qu'il suffirait aux cardinaux français de recueillir en arrivant le résultat de ses efforts,

Puis , pour faire davantage apprécier la difliculté de sa tâche, pour se prémunir également

contre un échec toujoars possible, il écrivait encore, comme s'il avait ooblié son rôle dans le précédent conclave : « Le parti de se tenir sur la défensive est d'autant plus convenable et même nécessaire qu'on a affecté de décrier et de rendre les cardinaux français suspects par tout ce qui s'était passé dans le précédent. Cette manœuvre avait été commencée aussitôt après la mort du Pape ; elle vient d'être renouvelée. On détaille et on particularise les choses les plus odieuses, de sorte qu un moyen presque infaillible de ruiner un sujet papable serait de dire qu'il est proposé ou recherché par les Français ». Et cet état de choses, intentionnellement fort exagéré, il l'expliquait par les indiscrétions, les maladresses, les calomnies de son prédécesseur à Rome, Tévêque de Sisteron, qui ne cessait d'ailleurs pas d'attaquer son ministère « par toutes les noirceurs que l'enfer peut vomir. »

Et comment Tencin se trouvait-il aussi exactement renseigné sur l'état d'esprit du Sacré- Collège ? Par les correspondances secrètes qu'il avait eu le soin d'organiser et qui lui donnent un travail prodigieux ; car il faut lire des écritures contrefaites, les déchiffrer et les chiffrer de nouveau, assister à des entrevues « où l'on se parle par des trous pratiqués dans les murs de

DU CAHDINAL DE TENCIN lOO

clôture et où l'on est quelquefois dans la posture du monde la plus contrainte ». Ce fut à la suite d'un de ces conciliabules bizarres qu'il transmit le conseil de ne plus parler de la bulle Unigenitus, de répondre aux interrogations à ce sujet que l'entente était parfaite, le calme absolu, car l'aveu des querelles religieuses serait préjudiciable aux sympathies du futur pape pour la France.

Subitement la correspondance se ralentit et ailecte la plus grande banalité. Tencin aime trop parler en maître pour ne pas soufl'rir de l'arrivée successive des cardinaux de Rohan le lo avril, de Bîssy le 12, de PoUgnac le ai. Il les reçoit chez lui pendant les quelques jours de repos qu'ils prennent avant d'entrer au conclave ; il laisse ses carosses à leur di?positlou ; U les comble de prévenances et se trouve l'objet de leurs constantes amabilités ; il échange avec le cardinal de Polignac des politesses d'autant plus ralHnées qu'ils se méflent l'un de l'autre et ne sympathisent pas. \l met une telle ostentation dans sa réserve, son effacement, que sa tristesse et sa jalousie ne font de doute pour personne.

Rohan a de grandes espérances : confiant dans l'entente préparée avec Aquaviva et Cienfuegos, charmé du bon accueil qu'il trouve auprès d'Al-

Io6 INTRIGUES ET MISSIONS

bani qui marche à la tête d'an très grand nombre de cardinaux italiens zélants, il propose, d'après ses instructions, Gozzadini ou Piazza ^'^ ; il croit même Télection de ce dernier certaine et îl Fannonce dans sa dépêche du lo mai. Il éprouve une amère déception en constatant qu'aucune voix ne se porte sur Piazza, car il reconnaît ainsi qu'il faut renoncer à tout espoir de diriger l'élection. Tencin ne s'était donc pas trompé dans ses pronostics.

Rohan se décide à prendre l'avis de ses deux compatriotes, et Polignac lui apprend — ou prétend lui apprendre — que toutes les chances semblent se concentrer sur le cardinal Orsini, ou des Ursins ^^\ doyen du Sacré-Collège depuis la mort récente du cardinal Tanara ^^\ si modeste dans ses goûts, si eflTacé dans sa conduite, que

f) Jules Piazza, de Forli (13 mars 1663-24 avril 1726), nonce en Suisse, en Portugal, à Vienne, évéque de Faënza en 1710, cardinal en 1712 de la création de Clément XI, légat de Ferrare en 1713.

^^ Il avait été successivemen» archevêque de Manfredonia (1675), de Césène (1680), de Bénévent (1685) et évéque de Frascati (1704). Il mourut le 21 février 1730.

<3) Sébastien-Antoine Tanara, de Rome (20 avril 1650- 2 mai 1724), nonce à Vienne, cardinal en 1695 de la création d'Innocent XII, légat d'Urbin en 1703, puis d'Ancône.

DU CARDINAL DE TENCIN lOJ

son nom n'avait jamais été mis en avant dans Texamen des divers sujets papables.

Le mieux consistait donc à suivre le mouvement qui se dessinait dans le conclave et d'y apporter le plus d'empressement possible, afin de faire passer Tesprit d'imitation pour de Tinitiative. Vincent-Marie Orsini, de Tordre de Saint- Dominique, né à Naples le 2 février i649v cardinal en 1672 de la création de Clément XI, fut proclamé le 29 mai, réunissant tous les suffi'ages, sauf le sien, qu'il donna au cardinal Paulucci ^^^ : « Nous avons un pape, non de la

main des hommes, mais de la main de Dieu, écrivit aussitôt et dans un premier mouvement le cardinal de Rohan à Louis XV. Personne n'avait jamais pensé au sujet en faveur duquel la Providence s'explique. Il était naturel que personne n'y pensât. Il a fallu vingt événements plus extraordinaires les uns que les autres pour en faire naître l'idée, et autant au moins pour la réaliser. »

De longues démarches, d'instantes prières

(1) Fabrice Paulucci, de Forli (3 avril 1651 - 12 juin 1726), archevêque de Fermo en 1696, évêque de Ferrare en 1698, nonce en Pologne, cardinal en 1698 de la création d'Innocent XII, secrétaire d'Etat de Clément XI, puis de Benoît XIII.

I08 INTRIGUES ET SnSSIONS

d^iiKrenl cnân Orsini à accepter ce suprême honneur, qu'il envisageait avec crainte, protestant de son indignité, de son incapacité. Naturellement chacun se flatta d'avoir contribué à t'élection, Polignac eu négociant l'entente du Saoré-Collège sur son nom et en le prévenant dus intentions des cardinaux, Bissy en lui développant des arguments théologiques pour forcer son acceptation, et Rohan par ses dernières insistances au nom des couronnes.

Le cardinal Orsini, devenu donc malgré lui Benoit XIII, fut couronné le 4 juin, jour de la Pentecôte, et désigna ses ministres le lendemain. Le choix du cardinal Paulucci comme secrétaire d'Etat fut pour les cardinaux de Rohan et de Polignac l'occasion d'allirmer un nouveau succès de leur part, et Tencin rappelait bien haut que le ministre du Pape était de ses amis.

Mais avant la fin du conclave, une importante nouvelle était arrivée de Versailles : elle ne causa pas la moindre surprise à Teneio, qui, prévenu par sa sœur, l'attendait chaque jour. Le 5 mai, Morville lui écrivait qu'il l'avait proposé pour l'évêché de Boulogne ou l'archevêché d'Embrun, que rien n'élait décidé mais qu'il avait bon espoir et que d'ailleurs il devait être déjà renseigné par M"" de Tencin. Le 9, Mor-

DU CARDINAL DE TENCIN lOQ

ville lui envoyait un nouveau courrier pour lui annoncer sa nomination à rarchevêché d'Embrun ; il ne Tavait pas félicité dans sa première dépêche, puisque rien n'était officiel ; il se dispensait de le faire dans la seconde en rappelant la précédente ^^\ Dans cette circonstance encore, tout en conservant les formes d'une exquise politesse, Morville ne dissimulait pas son peu de sympathie à l'égard d'un agent qu'il ménageait à cause de Fleury, mais qu'il désirait n'avoir plus sous ses ordres.

De son côté , Tencin fit un visible effort pour témoigner de la joie, de la reconnaissance. En vérité, cette nomination ne lui faisait aucun

^^> Morville à Tencin : « Sa Majesté vous nomma hier à l'archevêché d'Embrun, en même temps que M. Henriot à révêché de Boulogne. Je ne crois pas qu'après la lettre de ma main que le courrier vous a portée, vous attendiez de moi de nouveaux compliments sur ce sujet, et j'espère que vous serez aisément convaincu de la joie parfaite que j'ai de l'accomplissement d'une chose que vous avez vu que je désirais si fortement. Il faut néanmoins que je vous félicite encore des agréments et des convenances que vous trouvez dans la situation du diocèse dont le gouvernement vous est confié, et je me réjouis très sincèrement avec vous de ce qu'après avoir fait éclater à Rome votre talent et votre habileté dans les affaires générales, vous aurez lieu de faire briller aux yeux de votre patrie votre vertu et votre amour pour le bien de la religion et de la saine doctrine. »

plaisir, soit parce qa'il Tattendait depuis trop longtemps, soit parce qae son insatiable ambition la jugeait encore insuffisante, soit plutôt parce que cette grâce, ressemblant à une compensation donnée d'avance, faisait pressentir un rappel prochain. A la dépêche du 3 mai, Tencin répond ainsi le 19 : a II n'est que trop ordinaire de trouver dans les ministres de belles paroles et peu d'effet; mais il est peu d'exemples d'y trouver comme chez vous, Monsieur, autant d'efficacité, sans daigner même en parler; dans le temps que vous avez la bonté de travailler pour moi avec la plus grande vivacité, bien loin de me le dire, il semble que vous ne soyez occupé que de donner des éloges à ma conduite. C'est à bien juste titre que votre vertu est célébrée et qu'elle mérite la confiance que vous inspirez à tous ceux qui ont l'honneur de vous connaître ». Et c'est dans un style plus pompeux encore et plus confus qu'il remercie, trois jours après, de sa nomination devenue définitive. Puis il laisse passer toute une semaine avant d'exprimer au Roi sa gratitude, en quelques phrases très banales.

11 n'apparaît pas que les cardinaux finançais se soient empressés de féliciter le nouvel archevêque. Rohan avait eu connaissance trop tardi-

vement de la décision qui devait être prise par le ministère pour s'attribuer, selon son habitude, le mérite de l'avoir inspirée ou appuyée. Ce fui le 10 mai seulement qu'il écrivit à Morville afin de recommander son ancien conclaviste pour un évêché, ajoutant que « le pontificat qui se prépare lui sera aussi favorable que le pontificat passé »; à cette date, Roban eût été fort embarrassé de dire quel serait le prochain pontificat, dont le titulaire n'était même pas soupçonné.

Quant à l'archevêque d'Embrun, sa récente dignité lui permet, à défaut d'autres avantages, de mettre en valeur, avec son art habituel, l'estime dont il était l'objet à Rome, la véritable affection dont il se trouvait entourée à la cour pontificale. Relatant sa première audience auprès de Benoît XIII, il raconte que celui-ci tient absolument à le proposer dans le prochain consistoire, à le sacrer ensuite'". La première cérémonie a lieu le la juin, la seconde le 2 juillet,

Cl Tencin écrivait à sa sœur.

veut me sacrer lui-même, ce qui tin^é que les Beuls cardinaux et qui fera mourir de jalousie :

talent que je n'avais aucun crédit sous ce pontificat, et qui alTectent d'exalter celui du cardinal de Polignac pour qu'on le laisse ici chargée des afTaires. a (Mémoires du président ffénaull, vol. cit.)

en juin 1724: » Le Pape est un honneur très disent continué de recevoir se liât-

et Tencin détaille avec complaisance son sacre dans l'église Saint-Philippe de Néri en présence de tous les cardinaux^ da chevalier de Saint- Georges et de la princesse son éponse, des ambassadeurs, de la famille du Pape, tandis qu'un a peuple infini remplissait la nef, quoique très grande. » A la fin du même jour, il reçoit de Sa Sainteté un tableau « en relief d*argent massif, d'environ un pied de haut, enchâssé dans un cadre de vermeil », représentant la Sainte Famille. Le vénérable pontife ne se doutait évidemment pas qu'un semblable sujet pouvait prêter à quelques rapprochements malicieux, provoquer d'ironiques sourires. Tencin ne néglige pas non plus de signaler dans ses dépêches la durée de Taudience pendant laquelle il reste assis et couvert, la cordialité de Tentretien; il rappelle même son serment, avant sa consécration, de venir tous les trois ans à Rome rendre compte de son administration, et ce serment inquiète Morville qui tient à lui marquer l'impossibilité pour les prélats résidant hors d'Italie de l'accomplir.

Le secret désir de Tencin était de demeurer à Rome chargé d'affaires pendant un certain temps encore afin de ne pas rentrer en France sans être cardinal, mais les lettres que lui écrit sa

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sœur lui enlèvent peu à peu tout espoir et dissipent ses dernières illusions. Déjà toute la correspondance passait entre les mains du cardinal de Polignac, qui la distribuait ensuite lentement, et le fait même d'avoir été conservé prouve que le billet suivant écrit par M""' de Tencin ne parvint jamais au destinataire : « Il se répand beaucoup de bruit sur le mécontentement où l'on est à Rome du cardinal de Rohan; je suis persuadée qu'il trouvera des changements désagréables pour lui en ce pays-ci. Il revient de tous côtés des choses agréables pour vous ; elles augmentent encore l'envie que j'ai de votre retour. Je vois clairement que vous n'auriez guère qu'à perdre en restant à Rome... J'ai dit au cardinal de Bissy toutes les plaintes que le cardinal de Polignac faisait de vous. Elles lui ont paru comme à moi, c'est-à-dire misérables. Il a parlé sur votre compte à Chantilly avec toutes sortes d'amitiés et d'éloges. Il m'a dit qu'on n'était point encore déterminé sur le choix d'un ambassadeur, et, pour vous dire pins, on ne sait encore si on vous y laissera ou si l'on chargera M. le cardinal de Polignac des affaires. Si M. de Morville n'était parti hier à six heures du matin, M. de Fontenelle l'aurait vu sur tout cela et en aurait peut-éire

Il4 INTRIGUES ET MISSIONS

SU davantage. Il faut attendre à la semaine prochaine. »

En effet, tandis que le cardinal de Bissy avait quitté Rome au commencement de juin après avoir reçu le cordon du Saint-Esprit, que le cardinal de Rohan en était parti le 28 modestement et un peu discrédité , le cardinal de Polignac ne songeait nullement au départ, attendant les courriers de France avec une sérénité de mauvais augure. Tencin était donc préparé aux deux lettres que lui écrivirent le Roi et le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères le 16 août : « Quoique je ne suive pas le désir que j'avais formé d'envoyer un ambassadeur auprès du Pape, lui disait Louis XV, je ne veux pas néanmoins différer à vous donner la satisfaction de venir recevoir les assurances du gré que je vous sais des services que vous m'avez rendus pendant que je vous ai confié l'exécution de mes ordres à la cour de Rome, et je crois d'ailleurs qu'il convient de vous mettre en état de remplir les devoirs de la dignité d'archevêque où je vous ai élevé. » — « Je suis persuadé que si votre rappel auprès du Roi vous est en quelque façon imprévu, ajoutait Morville, au moins il ne vous paraîtra pas surprenant ». Suivaient d'autres phrases sur une fin de carrière dans

DU CARDINAL DE TENCIN Il5

des circonstances si honorables, sur la satisfaction qu'il devait y avoir d*être remplacé par un cardinal « illustre par ses connaissances, son talent et son mérite » ^^\

Le même courrier apportait au cardinal de Polignac ses lettres de créance et des instructions du ministre Tinvitant à prendre aussitôt la direction des affaires, tout en employant ce la douceur et la bonté » envers son prédécesseur, afin de diminuer ses regrets, d'adoucir sa tristesse.

Tencin comprit qu'il n'était pas seulement en présence d'un rappel, mais d'un véritable exil dans un pays perdu, loin de la Cour et de toute société brillante, puisqu'il recevait en môme

^^^ « A Rome, le cardinal de Polignac s'acquit une réputation moins contestée [qu'en Pologne et en Hollande]. Magnifique, aimant les antiquités, connaissant les arts, accueillant les artistes, il était là dans son centre. Son palais était une espèce d'académie où il se faisait plus de dissertations que d'affaires. Les dépêches étaient trop souvent sacrifiées aux Muses, et la lecture des ouvrages d'esprit retardait quelquefois le départ des courriers. On peut dire que le cardinal de Polignac avait toutes les connaissances d'un homme d'Etat, que même il en avait les vues, mais non pas le caractère ; son âme était trop molle et trop paresseuse... Si le cardinal était mort à Rome ou dans son archevêché, il aurait laissé une grande réputation. » (Mémoires du cardinal de Bernis, vol, cit.)

Il6 INTRIGUES ET MISSIONS

temps Tordre de résider dans son diocèse, contrairement à tant de prélats qui, à celte époque, revêtaient les dignités, acceptaient les avantages, allaient faire de rares et courtes visites à leur siège épiscopal, laissant à des suballernes toute la charge et les soucis divers de Tadministration. Il accusa réception des mauvaises nouvelles le 29 dans un simple post-scriptum, bien qu'il en eût connaissance depuis la veille, et, selon Thabitude qu'il avait prise lorsqu'il s'agissait de répondre à un ordre pénible, il écrivait au Roi le 12 septembre seulement '.

Dans ses dernières dépèches, il raconte les regrets de Benoît XIII, qui déplore de l'avoir connu puisqu'il doit s'en séparer, retarde son départ, le comble de grâces, lui accorde même un bref pour des indulgences attachées au

tableau de la Sainte Famille et ne consent à la séparation qu'après la promesse d'une correspondance suivie. Pas un mot sur le cardinal de Polignac qui, de son côté, affecte la même

<^^ Tencin à Louis XV : « La plus grande satisfaction qu'un sujet puisse avoir est celle de servir en France, mais Votre Majesté a mis le comble à la mienne par la manière dont elle daigne me rappeler auprès d'elle et par les termes que sa bonté emploie pour me déclarer ses volontés. »

DU GAttDlNAL DE TENCIN IIJ

résurve, [tarie des alTaires eu cours comme s'il les entreprenait toutes, attendant d'être seul pour décrier l'attitude ou les actes de son prédécesseur. L'annonce de la remise des dépêches, avec l'inventaire, permit aux deux prélats de garder le silence sur leurs adieux, échangés sans doute avec bien des politesses aux lèvres, miiis la haine dans le cœur.

Cependant Tenein laissera derrière lui des souvenirs durables, mieux que sou nom gravé sur la pierre de l'église française de la Trinité du Mont restaurée par ses soins et ornée de nouvelles statues "' : il reste en excellents termes avec nombre de cardinaux, notamment avec le cardinal Gualterio, prolecteur des églises de France *^', demeuré insensible aux insinuations mordantes du duc de Saint-Simon "';

"' Dans la suite, le cardinal de Polifçiiac devait s'attribuer tout le mérite de celte restaumtioii et augmenter ainsi sa mésintelligeuce avec Tenein.

I-' Philippe-Antoine Gualterio, de Fermo (24 mars 1660 -ai avril 1728), nonce en France en 1700, évéque d'Imola, cardinal en 1706 de la création de Clément XI,

1^1 Le duc de Saint-Simon correspondait fréquemment avec le cardinal Gualterio, Dans une de ses lettres [20 janvier 1722} il lui disait : n L'abbé Tenein est un homme perdu de toute réputation et déshonoré en France à n'être wçti nulle part à Paris. C'était le grand écrivain des

Il8 INTRIGUES ET MISSIONS

il est assuré de la reconnaissance du chevalier de Saint-Georges qui croit devoir à ses bons offices le rétablissement de sa pension. Il sait donc qu'il peut, à Toccasion, compter sur de puissants appuis, et une pareille certitude doit adoucir pour lui Tamertume du départ.

Il quitte Rome le 5 octobre, modestement et avec peu de bagages, n'ayant fait aucune des «( dépenses que Ton donne ordinairement pour son plaisir ou sa curiosité », comme il tient à dire lui-même, et n'emportant que « des reliques et des indulgences ». Il séjourne à Florence du H au i3, s'arrête à Bologne, à Venise, voyageant à petites journées et s'éloignant à regret; il quitte, le 7 novembre, Turin pour Embrun, afin d'y préparer son installation, puisqu'on ne le retiendra pas à la Cour, et, lorsque franchissant les Alpes il jette un dernier regard sur la terre d'Italie où il connut les premiers succès, c'est avec la ferme volonté d'y revenir le plus promptement possible, afin de poursuivre sa fortune.

fadaises théologiques pour prouver combien l'agiotage était permis et utile. »

Le cardinal de Tenein et le due de Saint-Aignan.

Le concile d'Embrun. — Tenein cardinal. — - Appréciations diverses sur sa nomination. — Inquiétude du duc de Saint- Aignan. — Tenein retourne à Rome. — Son attitude à regard de l'ambassadeur, du Sacré-Collège et de la noblesse romaine. — Infortunes du duc de Saint-Aignan. — Intrigues de Tenein: ses angoisses, ses sollicitations, sa réussite.

Tenein passa quinze longues années à Embrun.

Dès son retour de Rome, il avait compris que sa place n'était pas à la Cour, où sa nouvelle dignité le faisait redouter davantage, sans lui valoir le moindre crédit ni la plus légère estime. Donnant ainsi involontairement un exemple qui n'était guère suivi à cette époque, il se résigna donc à résider dans son diocèse qu'il ne se contenta pas d'administrer : son activité, son besoin d'intrigue, ses desseins ambitieux le poussèrent à prendre

pai't aux querelles religieuses, à iatervenir avec l'opiniâtreté et la violence qui le caractérisaient. 11 sut, en effet, attirer l'attention sur la petite ville perdue aux pieds des Alpes où il se trouvait relégué ; il parvint à grouper autour de lui un certain nombre d'évéques, à présider des séances solennelles qui devaient aboutir à une condamnation demeurée célèbre.

Une fois de plus, le hasard secondait ses désirs. Le 28 août 1726, Tévèque de Senez, J. Soanen'*\ l'un des quatre premiers appelants de la bulle Unigenitus, publia une instruction pastorale qui recommandait l'ouvrage du P. Quesnel comme « plein de lumière, d'onction et très propre à nourrir la piété » : il s'insurgeait, par conséquent, contre les récentes bulles pontificales. L'évôché de Senez, relevant de l'archevêché d'Embrun^ Tencin ne laissa pas échapper une pareille occasion : il porta ses doléances à Versailles et obtint l'autorisation de convoquer un concile provincial, composé de ses six évêques suffragants auxquels se joignirent dix évêques des provinces voisines. Ce fameux concile, le

(») Jean Soanen (1647-1740), entré à l'Oratoire en 1661, évêque de Senez le 8 septembre 1695, condamné par le concile d'Embrun le 20 septembre 1727 et relégué à l'abbaye de la Chaise-Dieu.

seul qui ait jamais élé tenu en France à propos des aifaires (lu jansénisme, fut ouvert solennellement le i6 août i;727, condamna les cciits du ■vieil évèque de Senez qui fut relégué à l'ablmye de la Chaise-Dieu, et porta l'un des coups les plus décisifs à la doctrine du parti. Cependant, la majorité du clergé de France accueillit défavorablement la sentence prononcée à Embrun '"; Louis XV et ses minîslrcs, pour ne pas surexciter davanlage les esprits, affectèrent de conserver une attitude indifférente et froide à l'égard de Tencin, qui ne retira donc pas le moindre profit

>" B ... Ce coup d'autorité, employé pour intiraidGr et rumener les appelants en générai, n'avait pas produit l'elTet que le cardinal de Fleury s'en était promis ; au contraire, la condamnation de cet évéque [Boanen] qui, ayant été élevé dans la congrég;ation de l'Oratoire, avait toujours paru vivre comme. les plus saints évêques des premiers siècles de l'Eglise, avait été suivie d'écrits publics tendant à démontrer la nullité de la procédure de ce concile dans la forme et dans le fond, et qui, en exposant le parallèle de la conduite édifiante de l'évêque déposé avec les mœurs connues de l'archevêque qui avait osé prononcer cette condaiu nation, avait excité l'indignation générale contre le procédé de cet archevêque. Cinquante avocats du Parlement de Paris s'en étaient expliqués dans ce sens, par une consultation publique datée du 30 octobre l'727, et douze archevêques et évéques ayant à leur tête le cardinal de Noailles s'en étaient expliqués de même dans une lettre au Roi du 13 mars 1728. Le décri où le concile d'Embrun

matériel ou moral de son intervention, courageuse sans doute, mais aussi fort peu désintéressée.

A diverses reprises, il se rendit à Versailles, se résignant à y paraître avec modestie et à n'y guère séjourner, puisqu'il ne parvenait pas à faire disparaître la sourde liostilité dont il se trouvait l'objet; ses ennemis l'attaquaient toujours avec violence, tandis que ses partisans — on ne peut dire ses amis — le redoutaient trop pour lui faciliter la marclie vers le pouvoir. Des

était ainsi tombé dans le public était loi que communément on na le désignait que sous le nom de conciliabule, ce qui avait dérangé totalement le projet formé d'assembler pareillement quatre autres conciles provinciaux pour la déposition des quatre autres évéques appelants de YUnigenitus... » (Sur le profifrès et la fortune de l'abbé Tencin, etc., par Le Dran, chef du dépôt des Affaires Etrangères. A. E. ; Fonds divers, Rome, T. 73-75.) — V. Journal du Concile d'Embrun, publié en 1727 et attribué au jésuite Monlauzon ; — Extrait des actes du Concile provincial d'Embrun. Gratianopoli, P. Faure, 1727, in-4; — Lettre des cardinaux , archevêques et évoques au Roi au sujet, du jugement rendu à Embrun contre M. l'Evéque de Senez (18 octobre 1727), s. I. n. d., in-4; — Bref de N. S. P. le Pape Benoît XIII, de la propre main de S. S. à M. l'Archevêque d'Embrun (25 octobre 1727). Gratianopoli, P. Faure, 1727, in-4, etc.. — V. également les Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique pendant le XVin* siècle, par Picot (vol. cit.).

DU CARDINAL DE TENflTN

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années s'écoulèrent sans que le moindre revirement se manifesta en sa faveur : « M. l'Archevêque d'Embrun a fait aujourd'hui sa révérence au Roi, rapporte le duc de Luynes dans son journal à la date du 14 juin 1^36 ; il y a longtemps qu'il n'était venu dans ce pays-ci. On a appris que le gouvernement aimait autant qu'il demeurât, dans son diocèse. La permission qu'il a demandée do venir faire un tour à Paris a donné matière à beaucoup de raisonnements ; cependant, l'on dit que c'est pour quelques affaires et (ju'il ne doit pas y rester longtemps '". »

Continuant son double jeu avec une persévérance infatigable, Tenein se gardait de toute démarche qui pût porter ombrage à des adversaires acharnés ; depuis qu'il était intervenu avec tant d'éclat dans les affaires religieuses du royaume, il affectait même de ne témoigner aucune ambition, de ne prendre aucune initiative, poussant la réserve jusqu'à soumettre ses mandements au minislcre avant de les publier. D'aulre part, il maintenait et consolidait fort habilement son crédit auprès de la cour pontificale, exégérant aussi bien ses mérites que son

"' Mémoires du duc dû Luynes sur la Cour de Louis XV (1735-1758), publiés par L. Diissieux el E, Soulié. (Paris, oin-Didot, 1B64, 17 vol. in-8.|

124 INTRKiUES ET MISSIONS

inÛucuce à Versailles. Lors du coneile d'I brun, le cardinal Lambcriini lui avait écrit que u nUuslre nom de Tcncin serait à jamais en bénédiction dans les siècles à venir »" , et Lambertini n'avait pas été seul parmi les cardinaux à lémoigner un enthousiasme aussi excessif.

A la suite d'une indiscrétion de milord Dumbard, gouverneur des enfants du chevalier de Saint-Georges, on apprit à Rome, le 19 février ijSg, que le consistoire convoqué par le pape Clément XII '" pour le 23 se proposait d'élever l'archevêque d'Embrun au cardinalat. Jusqu'alors, les néguciations avaient été soigneusement tenues secrètes : cependant, la nouvelle ne causa aucune surprise en Italie. Par contre l'étonnement fut très vif en France et, dans l'entourage même de Louis XV, il y eut des marques fort évidentes de méconlenlement '*'.

Sans doute , des pourparlers avaient été régu-

"' Ce passage de la leltre de LambertiDi, datée du :il oulobro 1731. est repmduil par Le Dran (ms. cil.j.

*'-' horenzo Corsini, de I''loi'pni?e (7 avril 1652-7 février 1740). archevêque de Nicomédie, cardinal en 1700 de la , créalion de Clément .VI. élevé !»u siège pontifical le 12 juillet 1730.

Cl Les épigrammes les plus mordautes ne furent pas ménagées » Tencin durant toute son existence ; elles l'ac- (lilW^ppnl surtout lorsqu'il fut éli-vé nu rariliniilat. Voici

lièrement engagés depuis un certain' temps : le cardinal Corsini ^^\ neveu et secrétaire d'Etat de Clément XII, avait écrit au cardinal Fleury, le 21 novembre 1788, pour Tinformer du désir qu'avait le chevalier de Saint-Georges d'user de ses prérogatives en faveur de Tencin et pour lui demander l'avis de la cour de France. Fleury

les deux plus connues et presque les seules qui ne soient 'pas grossières :

Enfin te voilà revêtu De cette dignité si longtemps poursuivie ; Tu dis : « Je Tai conquise en dépit de l'envie. »

C'est en dépit de la vertu.

D'autre part, la satire suivante, en forme de prière adressée à Benoît XIII, eut un grand succès : « Très Saint-Père, qui avez souillé d'un opprobre éternel le Sacré-Collège par la nouvelle promotion d'un certain non tant saint, faites que ce nouveau cardinal, étant par votre puissance lavé de la tache de tous les crimes, savoir de la simonie confidentielle, de l'usure et de l'inceste (simoniœ, confidentiœ, usurœ, incestus), soit rendu digne de parvenir au premier ministère de France, Vous qui vivez, régnez et mourrez bientôt. »

^'J Nérée-Marie Corsini, né à Florence le 19 mai 1685, cardinal en 1730 de la création de Clément XII, protecteur de l'ordre de Saint-Dominique. « Peu d'esprit, moins de tête, nulle capacité, courtisé pour sa place et pour le grand nombre de créatures qu'a son oncle dans le Collège. On ^erra au conclave ce qu'il sait faire. Le gouvernement est entre ses faibles mains ; il a mis les finances surtout en pitoyable état. » (De Brosses, t^o/. cit.)

VlH INTIUGUES ET MISSIONS

C'était assurément un défaut d'attention et un mépris bien marqué. « 11 faut espérer qu'on lui donnera quelque signe de vie quand toute la ville sera informée de la nouvelle », écrivait un de ses secrétaires, Tabbé Certain, placé auprès de lui pour le guider et peut-être pour le surveiller discrètement ; « en vérité, il est bien triste pour des Français zélés de voir le représentant de leur maître aussi peu considéré. »

On ne s étonnait cependant pas outre mesure de ce manque d'égards envers un ambassadeur, sachant que la cour de France s'était contentée de ne pas s'opposer à la promotion de Tencin, qu'elle n'avait fait ni demande positive dans aucun sens, ni démarche directe ou indirecte. « C'est sans doute pour en convaincre le public, ajoutait judicieusement l'abbé Certain, que notre ministère n'a pas voulu que l'affaire passât par le canal de M. l'ambassadeur, ni môme qu'il en fût instruit, afin qu'il fut notoire que le Pape et le Roi d'Angleterre faisaient M. de Tencin cardinal de leur propre moiivemenl, sans que la France le leur ait demandé : voilà ma façon de penser. Tout le monde, malheureusement pour M. l'ambassadeur, ne pense pas de même.

L'ignorance où il a avoué de bonne foi qu'il était par rapport à cette promotion, allant jusqu'à

dire publiquement que, s'il était honnête de parier, il parierait qu'elle n'aurait pas lieu, qu'elle était destituée de toute vraisemblance y cette ignorance, dis-je, lui lait un tort infini dans le pays et le discrédite prodigieusement en faisant voir qu'il n'a nulle part dans la confiance de la Cour, même à l'égard des choses de son département. On dit avec assez de raison que la même chose lui est déjà arrivée deux autres fois, par rapport à la paix et à la disgrâce de M. Chauvelin ^'^ événements qu'il soutint avec off*res aussi de parier qu'ils étaient faux, sans fondement et sans réalité. »

Si la promotion du cardinal de Tencin fut froidement accueillie à Versailles ^'\ il n'en

^^'> Germain-Louis de Chauvelin (1685-1762), chargé des Affaires Etrangères de 1727 à 1737, garde des sceaux en

('-) On prétendit, avec vraisemblance, que Tencin avait chèrement acheté sa nomination. On disait ouvertement à Paris et à Versailles qu'il l'avait payée 600,000 livres. On parlait aussi de ce marché à Rome, mais avec plus d'indulgence. L'abbé Certain, dans ses mémoires conservés au ministère des Affaires Etrangères et joints à la correspondance diplomatique, mentionne ce propos du camerlingue : « Il faut que M. de Tencin soit bien riche, car je sais certainement et à n'en pouvoir douter qu'il a envoyé à Rome cent mille écus pour son chapeau et je connais le banquier qui les a comptés. »

Âignan dut composer son visage, paraître fier et lieureux de cet empressement, alors qu'il subissait un échec dans sa diplomatie et un affront personnel.

Le prélat Aurelli, secrétaire des ambassades du Pape, lut désigné pour aller porter la barrette en France. Mais, tout à coup, on apprit que le cardinal de Tencin s'apprêtait à prendre le chemin de Rome, puisqu'il avait écrit au cardinal Corsini pour lui demander s'il ne lui serait pas possible de passer sur les formalités d usage et de recevoir des mains du Saint-Père la barrette et le chapeau en môme temps. Un pareil empressement était cliose singulière. Ses partisans lui en firent un mérite ; ils assurèrent qu'il prenait celle résolution afin de confondre ses ennemis, en prouvant à la cour de France, par son éloîgnement volontaire et précipité, qu'il n'avait pas sur le ministère les vues qu'on lui attribuait : c'était un Irail de haute sagesse et de politique supérieure. Néanmoins, le chevalier de Saint- Georges et le cardinal Corsini étaient un peu déconcertés par cette décision soudaine, dont ils cherchaient en vain à pénétrer le motif.

Le duc de Saint-Aignau n'avait pu dissimuler une extrême inquiétude en apprenant la venue prochaine de Tencin. D'abord, il n'y voulût

DU CAHDlNAt DE TENCtN l33

poînl croire ; il répéta hautement, publiquement, qu'il ne fallait attacher aucune importance aux nouvelles qui annonçaient l'arrivée du cardinal, alors qu'on lui cherchait un palais et des meubles. Puis il commença à perdre de son assurance ; « Que M. de Tencin soit envoyé à Rome pour me relever, déclara-t-il alors, je n'en serais pas surpris après une ambassade de près de huit ans ; mais qu'il vienne ici pour attendre l'ouverture du conclave , c'est une forme que je n'entends pas et qui a l'air d'un aide de camp dont je n'ai pas besoin, d'autant plus que le Pape peut encore aller plus loin ». Enfin, lorsque le courrier lui apporta nue lettre du secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères. Amelol '", qui lui annonçait les préparatifs du départ de Tencin, il ne lui fut cependant plus permis de douter. U se tranquillisa un peu parce cjue la lettre ajoutait que le cardinal ne venait à Rome que pour prendre le chapeau et qu'il avait annoncé au cardinal Otloboni*^' son intention

'" Jean-Joseph Amelot de Chaillou, né le 30 avril 1689, membre de TAcadémie française en 1727, succéda, le 22 février 1737, à Chaiivetin aux AiTairea Etrangères ; il quitta ce poste le 26 avril 1744 et fut remplacé quelques mois après par le marquis d'Argenson.

f*' Pierre Oltoboni, de Venise (7 juillet 1667 - 23 février

l34 INTRIGUES ET MISSIONS

de ne séjourner qa*un mois à Rome. Toutefois, remarquait avec raison l'abbé Certain, « il y a une chose très certaine, c'est que l'arrivée de M. le cardinal de Tencin à Rome donnera un ombrage et des inquiétudes infinies à M. l'ambassadeur. Le cardinal Gorsini se jettera à cette Eminence à corps perdu, par pique et pour mortifier Son Excellence; les courtisans suivront l'exemple du maitre et se tourneront du côté du soleil levant, d'autant plus qu'on sera persuadé que le nouveau cardinal aura la manivelle dans le conclave, et restera après chargé des affaires du Roi : matière à jalousie et à brouillerie. 11 ne faut cependant pas s'attendre que M. l'ambassadeur se dégoûte jamais au point de demander son rappel ; non, il est dans des principes tout opposés..., d'autant plus qu'il ne retrouvera jamais en France l'équivalent de la place qu'il occupe à Rome : voilà l'essentiel. »

Tencin reçut, en mai, l'abbaye de Trois-Fontaines, près de Ghàlons-sur-Marne, vacante depuis la mort du cardinal de Bissy et qui valait quarante mille livres de rentes ; mais l'obtention

1740), secrétaire d'Etat de son grand-oncle Alexandre VIII et cardinal en 1689, légat d'Avignon en 1690, protecteur de la couronne de France en K702, évéque de Sabine en 1725, puis de Frascati.

DU CARDINAL DE TENCIN l35

d'un semblable bénéfice constituait un véritable droit inhérent à sa nouvelle dignité bien plutôt qu'une faveur.

A Rome, où plus qu'ailleurs encore on était avide de nouvelles, on colportait rapidement toutes celles qui arrivaient de la cour de France ; on les commentait, on s'étonnait des contradictions qu'elles renfermaient, et les bruits les plus divers se répandaient sur l'arrivée du nouveau cardinal, sur le rôle qu'on lui attribuait. Tantôt les éloges étaient unanimes ; tantôt de vives critiques étaient formulées sur le plan de conduite qu'on lui supposait. Lorsqu'on apprit qu'il avait décidé de s'arrêter à mi-chemin, à son archevêché d'Embrun ^^\ pour y recevoir la barrette des mains de l'envoyé de Clément XII , il y eut un instant de désillusion à son égard : on ne considérait les étrangers à la cour de Rome qu'à proportion du crédit qu'on leur attribuait à la leur, et qu'autant qu'on en pouvait craindre ou espérer quelque chose. Puis, les lettres de Tencin laissaient voir une indécision dont on augurait

(*) Sa promotion avait donné lieu, le 13 mars, à des réjouissances présidées à Grenoble par son frère, puis également à des fêtes à Embrun peu de temps après. (V. Mercure de France, mars et mai 1739). Il reçut la barrette à Embrun, le 28 mai, des mains du prélat Aurelli.

l36 INTRIGUES ET MISSIONS

mal. Il écrivait qa'il ne resterait qu'an mois en Italie ; ensuite il donnait des ordres pour qu'on lui retint un palais, qu'on louât une maison pour sa suite; enfin il suspendait ses instructions. Après avoir annoncé qu'il prendrait la barrette à Rome, ensuite à Paris, il finissait par choisir Embrun pour cette cérémonie. En présence de ces variations incessantes , de l'attitude indifférente ou trop réservée de la Cour à son égard, on ne savait véritablement que penser. Alors on disait qu'il venait sans doute pour relever le duc de Saint-Aignan, mais on le disait sans conviction.

Ses partisans cherchaient à étouffer les bruits défavorables qui commençaient à courir ; en réalité ils étaient inquiets, et se trouvaient réduits à de véritables expédients pour essayer d'expliquer ces tergiversations singulières. L'honnête Saint-Aignan avouait sans détours que le ministère n'attachait aucune importance à ce voyage si commenté, et on ne doutait guère des affirmations de l'ambassadeur, parce qu'on le savait incapable d'une médisance.

Plus de quatre mois s'étaient ainsi écoulés dans ces alternatives, lorsqu'on apprit enfin l'arrivée du cardinal : il en était temps pour son crédit qui commençait à décliner.

DU CARDINAL DE TENCIN iSj

Le cardinal de Tencîn s'embarqua le 21 juin, à Toulon, sur les galères de Malte commandées par le bailli de Tencin ^^\ son neveu. La traversée fut rapide, et, quatre jours après, il débarqua à Civita-Vecchia.

Le duc de Saint-Aignan avait mis d'avance le palais de l'ambassade ^^^ à sa disposition et avait insisté pour qu'il y descendit, au lieu de profiter de l'hospitalité que lui avait oiBerte, à Saint- Louis-des-Français, l'abbé de Canillac, auditeur de rote pour la France ^^K Dès qu'il apprit l'approche de l'escadre, l'ambassadeur en fit répandre la nouvelle, envoya sa chaise de poste au cardinal, une autre au bailli, puis se porta

^^^ Le bailli de Tencin, fils de François Guérin de Tencin, devait être ambassadeur de l'ordre de Malte à Rome en 1742.

(2) Le duc de Saint-Aignan occupait un vaste et beau palais situé place des Apôtres, à côté des palais Golonna, Odescalchi, et Muti, ce dernier résidence du chevalier de Saint-Georges.

(3) « La troisième personne qui représente ici pour la nation française est l'abbé de Canillac, comte de Lyon, auditeur de rote. Il a un magnifique logement et tient un état de maison fort convenable; c'est le seul, dans Rome, qui ait proscrit dans son domestique l'indélicate coutume de la bonne main. » (De Brosses, vol. cit.) — L'abbé Claude- François de Montboissier-Beaufort de Canillac avait été nommé auditeur de rote en juillet 1733.

l38 INTRIGUES ET MISSIONS

lui-même à leur rencontre avec deux berlines à six chevaux et les accueillit avec mille politesses.

Le jour même de son arrivée, Tencin se rendit chez milord Dumbard, chez le cardinal Ottoboni ; il reçut les cardinaux Aquaviva et Alexandre Albani. Le lendemain, il alla saluer le chevalier de Saint-Georges, les princes d'Angleterre et les princesses Corsini. Il ne lui était pas permis de sortir officiellement avant d'avoir fait son entrée publique, mais le cardinal Corsini vint en personne pour régler avec lui les conditions du cérémonial et les hâter le plus possible. Il reçut visites sur visites ; nombre de cardinaux avaient demandé au Pape Tautorisation d'aller le voir pendant son incognito. La noblesse et le peuple manifestaient également leur joie de son arrivée ; l'empressement était général : Tencin n'avait eu qu'à paraître pour recouvrer le prestige qu'il s'était acquis pendant son premier séjour à la cour pontificale.

L'ambassadeur fut plein d'attentions pour lui, non par tactique ou par cl'ainte, mais l'amabilité était naturelle chez le duc de Saint- Aignan. Le cardinal, qui ne possédait pas cette qualité, qui arrivait avec toutes sortes de préventions à l'égard de celui qu'il considérait déjà comme un

DU CARDINAL DE TENGIN iSg

adversaire, subit lui-même le charme de cette constante bienveillance : il n'en fîit pas touché, mais surpris, et rendit politesses pour politesses. Les marques d'amitié qu'ils se donnèrent pendant plusieurs jours suffirent à déconcerter tous cepx qui s'attendaient à ce que le duc de Saint- Aignan, si impopulaire malgré ses prévenances, si maladroit malgré ses bonnes intentions, f&t remplacé à bref délai par un ministre qui représenterait plus dignement Louis XV et la France. Pendant le séjour des galères de Malte à Civita- Vecchia, il se produisit un incident où, pour la première fois, Tencin dévoila son caractère et trahit un peu ses intentions. Le commandant des galères du Pape, ancrées dans le môme port, avait prétendu que les galères de Malte ne pouvaient arborer leur pavillon en l'absence de leur chef qui visitait Rome, et, sur son ordre, le pavillon du commandant français avait été amené. Dès que le bailli de Tencin en fut informé, il se plaignit vivement auprès du cardinal Corsini ; il lui fit valoir qu'il ne pouvait être considéré comme absent de son bord, puisqu'il avait la possibilité d'y retourner chaque soir. Une estafette fut aussitôt envoyée pour blâmer le zèle maladroit du commandant des galères du Pape et faire arborer de nouveau le

l40 INTRIGUES ET MISSIONS

pavillon de Malte. Le différend avait été promptement arrangé devant nombre de personnes de condition, et le cardinal de Tencin était présent. Il prit aussitôt la parole pour dire en souriant qti'il n*y, ayait aucune affaire qu'on ne pût accommoder à Rome quand on savait en prendre les moyens. La phrase fut remarquée ; et le duc de Saint^Aignan, qui avait toujours échoué dans toutes ses négociations, la comprit.

Néanmoins, Tencin affectait de se tenir à récart. Il s'occupait de son installation et semblait vivement contrarié d'une difficulté imprévue : il n'avait voulu louer que pour un an le palais qu'il venait habiter et il avait dû prendre, bien malgré lui, un engagement de trois ans, le propriétaire ayant prétexté que les réparations coûteuses qu'il avait faites ne lui permettaient pas de louer pour une moins longue durée. Aidé des conseils du cardinal Riviera^*^, Tencin entreprit alors d'organiser sa maison, qui lui coûtait onze mille écus par an et où les exigences d'un propriétaire le destinaient à demeurer plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu. Il prit quatre gentilhommes, un maître de chambre, qui était

^^> Dominique Riviera, d'Urbin (3 décembre 1671-3 novembre 1753), dignitaire de plusieurs congrégations, cardinal en 1733 de la création de Clément XII.

DU CARDINAL DE TENCIN l4l

parenl du cardinal Delcî ^*V vingt-deux valets de livrée, sans parler des secrétaires et valets de chambre ; seize chevaux remplirent les écuries.

Une entente cordiale subsistait encore avec le duc de Saint-Aignan. Personne n'avait été dupé de la prétendue condition imposée au cardinal par son propriétaire et on en concluait que Tencin avait eu une délicate attention pour Tambassadeur en lui laissant entendre de cette façon qu'il n'avait jamais songé à demander sa place. « Cette bonne intelligence, concluait l'abbé Certain, sera d'un grand secours pour les affaires du Roi, s'il plaît à Dieu de la maintenir. Il faut espérer qu'elles ne languiront plus comme elles ont fait jusqu'à présent et que M. le Cardinal en accélérera l'expédition, autant par son habileté que par le grand crédit et l'estime générale qu'il a dans cette cour. »

Le dimanche la juillet eut lieu l'entrée du cardinal de Tencin. Il affecta de l'organiser très modestement, tout en ayant soin de ne pas traverser Rome sans attirer l'attention ^^\

^^J Régnier Delci, de Florence, cardinal en 1737 de la création de Clément XII, évéque d'Ostie et de Velietri comme doyen du Sacré-Collège.

<2) « Le cardinal de Tencin fit, le 12 de ce mois, son entrée publique à Rome ; tous les cardinaux envoyèrent

l42 INTRIGUES ET MISSIONS

Trois attelages qui servaient depuis l'ambassade du cardinal de Polignac, douze laquais vêtus de gris avec un petit galon noir, quatre valets de chambre, un maître d'hôtel, un officier, deux cuisiniers, tous vêtus d'un drap gris avec un petit galon d'argent, un suisse, un postillon, huit courriers de l'ambassadeur, deux de l'abbé de Canillac et un atlelage de ce prélat formèrent tout le train du cardinal. Les Romains, habitués aux défilés nombreux et brillants, furent déçus en voyant le simple cortège qui escortait la nouvelle Eminence ; ses amis eux-mêmes trouvèrent cette simplicité trop « ecclésiastique » et auraient voulu quelque chose de plus, tout en reconnaissant que le cardinal avait tenu à donner ainsi une preuve de son éloignement pour le luxe et les représentations mondaines.

Le mercredi suivant, jour du Consistoire, il reçut le chapeau de la main du Pape qui lui fit un discours des plus flatteurs; puis, tous les

chacun, selon l'usage, hors la porte du Peuple, un gentilhomme pour le complimenter et un carrosse à six chevaux pour servir à son cortège. Les princes romains et toutes les personnes de distinction observèrent le même cérémonial avec ce cardinal qui , étant allé descendre au palais de Monte-Gavallo, fut admis à l'audience du Pape et rendit ensuite visite aux deux cardinaux ministres et à la princesse Corsini... • (Mercure de France, juillet 1739.)

DU CARDINAL DE TENCIN l43

cardinaux lui prodiguèrent des marques d'amitié et le camerlingue se fit remarquer par son empressement. Au retour, il se présenta en habit de cérémonie chez l'ambassadeur, comme il l'avait déjà fait le jour de son entrée ; son maître de chambre lui ayant conseillé de s'y rendre plus simplement : « Non, lui répondit-il, je veux donner l'exemple du respect qui est dû au représentant du Roi. »

Le 20, il fut nommé membre des congrégations du Concile, de la Propagande, des Rites et de l'Index. Le titre de Téglise Saint-Nérée et Saint- Achillée lui fut conféré.

Alors qu'on lui connaissait du goût pour la représentation, on s'étonna de le voir, en toutes circonstances, garder une attitude modeste et certainement affectée. Toutefois, il lui était maintenant impossible de vivre dans une véritable retraite qui, sans doute, était plus obligatoire que volontaire. Il annonça donc qu'il resterait chez lui tous les lundis pour recevoir et ajouta qu'il n'invitait pas les dames, afin que la conversation pût demeurer plus « canonique »

et plus « épiscopale ». A son premier lundi, il reçut la visite de trois cardinaux, de beaucoup de seigneurs romains, d'une grande partie de la prélature et enfin de quinze dames qui ne

l44 INTRIGUES ET MISSIONS

s'étaient pas effrayées de son peu d'empressement à les accueillir.

Puisqu'il sortait peu, on allait chez lui, on forçait sa porte. Partout on vantait la distinction de ses manières et le charme de sa conversation. Il possédait toutes les qualités ; il devait avoir aussi une influence considérable. Il était de bon ton ou d'habile politique de se dire de ses amis, et tout le monde voulait en être, tout le monde courait <c au saint du jour x>.

Mais, lorsqu'on cherchait à l'interroger sur sa mission ou sur l'avenir qui l'attendait, il gardait le silence et on lui en faisait un nouveau talent. Certainement, il n'était venu à Rome que pour suivre et mieux faire réussir ses vues sur le premier ministère de France ; son éloignement actuel ne pouvait donner ombrage à ses adversaires : quelle heureuse inspiration il avait eue ! Etait-il admissible qu'il possédât le désir de remplacer Saint- Aignan ! il en serait désolé, au contraire ; il fallait qu'il restât libre, qu'il fut prêt à partir d'un moment à l'autre, lorsqu'on le prierait de se rendre à Versailles pour y prendre la direction des affaires. Et on était si persuadé de connaître la vérité qu'on ne voyait pas l'inquiétude qui, souvent, assombrissait son visage et qu'on ne s'étonnait pas de ses réponses ambi-

DU CARDINAL DE TENCIN l45

guës et embarrassées lorsque, d'avance, on le félicitait sur la haute fortune à laquelle on le prétendait destiné.

Pendant ce temps, les salons de l'ambassadeur, qui n'avaient jamais été très fréquentés, se trouvaient de plus en plus abandonnés. Le duc de Saint-Aignan en souffrait ; mais son insouciance trop connue, sa bienveillance inaltérable l'aidaient à supporter ces marques d'une indifférence qui devenait presque du mépris, et il se taisait toujours, sans avoir jamais un mot d'amertume à l'égard de celui qu'on lui donnait comme maître ou tout au moins comme collègue.

Un scandale retentissant acheva de perdre une situation si compromise. Le duc de Saint- Aignan avait auprès de lui ses deux fils : l'aîné, le marquis de Beauvilliers , avait affiché une liaison avec la fille d'un fabricant de mors pour chevaux ; le plus jeune , l'abbé de Beauvilliers , avait séduit la fille d'un sellier après avoir eu la mère pour maîtresse, et toute la ville de Rome avait été instruite de ses aventures. Accompagnée de ses peu recommandables parents qui facilitaient l'enlèvement, sa maîtresse avait pris le « procaccio » ^^^ qui partait pour Florence ;

<^) Courrier ordinaire.

l46 INTRIGUES ET MISSIONS

et lui-même escortait à cheval la nouvelle famille qu'il entendait se donner. On reprocha à l'ambassadeur de n'avoir pas empêché ce scandale qu'il aurait pu prévoir ; on ne le plaignit pas de ne l'apprendre que quelques jours après ^*'.

Tous ces scandales rejaillissaient sur Tinfortuné duc de Saint- Aignan : il perdait sa considération après avoir depuis longtemps perdu son crédit. D'autre part, il se trouvait dans une situation financière des plus difficiles : ayant dépensé sans compter pour mieux soutenir son rang et le prestige du Roi, il en était réduit à de véritables expédients ; il vendit sa vaisselle d'argent; il emprunta aux banquiers de Rome. A quoi lui servait d'offrir des glaces, lorsqu'il allait au théâtre, à toutes les dames qui s'y trouvaient, puisque les dames préféraient à sa conversation cependant aimable et galante , à son empressement toujours respectueux auprès d'elles, les discours volontairement sévères d'un cardinal qui s'astreignait à ne parler que de questions ecclésiastiques et ne les invitait même pas chez

('' « Le mariage de l'abbé de Saint-Aignan a depuis élé cassé à Rome... On dit que la cour de France n'a pas voulu recevoir la démission de ses bénéfices. On ne sait ce qu'il est actuellement devenu : selon l'apparence, on le retient dans quelque maison de retraite. » (De Brosses, t^ol. cit.)

DU CARDINAL DE TENGIN l^'J

lui? Saint- Aignan s'était déjà ruiné à l'ambassade de Madrid ; il se ruinait plus encore à Tambassade de Rome; le Roi serait obligé de lui refaire pour la seconde fois une fortune dépensée à son service, mais le Roi commençait à se lasser de ce très fidèle et très maladroit sujet.

Tencin ne put faire autrement que de plaindre l'ambassadeur, tout en étant secrètement ravi de ces disgrâces qui facilitaient singulièrement ses plans toujours impénétrables. Peu à peu, il se relâcha de son attitude réservée ; il commença à se donner de l'importance dans ses lettres : il laissait entendre qu'il était là pour tout sauvegarder; il se préparait à offrir ses services, s'imaginant qu'ils pourraient bientôt devenir indispensables.

Saisissant comme prétexte l'exactitude du cardinal Fleury à lui répondre, il s'enhardit à lui adi*esser des lettres plus fréquentes et plus longues. Il parle très discrètement des services qu'il rend à la Cour, des négociations que l'ambassadeur ne parvenait pas à mener à bonne fin et que lui fait aboutir heureusement et promptement. Il glisse sur les tribulations que subit le duc de Saint-Aignan ; il le plaint, mais dans des termes qui achèvent de l'accabler. L'occasion

l48 INTRIGUES ET MISSIONS

est favorable à la réussite de ses plans et il ne la laisse pas échapper.

Le II septembre, la lettre qu'il adresse au cardinal Fleury est conçue en ces termes :

... « Je serais au désespoir de devenir jamais pour lui [le duc de Saint-Aignan] l'occasion de la moindre peine. Mais Votre Eminence peut bien sentir que, malgré toutes les attentions et tous les égards dont je ne me départirai jamais, il est difficile que notre union subsiste longtemps et que la diversité qui se trouve dans notre conduite ne préjudicie à Tun ou à Tautre et, par là, ne fasse quelque tort au service du Roi et à Thonneur de la nation.

« M. l'ambassadeur, plein de zèle, prend aisément des préventions et les témoigne plus aisément encore ; et moi, quoiqu'inébranlable sur ce qui intéresse la religion et le service du Roi, je crois ne pouvoir me dispenser, sans des raisons bien marquées, de faire politesse à tout le monde et même de prévenir ceux qui seront retenus par le respect de la dignité ou de la représentation.

« M. Tambassadeur vit d'une manière extrêmement retirée; et moi, en gardant les bienséances de mon état, je crois devoir me communiquer pour me faire des amis ou, du moins.

DU CARDINAL DE TENCIN l49

pour acquérir les connaissances nécessaires dans une cour étrangère... J'ai rempli à regard de M. le duc de Saint- Aignan, dans la malheureuse affaire de son fils, tout ce que je devais à Tamitié et tout ce qu'exigeait le caractère dont il est revêtu.

« Je ne dois pas cacher à Votre Eminence que rétat incertain où je parais ici me fera vraisemblablement déchoir de la considération que je puis y avoir, et qui ne vient que de la pensée où Ton était que Votre Eminence m'envoyait comme un homme de confiance et qu'elle voulait charger de ses affaires.

« On n'est considéré qu'autant qu'on peut être utile. Cela est encore plus vrai ici qu'ailleurs, et un cardinal étranger sans titre est réputé de nulle utilité. Je n'aurais pas même de prétexte pour faire une longue résidence, en ayant une d'obligation ailleurs dont on ne peut se dispenser pour un temps considérable que pour le service de son maître ou pour le plus grand bien de la religion... »

Dans cette lettre, Tencin venait de se démasquer : il offrait ses services, il sollicitait. Et, quelques jours après, le i8 septembre, il devenait plus explicite encore :

a M. le duc de Saint-Aignan est persuadé

qu'on ne le rappellera point, à moins qu'il ne le demande et, dans cette confiance, il regarde cette ambassade comme son patrimoine.

« Mais il me semble que des lettres de créance qui me seraient données, sans le rappeler, ne feraient qu'assurer davantage son état et n'auraient rien d'extraordinaire. On a vu souvent ici plusieurs ministres du même prince caractérisés. Il n'est pas douteux qu'un caractère public ne donnât et plus de poids à mes démarches présentes et plus de confiance en moi pour l'avenir. Je sens bien que les choses ne pourraient subsister longtemps dans cet état et qu'il y a des difficultés dans ce que je propose, et quant au fond et quant à la forme. Mais Votre Eminence saura bien les lever et une longue expérience m'a appris que je ne puis mieux faire que de me remettre de tout à ses bontés et à ses lumières.

« Le cas d'un conclave exigerait encore que je fusse honoré ici d'un titre. Je n'ai garde de vouloir pénétrer dans les vues de Votre Eminence sur celui des cardinaux français qui aura la principale confiance. Quant à moi, je souhaiterais de tout mon cœur n'avoir qu'à obéir ; je prévois des embarras infinis. Mais, si elle me destine à la manœuvre dans le conclave, j'ose lui représenter

qu'étant cadet de tous mes collègues, il n'y a que le caractère de chargé des alFaires du Roi, dont je serais en possession avant ce temps-là, qui pût les réduire à la déférence nécessaire qui, même malgré celte précaution, sera très diUicile à obtenir d'eux. M. le cardinal de Rohan, quoique l'ancien, donna l'exemple de subordination dans le dernier conclave ; il m'a paru désirer très sincèrement d'en user de même dans le prochain. Il croit que celui qui a préparé la besogne doit la conduire à sa fin. Si, cependant, il voulait s'en charger, je le verrais arriver avec encore plus de plaisir.

« Je me flatte que M. l'ambassadeur est content de ma conduite à son égard. J'ai volé à son secours dans la malheureuse affaire de son fils. J'ai obtenu tout ce qu'il a souhaité de M. le cardinal Corsini ; mais aussi je dois à cette Eminence la justice de publier qu'elle s'est prêtée à tout de la meilleure grâce du monde. »

Certes, si on avait eu connaissance à Rome de ces deux lettres, la stupéfaction eût été profonde. Il est probable que le « saint du jour » anralt été promptemenl délaissé, ou traité de « comediante ».

C'était, en effet, une véritable comédie que jouait le cardinal de Tencin. Si la lassitude et la

iSa tKTRlGliES ET MlSSIO:«S

crainte allcraîent ses l»iu, c'est que depui trop longtemps il composait son visage.

Nommé cardinal malgré la coar de France, J et n'ayant pins an Dubois à serTir, n'était-il pavJ vena à Rome de sa propre initiative, sans leltrttfl d'introduction , sans être chargé de la moindrS^ mission? 11 avait quitté Versailles, abandonné son diocèse, escomptant la fortune qui le favorisait toujours et confiant dans son habileté qui l'aidait à triompher des situations les plus diffi«| ciles. On s'explique aisément alors sesbésitarl tions avant le départ, l'existence retirée qu'il mène à Rome après sou arrivée, sa déférence envers un ambassadeur quïl voudrait ruiner, l'inquiétude que lui donnent les félicitations de a tous, les scrupules avec lesquels il se dérobe auK 1 honneurs. Au vrai, il s'était aventuré dans uni jeu si hasai'dé qu'il commençait à douter de taJ réussite.

11 avait ccpendanl prépare son plan de longue 1 date, et pas un instant il n'avaif hésité à partir i pour Rome dès qu'il avait appris qu'une place I lui était attribuée dans le Sacré-Collège.

Le Pape, aveugle, très âgé et ne quittant platl son lit, pouvait succomber d'un moment h l'autre. L'ambassadeur de France était discré- <i|té; on était lassé à Versailles des marques

DU OAHDINAL DB TEWOIN

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d'iacapacité qu'il donnait depuis trop longtemps, el on parlait ouvartement de le remplacer. 11 y avait donc un rôle à tenir à Rome : le cardinal s'en jugeait digne et surtout capable d'en retirer de granda avantages, car il jetait ses regards plus loin encore. Les Romains no se trompaient pas en disant qu'il ne désirait pas le poste d'ambassadeur ; son orgueil démesuré lui avait fait entrevoir la possibilité de diriger le proehain conclave. 11 était assuré du concours du cardinal Corsini, qui se trouvait à la tôte de la faction la plus importante, et du cardinal Aquaviva, protecteur des royaumes d'Espagne et de Naples. Il connaissait la valeur de deux semblables appuis, et il escomptait tellement son influence sur le Sacré-Collège qu'il ne doutait pas de faire l'élection du futur Pape, ou d'imposer un candidat au gré de la France el désigné par lui.

Mais quelque chose était nécessaire pour l'aire triomplier son plan. R fallait qu'il fiit chargé du « secret » lorsque s'ouvrirait le conclave ; il fallait que l'ambassadeur lui cédflt la place, ou tout au moins lui permit d'occuper à côté de lui une situation qu'il saurait sans peine rendre prépondérante. Malgré les services qu'il rendait, malgré les infortunes, les maladresBes

tSif IITRIGUBS ET HISSIO^S

de l'ambassadenr. il ne recevait que des lelti'cs banales de la cour de YersaiUes, des compli* ments sans importance, et il n'obtenait toujours pas de titre officiel qui régularisât sa présence à Rome et favorisât son désir intéressé de participer largement à la gloire de la France.

Après une longue et impatiente attente, il s'est donc résigné à solliciter ce qu'on ne tni offre pas. A la fin de septembre, ses craintes deviennent de l'angoisse. La santé du Pape s'altère visiblement; elle donne des inquiétudes croissantes ; les médecins désespèrent de rétablir un malade aussi âgé et aossi affaibli. Un conclave est imminent, et Tencin écrit le 28 septembre :

«... Votre Eminence comprend aisément que je vais me trouver dans une situalion li'ès embarrassante. Je n'ai aucune instruction particulière. Je dois montrer une parfaite correspondance avec M. l'ambassadeur dont la manière de penser et de se conduire ne sera peut-être pas toujours la mienne; et je sens que cette correspondance ou même cette dépendance est désagréable à toutes les factions. J'ai besoin d'ordres bien précis sur la conduite que je dois tenir avec lui.

a ... Je soupire après M. le cardinal de Roban, et je souhaite qu'il se chaire de conduire la barque. Son ancienneté, son expérience et ses

talents imposeront aux autres et même à M. le duc de Saint-Aignan. M. le cardinal de Polignac s'accommodera mieux de lui que de moi qu'il déteste; ce dernier cardinal voudra infailliblement jouer UQ personnage. »

Le môme jour, il écrit au ministre pour lui faire part également des craintes sérieuses que donne la santé du Pape. Il s'étonne de ne recevoir aucune instruction en cas de conclave, puisqu'il est le seul cardinal français présent à Rome, et s'inquiète de voir que le duc de Saint- Aignan ne dépêche aucun courrier extraordinaire pour faire parvenir ces mauvaises nouvelles à Versailles. Jusqu'à l'arrivée d'ordres si impatiemment attendus et depuis si longtemps escomptés, o je dois, lui dit-il, me regarder comme particulier et me conformer autant qu'il me sera possible à ce qu'exigera de moi l'ambassadeur de Sa Majesté. 11 me sera moins dilllcile de le faire que de partager avec lui une besogne aussi épineuse et que le partage rendrait plus épineuse encore. Je vous supplie, Monsienr, de me marquer bien précisément quel sera le mien. Je m'y renfermerai bien scrupuleusement. Mon zèle pour le service du Roi, ma soumission à ses ordres me feront toujours trouver du plaisir à lui obéir. »

l66 INTRIGUES ET MISSIONS

Enfin, le a8 septembre encore, il écrit également à Louis XV, lui répétant ce qu'il dit déjà à Fleury et à Amelot : le Pape est mourant, le conclave va s'ouvrir; il connaît les candidats à la succession de Clément XII, devine les intrigues naissantes, apprécie les chances de réussite de chacun et ne cache pas l'influence qu'il peut avoir lui-même sur l'élection.

A peine ces trois lettres fiévreusement écrites sous rinfluenoe d'une angoisse trop visible sontelles parties, que le Pape semble renaître à la vie : il a repris des forces, et ceux qui l'abordent racontent qu'il est guéri, qu'il est assuré de vivre longtemps encore. Alors le cardinal respire, mais il a honte de son véritable affolement qu'il a trop laissé deviner ; sa patience hautaine renaît, et, le 6 octobre, il écrit à Fleury :

(c Je supplie très humblement Votre Eminence de me faire la justice de croire qu'il n'y a point d'inquiétude de ma part dans ce que je lui ai dit sur mon compte. J'ai cru devoir lui exposer les embarras et la contrainte de ma situation. Je me regarderais comme indigne de vivre si j'étais capable de me refuser à rien de ce qui peut être du service de Sa Majesté. Mais je voudrais, pour le bien de ce même service, conserver de la considération. Je crains que l'on ne me

reproche un jour comme une imprudence un silence que je n'aurai gardé que par discrétion.

« Tout le monde mê dit ici que, du caractère dont est M. le duc de Saint-Aignan, il est impossible à la longue, malgré tous mes efforts, que notre union se soutienne. Depuis l'état désespéré où est le Pape, il n'a pu contenir sa joie, et il a fait entendre à ceux qui l'approchent que le conclave sera la fin de mon séjour à Rome. Si cette idée prend, ceux qui commençaient de s'attacher à moi s'en détacheront infailliblement par l'inutilité dont ils prévoient que je leur serai, et dès lors, je le répète, je serai moimême beaucoup moins en état de servir utilement Sa Majesté. ï>

Puis, il donne dans sa lettre de nouveaux détails sur le conclave, sur les factions qui se forment. Il laisse entendre que la faction du cardinal Gorsini sera la plus nombreuse et la plus puissante, que lui-même dispose du cardinal Gorsini. En vérité, nul n'est plus au courant que lui des compétitions qui vont s'élever à la mort du Pape ;n nul n'a plus de crédit, plus d'influence sur le Sacré-GoUège ; qu'on lui écrive de la Cour quel candidat pourrait être agréable au Roi, et ce candidat sera nommé. Malheureusement une petite formalité est nécessaire, une

l58 INTRIGUES ET IkUSSIONS

simple lettre de créance qu'il attend toujours, qu'il ne demande plus aussi ouvertement, aussi humblement, mais dont il ose rappeler la nécessité et l'urgence dans Tunique intérêt du Roi et de la nation.

Pendant ce temps, l'ambassadeur continuait sa correspondance habituelle, et, comme lui, envisageait l'éventualité prochaine d'un con* clave. n communiquait à Versailles tous les détails parvenus à sa connaissance, tous les renseignements qu'il croyait de nature à guider l'opinion des ministres et à leur fournir matière à envoyer des instructions précises à Rome en vue d'une élection pontificale. Dans aucune de ses dépêches, il ne parlait de celui qu'on lui donnait comme successeur et qu'il regardait au moins comme son rival.

Versailles répondait régulièrement à l'ambassadeur mais plus rarement, plus brièvement à Tencin. Amelot remerciait Saint- Aignan des amples instructions qu'il lui faisait parvenir, l'assurant qu'elles lui seraient d'une grande utilité pour se former un plan de conduite ; et, aux lettres qu'il envoyait, il joignait, à l'adresse du cardinal, des billets assez brefs où il ne faisait aucune allusion aux documents que l'Eminence transmettait à la Cour avec un zèle persistant

DU CARDINAL DE TENGIN iSq

et un dévouement qui réclamait une récompense.

La récompense ne venant pas, Tencin s'efforce de dissimuler Taffront qu'il subit. Le Pape va mieux ; on chante dans toutes les basiliques des Te Deum pour remercier Dieu de sa guérison ; le conclave est ajourné. Il écrit donc que les pouvoirs qu'il avait cru nécessaire de solliciter lui semblent en ce moment inutiles : puisqu'on ne s'empresse pas de les lui accorder, il tient à faire connaître que cet empressement serait superflu.

Le duc de Saint-Aignan gardait un silence très digne sur toute cette intrigue qu'il ne pouvait ignorer, la ville de Rome continuait à conjecturer sur la situation attribuée à ceux qu'elle regardait comme les deux représentants du Roi, et le cardinal commençait à désespérer de voir se réaliser les conjectures de Rome, lorsque, le 20 octobre, Amelot lui adresse directement cette courte dépêche :

« La convalescence du Pape donnera le temps à M. le cardinal de se déterminer sur toutes les matières qui concernent le conclave prochain ; et, comme il a paru nécessaire d'accréditer Votre Eminence par de plus grandes marques de la confiance du Roi, Sa Majesté a résolu de vous

l6o INTRIGUES ET MISSIONS

charger de se» affaires et m'a ordonné d'expédier une commission à cet effet, dont les appointements ordinaires de douze mille écus commenceront à courir au premier de ce mois, comptant que cela ne peut nuire à la bonne intelligence qui doit régner entre vous et M. le duc de Saint-Aignan. J'aurai l'honneur d'envoyer incessamment cette commission à Votre Eminence. »

Le 28 octobre, en effet, Amelot lui écrivait de Fontainebleau :

« J'ai l'iionneur de vous envoyer, Monseigneur, les lettres de créance que je vous ai annoncées par le dernier ordinaire. J'ai prévenu M. le duc de Saint- Aignan />OMr calmer V inquiétude qu'il aurait de voir la confiance du Roi partagée» »

A ce billet un peu laconique, était jointe la lettre suivante, qu'il était chargé de remettre à Clément XII de la part de Louis XV :

« Très Saint-Père,

(c L'empressement qu'a témoigné le cardinal de Tenoin de se rendre auprès de Votre Sainteté m'a paru trop juste pour lui refuser la permission qu'il m'en a demandée, et j'ai vu, avec le plus grand plaisir, que, depuis qu'il est à Rome, les bontés dont Elle continue de l'honorer doivent

DU CARDINAL DE TENGIN l6l

me persuader qu'il a parfaitement répondu à mes intentions en se rendant agréable à Votre Sainteté.

a C'est pour ce motif, et par la connaissance que j'ai de son zèle pour la religion, que j'ai cru lui devoir confier conjointement avec le duc de Saint-Aignan, mon ambassadeur, le soin des affaires qui peuvent intéresser l'Eglise, qui feront toujours l'objet de mon attention, afin que l'un au défaut de l'autre soit en état d'y apporter une application aussi suivie que les circonstances présentes le demandent. Je prie Votre Sainteté de lui accorder une entière créance, non-seulement dans ces matières, mais encore dans toutes les autres, et principalement lorsqu'il l'assurera du respect filial avec lequel je suis... »

Le fàg octobre , un nouveau courrier partait de Versailles pour Rome. Amelot envoyait au cardinal des lettres de créance auprès du cardinal Firrao ^^\ secrétaire d'Etat, ' et des cardinaux chefe d'ordre, en le laissant libre de les remettre ou de les garder, selon qu'il le jugerait à propos.

(^> Joseph Firrao, né à Naples le 12 juillet 1677, nonce en Suisse, en Portugal, évoque d'Aversa, cardinal en 1731 de la création de Clément Xii, secrétaire d'Etat en 1733.

l64 INTRIGUES £T HISSIONS

u Les politiques sensés, qui ont de Texpérience, regardent le choix d'un collègue donné à M. Tambassadeur comme un rappel honnête et tacite, et une déclaration publique du peu de satisfaction que la cour a de ses services. Us rappellent ana licenza alla Spagnuola, d'autant plus qu'ils ne connaissent d'exemple de collègue donné à un ambassadeur que celui du cardinal d'Estrées qui fut fait collègue de son frère le maréchal à la prière et sur la demande de ce dernier.

a Les uns disent que la cour, voyant que M. l'ambassadeur ne prend point son parti de lui-même, le rappellera au mois de janvier.

D'autres disent que cela dépend du Pape, que la cour patientera jusqu'au printemps ; mais que, si le Pape ne meurt pas cet hiver f on nous fera revenir après Pâques. Tels sont les discours de Rome.

« Il y a une chose bien constante , c'est que M. l'ambassadeur tiendra ferme et ne déguerpira point sans un ordre formel de la cour, lui donnftt-elle dix autres collègues. C'est le cas du :

Populas me sibilat, at mihi plaudo.

Ipse domi simul ac nammos contempler in arca. d

Le cardinal de Tencin devait se montrer modeste dans son triomphe, puisqu'aux yeux de

nu CARDINAL DE TENCIN l65

tous, à Rome, sa nomination n'était qu'une noavelle marque de la confiance dont il était revêtu depuis longtemps. Mais dès qu'il a entre les mains la lettre qui l'accrédite définitivement auprès du Saint-Siège, il ne prend plus la peine de déguiser son humeur dominatrice. Il écrit au cardinal Fleury, au ministre Amelot et au Roi, trois lettres dont le ton contraste sensiblement avec celui des leitres qu'il leur adressait nagaère pour implorer sa nomination. Pour un peu, il les féliciterait d'avoir enfin recours à ses services ! « Il n'est pas douteux qu'un titre ne donne plus de valeur et d'efficacité à mes faibles efforts », daigne-t-il déclarer au cardinal Fleury. n assure au ministre que la marque de confiance qa'il vient de recevoir « l'unira davantage à lui ». Dans sa lettre à Louis XV, il expose que sa « dignité de cardinal » donnera plus de « valeur et d'eOîcace » à son zèle bien connu pour le service de Sa Majesté. Les événements qu'il prévoit en politique qui s'y est de loin préparé, il les attend désormais avec une insolente assurance.

A Rome, Clément XII peut mourir : le cardinal de Tencin se charge du conclave. Et, à Versailles, Fleury peut mourir aussi : le cardinal de Tencin croit pouvoir se charger de la succession. U

l66 IMTRIGUBS BT MI88IONS

Le Conclave de Benoit XIV.

Vacance du siège pontifical. — Attitude de Tencin. — Les deux factions du Sacré-Collège. — Instructions données aux cardinaux français. — Obsèques de Clément XII. — Animosité de Tencin à Tégard de Saint-Âignan. — Ouverture du conclave. — Appréciations de Tencin et de Saint-Aignan. — Hostilité entre Tencin et Aquaviva. — Lenteurs du Sacré- Collège. — Candidatures successives d*Aldrovandi, Riviera, Spinola, Corradini, Gentile, etc. — Le remède de Zinzendorff. — Mort de Porzia. — Nouvelles difficultés entre Tencin et Aquaviva. — Échec de Delci. — Les deux factions demeurent irréductibles. — Échec de Firrao. — Lassitude de Tencin. — Plaintes contre la durée du conclave. — Transaction imprévue. — Tencin appuie la candidature de Lambertini. -* Élection de Benoit XIV.

Le pape Clément XII expira le 6 février 174^, à neuf heures et demie da matin. Presque jusqn'à son dernier souffle^ il avait donné audience, discuté les affaires de l'Eglise avec autant de fermeté que de lucidité. Sa sérénité au milieu des souf-

DU CARDINAL DE TE«C1N l6'J

rancps et sa tranquillité devant la fin prochaine, sa présence d'esprit en toutes choses et son amabilité constante pour tous ceux qui l'approchèrent durant sa lonj^uc agonie avaient étonné et profondément édifié son entourage. L'élection de Lorenzo Gorsini s'était faite le i3 juillet ijSo au milieu de l'indifférence générale ; après dix années de pontificat, Clément XII laissait de véritables regrets.

A l'entrée de la nuit, le cardinal Corsini quitta le palais du Quirinai où désormais il ne commandait plus. En même temps, le cardinal camerlingue, Annibal Albani '", après avoir frappé par trois fois le front du pontife en l'appelant par son nom, constata publiquement le décès. Il reçut des mains du maître de chambre l'anneau du Pêcheur qu'il brisa, et donna l'ordre de sonner les cloches du Capitole. La vacance du siège était ofBciellement publiée.

(" Annibal Albani, d'Urbin (15 avril 1682-1751), neveu de Clément XI, chargé do mission en Autriche de 1709 ù 1711, cardinal en 1711 de la création de Clément XI, évâque de Habine. — Le président de Brosses (vol. cit.] l'appréciait ainsi : n Extrâmement considéré par sa capacité, haï et redouté à l'excès; sans foi, sans principes, ennemi implacable même quand il paraît s'être réconcilié ; grand génie dans les alTaires, inépuisable en rassoupces dans les intrigues, la première tête du Collège et le pluB méchant homme de Rome. »

l68 INTRIGUES ET MISSIONS

La mort de Clément XII était prévue, attendue depuis longtemps, mais les dernières forces d'une constitution jadis vigoureuse résistaient au delà de toute attente. Il avait déjà reçu TExtrême-Onction le 3 octobre de l'année précédente ; quelque temps après, le cardinal-vicaire avait fait cesser les spectacles et exposer le Saint-Sacrement dans toutes les églises; des ouvriers avaient commencé la construction des cellules du conclave. Ces dispositions un peu prématurées avaient même provoqué des plaintes dans la ville, car, en même temps, spectacles et réceptions se trouvaient suspendus. Dans la nuit du a^ janvier, on aperçut une aurole boréale^ et ce phénomène ayant précédé de quelques jours la mort de Benoit XIII, les Romains ne doutaient pas que sa nouvelle apparition ne fût un pronostic certain à Tégard de son successeur. En effet, deux jours après, l'état s'aggrava de nouveau subitement.

Pendant ces alternatives, les combinaisons et les intrigues pour le prochain conclave avaient eu tout le temps de se développer et même de se dévoiler. D'un commun accord, on a£Srmait que l'élection serait longue, difficile et peut-être orageuse. Depuis longtemps, en effet, on n'avait vu aussi peu d'union dans le Sacré-Collège et parmi

les cardinaux des diverses factions, ni une animosité semblable à celle qui se manifestait entre le camerlingue et le cardinal Gorsini. Aucun sujet ne semblait avoir de mérites assez distingués pour s'imposer aux suffrages et les candidats à la tiare ne s'en trouvaient que plus nombreux. Les diverses couronnes ne semblaient pas avoir d'antagonisme entre elles pour le choix du nouveau Pape; elles auraient peut-être pu marcher de concert à condition de trouver une autorité capable de grouper leurs représentants, et surtout si le Sacré-Ciollège , jaloux dans tous les temps de la liberté de ses suffrages, avait permis qu'une union se fit entre les cardinaux étrangers. Dans ces conditions, il était permis aux plus modestes d'avoir de l'ambition el à ceux qui possédaient quelque crédit de prétendre à la direction du conclave.

Le cardinal de Tencin se trouvait naturellement de ces derniers. Si, pour la première fois, il entrait dans le collège électoral, il le connaissait d'assez longue date pour y prendre place avec une expérience suffisante et une autorité réelle. D'autre part, la confiance qu'il possédait en lui-même demeurait plus inébranlable que jamais puisqu'il venait de mener à bonne fin une intrigue singulièrement hasardée. Chargé des

17a INTRIGUES ET l^SSIONS

Il espérait, d'autre part, que le duc de Saint* Aignan lassé, humilié, finirait par lui céder la place, le laisser seul représenter la France à Rome et garder tout le profit qu'il comptait retirer du conclave. Il croyait aussi que le ministre congédierait celui qui lui était représenté comme incapable de se rendre utile , nuisible môme aux intérêts de la couronne. Sur ce point, il ne put réussir : on ne rappela pas l'ambassadeur, bien qu'il fût nommé depuis le 99 janvier au gouvernement de Bourgogne jusqu'à la majorité du prince de Condé ^^' ; de son côté, Saint- Aignan ne voulut pas aussitôt résigner ses fonctions afin de mettre ordre à ses affaires et de prouver^ pendant la durée du conclave, qu'il pouvait encore rendre d'importants services.

Il faut donc que Tencin se résigne, mais il conservera son attitude hostile; il accentuera l'importance de son intervention en toutes circonstances, oubliera l'aide parfois efficace que lui apportera le duc de Saint-Aignan au

<^) « Le Roi a donné à M. le prince de Condé, qui a trois ans, la charge de grand maître et le gouvernement de Bourgogne ; mais, jusqu'à ce qu'il ait dix-huit ans, la charge sera exercée par M. le comte de Charolais et le gouvernement par M. le duc de Saint-Aignan, notre ambassadeur à Rome... » (Journal de d'Argenson, 30 janvier 1740, vol. cù.)

coar^i des événements qai vont suivre. Pendant l'agonie de Clément XII, il adressait de longues dépêches au cardinal Fleury, au ministre, au Roi lui-même pont rendre compte des dispositions qu'il avait prises en vue du conclave, de l'influence qu'il s'était acquise au sein du Sacré-Collège, influence susceptible de devenir prépondérante si on le laissait agir à sa guise. Lorsque Clément XII est mort, il écrit en toute hflte à Louis XY pour lui apprendre la nouvelle et il n'oublie pas d'ajouter : « Il ne s'agit plus que de lui donner un successeur. Je ne négligerai rien pour répondre à la confiance dont Votre Majesté m'a honoré en me chargeant de ses affaires à la veille du conclave. Cet honneur ajouterait encore, s'il était possible, un nouveau degré de vivacité au zèle qui doit animer un cardinal. Qu'il est heureux, Sire, pour un homme spécialement occupé par son état des intérêts de l'Église d'être le ministre d'un monarque dont ils sont le premier objet, de n'avoir, en quelque sorte, dans un conclave que les mêmes obligations à remplir, soit comme sujet, soit comme cardinal, du moins d'être bien sûr de ne trouver aucune sorte d'opposition entre les divers devoirs que ces deux titres lui imposent. »

Le cardinal de Tencin a pleinement cons-

174 INTRIGUES ET BASSIONS

cience de rimportance de sa mission ; il entend qu'on s'en rende compte et qu'on lui témoigne toute la déférence qu'il mérite. On remarque que, depuis la vacance du Saint-Siège, il n*admet plus personne à ses côtés dans son carrosse ; il est seul dans le fond, car il représente « une portion de monarque yi>^*\ et tous ceux qui raccompagnent sont sur le devant ou aux portières. Il se prépare gravement à entrer sur une scène où il compte bien s'attribuer le premier rôle, tandis que les « étrangers songent à aller achever ailleurs le carnaval après qu'ils auront vu les cérémonies des obsèques du Pape et de l'entrée du conclave y>.

C'était alors une coutume fort répandue que de tracer le portrait des cardinaux ; c'était même, pour les ambassadeurs ou chargés d'affaires, un devoir dont ils s'acquittaient dès leur introduction et qu'ils renouvelaient avec complaisance aussitôt qu'un conclave se trouvait en perspective. Les mémoires de cette nature sont donc fort nombreux et ils se ressemblent tous, au moins par le défaut de bienveillance, malgré le souci de chaque auteur dans les recherches de phrases originales, caractéristiques.

<*) Db BR08SI8, vol. cit.

Le président de Brosses eut la bonne fortune de se trouver à Rome au moment de la vacance du siège pontifical et les appréciations de cet homme d'esprit indépendant sont plus intéressantes que celles de LafiBtau, de Tencin ou de Saint- Aignan. A son avis, le cardinal de Rohan est a magnifique ici comme en France, l'air noble, les manières d'un grand seigneur, cependant plus estimé et plus accrédité. On croit que tout ce qu'il a fait au sujet des affaires de notre clergé n'a été que par air ou par ambition. D'ailleurs, ne sachant point se plier aux manières italiennes, hasardant le propos légèrement et divulguant sa politique dans les ruelles... » Au cardinal de Tencin, il consacre ces lignes singulièrement précises : a L'archevêque d'Embrun est dur, haineux et vindicatif par tempérament, grave et politique par état, aimerait par goût le commerce du monde et des femmes ; souple et ambitieux à la cour de France, fier et hautain à celle de Rome ; représentant bien et tenant un plus grand état que nul autre : très redouté, très considéré, très accrédité. On a ici une opinion de sa capacité au moins égale à tout ce qu'il en peut avoir. Joignez à cela que le nom du Roi de France est tout puissant en Italie depuis la

1^6 inthigues et missions

dernière guerre "' : par cette raison el pai- ie pouvoir qu'a le génie irançais sur la fraction d'Espagne, très puissante en nombre , on est persuadé que ce sera le cardinal de Tencio qui fera le Pape, et cela doit être. Son métier, au prochain conclave, est de faire tôte au camerlingue, de mener le Corsini et de se conserver étroitement uni avec Aquaviva. « En passant à Bologne, le président de Brosses avait été familièrement reçu par le cardinal Lambertini, qu'il dépeint en ces termes : « Bon homme, mû, facile, aimable et sans morgue, chose rare en ceux de son espèce ; goguenard et licencieux dans ses discours, exemplaire et vertueux dans ses actions ; plus d'agrément dans l'esprit que d'étendue dans le génie ; savant surtout dans le droit canon ; passe pour pencher vers le jansénisme : estime et aimé dans son corps, quoique sans morgue, ce qui est très singulier. »

Le Sacré-Collège se trouvait partagé en deux grandes factions, le vieux et le nouveau Collège. L'un et l'autre élaient résolus à temporiser le plus possible avant de proposer des sujets, dans

"1 A In suite du traité de Vienne (1737), la France redevenait, pour quelques années, la puissance prépondérante de l'Europe.

la crainte des risques où se trouveraient exposés les premiers qu'on devait présenter sérieusement ; ils se disposaient à n'exprimer d'abord leurs suiBRrages que dans le but d'éprouver réciproquement leurs forces, ne songeant au début qu'à écarter quelques-uns des candidats du parti contraire.

Le cardinal Gorsini appartenait à l'une des premières familles de Rome ; il se trouvait naturellement à la tête du nouveau Collège composé des créatures de son oncle. S'il portait un nom estimé, respecté, si sa parenté lui avait valu un puissant crédit, il n'était pas capable cependant de tirer tout le parti possible de tels avantages, car il passait pour un esprit médiocre, n'ayant aucune capacité aux affaires et ne parvenant pas à secouer une indolence trop visible. C'est à lui sans doute que pensait la princesse Albani en disant que les gens de la famille papale mouraient deux fois : la première, de la mort de leur oncle, la seconde, de leur mort naturelle. On se deman* dait donc avec raison s'il conserverait assez de prestige et d'autorité pour maintenir toute l'entente désirable entre les trente-quatre cardinaux qui devaient leur élévation à Clément XII et s'il aurait assez d'habileté pour marcher toujours d'accord avec les cardinaux français, espagnols

l8o INTRIGUES ET AUSSIONS

à ses oreilles : <r Sara qaesto chef ara il Papa ». Il ne devait pas s'en étonner outre mesnre car, dès le a8 septembre 1739, il avaitécrità Louis XV: « La faction du cardinal Corsini sera incontestablement la plus nombreuse ; non seulement ce cardinal sera le maître de Texclusion, mais, pour peu qu'il veuille s'entendre avec les couronnes, il le sera également de l'inclusion. )> Et, plus le temps avançait, plus il se croyait à lui-môme d'ascendant sur le cardinal Corsini.

Les instructions secrètes qu'il avait reçues recommandaient d'ailleurs aux cardinaux finançais d'agir en toute confiance avec Corsini, mais <x les vues qu'ils démêleront dans les cardinaux impériaux et espagnols détermineront le plus ou moins de concert qu'ils doivent avoir avec eux ».

Ces instructions indiquaient, dans Tordre de leur désignation, comme cardinaux papables :

Massei ^^\ Spinola, Corio ^^\ Sacripante ^^\ Aldro-

<') Barthélémy Massei, de Montepulciano (2 janvier 1663- 20 novembre 1745), nonce en France de 1720 à 1730, cardinal en 1730 de la création de Clément XII, légat de Romagne, évéque d'Ancone en 1731.

^*^> Marcellin Corio, de Milan (6 septembre 1664-27 février 1742), gouverneur de Rome, trente-quatrième et dernier cardinal créé par Clément XII en 1739.

<^> Charles - Marie Sacripante, cardinal en 1739 de la création de Clément XII, mort en 1780.

vaiidi '' (le dernier de tous, quoique avec de l'esprit et du mérite, mais d'un caractère auquel il est diflicile de prendre confiance) ; comme cardinaux à exclure; Ruilo'"', Coscia'^', Petra*^' (tanqaam insafficiens), Mosca '" (tanquam insujftciens), Genlile'*', Passeri'"; comme cardinaux à perler pour les charp:es de secrétaire d'Etat et dataire ; Riviera, Spinola, Sacripanle, Bor-

'" Pompée Aldrovaiidi, de la création de Clément XII, mort

rdinai en 1731 de

f" Thomas RufTo, de Nnples, archevêque de Nii:ée, cardinal on 1706 de la création de Clément XI, léguât de la Romagne, de Ferrare, de Bologne, mourut doyen des cardinaux en 1753.

l*J Nicolas Coscia, de Bénévent (25 janvier 1683-1755), cardinal en 1725 de la création de Benoît XIII, archevêque de Bénéveut, suspendu en 1731 et emprisonné au château Saint- Ange.

f" Vincent Petra, de Naplea (23 novembre 1662-1747), archevêque de Damas, cardinal en 1724 de la création de Benoit XIII, grand pénitencier en 1730.

'"' Agabit Mosca, né à Pezaro en 1678, gouverneur de Lorette, carfînal en 1732 de la création de Clément XII, légat de Perrare en 1734.

'" Antoine-Xavier Gentile, de Rome (9 janvier 1681- .1753), archevêque de Petra en 1727, cardinal en 1731 de la création de Clément XII.

.<" Marcel Passeri, d'Ariano, évêque de.NazianKc en 1731, cardinal en 1733 de la création de Clément XII, morl eu 1741,

l8î2 INTRIGUES ET MISSIONS

ghèse *' , Ruspoli ^' , Gotti ^^' (pour dataire) .

Précédemment, le cardinal Fleury avait recommandé de ne pas donner c< d'exclusives » '^- formelles ; ïencin avait reconnu avec lui qu'elles sont toujours fâcheuses lorsqu'elles tombent sur un sujet contre lequel on ne peut rien dire de bien marqué et qui a de l'estime dans le Collège : il avouait même au premier ministre que les Français étaient depuis longtemps décriés dans les conclaves, parce qu'ils s'opposaient souvent à l'éleclion des meilleurs sujets.

Douze jours s'écoulèrent entre la mort du Pape et la réunion du conclave. Le 7 février, les prisons furent ouvertes, selon la coutume; une émeute s'ensuivit , immédiatement réprimée.

Après rembaumemcnt, le corps du Pape, étendu sur une litière recouverte de velours cramoisi brodé d'or, fut transporté du Quirinal au Vati-

^^^ François liorghèse, né à Home le 20 juin 1697, inajordonio en 1728, évoque d'Albano, cardinal en 1721) de la création de Benoît XIII, mort en 1759.

'-' Barthélémy Ruspoli, de Rome (25 août 1697-21 mai 1741), cardinal en 1730 de la création de Clément Xll.

^^) Vincent-Louis Gotti, de l'ordre de Baint-Dominique, cardinal en 1728 de la création de Benoît XIII, mort en 1742.

^*^ Au sujet de « l'exclusive », v. Lucius Lector, Le Conclave (vol, cit.; § xiii, Le Conclave et le veto d'exclusion des puissances).

or CARDINAL J)K TENr.l\ iH'î

can ; il était précédé de la garde suisse en hallebardes, d'une compagnie de chevau-légers, de cuirassiers et de plusieurs pièces de canon posées à l'envers sur leurs alFùts ; de nombreuses torches éclairaient le eorlège traversant lentement Rome à la nuit tombante. Puis, les cérémonies des obsèques continuèrent, strictement prévues et rigoureusement réglées, tandis que, chaque jour, sassemblait le consisLoire dont tous les membres peuvent se regarder « comme autant de princes régnants possédant la souveraineté par indivis ». Chaque joui' aussi augmentait le nombre des candidats, si bien qu'on considérait tous les cardinaux comme possédés de la vabbia pttpdle. Et, dans la ville, chacun faisait ses conjectures, cherchant à deviner les combinaisons des partis et les cliances des divers cardinaux. De leur côté, le cardinal de Teni;in et le duc de Sainl-Aignan témoignaient de la plus grande activité et rédigeaient de longues dépêches pour la cDiif de Versailles. Saint-Aignan voyait une occasion de se rendre utile avant son départ et de se réhabiliter en quelque sorte du reproche d'incapacité ([u'on ne lui adressait pas, mais qu'il sentait sur toutes les lèvres. Quant à Tencio, il perdait quelque peu de son assurance habituelle : après s'être imposé au premier rang,

I habituelle : apr

lH4 INTHIG1JE8 ET HieBtO?iS

il craignait de ne pouvoir prouver tout ce qu'on attendait de lui. Alors que, le conclave s'ouvrant, il allait y pénétrer en maître, il composait son visage, alTectait une attitude de tranquille et dédaigneuse tîerté. Avec na tioessc, il devinait les obstacles qui allaient surgir ; avec son caraclùre ombrageux, il les exagérait, s'en irritait d'avance et se trouvait ainsi dans de mauvaises dispositions pour les surmonter. 11 sentait qu'il sullisait d'un rien pour déplacer à son désavantage la majorité dont on l'instituai) le chef presque d'un commun accord ; il redoutait Aquaviva, devinant en lui un égal qu'il serait malaisé de l'aire céder devant les plans qu'il lui proposerait et, si ce cardinal, qui lui témoignait iléjfi peu de sympathie, lui devenait hostile, c'était un éclicc possible, probable.

Puis, en dépit de tous ses efforts. le due de Saint-Aignan s'obstinait à rester à Rome et il avait obtenu l'approbation complète de la Cour, puisquetle lui envoyait de nouvelles lettres de créance et enjoignait aux cardinaux de correspondre avec lui pendant la dui-ée du conclave. Ainsi, le rival dont Tencin avait juré la perte se inainlenHil encore dignement à son rang ; restant vn dehors du (.H>nclave, il allait se trouver, dans une e«rlaine nu-suif. plus eu étal de IransmeUre

DU CARDINAL DE TENCIN l85

51 Versailles des renseignements précis, d'intervenir efficacement, capable ainsi de lui ravir un peu de cette gloire dont il était si jaloux et qu'il voulait toute pour lui.

Il est aisé de se rendre compte de cette amertume en jetant les yeux sur les dépêches que rédige Tencin pendant la courte période qui s*étend depuis la mort de Clément XII jusqu'à l'ouverture du conclave. Dans chacune d'elles, il glisse quelques phrases haineuses à l'égard de Saint-Aignan et s'exprime sur son compte avec une pitié qui ressemble trop à du méprii^

Le 10 février, il écrit au cardinal Fleury :

<i Je crois que le vrai motif qui fait désirer à M. le duc de Saint-Aignan de se mettre en public est l'espérance d'obtenir une gratification, outre celle sur laquelle il compte à l'occasion du conclave. Mais Je crains qu'il ne fasse que s'enfoncer de plus en plus dans Tabime. Il me confia l'autre jour la détresse extrême où le mettaient vingtdeux mille écus de dettes criardes et la nécessité où il se trouvait d'engager sa vaisselle, s'il n'était aidé. Il me pria de parler à mon banquier Belloni qui^ à ma prière, lui a promis de lui avancer jusqu'à neuf mille écûs d'ici à quelques mois. Il a fallu que je m'en rendisse la caution, mais secrète, parce que je ne saurais oublier ce qui m'arriva

iftfi INTHICrF^ FT MISSIONS

avec le cardinal de Polignac pour avoir fait pour loi à peu près la môme chose. M- l'ambassadeur a promis à Belloni que tout ce qu'il devait recevoir de la cour au i" avril sera pour lui. J'ose supplier Voire Eminence de vouloir bien y tenir la main. J'ai cru qu'il était du senice du Roi, ainsi que de l'honneur de la nation, d'éviter le spectacle de la vaisselle de l'ambassadeur de Sa Majesté mise au mont-dc-piélé, mais il ne serait pas juste que je demeurasse accablé sous les ruines. Je ne prévois pas comment il pourra faire pour payer ce qu'il doit ici quand il s'en ira, ne voulant vendre ni meubles, ni vaisselle d'arpent dont il dit avoir besoin pour représenter dans son gouvernement, et les neuf mille écus de Belloni n'étant que pour le courant, »

Et, quelques jours après : n Si M. le duc de Haint-Aipnan fait des négociations particulières, et il les fera indubitablement, j'ose représenter à Voire Eminence qu'il ne me sera plus possible de répondre de rien, parce que nous nous contrecarrerons en tout. Je doute même que les ordres du Roi pussent retenir son zèle, louable à la vérité, mais ffouverné par le subalterne. J'ose proposer à Votre Eminence de deux choses l'une, absolument nécessaire, selon moi, pour le bien

i|p la reli

ip'ion

vire du Roi et l'honneur de

DU CARDINAL DE TENCIN lOJ

la nalion : ou que M. l'ambassadeur, restant ici, ne se mêle en aucune façon de la négociation du conclave et ne paraisse que dans le cas où il faudrait donner une exclusion qui vaudrait beaucoup mieux dans sa bouclie que dans la nôtre, ou que lui seul ait le secret, lui rendant compte de notre part de ceu\ qui seront mis sur le tapis et, en général, de tout ce qui se passera dans le conclave ; en conséquence de quoi il nous fera parvenir les ordres du Roi. En ce cas là, j'assure Votre Eminence que j'obéirai avec la plus grande exactitude et la plus parfaite correspondance avec M. l'amljassadenr. ..

« Je prends la liberté de lui ajouter encore que, si M. le cardinal d'Auvergne est instruit des candidats que Sa Majesté désire ou rejette, il lui en échappera infailliblement quelque chose. Il me semble qu'en le laissant sur cela dans l'obscurité, il suffirait que nous convinssions chaque jour du sujet auquel nous donnerions notre voix. M. le cardinal Le Camus, avec qui j'étais dans le conclave de Clément XI, ne savait rien des intentions du Roi : il serait à souhaiter qu'il en fut de même de tous les cardinaux nationaux. J'expose à Votre Eminence mes difficultés et mes peines, sur de trouver remède à tout dans les ordres qu'elle voudra bien me prescrire... »

l88 INTRIGUES ET MISSIONS

A celte lecture, on voit clairement itans quel élat d'esprit se trouvait le cardinal ; celte aigreur, cette inquiétude étaient d'autant plus vives que le moment décisif approchait et de lui-même il compromettait la situation exceptionnellement favorable dans laquelle il se trouvait.

Il avait peine à eontenii- ses nerfs lorsque, le 8 février, le cardinal Otloboni célébra la messe du Saint-Esprit pendant laquelle fut prononcé le sermon de eligendo pontifice. A l'issue de cet office, les cardinaux, précédés des clercs chanlanl le Veni Creator, traversèrent processionnellement l'église de Saint-Pierre et. montant par le grand escalier du Vatican, pénétrèrent au conclave.

La cellule échue par le sort au cardinal de Tencin était située au milieu du péristyle qui se trouve au-dessus de la principale porte de Saint-Pierre et vis-à-vis du grand balcon. Ce péristyle contenait dix-sept logements qui passaient pour les plus spacieux et les plus commodes de tout le conclave. Néanmoins , le cardinal n'est pas de cet avis et se plaint de la prison dans laquelle il se trouve renfermé : le vent le pénètre de toutes parts, et il y souffre d'un froid excessif; il y sera incommodé égale-

nient par la chaleur si sa réclusion dnre jusqu'à l'été.

Il n'hésite pas à exprimer son mécontentement à l'égard du cardinal Altieri '" qui s'est emparé, sans en prévenir personne, de la cellule du cardinal de Gesvres '*', voisine de la sienne. Il faut que la cellule soit remise en état jusqu'à ce qu'on soit fixé sur les intentions du cardinal de Gesvres; s'il ne vient pas, il est naturel qu'elle soit répartie entre les voisins. On donne gain de cause à Tencin; ou désapprouve Altieri et, si on l'excuse, c'est parce c'est un « homme tort borné qui ne connaît pas même les égards qu'on se doit les uns les autres ». Tencin se félicite de cet incident ; il est heureux de montrer de la fermeté dès le début et de prouver qu'il ne souffrira jamais qu'on lui manque impunément.

L'affaire réglée, voici qu'une nouvelle occasion se présente de protester. Dans son discours an Sacré-CoUège, il avait affecté de dire que le

<" Jean-Bapliale AltieH, né à Rome le 6 août 1673, archevêque de Tyr ot cnrdiniil en 1724 de la citation de lîeroîl XIII.

'''' JeEin Policr di? Go.çvres, archevêque de Bourses, mrdinal en 171!! do la création de Clément XI, mort en

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