Ï8 ET HISSIONS
roi de France était le « Fils aîné de l'Eglise. Boii principal protecteur », et il entend qualifier du même titre l'empereur d'Aulriehe. Sup-lechamp, il demande au Sacré-Colley de ne plus permettre qu'aucun souverain se setre à l'avenir de cette expression : il veut se plaindre directement à l'Empereur: il ne consent â se calmer que sur l'ordre d'AmcIot et avec l'assurance que le marquis de Mirepoix ' , ambassadeur à Vienne, sera chargé de faire des reprcscnlations.
Ce sont des questions de détail qui occupent les premières journées. Cependant on n'oublie pas de se faire réciproquement des politesses d'ailleurs sans importance, et, dans les premiers scrutins, il n'est pas un cardinal qui n'ait au moins mie voix. On en altriliue plusieurs à Fleury, plusieurs a Tencin et même un certain nombre au cardinal de Bossu'*, archevêque de Malines. On s'aborde le sourire aux lèvres, mais en se dévorani <les yeux, et les buUelins qui tombent dans l'urne ne sont que de simples actes de courtoisie envers les ennemis de demain.
" Cas Ion -Charles-Pi erre do I^évis. marquis de Mirepoix
(I6i» - 25 septembrp 1757), ambassadeur ù Vienne en 1737, h Londres en 17-19, maréchal de France en 1757.
"1 Thomas-Philippe de Bossu, archevêque de Malines. cardinal en 1719 de la création de Clément XI, mort en 1759.
nu r.ABDINAI. DE TKXCIX
Iflî
Pendant ces préliminaires , les cardinaux étrangers sont sur la route de Rome. Ils ne se pressent pas, sachant d'avance que le conclave promet d'être long, et même dix cardinaux qui ae trouvent dans la ville retardent leur entrée sous de vagues prétextes d'indisposition.
Amelot a fait connaître que le cardinal d'Auvergne devait quitter Versailles le a3 et le cardinal de Rohan le 35. A cause de son grand Hge et de ses infirmités, le cardinal de Gesvres est dispensé par le Roi, D'autre part, le cardinal de Polignac témoignait de la répugnance à se retrouver avec Tencin devenu son égal et peutêtre même son chef dans le conclave : le ministre comprit aisément qu'une pareille situation lui serait pénible, qu'elle pourrait même compromettre les intérêts de la couronne : il n'hésita donc pas à lui donner satisfaction en lui écrivant : « Quelque utilité que Sa Majesté diU attendre pour le bien de l'Eglise de votre présence au conclave, Sa Majesté n'exige point que vous exposiez voire santé et Elle est bien persuadée que, sans une raison aussi forte, vous u'aiiriez point hésité à lui donner cette nouvelle marque du zèle que vous avez toujours montré à sou égard, o
Tencin rcspipc np peu lorsqu'il a connais-
iç>a
INTRUiUES ET MISSIONS
ces nouvelles et surtout lorsqu'il
sauce (ie
apprend que le cardinal d'Auvergne devra se conformer à ce que lui-môme voudra bien lui ordonner. Le cardinal de Rolian qu'il conuait de longue date, avec lequel aucun dissentiment n'est possible, doit lui apporter de nouveaux ordres contenant les modifications qu'il avait demandées aux premières instruclions et notamment la suppression du veto relatif à l'exaltation de Ruffo et de Gentile. mais avec de grandes réserves encore pour ce dernier. Dans ces conditions, le cardinal de Pollgnac ne paraissant pas, ses compatriotes ne peuvent lui porter ombrage, et il se lance dans les combinaisons du conclave avec une nouvelle aciivité.
A sou avis, il voit sur les rangs, dans le nouveau collège, les cardinaux Massei, Firrao, Riviera, Spinola, Gentile, Aldrovandi, Cenei "', Delci et Corio; dans le vieux Collège, les cardinaux Altieri, RuCfo, Porzia '^', Pico '^\ Petra,
l'i Séraphin Cynci, de Rome {31 mai 1070-34 juin 17-10), archevêque de Bénévent en 1733, cni'dinal en 1734 de la création de Clément XII.
"I Léandre Porxia, du Frioul (22 décembre 1673-9iuin 1740), de l'ordre de Saint-Benoît du Mont-Caesin, évéque de Bergame et cardinal en 1728 de la créiilion de Benoît XIII.
"" Louis Pico (9 décembre 1608 - 10 août 1743), majordome en 1707, cardinal en 1712 de la création de Clément XI.
Lambertini, Gotti et Corradini '"■ Il estime qu'on s'arrêtera davantage sur les cardinaux Ruffo, Lercari '*', Massei et Spinola; il a des doutes sur Lambertini, parce (jue, bien « qu'excellent évèque et en remplissant tous ses devoirs dans la plus grande exactitude, il n'a pu vaincre en lui le penchant à la bouffonnerie et à des paroles un peu libres. D'ailleurs, il est Bolonnais, et ennemi déclaré du cardinal camerlingue. »
De son côté, le duc de Saint-Aignan ne reste pas inactif. Faisant preuve d'une dignité inconnue à Tencio, il évite de parler de lui dans les dépêches détaillées qu'il expédie à^la Cour, et, lorsque les circonstances l'obligent à prononcer son nom, il le fait dans les termes les plus mesurés, jamais sans la moindre amertume. Il ne manque pas de bon sens et, s'il se perd aisément dans les inirigiies, s'il tombe dans les pièges qu'on lui tend, s'il compromet parfois des intérêts sérieux par une inaltérable bonne bu-
'II Pierre-Marcellin Con-adini, dû Sezza (3 juin 1658-8 février 1743), dataire et cardinal en 1721 de la création (l'Innocent XIII.
™ Nicolas-Marie Lei-cari, de Gènes [9 décemi)re 1675- 23 mars 1757), gouverneur de Pérouse en 1717, puis de Bénévent, maître de chambre de Benoît XIII en 1724, puis secrétaire d'Etat et cardinal en 1726.
meiir et une philosophie qui devient de l'insouciance, on comprend cependant pourquoi il résiste aux incessantes attaques souvent exagérées ou injustifiées dont il est l'objet, pourquoi le ministère ne lui retire pas toute confiance et ne lui l'appello pas qu'il est destiné à d'autres fonctions, pourquoi enfin, durant le conclave, i! conserve quelque crédit, tout en exagérant son attitude généralement réservée et poui'quoi il est toujours considéré comme le véritable ambassadeur.
Se croyait-il aussi prcs de la vérité lorsque, dès le 24 février, sans appuyer son jugement sur d'interminables déductions, il écrivait que le vieux Collèfre, l'ormanl une l'action égale à celle du cardinal Corsini, il se pourrait que le groupe des zélants, s'augmenl^int des mécontents des autres factions, profitât à la lin de l'impuissance des deux partis qui se paralysaient réciproquement, et que le futur Pape n'était peutêtre ni un candidat d'Albani ni un collègue de Corsini ?
Le mois s'aclicve sans qu'aucune candidature sérieuse vienne troubler la tranquillité des cardinaux qui se résignent à leur prison et envisagent avec plus de calme la durée probable de leur détention. Pourtant les choses se gâtent
Dl- CAHDINAL DE TENCIN
déjà entre Teiicin et Aquaviva. La cour de France avait recommandé à son représentant de conserver de bonnes relations avec le ministre d'Espagne et de les rendre plus étroites si l'occasion s'en présentait; malheureusement Tencin n'avait aucune sympathie pour Aquaviva ; il g^ardait même à son égard une insurmontable aversion au détriment de ses propres intérêts : de mauvaises langues sans doute faisaient courir le bruil qu'il ne voyait pas en lui un rival dans le conclave seulement, mais en dehors même de la politique et qu'il le rendait responsable de l'indifférence qu'une princesse Borghèse lui témoignait alors'". Il se rend compte toutefois de son excessive réserve qu'il explique en ces termes à Fleury : « Le cardinal Aquaviva ne s'ouvre point avec moi sur les ordres qu'il peut avoir de sa Cour. J'en use de même avec lui, ce qui n'empêche pas que nous ayons toutes les apparences d'une parfaite correspondance ».
Désormais son esprit est prévenu ; involontairement un exemple est toujours présent à sa mémoire : « Je prévois, ailirme-t-il, que le cardinal Aquaviva tâchera de nous jouer et n'aura d'autre
' V. Méinçires de d'Argenson et Mémoires de Bernis : ai,;.
196 IiVTHlGUES BT MISSIONS
objet que de parvenir à ses tins particulières. J'ai déjà eu l'honneur d'observer à Votre Emincnee qu'il setait acquis ici un grand crédit par ses politesses, ses caresses, ses conversations, son double ministère, et par la relation que la place de majordome lui a donné dans toute la noblesse. »
Sans cette déconvenue d'ordre intime dont les documents de l'époque parlent discrètement, mais de façon à ne pas laisser suj)poser qu'il s'agissait d'une simple pasquinade, il est permis de se demander si Tencin n'aurait pas manœuvré dans le conclave étroitement uni avec Aquaviva, comme on le lui prescrivait d'abord, comme son inlérùl même l'exi^^eait, et s'il n'aurail pas tenu tout ce qu'un attendait de lui au mois de lévrier, alors' qu'on disait familièremenl qu'il tenait le Sainl-Esprit dans sa poche.
Cette hostilité latente et qui tend à se préciser chaque jour davantage peut être considérée comme l'événement le plus important durant les premiers jours du conclave, puisqu'elle va compliquer encore une situation diflicile, accroître des divisions déjà trop nombreuses et trop profondes au sein du Sacré-Collège.
On semble disposé favorablement à l'égard du génois Spinola, légat à Bologne, qui s'est
DU CARDINAL DE TBNCIN * igj
acquis de Testime et de la considération dans tous les emplois où il a passé. D'autre part, Tencin se tient sur la réserve lorsque le camerlingue lui fait des avances plus ou moins sincères, tandis qu'il cimente une entente de Gorsini avec le cardinal Riviera qui a racheté par une conduite exemplaire et une scrupuleuse probité Quelques erreurs de jeunesse.
Des appartements depuis longtemps inhabités et surtout des murs fraîchement maçonnés ont rendu le conclave malsain. Presque tous les cardinaux sont enrhumés ; quelques-uns sont réellement malades, comme Goscia, Belluga^*\ SpineUi ^'\ Corio. Sur les instances de Tencin, Ottoboni se décide à quitter le conclave, le a5 ; il meurt trois jours après ^^\ et le camerlingue, qui entend plutôt faire acte d'autorité que maintenir une police sévère, refuse d'abord à ses conclavistes l'autorisation de se retirer, sous
<') Louis Belluga, évéque de Carthagëne, cardinal en 1719 de la création de Clément XI, mort en 1743.
<') Joseph Bpinelli, de Naples, cardinal en 1735 de la création de Clément XII, archevêque de Naples de 1734 à 1754, mort en 1763.
(» « L'abbaye de Saint-Paul de Verdun, vacante du 28 février dernier par la mort de Pierre Ottoboni, cardinal, doyen du Sacré-Collège, a été donnée à Pierre Guérin de Tencin... » (Mercure de France, mai 1740.)
19^ INTRIGIE8 ET MISSIONS
prétexte qu'ils peuvent être instruits de (7e qui s'est passe à l'intérieur du conclave et le divulguer au dehors.
Les mois de mars et d'avril s'écoulent en entier sans qu'aucun fait important se passe à rintérieur du conclave, sans qu'à un moment quelconque on ait l'espoir d'une élection prochaine. L'animation ne se niani^'esle pas dans la salle du vote, mais la nuit dans les cellules dos cheTs de partis ou de leurs principaux auxiliaires : toutefois, ils ne cherchent pas à proposer un candidat en lui croyant des chances sérieuses de succès ; ils ne songent qu'à détacher quelques membres de la faction rivale pour l'amoindrir et pour former enfin une majorité qui ne se dessine pas encore"'. On discute sans grande eonviction, en n'espérant ou ne redoutant que l'imprévu. On ne prétend vaincre le parti contraire que par la lassitude, on ne se cache pas de cette tactique également employée de part et d'autre ; si bien que les car-
'" n Ces débuts sont très oraffeux, chacun alors est entêté de sa faction, et, dans le premier feu de l'espérance de réussir, les partis se présentent alors des fanlômes sur lesquels ils tâchent de faire épuiser en vain l'opiniâtreté de leurs adversaires; puis, quand ils les jugent las du combat, ils produisent les sujets qu'ils avaient mis en réserve, et ce sont ceux-là qu'ils veulent tout de bon. • (De Brosses, vol. cit.)
DU CAtU)INAL DE TENCIN I99
dinaux affectent de ne pas s'occuper seulement de l'élection lorsqu'ils solit réunis, qu'ils dis* cutent divers règlements et qu'ils consacrent de longues heures à se demander si les emplois de dataire ou d'auditeur du Pape, précédemment occupés par de simples prélats, ne doivent pas être réservés désormais à des Eminences.
Puis, pendant la semaine sainte, les journées sont presqu'entièrement consacrées aux offices.
Ces dispositions à traîner toujours les choses en longueur sont connues en dehors du conclave ; si bien que les cardinaux retardataires ne se hâtent point d'y pénétrer. Lambertini entre le 5 mars, précédant de trois jours Kollonitz ^'\ Mosca et Lanfredini ^^\ « sourd au point de n'entendre qu'avec un cornet et seulement d'une oreille 9 ; on voit paraître Delci le ao et Marini ^^^ le ai ; le cardinal de Rohan, arrivé à Rome le 19, ne fait son entrée que le a3, et le cardinal
^^) Sigismond Kollonitz, de Hongrie (28 mai 1677- 12 avril 1751), évéque puis archevêque de Vienne, cardinal en 1727 de la création de Benoît XIII.
<*> Jacques Lanfredini, de Florence (26 octobre 1670- 16 mai 1741), cardinal en 1734 de la création de Clément XII.
(*> Charles Marini, de Oénes, cardinal en 1715 de la création de Clément XI dont il était maître de chambre» mort en 1747.
d'Auvergne, arrivé le 22, n'entre que le 27, précédé de Lercari et Belluga, suivi de Cenci. Zinzendorff^'^ et Valenti^^^ ne se décident à voter pour la première fois que le 19 avril et Cibo ^'^ le 20. Le nombre des cardinaux présents alors au conclave est de cinquante-deux, car Altieri est mort le 12 mars.
Enfin, nombre de cardinaux sont successivement malades : Belluga, Giudice ^*\ Passionei ^'\ Corradini , Go tti , Delci , etc . . . ; quelques-uns
('^ Philippe-Joseph-Louis Zinzendorff (14 juillet 1699- 28 septembre 1747), évéque de Javarin en Hongrie, cardinal en 1727 de la création de Benoît XIII, évéque et prince de Breslau en 1732.
(•^> Silvio Valenti Gonzaga, de Mantoue (1*' mars 1690- 28 août 1756), cardinal en 1738 de la création de Clément XII, évéque de Sabine, secrétaire d'Etat de Benoît XIV.
^'î Camille Cibo, de Massa (25 avril 1681-11 janvier 1741), patriarche de Constantinople en 1718, majordome en 1725, cardinal en 1729 de la création de Benoît XIII.
<*> Nicolas Giudice, de Naples (16 juin 1660-30 janvier 1743), majordome en 1715, cardinal en 1725 de la création de Benoît XIII.
(^) Dominique Passionei, de Fossombrone (2 décembre 1682-5 juillet 1761), légat au congrès d'Utrecht et de Bade en 1712 et 1714, archevêque d'Ephèse en 1721, nonce à Vienne de 1730 à 1738, ordinal en 1738 de la création de Clément XII.
donnent des inquiétudes. Accoramboni ^'^ ne quitte g^ère sa cellule ; on prétend qu'il a la lèpre, ce qui fait craindre à ses collègues de l'approcher, et lui a « la malice ou l'indiscrétion de vouloir toucher la main de tout le monde et prendre du tabac dans toutes les tabatières x>.
On propose d'abord les cardinaux Riviera et Spinola, le bolonais AIdrovandi et le napolitain Rufio, Tun des zélants, homme de mérite, mais orgueilleux, et qui croit qu'on ne peut faire un meilleur choix que celui de sa personne. Le camerlingue fait échouer la candidature d' AIdrovandi parce qu'il n'est pas des siens, et Gorsini s'oppose à l'élévation de Ruffo qui fait partie du vieux Collège. On donne dix-sept voix à Riviera ; cependant, personne n'en veut comme pape, parce que ses mœurs n'ont pas toujours été irréprochables, ni même comme secrétaire d'Etat, parce qu'il veut toujours faire prévaloir son avis et demeurer le maître en toutes choses. Lorsqu'il est question de Spinola, Aquaviva témoigne de son éloignement pour lui en faisant
<o Joseph Accoramboni, de Spolete (24 septembre 1674- 1747), évéque d'Imola et cardinal en 1728 de la création de Benoît XIII.
202 INTninrES ET MISSIONS
donner au cardinal Guadapni '" les neuf ou dix voix dont il dispose, partageant ainsi la faction Corsini. De son côté, le vieux Collège reste plus étroitement uni : il attire à lui sept cardinaux bénédictins et, pour ne pas prendre position, s'applique à partager des suffrages entre les sujets accrédilés de sa faction.
Dans ces premières combinaisons , Tencin affecte de rester à l'écart. Il a de longues conférences avec le vieux cardinal Corradiui (jui, après lui avoir énuméré les inconvénients qu'il y aurait à appuyer la candidature d'Aldrovaudi ou de Spinola, lui assure que, malgré sa jeunesse et bien qu'il se soit fait nombre d'ennemis en exerçant les fonctions de sous-dataire, Gentile est le seul candidat de Corsini susceptible d'obtenir les voix des anciens clémenlins et bénédictins. A diverses reprises, Corradini revient à la charge; o mais le camerlingue ira-t-il à Gentile? » lui demande Tencin, qui commeuce k se laisser ébranler. — « II faudra bien qu'il y vienne ! lui répond Corradini. Autrefois, les créatures de Clément XII étaient obligées de suivre son neveu.
1" Jeaii-Anloine Guadagni, de Florence [14 septembre 1671-175tiJ, neveu de Clément XII, évâque d'AncAne en 17S4. cardinal en 1731 de la création de Clément XII, vicaire fténérnl de Rome en 1733.
DU CARDINAL DE TSNGIN ao3
Aujourd'hui, c'est lui qui est obligé de suivre la nôtre et qui a besoin de nous pour se conserver quelque relief. Quant à vous autres Français, vous ne sauriez avoir de difficultés à aller à Gentile, parce que M. le cardinal de Fleury ne veut que le bien, et qu'à la réserve de Pico et de Ruffo il est constant qu'aucun n'approche du mérite de Gentile. »
Tout porte à croire qu'en cette circonstance Tencin tomba dans un piège qui lui était habilement tendu. Il ne se méfiait que des amis d'Aquaviva et ne prenait pas garde qu'au même moment Corradini était l'objet des suffrages d'une partie du vieux Collège. Il ne semble pas que la candidature de Gentile ait jamais été sérieusement proposée ; néanmoins, pendant un certain temps, Tencin n'en voit pas d'autre qui soit possible et il ne songe plus qu'à l'appuyer. Puisqu'on est d'accord pour apprécier les talents de Gentile, puisqu'on s'incline devant la pureté de ses mœurs et qu'on reconnaît la capacité dont il a fait preuve dans ses divers emplois, ce serait perdre la confiance de tous les gens de bien que de s'opposer à son élévation. Il insiste auprès de Fleury pour le disposer favorablement, pour en obtenir de nouveaux ordres, car, dans les premières instructions,
2o4 INTRIGUES BT MISSIONS
Gentile se trouvait au nombre des cardinaux à exclure.
En réalité, à la fin d'avril, on regardait seulement comme papables RuiTo, Pico, Corradiui, Lercari, Gotti, Lambertini, Spinola, Massai et Aldrovandi , avec des diOîcultés presqu'iosurmontables pour Pico, Lambertini, Spinola et Ruffo.
Dana ces conditions, Tencin met tout en œuvre pour temporiser. Déplorant, afRrme-t-il, de ne pouvoir faire le bien qu'en prolongeant une prison ennuyeuse et fatigante, il persuade à Gorsini de prendre patience, de ne proposer aucun sujet qui succomberait infailliblement, tandis que le vieux Collège et Aquaviva ne perdraient aucune de leurs espérances. Bientôt, cependant, ou ne s'occupe plus de Genlile et il lui faut abandonner au moins momentanément son projet pour s'inquiéter des diverses tentatives qui, pendant plusieurs jours, se suivent sans interruption.
A Spinola, battu en brèche par Aquaviva, succède le bénédictin Porzia, véuitien de liante naissance et de mérite, mais redouté dans le peuple à cause de sa sévérilé ; il réunit quelques voix dans plusieurs scrutins. RufTo est toujours ^mÎ5 en avant pour diviser les voles. On propose
Cenoi, qni ftit archevêque de Bénévent, mais on l'écarté lorsque quelqu'un répand le bruil que son bisaïeul était tils d'un bâtard ils la maison dont il porte le nom et que ce bisaïeul, dans son enfance, fut condamné à assister au supplice de sa mère et de sa sœur, qui furent décapitées. Corsini tente en vain un nouvel etfort en faveur de Spinola, tandis que Porzia, de nouveau mis en avant et honoré d'un commencement de majorité, se trouve subitement discrédité à la suite de libelles injurieux répandus sur son compte. Peu à peu le cardinal Corsini perdait de son autorité et sa situation devenait particulièrement délicate ; malgré ses appréhensions légitimes et ses atermoiements, il lui fallait cependant proposer des sujets, certain d'avance de leur échec et, par couséquent, de raraoindrissement de son crédit personnel. Flatté de lettres élogieuses qu'il avait reçues de Fleury et désireux de favoriser les désirs de ce ministre, il entrait dans les vues que lui suggérait Tencin, acceptait ses conseils, cherchait à suivre ses indications, mais, d'autre part, il était tenu à de grands ménagements vis-à-vis d'Aquaviva, puisqu'il sentait sa famille sous la dépendance de la cour de Naples. Tiraillé entre son désir et ses intérêts, rendu de plus en plus hésitant et timide, il ne
parvenait pas toujours à maintenir Fanion dans son parti dont Aquaviva tendait peu à peu à devenir le chef effectif , après l'avoir désorganisé.
Au lieu de s'atténuer, les préventions de Tencin à regard du ministre d'Espagne et de Naples ne faisaient que s'accroître et il n'avait pas Thabileté de dissimuler ses sentiments. Il le soupçonnait de s'entendre avec le camerlingue : un entretien nocturne qu'il surprit entre eux porta sa défiance à son comble. Il l'accusait de vouloir décider de tout, de semer la haine et la discorde pour servir ses intérêts personnels.
De son côté, Aquaviva se montrait mécontent de cette réserve après les avances qu'il prétendait avoir faites, et il avait chargé son neveu d'exprimer au duc de Saint- Aignan la peine qu'il éprouvait de cette situation. L'hostilité toujours plus marquée entre ces deux cardinaux ne futelle pas la principale source des difficultés incessantes qui se produisirent pendant le conclave et retardèrent si longtemps l'élection?
Quant au camerlingue, il n'exprime aucun avis ; toutefois, nul n'est plus capable de tirer parti des projets, des autres pour les faire servir aux siens qui ne se précisent pas encore. Il affecte de prendre une attitude effacée ; il dit qu'il n'est plus que unus ex plèbe; il se compare à un
ofBcier réformé et, comme un flatteur lui dit que, s'il voulait battre la caisse, il ne laisserait pas que de trouver des soldats, il finit par répondre que cela dépendrait de la marche qu'il y voudrait battre. Lorsqu'il s'agit de déjouer une combinaison, il s'y entend merveilleusement : dans un des scrutins où Gorsini concentrait ses efforts sur Aldrovandi, celui-ci est scrutateur en môme temps qu'Albani ; tout d'un coup, le camerlingue, reconnaissant un bulletin, dit à haute voix en le lui tendant : « C'est votre écriture, vous lirez mieux que moi i>, et Aldrovandi décontenancé lit en balbutiant « Belluga », obligé d'avouer luimême publiquement qu'il venait de donner son vote en dehors de la faction qui le portait.
Cependant le carême est terminé ; presque tous les cardinaux attendus sont au conclave et, à partir du milieu d'avril, les scrutins commencent à présenter davantage d'animation. Il n'est plus possible de donner des voix au hasard : un groupement fortuit pourrait causer quelque surprise. Le choix des candidats commence à se restreindre et chaque parti songe à mesurer sérieusement ses forces.
Le vieux Collège est an complet. Corsini et Tencin pressent donc vivement le cardinal allemand Zinzendorff d'entrer au conclave, car non
2«j8 PuTRIGCES ET »Il>slO>"S
seulemenl la voix de ce cardinal est acquise au nouTeao Colley, mais il dispose de quelque ioUoeDce, et il hésite à répondre à l'appel de «e» collègues pour nn motif bizarre que Tencin rapporte en ces termes : « Un remède singulier que M. le cardinal ZinzendorlT fait chaque jour poar la goutte qui l'a fort maltraité l'a empêché jusqu'ici d'entrer dans le conclave. Ce remède consiste à mettre la partie affligée dans le corps d'an porc aussitôt après qu'on l'a tué et lors([u'il est encore tout chaud. Le cardinal ZinzendorfT a fait plusieurs tentatives et présenté même des mémoires pour obtenir la permission de continuer son remède dans le conclave, mais on n'a pas cru devoir la lai accorder. Les inconvénients qu'il pouvait y avoir à introduire un porc dans un lieu consacré au sérieux et à la gravité se présentent assez d'eux-mêmes. Pour les prévenir, le cardinal Zinzendorn'a été jusqu'il proposer qu'on enfermerait l'animal dans un sac et qu'on lui mettrait une muselière. L'expédient ayant paru plus ridicule que suûisant, le cardinal KoUonitz a conseillé à son compatriote de rester en ville jusqu'à ce que le service de leur maître exigeât absolument sa présence dans le conclave, o ZinzendorfT se décide enfm à remettre à plui
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tard des soins aussi compliquas et parait le 19 avril sans être suivi de l'animal qu'on appelait en riant son quatrième conclaviste, Gorsini, secouant son indolence naturelle, tente un effort sérieux en faveur de Spinola; les Allemands le secondent et Tencin suit le mouvement sans conviction. A cette tentative, le vieux Collège oppose toute son inertie et il faut songer à un nouveau candidat.
Le résultat semble bien lointain encore, mais, pour la première fois, quelques cardinaux ont tenté de l'obtenir.
Les intrigues confuses, les propositions hâtives et l'indifférence provoquée nécessairement par tant d'incertitudes ont signalé les débuts du conclave ; en mai, la situation se modifie et, bien qu'on ne songe pas encore à faire un pas décisif, qu'à aucun moment on n'ait à envisager la possibilité d'une élection imminente, cependant les débats prennent de l'ampleur, de l'imporlanee ; on voit clair enlln dans le jeu des cardinaux qui prétendent diriger le Sacré-Collège et ce n'est qu'après bien des pourparlers, bien des hésitations qu'on propose maintenant des candidats.
Il ne reste plus, en effet, que les cardinaux considérés réellement comme papables ; les échecs qu'ils peuvent subir rejaillissent sur les
ai a INTRIGUES ET MISSIONS
et ne le cèdent en rien au véritable journal qu'il rédige lui-même à Fintention du cardinal Fleury.
Une courte période d'accalmie succède au3c échecs de Spinola et de Porzia. Ce dernier, blessé de ne pouvoir obtenir qu'on recherchât ceux qui Tout diffamé et perdu au moment où il croyait n'avoir plus qu'à tendre la main pour saisir la tiare, prend le parti de quitter le conclave. Pour bien montrer qu'il n'y rentrera point, il se fait suivre de ses conclavistes et emporte jusqu'aux vitres de sa cellule. Peu de temps après, on apprend qu'il vient de mourir, <r délia rabbia papale », ajoute-t-on en riant ; c'est là toute son oraison ftmèbre et les Romains insultent son cercueil que l'on transporte à Saint- CaUxte.
On ne peut cependant continuer à voter au hasard et le nouveau Collège présente le milanais Corio, gouverneur de Rome, contre lequel le camerlingue affirme n'avoir aucune hostilité ; les bénédictins promettent de réunir neuf ou dix suffrages sur son nom. Aquaviva fait détection au dernier moment; Corio ne peut dépasser vingt-six voix et, sur la demande de ses amis, on suspend les négociations entamées en sa faveur.
DU CAnDINAL DE TE>"CIX
Le cai'dinal Queriai '", bibliothécaire du Vatican, qui arrive de son évùché de Brescia, se met de lui-même eu avant, non saDs causer quelque surprise. Sondé habilement par Tencio, il lui déclare qu'il ne songeait à rieu et que sa lenteur a venir rejoindre ses collègues en était une preuve bien certaine, mais que le cardinal Aquaviva lui accorde sa voix dans tous les scrutins, que le cardinal Belliiga lui a donné les plus grandes espérances, et il lui explique naïvement pourquoi il s'ofl're aux sullrages, Laissant au scrutin le soin de le désillusionner, Tendu se garde de lui ouvrir les yeux ; il vient de découvrir une nouvelle manœuvre d'Aquavîva qui entretenait avec soin Querini dans cette cbimère afin de le détacher de la faction Corsini à laquelle il avait d'abord déclaré se joindre.
Corio se trouvant écarté et Querini attendant toujours l'intervention du Saint-Esprit, c'est au vieux Collège qu'il appartient de faire une proposition : il se décide à regret et charge Petra, le doyen des bénédictins, de se rendre auprès des cardinaux de Tencin et de Rohan. Dans un
"' Ange-Marie-Jérôme Querini, né à Venise le 16 mars 1680, de l'ordre de aaint-BenoU du Mont-Caasin, cardinal en 1727 de la création de Benoît XIII et évêque de Brescia. l'un des plus grands érudits du XVIII» siècle.
Il4 INTRIGUES BT HISSIONS
long discours qui tendait à les persuader qu'il n'y avait pas de sujet plus digne que lui du poiitiJîcat et que sa modestie seule l'en tenait éloigné, il leur demande ce qu'ils penseraient du moine Gotti :
« Puisque le vieux Collège met un des siens sur les rangs, fait observer Tencin, il me semble qu'on aurait dû commencer par les plus anciens qui ont, pour la plupart, davantage d'expérience dans le gouvernement et plus de mérite que Gotti auprès- du Saint-Siège.
« Le camerlingue m"a dit que Ruffo ne voulait pas être proposé ; mats pour<:iTioi n'est-il pas question de Corradinî ? Au surplus, bien que vous me dites avoir soumis ce projet aux couronnes qui l'approuvent, nos gouvernements nous prescrivent de marcher toujours de concert avec elles et nous devons les consulter nousmêmes. »
Quittant Pelra, les cardinaux français se rendent aussitôt dans la cellule d'Aquaviva.
Celui-ci afiirme qu'il n'a donné aucune réponse : « Je comptais vous consulter auparavant, ajoutet-il; je ne crois pas pouvoir en conscience refuser mon suffrage à Gotti, dont l'élection serait agréable à l'Espagne, mais, si elle vous déplaît, je m'en désintéresserai. »
— a Nos instructions gardent un pariait silence scr ce cardinal, reprend Tcncin, parce qu'on n'avait pas imaginé en France qu'après un pontiticat tel que celui de Benoit XII, on put songer à ce dominicain qui n'a ni naissance, ni expérience et dont on ignore les habitudes. Enfin, il nous est rendu suspect par la main qui nous le présente. »
Cette dernière phrase contient un reproche direct aux relations d'Aquaviva avec le camerlingue. Aquaviva, force de s'expliquer, affirme que, s'il connaît Albani, il n'a aucune liaison avec lui, qu'il ne se séparera jamais de Corsini et des Français et que, si pour une fois il s'est appuyé sur le camerlingue, c'était lorsqu'on avait entrepris de proposer Spinola sans lui en faire pari. Tencin lui répond que Spinola n'a jamais été proposé dans les formes ; il lui rappelle une conversation qu'ils ont eue ensemble au moment de cette candidature. Aquaviva proteste, prend des échappatoires ; les deux cardinaux, ne songeant plus à Golti, discutent sur la question qui les divise à un tel point qu'ils n'espèrent plus se convaincre ni s'unir jamais. Pour cette fois encore, ils contiennent les phrases d'amertume qui leur montent aux lèvres et, la haine dans !e cceur, ils se séparent
ai6 INTRIGUES ET MISSIONS
avec tx)ute8 les apparences d'une vive et inaltérable amitié.
Tencin ne veut pas de Gotti : rencontrant de nouveau le cardinal Petra, il lui dit brusquement qu'il regardait ce nouveau candidat comme un sujet tout à fait indigne et qu'il avait besoin de se renseigner à plusieurs sources avant de se décider. Le cardinal Giudice, protecteur de l'Empire, répond dans des termes sembables et témoigne de sa ferme intention de ne pas se séparer des Français. Puis on apprend que Gotti a pour cousine germaine ou nièce une célèbre chanteuse d'opéra, la Diamantina, qui, après avoir été longtemps entretenue par le prince Ferdinand de Toscane, traîne actuellement une existence misérable à Bologne. Malgré les efforts d'Aquaviva, on ne parvient pas à rassembler plus de vingt suffrages sur Gotti, dont il ne saurait plus désormais être question.
Cet insuccès affecte vivement le cardinal Aquaviva qui se sent atteint personnellement. Suivant sa tactique habituelle, il a protesté de son attachement inviolable à la faction Gorsini , puisque les instructions qu'il a reçues lui ordonnent de faire cause commune avec elle, mais il a agi d'une façon toute opposée afin de satisfaire ses vues particulières et sachant bien que
la cour d'Espagne qui, an fond, se désintéresse du conclave, ne relevant guère la contradiction évidente entre ses serments et ses actes, se retranchera derrière les instructions formeUes qu'elle a données, si Fleury transmet les plaintes incessantes qu'il reçoit de Tencin.
Ainsi, Aquaviva n'a pu décider à le suivre que deux membres de la faction Corsini, Mosca et Passionei; il est humilié de son impuissance et, après avoir essayé de tout subjuguer, il fait une tentative de rapprochement : « Quand voulezvous donc que nous finissions ? « demande-t-il à Tencin après avoir témoigné de nouveau de ses bonnes dispositions. — « Quand vous voudrez, réplique Tencin. Jamais les Français ne se sont écartés un moment de ce qui leur a été prescrit, je veux dire du concert avec les couronnes, mais préférablement avec l'Espagne, et de l'union avec le cardinal Corsini. Vous vous êtes figuré que ce cardinal, joint avec moi, avait voulu faire d'emblée le cardinal Spinola et sans votre participation. Rien n'est moins vrai. »
Mais Aquaviva ne veut pas être désabusé : il lui faut garder un motif de plainte à l'égard de Corsini. II affirme nettement qu'il ne le suivra pas absolument partout où il voudra aller, tandis que Tencin jure qu'il ne s'écartera jamais de sa
ai8 ITTRIGrES ET MISSIONS '
bctioD. Cet entretien n'a donc ponr résultat que de préciser ane hostilité de plus en pins manifeste entre les denx cardinaux.
Puisque le vieux Collège \îent d'être obligé de retirer son candidat, le moment semble venu à Corsini d'en proposer un autre de son choix.
Après avoir longuement discuté avec Tencin et Rohan, il se détermine à proposer le florentin Deici qui l'ut nonce en France. Cette proposition, faite dans toutes les formes cette fois par Corsini, est communiquée par Tencin aux Espagnols et aux Allemands qui déclarent n'avoir rien à dire contre ce candidat. On vote, et Delà n'obtient que vingt-cinq voix ; Aqua%iva s'est encore dérobe, et il ne peut même cacher sa déception de voir que Dclci a réuni autant de snfl'rages. « Il est clair, disait-il, à qui veut l'entendre, qu'on ne veut point de sujet de la maison de Bourbon et que l'Empereur est préféré aux roÎB d'Espagne et de Naples ! » De son côté, le camerlingue eel dans une agitation extraordinaire : o Que pensera voire maitre de faire un pape vendu à la France? » demande-t-il aux Allemands. — « Deici et sa famille sont devenus sujets de l'Empereur «, iiisinue-t-il aux Espagnols que n'a pas encore convaincus Aquaviva. Au scrutin suivant, Delci perd une voix. Teil-
cin se rend compte que l'élection est entravée par la mauvaise volonté d'Aquaviva dont les efforts ont détourné Belluga, Alberoni, Coscia et Borghêse. Il est indigné, perd toute patience ; il aborde le ministre d'Espagne et ceux qui de loin aperçoivent la vivacité de leurs gestes, l'animation de leur physionomie, devinent sans peine que la rupture est complète entre les deux Eminences.
Corsini lui-même ne peut rester insensible devant l'échec de Delci que les pasquînades achèvent de discréditer.
L'agitation est portée à son comble dans tout le conclave où les propos les plus vifs ont succédé aux discussions les plus modérées. Cependant le saint-sacrement est exposé dans la chapelle Pauline afin d'obtenir une prochaine élection.
Deux mois se passent encore sans qu'on puisse signaler aucun changement dans le conclave. Ils manquent absolument d'intérêt, car les cardinaux ont appris à se connaître, à pénétrer leurs intentions; les deux partis se sentent d'égale force, ils s'étudient, ils s'observent, prêts à profiter de la moindre faute de l'adversaire ; ils s'obstinent, n'attendant plus rien que de la tossitude déjà grande et qui s'exaspère chaque
SaO INTRIGUES ET MISSIONS
jour. Les Romains s'impatienlent d'un t-Iat de choses qiii lenr porte un grave préjudice, et leurs moqueries s'entendent derrière les murs du Vatican.
A un hiver rigoureux succède une température accablante. Ces intempéries et la longue réclusion éprouvent la santé des cardinaux ; aussi en corapte-t-on un certain nombre de malades. « Il y a toujours quelque cardinal qui cloche, écrit Tcncin. Dieu veuille que le chaud qui est venu tout à coup, et qui ira en augmentant, ne fasse pas , comme le froid , vaquer quelques chapeaux ; » et, eu e£Fet, le vieux cardinal Cenci meurt d'épuisement le a4 en buvant une tasse de chocolat, « Nos embarras continuent toujours, ou plutôt ils augmentent, rapporte-t-il quelques jours après. Peul-ôti-e, néanmoins, que les chaleurs qui commencent à se faire sentir, en ajoutant à nos incommodités, hâteront par cela même notre délivrance. D'un autre côté, l'espérance et les désirs qui sont bien vifs dans les acteurs peuvent les soutenir au péril même de leur santé et de leur vie. Les passions sont une grande source de patience et de courage. »
La patience, ou plutôt l'obstination, est, en effet, l'état caractéristique du conclave pendant les deux mois de juin et de juillet. L'hostilité
"WTPffil
reste la même, aussi vive, aussi menaçante : mais, puisque la lutte a été jusqu'alors inulile, on se résigne et on met toute sa force à ne céder sur aucun point. On profite de la fraîclieur de la nuit pour cliercher si quelque nouvelle intrigue ne pourrait pas mettre en minorité la faction adverse ou !a faire revenir sur une exclusion ; pendant le jour, on souffre de la chaleur et des longues insomnies : les scrutins sont morues et, à part quelques rares exceptions, ne présentent aucun intérêt.
Le vieux Collège cherche à détacher les Allemands des Français, c'est-à-dire de la faction Corsini. Le camerlingue, s'efforçant de les prendre par tous les sentiments, leur laisse entendre qu'ils ne sont que les très humbles valets des Français, leur dupe même, qu'ils ne travaillent que pour la France et non pour l'Empereur. Ses insinuations ébranlent le cardinal de Lamberg'", dont il connaît la simplicité et la faiblesse ; elles troublent le cardinal Zinzendorff, dont il a constaté l'orgueil et la légèreté. Probablement k l'instigation de Tencin. on intercepte nne longue lettre que Zinzendorff écrivait
"1 Joseph-Dominique do Lamberg, cardinal < de la créftlion de Clément XIT.
aaa INTRIGUES ET MISSIONS
à son père et dans laquelle, après lui avoir rendu compte de ce qui s'était passé au conclave depuis qu'il s'était décidé à y pénétrer, il lui confie que, tant que les impériaux seront unis aux Français, on ne parviendra jamais à une élection qui soit avantageuse à la cour de Vienne, que les Français songeaient aux Allemands dans le but de parvenir à leurs fins, que le cardinal Delci, dont il avait été si fort question, est un homme entièrement dévoué à la France, et lui assure que, si TEmpereur voulait consentir à une séparation entre les deux puissances, séparation secrète et qui laisserait subsister les apparences de la même union, on pourrait parvenir à élever au pontificat le cardinal Gotti, sujet agréable à l'Empereur.
A la suite de cette découverte, Tencin interroge Zinzendorff qui se défend énergiquement ; il n'attache aucune importance à ses protestations; maintenant qu il a démasqué l'intrigue, il ne la redoute plus et veillera. D'ailleurs, il demeure en complet accord avec le cardinal KoUonitz, archevêque de Vienne, qui désapprouve son compatriote.
Puis, c'est Aquaviva qui, nourrissant secrètement l'espoir de faire nommer RufTo et ne désespérant pas de trouver une occasion de le
mettre en avant, revient à la chaîne auprès des Français qui entravent ses projets plus encore qu'il ne contrarie les leurs. 11 s'adresse d'abord au cardinal de Rohan auprès duquel il ne craint ■ pas de renouveler ses tcmoîgnages de dévouement et de fidélité. Le cardinal de Rohan fait intervenir Tencin et les deux rivaux sont de nouveau en présence.
« Je viens vous demander de la part du Roi, mon maître, dit Aquaviva après bien des banalités et quelques fadeurs, si, dans le cas où l'on serait obligé de sortir de la faction Corsini, les Français iraient à Pico ou à RufTo, dont Sa Majesté Catholique m'ordonne de solliciter de toutes mes forces l'élection, »
Tencin cherche à se contenir : c'est sur un ton calme qu'il lui rappelle la double règle adoptée en entrant au conclave, confoi-mémenl anx instructions : union avec les couronnes, union avec le cardinal Corsini. Il lui fait observer que Pico et RufFo ne plaisent pas à l'Empereur, que d'ailleurs il ne saurait être question d'eus, parce que les couronnes étant unies de bonne foi avec Corsini, on ne pouvait réduire ce cardinal à sortir de sa faction qui compose à elle seule la moitié du Sacré-Collège.
« Et moi, interrompit Aquaviva, je vous pré-
29^ IXTRIGUES ET MIBSIOJSS
dis, et VOUS le verrez, qu'il sera obligé d'ea sortir. Je compreods que l'Empereur ait des raisous d'exclure Pieo, et j'agirais de même à sa place, mais il n'en a aucune pour Ruffo, si ce n'est sa qualilé de napulitain? C'est une domi- • nation, c'est une tyrannie qu'on ne doit point souirrir, et qui doit surtout animer et réunir contre la cour de Vienne tous ceux qui sont atlacliés à la maison de Bourbon. Pour moi, je n'ai point fait difflculté de donner mon suffrage à Corio et à Delci , quoique vassaux de l'Empereur ! »
« Le cardinal Kollonitz, se contente de répondre Tencin, ne nous a jamais parlé d'exclusion générale, mais seulement de Pico et de Rull'o. Si vous pouvez faire changer la ligne de conduite qui nous a été imposée, nous irons volontiers à ces deux candidats. Considérez enfin qu'il ne s'agit pas ici de quelque chose qui intéresse uniquement la maison de Bourbon, mais de l'élection du clicf de l'Eglise qui doit être le père commun des Allemands, des Espagnols et des Français. Nous devons unir nos eiforts en faveur d'un sujet capable de réunir ces qualilés ; c'est tout ce que nous demandons, et, pourvu qu'on fasse un bon pape, nous cédons à d'autres la gloire de le faire. »
nu CARDINAL DE TBNCIN 323
Ces paroles mesurées, qai ne faisaient pas mËme allusion aux griefs passés, ne pouvaient finir que par des amiliés réciproques et d'affectueuses embrassades. Néanmoins, Tencin se demande quel peut être le motif de semblables avances : Aquaviva a-t-il voulu le gagner ou le tromper, n'a-t-il pas été réprimandé par la cour d'Espagne qui l'oblige à changer d'attitude ? Celte conversation n'a d'autre résultat que d'entretenir sa défiance.
Plus le cardinal Aquaviva s'élève conire l'opposition de l'Empereur à l'élection d'un napolitain, plus elle parait juste et bien fondée aux yeux de quelques-uns, de Tencin en particulier. Celui-ci fait remarquer qu'un pape napolitain serait aussi contraire à l'intérêt des autres couronnes que pernicieux pour le Saint-Siège. Le roi de Naples, résidant dans ses Etats, est aux portes de Rome. Le Saint-Siège, fait- il observer, gémit des prétentions presque sans bornes de cette Cour qui les porte aujourd'hui bien plus loin que n'ont jamais fait les Espagnols et les Impériaux ; d'ailleurs, le gouvernement de ce royaume est fort différent de ce qu'il était autrefois, et jamais les souverains de Naples n'ont tenu leurs vassaux dans une aussi grande servitude. Enfin, plusieurs cardinaux ont des
INTRIGUES ET HISBIONS
bénéfices dans le royaume de NapLes, plusieurs familles de Home y possèdent des fiefs ; ils sont, dès lors, les uns et les autres sous la dépendance du ministre de cette couronne qui donne, promet, menace... Bref, Tencin a d'excellentes raisons pour se trouver dans la nécessité de s'opposer au désir d'Aquaviva et même d'estimer qu'il faut de préférence exclure les napolitains.
Pendant ces manèges, les scrutins se succèdent sans même fournir d'indication importante.
Delci, qui n'est pas tout à fait abandonné, compte encore dix-sept voix, tandis qu'on en attribue quinze à Spinola. Passionei, ancien nonce à Vienne et secrétaire des brefs, n'est pas estimé ; pourtant il trouve dix voix en sa faveur.
Le a5 juin, «ne alerte se produit et Rome croit un instant que le Pape est élu. Le secrétaire d'Etal Firrao, sujet médiocre à tous égards, est proposé par le camerlingue et Aquaviva au cardinal Corsini ; celui-ci pris au dépourvu n'a pu que l'accepter, mais les impériaux ont protesté, puisque ce candidat était l'objet d'une exclusion de la part de l'Empereur, et Tencin s'est trouvé fort perplexe, engagé d'un côté par Corsini et de l'aulre relenu par les Allemands. La surprise de cetic candidature imprevuc ne Iriomplie cependani pas des hésilations, et
nu CARDINAL DR TENCIN 337
tandis que le peuple massé sur la place de Saint- Pierre s'appi'était à acclamer le nouveau Pontife, le cardinal Firrao ne parvenait pas à réunir plus de vingt-huit suffrages et se retirait dans sa cellule en se plaignant hautement d'avoir été dupé.
Comme aux premiers jours du conclave, Tencin se lient de nouveau à l'écart. Puisque tous ses efforts n'ont pas abouti au mois de mai, il ne cherche plus à faire peser son iniluence au moment des scrutins. Il s'arme de patience, et il attend une occasion qu'il ne provoquera pas.
Désespérant de diriger le conclave et de faire accepter le candidat qu'il aurait lui-même désigné, il sait qu'on n'en nommera pas malgré lui et il espère qu'on viendra lui en proposer un qui lui convienne en tous points. Jusqu'à la dernière heure, il sera resté fidèle à ses instructions en rejetant toute entente avec le camerlingue et aura sauvegardé ses griefs personnels contre Aquaviva en déclinant toutes les combinaisons dont le ministre d'Espagne et de Naples prenait l'initiative. 11 compte jouer toujours au moment déoisif un rôle important, peut-être prépondérant; et, bien à l'avance, il assure que, s'il renonce à la gloire de faire le pape, s'il se borne à en demander un qui soit impartial, le
asS
l'utui' Pontife aura cependant la principale obligation de Bon élévation à la France.
Au commencement d'août, le nouveau Collège se trouve assez étroitement uni. Le camerlingue n'a pu en détacher les Allemands un instant ébranlés par ses artifices. Aquaviva ne cherche plus à intriguer contre Corsini, mais ces deux cardinaux restent défiants l'un à l'égard de l'autre ; ce sentiment deviné par les adversaires les encourage à la lutte et les rend plus intraitables. Kollonitz ne peut croire que le ministre d'Espagne, après avoir déclaré qu'il ne voulait aucune entente avec les Allemands et que son grand désir était de faire un pape contre leur gré, puisse s'unir aujourd'liui de bonne foi avec eux.Tencin, qui se garde également d'oublier le passé, n'est pas aussi sans quelques inquiétudes, et sa confiance est nulle dans la nouvelle attitude d' Aquaviva,
Cependant on a repris la candidature d'Aldrovandi qui obtient trenle-deux voix cl pour laquelle Corsini surmonte une antipathie personnelle, en vertu du principe établi au conclave a qu'une mauvaise créature vaut mieux qu'un bon ami d'une autre faction ». Les scrutins se succèdent sans que le nombre des suffrages varie.
Le nouveau Collège témoigne alors de toutes ses forces; pour la première fois, les Français, les Allemands et les Espagnols sont fidèlement groupés autour de Corsini. Mais les dixhuit opposants montrent une égale ténacité ; ils votent pour Lanfredini ou pour Corradîni : leur seule tactique est de faire obstruction; ils y réussissent. Les deux partis restent ainsi en présence, sans avancer ni recaler, chercbant en vain à provoquer des défections chez leurs adversaires. Les nouvelles qui parviennent au conclave apportent les plaintes de Rome, de l'Italie, de toute l'Europe contre la durée de l'élection. Corsini et Tencin estiment que la réprobation témoignée partout contre l'attitude des cardinaux ébranlera le vieux Collège, puisque c'est au petit nombre et non à la grande majorité qu'on doit s'en prendre de cette excessive longueur.
Alors le camerlingue ne voit plus qu'une ressource, chercher à discréditer Aldrovandi auquel il ne manque plus que deux voix pour être proclamé. Il craint que l'un des siens ne se détache pour avoir tout l'honneur de l'cleclion, ou qu'enfin la chaleur, l'ennui, les plaintes du dehors n'aient raison des courages qu'il s'efforce de maintenir. Il envoie donc à Aldrovandi un certain moine cordelier, le P. Ravali, qui, soas
23o UNT1UGU£S ET MISSIONS
prétexte de le eomplimenter sur son élection assurée, lui insinue que le camerlingue ne lui fait d'opposition que parce qu'il se croit détesté et qu'il la cesserait immédiatement s'il était certain des bonnes dispositions d'Aldrovandi. Celui-ci, désireux de lever le dernier obstacle, n'hésite pas à assurer au moine qu'il est tout disposé à faire la paix avec le camerlingue, et même, sur la demande qui lui en est témoignée, il donne ces assurances par écrit : « Voyez votre candidat que vous me vantez tous les jours comme un homme de Dieu, incapable d'employer l'intrigue pour devenir son Vicaire, s'écrie Albani, en montrant la lettre I Le voilà pourtant qui cherche des souterrains et met les promesses en œuvre pour se raccommoder avec moi et briguer mes suffrages. » L'imprudent cardinal reconnaît trop tard son erreur ; il s'en excuse. Cependant l'acharnement est tel que cette manœuvre ne provoque qu'une défaillance insignifiante; elle a surtout pour effet de maintenir les opposants dans leur résolution ; aucune promesse, aucune menace ne peut les ébranler et, plus que jamais, la situation semble inextricable. Tout à coup, la scène change de face. Le iQ août, en sortant du scrutin qui s'était passé eomme à l'ordinaire, le cardinal Gibo aborde
Tencin et lui assure que, si le parti d'Aldrovandi voulait se ranger à Lambertini, le pape serait fait dans la journée. Cette démarche prouve donc que le vieux Collège redoute des désertions ! Mais , de son côté , Tencin ne dit pas que la situation d'Aldrovandi est gravement compromise, que, malgré tous les efforts, le cardinal Gotti va se détacher de Corsini, entraînant probablement à sa suite le cardinal Carafa ^^K La même crainte amène les deux camps à une transaction. Sur-le-champ, Tencin prie Corsini de venir conférer dans la cellule du cardinal de Rohan. La proposition surprend le chef du nouveau Collège, et il lui semble dur de sortir de sa faction ; les cardinaux français lui représentent avec force que cette faction s'était rendue indigne de la préférence par ses désertions et son ingratitude, qu'il devait regarder Lambertîni comme une de ses créatures puisqu'il avait été fait archevêque de Bologne par Benoit XIII; ils ne manquent pas de lui ajouter que Lambertini se comportera à son égard de façon à ne lui laisser aucun regret. Corsini demande le temps de la réflexion ; il certifie que, s'il n'a pas trouvé à la
(*> Pierre-Louis Carafa, de Naples, cardinal en 1728 de la création de Benoît XIII, archevêque de Larissa.
fin de la journée les deux voix qui lui manquent pour Aldrovandi , il acceptera de bonne grâce la proposition.
D'un rapide coup d'œil, Tencin a envisagé la situation : Lambertini n'est pas en bons termes avec le camerlingue ; il est indifférent à Aquaviva ; s'il ne se trouve pas au nombre des cardinaux désignés dans les instructions, il n'a cependant aucune hostilité à l'égard de la France, il s'est même toujours montré extrêmement bienveillant pour les cardinaux français dont il suivait volontiers les conseils et naguère encore en ne prenant plus part, sur leur demande, aux conférences qui se tenaient chez Passionei.
D'autre part, Tencin peut laisser croire qu'il a pris l'initiative de la proposition, ou tout au moins que la promptitude de son adhésion témoigne d'un secret désir. Il répand donc le bruit que le nouveau Collège est en entier favorable, alors que Corsini hésite toujours et que quelques-unes de ses créatures protestent contre ce choix.
Il est trop tard pour lutter encore ; le mouvement se dessine, il gagne, il entraine toutes les factions et aucune entrave ne l'arrêtera désormais. Corsini annonce son concours et les derniers hésitants se joignent à lui.
Pendant ces alternatives qui remplissent la fin de la journée, Tencin s'est rendu dans la cellule de Lambertîni qui, le matin encore, parlait de son élection en riant et se proposait en termes un peu libres. Il Taborde avec les marques du plus profond respect ; il lui témoigne sa joie et laisse entendre qu'il a fait beaucoup pour son élévation ; il arrive enfin au principal but de sa visite, n'hésite pas à discuter avec lui le choix des nouveaux ministres, lui recommandant tout spécialement Corsini ^^\ Mais ce n'est plus l'archevêque de Bologne qu'il a devant lui, et le Pontife de demain lui répond avec une douce fermeté : « Je ne veux entrer avec vous dans aucun détail, mais nous sommes amis depuis vingt ans. Vous serez content de tout. » Tencin n'oublie pas de rapporter cette scène à
(*^ Recommandation inutile, car le nouveau pontife ne devait pas oublier. le peu d'enthousiasme apporté par le chef du nouveau Collège à son élection. Plus tard, Corsin tenta sans succès d'obtenir la pourpre pour Altoviti, frère de sa belle-sœur. A ce sujet, Benoît XIV devait écrire, le 1®' mars 1743, à Tencin : « Nous avons été six mois enfermés dans le conclave ; nous avons scandalisé l'Europe par une si longue durée, dont l'unique cause a été l'opiniâtreté du cardinal Corsini à vouloir pour pape une de ses créatures afin d'avoir un chapeau à sa disposition. Ce serait une chose criante que la récompense d'une
Fleury ; il ajoute que nombre de cardinaux en sont témoins, qu'ils sont surpris de tant de bontés et qu'ils le félicitent comme s'il était le propre neveu de Lambertini : déjà il songe à son crédit dans l'avenir !
La nuit tombe et^ selon la coutume , chacun vient baiser la main de Lambertini. Le camerlingue avait assuré qu'il lui serait aussi contraire qu'à Aldrovandi, et Passionei s'était expliqué sur son compte avec non moins de vivacité; ils ne sont pas des derniers à aller lui rendre hommage. Cependant ils ne peuvent cacher leur embarras qui frappe tout le monde.
Après cent quatre-vingts jours passés dans les plus profondes dissensions, une parfaite harmonie règne tout d'un coup entre les cinquante cardinaux qui témoignent tous une complète allégresse , accourent empressés , respectueux auprès de Lambertini et se félicitent récipro-
pareille conduite fut d'obtenir ce chapeau qu'il désirait si ardemment et elle serait d'autant plus odieuse qu'elle le serait au dépens de notre réputation qui, consistant uniquement à être pai'venu au pontifîcat sans brigues et sans monopoles, recevrait une fâcheuse atteinte si on nous voyait faire un cardinal à la présentation du cardinal Corsini, le monde ne manquant point de gens malins qui diraient aussitôt que c'est l'exécution d'un engagement secret. » (A. E. Rome. T. 791.)
quement comme si tous leurs efforts, depuis le i8 février, n'avaient eu d'autre but que celui de parvenir au résultat actuel ^*K
Sur les lèvres du camerlingue, les phrases élogieuses ont remplacé les paroles de haine. C'est une victoire pour cet énigmatique personnage que d'avoir tenu si longtemps le conclave en suspens, d'avoir entravé bien des projets, anéanti bien des prétentions. Dédaigneux du mépris dont il est l'objet, il ne semble avoir cédé que parce qu'il a suffisamment fait montre de son pouvoir et qu'il en est lassé. L'enthousiasme
(1) Le l®"* février, Tepcin avait envoyé à Fleury un mémoire de Corsini contenant « ce qu'il pense sur la plupart des sujets », et le cardinal-neveu avait écrit à propos de Lambertini : « Il est d'une des quarante maisons de sénateurs qu'a la ville de Bologne dont il est archevêque, s'acquittant de ses fonctions à la satisfaction générale, ce qui n'est pas peu de chose... Tout le monde convient également que le cardinal Lambertini se distingue par son savoir, ayant fait une étude particulière de la Sainte-Ecriture et des Pères ainsi que des lois civiles et canoniques, par des mœurs sans reproche, assez de douceur, bien de la droiture, des sentiments d'honneur, de l'exactitude à sa parole, avec de l'habileté une grande facilité dans les affaires et tout le talent possible pour trouver des expédients ; mais l'excès de sa franchise, son humeur ennemie de toute contrainte, la liberté qu'il se donne de tout censurer, des saillies d'esprit dont il n'est pas le maître, qui le font craindre et où la bienséance de son état est quelque-f
a36 INTRIGUES ET MISSIONS
est à son comble chez le cardinal Aquaviva : lui aussi revendique rhonneur de l'élection ; il rivalise avec Tencin pour se donner de Timportance, mais il ne peut y parvenir aussi complètement, puisqu'il a été informé trop tardivement des dernières négociations, puisqu'il ne reçoit pas les mêmes témoignages d'affection que son rival et se trouve dans l'impossibilité de parler ou d'agir au nom de Gorsini qui conserve à son égard de secrètes rancunes.
L'élection se fait le 17 août au premier scrutin. « Qu'on vienne nous dire après cela que ce n'est pas le Saint-Esprit qui fait le Pape ! Digitus Dei hic est; » s'écrient les Italiens, n'oubliant
fois blessée lui feront du tort; outre qu'on .Taccuse d'avoir des moments de vivacité, de n'être pas toujours d'accord avec la prudence, de prendre trop aisément des engagements et d'avoir autant de peine à les abandonner qu'il montre de hardiesse à en mépriser les risques... Il a passé successivement par les emplois d'avocat consistorial, de promoteur de la foi et de secrétaire de la congrégation du Concile, en premier lieu, puis de celle des Evéques et Réguliers, ayant aussi été évéque d'Ancône.^. Il travaille actuellement à un ouvrage sur la matière des procédures pour les béatifications ou canonisations, dont quelque chose a déjà paru, mais à la suite duquel il est obligé de retoucher par rapport à quelques inductions dangereuses que les partisans des faux miracles en auraient tiré. »
pas que la proposition de Lambertinî aurait été rejetée bien loin au commencement du conclave.
Contrairement à Tusage voulant qu'au scrutin où le Pape est élu, il donne sa voix au doyen du Sacré-Collège, Lambertini, s'excusant auprès de RufTo, vota pour Aldrovandi qui s'était retiré de lui-même pour faciliter Télection. Ce fut par ce premier acte de délicatesse que se signala Benoît XIV ^^\ Tencin se flatte de lui en avoir suggéré ridée, mais le nouveau Pontife possédait assez de finesse pour n'avoir pas besoin d'être conseillé.
Les charges furent immédiatement distribuées. La place de secrétaire d'Etat, déclinée par Corsini qui reçut le titre d'archiprêtre de Saint-Jean de Latran, fiit confiée à Valenti ; Aldrovandi fut nommé dataire; Ruflb chancelier, et Querini, préfet de la congrégation de l'Index. Enfin Benoit XIV gardait provisoirement l'archevêché de Bologne pour le cas où les fonctions de dataire ne conviendraient pas à Aldrovandi.
Dès la première heure, le Pape prouvait qu'il n'oubliait pas les services rendus ni les amitiés fidèles.
^'l Benoît XIV fit connaître qu'il prenait son nom en l'honneur de Benoît XIII, dont il était une des créatures.
q38 intrigues et missions
Pour Tencin, ces dispositions sont d'excellent augure. Il écrit en toute hâte à Versailles afin d'annoncer un choix dû à des qualités, à des talents qui lui donnent toute confiance dans Favènement d'un homme de bien, et, s'il lui avait été possible de prévoir l'avenir, il aurait ajouté : d'un vertueux Pontife et d'un ami de la France.
Pendant que, d'une main fébrile, il rédige sa dépêche à Louis XV, le canon tonne au château Saint-AngB; et les cloches de Rome sonnent à toute volée pour célébrer l'élection.
La dernière mission du cardinal de Tencin
Modération de Tencin. — Il est nommé archevêque de Lyon, puis officiellement accrédité auprès du Saint-Siège. — Départ du duc de Saint-Aignan. — Incidents provoqués par le jubilé. — Tencin diplomate : ses erreurs à propos de la guerre de succession d'Autriche. — Il demande un congé pour visiter son diocèse. — Projets inconstants du cardinal Fleury. — Tencin nommé au Conseil d'Etat : son séjour sans éclat à Versailles, sa retraite, sa mort.
Dans une de ses dépêches ^*\ Tencin raconte qu'un officier autrichien, appartenant à la religion réformée, se trouvait à Rome pendant le conclave. Cet officier fut attristé d'abord par les divisions qui agitaient le Sacré-Collège en
(*> Du 21 octobre 1740, à Amelot. — Au sujet de cet officier, capitaine dans un régiment de l'Empereur, en garnison à Crémone, Tencin ajoute : « Sa conversion est d'autant plus sincère qu'il ne demande rien et qu'après avoir fait abjuration il s'en retourne à sa compagnie. »
les prétextes les plus divers, s'occuper activement des nombreuses congrégations dont il fait partie, ne pas exagérer ses succès véritables sous le nouveau pontificat ni l'évidente cordialité de ses rapports avec Benoit XIY, et, chose plus extraordinaire, ne formuler aucune demande personnelle dans ses lettres, n'ambitionner aucune faveur , ne réclamer aucune récompense.
Il reste donc ou il affecte de rester insensible aux nominations successives dont il est l'objet dans les congrégations du Concile, des Rites, de la Propagande, de l'Examen des Evoques, cette dernière d'institution toute récente et lui donnant comme principal avantage, reconnait-il, de s'entretenir plus souvent avec le Pape qui s'y montre assidu. Il dédaigne même de faire observer qu'il est un des rares cardinaux étrangers admis dans ces congrégations où se discutent, se décident d'importantes affaires religieuses, qu'il satisfait ainsi et au delà les espérances du cardinal Fleury. Proposé pour l'archevêché de Lyon, il attend sa nomination sans aucune impatience et lorsqu'elle devient officielle le a4 septembre 174^ ^* > î^ songe plutôt à ses
^*^ a M. le cardinal Tencin, qui suivait nos affaires à la cour de Rome et qui apparemment a réussi pour nos inté-
DU CARDINAL DE TENCIN fl^3
nouveaux devoirs qu'à sa récente dignité. Sa préconisation dans le consistoire du 8 novembre suivant, est de sa part Tobjet d'un compte rendu bref et modeste, négligeant de fournir les détails de la cérémonie, alors que six années auparavant, il s'était complaisamment étendu sur Téclat de son sacre en qualité d'archevêque d'Embrun. Il présente, le i3 septembre, les lettres qui l'accréditent de nouveau auprès du Saint-Siège. Benoit XIV l'accueille « comme un vieil ami de dix-neuf ans », se promène longuement avec lui, et le ton familier, affectueux de la conversation, étonne tous les assistants. Quelques jours après, le 25, le cardinal de Rohan quitte Rome et, le a octobre, le cardinal d'Auvergne reprend à son tour la route de France. Tencin reste donc seul avec le duc de Saint- Aignan qui se trouve aux prises avec des difficultés financières toujours croissantes et n'ose s'éloigner, bien qu'il ait pris
rets dans l'élection du pape Lambertini, a eu, dans la nomination faite ces jours-ci aux bénéfices, l'archevôchc de -Lyon qui depuis longtemps était dans la maison de Villeroy et sur lequel comptait beaucoup un des Brissac, qui est actuellement évéque [de Vendôme], et l'abbé Fouquet, cousin de M. le comte de Belle-Islc cl qui a été agent du clergé, âgé de trente-quatre ans, a eu du môme coup l'archevêché d'Embrun. » (Journal de Barbier, vol. cit.)
q44 intrigues et missions
officiellement congé du Pape ^*\ avant d'avoir payé la plupart de ses dettes.
La situation de Tambassadeur est véritablement pénible. Il a reçu trente mille écus de gratification pour Taider à satisfaire ses créanciers, et il sait que Tencin, chargé de lui remettre la somme, doit en outre rendre compte de sa situation, l'assister davantage s'il le juge nécessaire, pour tout dire, le surveiller. Le ministre lui a écrit le 27 décembre : a Gomme vous me paraissez encore incertain du temps de votre départ, je crois devoir vous avertir que vos appointements ont cessé du i®"" octobre, afin que vous ne continuiez pas une dépense sur laquelle vous pourriez vous trouver en mécompte ». Et cependant il retarde de jour en jour ; il remet par petits paquets les papiers de l'ambassade à son successeur et séjourne quelque temps à Naples pour ne pas lui porter ombrage; il rédige d'interminables dépêches politiques afin de justifier sa présence en Italie et cherche à se
^^) « Le 18 [septembre], le Pape donna audience au duc de Saint- Aignan, ambassadeur du Roi de France, qui le complimenta de la part de S. M. T. C, sur son exaltation au pontificat. Il a pris congé du Pape dans cette audience et Sa Sainteté lui a envoyé les présents accoutumés... » (Mercure de France, octobre 1740.)
disculper ^*^ auprès du ministre de sa lenteur à exécuter un ordre formel, presque brutal. Après des ajournements successifs provoqués par de nouvelles vicissitudes et après avoir mis tant bien que mal ordre à ses affaires, grâce à quelques indemnités supplémentaires , il quitte enfin Rome le ao juin 1741 ; Tencin lui prodigue les marques les plus apparentes d'une grande considération et raccompagne même jusqu'à une petite distance de la ville, se sent presqu*ému devant Tinfortune de son rival, mais, un peu d'ironie se joignant à sa pitié, il ne peut s'empôcher d'écrire : « M. de Saint- Aignan s'en retourne en France à très petites journées, semblable à ces rivières qui, par leurs longs détours dans les pays qu'elles arrosent, paraissent ne les quitter qu'à regret ^^\ »
^^^ Saint-Aignan à Amelot, 25 mars 1741 : « ...Vous n'avez sans doute pas oublié combien j'ai éprouvé de mécomptes que je ne pouvais prévoir, et vous ne sauriez ignorer qu'en prolongeant mon séjour ici jusqu'à ce que je fusse en état de remplir mes engagements, je n'ai fait que suivre l'exemple de plusieurs de mes pareils à la probité desquels la voix publique a rendu justice. Je sens mieux que personne tous les désagréments du peu de figure que je fais maintenant, mais, outre qu'il est aisé de juger dès lors que cela n'est pas volontaire, je peux vous assurer que, loin qu'on y ait rien trouvé contre la décence, c'est ce qui m'a le plus attiré d'éloges... »
<3) Lettre adressée le 26 juillet 1741 à l'évéque de
24(i INTUIGUËS ET MISSIONS
Tcnciii s'occupait alors activement, fiévreusement des congrégations où il rendait de réels services à l'Eglise de France, soit pour la nomination des évéques présentés, soit pour la réduction du prix des bulles, enfin pour les mille détails de l'administration ecclésiastique ; il s'y absorbait tout entier, s'y passionnait môme et, dans la congrégation de la Propagande où il était spécialement cliargé des Indes Orientales, il s'inquiétait du sort des missionnaires en Chine, de leurs différends regrettables, sans pourtant leur assurer une protection eflicace, car il avait des vues trop étroites pour s'intéresser à des événements futurs ou à de lointaines régions.
Toutefois deux graves questions se. trouvaient en suspens, avant môme le départ du duc de Saint- Aignan ; elles nécessitaient une active correspondance que Tencin adressait surtout au cardinal Fleury depuis que M. de Morville avait été remplacé par Amelot au secrétariat des Affaires Etrangères.
La première lui causait de graves soucis, car elle se rapportait aux discussions relatives à la bulle UnigenituSy discussions dans lesquelles il était intervenu avec tant d'ardeur, tant d'opiniâ-
Rennes, Vauréal, ambassadcup auprès de la coup d'Espagne.
DU CARDINAL DE TENCIN a4y
treté, entraîné d'abord par les circonstances et ne pouvant ensuite se modérer dans une entreprise où son nom était indissolublement attaché : il s'agissait du jubilé qui, selon Tusage, devait être accordé par le nouveau Pape.
Benoît XIV s'intéressait médiocrement aux controverses méticuleuses qui bouleversaient TEglise de France au point de faire redouter un véritable schisme; il savait d'ailleurs que ces controverses servaient aux parlements de prétexte pour battre en brèche l'autorité royale, mais il ne voulait à aucun prix que l'indulgence plénière, due aux fidèles à son avènement, fut l'occasion de nouveaux troubles. Comment satisfaire les constitutionnaires et les opposants? Gomment comprendre les jansénistes dans le jubilé, sans porter atteinte à la bulle Unigeniliis, sans répudier les actes de ses prédécesseurs ? Le cas était difficile, et la solution paraissait presqu'impossible par suite de la surexcitation des esprits. Le Roi, représenté par le cardinal de Fleury, était inquiet, ïencin fort troublé et le vénérable Pontife très embarrassé.
Plusieurs expédients furent discutés entre Benoit XIV et Tencin, par l'un avec un esprit de conciliation qui n'entre pas dans le détail et voit les choses plus sainement, par l'autre avec
un esprit prévenu, presque sectaire, qui songe involontairement à un parti plutôt qu'à la religion même.
On se demanda d'abord s'il ne fallait pas excepter de la bulle du jubilé les évoques appelants, puis s'il ne vaudrait pas mieux la rédiger suivant la mode ancienne, sans y mettre aucune des clauses nouvelles insérées sous les derniers pontificats, mais en ajoutant cette phrase : « Quelle douleur de prévoir qu'un grand nombre ne profiteront pas des grâces spirituelles par leur obstination dans le péché ou leur désobéissance à l'Eglise, en particulier à la constitution Unigenitus ». Cette nouvelle rédaction ne put satisfaire Fleury , laissa des inquiétudes à Tencin qui discuta de nouveau et obtint du Pape, pressé d'en finir, que la bulle serait publiée sous son ancienne forme, accompagnée d'un bref au Roi pour excepter du jubilé les réfractaires à la constitution Unigenitus.
Cette dernière combinaison laissait, en réalité, le Roi maître de faire ce qu'il voudrait, mais ses ministres n'en demeuraient pas moins fort perplexes, si perplexes qu'ils n'osèrent faire enregistrer par le Parlement la bulle du jubilé proclamé à la date du ii novembre 174^. Ces craintes furent considérées comme une véritable
DU CARDINAL DE TENGIN ti^^
victoire par les jansénistes et Tcnein s'en irrita. Benoît XIV fut profondément peiné du peu de résultats de ses efforts et de sa bonne volonté. Comme Tindécision se prolongeait, il se résolut enfin à envoyer à Louis XV une autre bulle dans laquelle, pour ménager toutes les susceptibilités, il s'exprimait ainsi : « Nous n'avons pas jugé qu'il fût nécessaire de faire mention de ceux qui, dans vos Etats, méprisent la constitution Unigenitus et veulent témérairement détruire son autorité, parce que nous croyons que personne n'ignore que, tant qu'ils persévéreront dans leur révolte, ils ne peuvent participer aux grâces du jubilé ». Cette nouvelle bulle qui s'en remettait, en réalité, à la conscience de chacun, fut expédiée le aS décembre 1743 seulement, et Tencin n'eut donc aucune part à sa rédaction.
Pendant ces démêlés arides qui semblent même dépourvus d'intérêt lorsque la passion tombe, lorsque les années achèvent de leur enlever toute importance, de graves événements politiques se préparaient. A la mort de l'empereur d'Autriche Charles VI, le 20 octobre 174^» malgré le soin qu'il avait eu d'assurer sa succession à sa fille Marie-Thérèse ^^\ les convoitises
vï) Marie-Thérèse d'Autriche (13 mai 1717-29 novembre
des diverses puissances se manifestèrent et une guerre générale parut imminente. On sait que la France s'était engagée à garantir la Pragmatique Sanction et que le vieux cardinal Fleury avait Tardent désir de maintenir la paix, mais que, d'autre part, les anciennes maximes en matière de politique étrangère, consistant à voir une ennemie dans TAutriche, conservaient toute leur force malgré leur illogisme. Après avoir fait preuve de ses talents en théologie, Tencin allait donc avoir à révéler ses capacités de diplomate, et il faut reconnaître tout de suite que, sur ce terrain nouveau pour lui, en dépit de son assurance et de ses facultés d'assimilation, il s'y montra tout à fait inférieur.
L'invasion brutale de la Silésie par le roi de Prusse ^^\ la guerre qui peu à peu s'étend, se généralise, sont l'objet pour lui de nombreuses dépêches ; comme, selon sa nouvelle habitude, il les adresse prescpie toutes à Fleury, il exagère peut-être son optimisme, mais il révèle quand même son aveuglement et son ignorance absolue de la politique étrangère.
1780), impératrice d'Allemagne, reine de Hongrie et du Bohôme, mariée en 1736 au duc François de Lorraine.
('> Frédéric II (24 janvier 1712-17 août 1786).
DU CARDINAL DE TENCIN aSi
Ayant appris que la France seconde l'électeur de Bavière, que deux armées imposantes s'avancent sous les ordres des maréchaux de Maillebois ^*^ et de Belle-Isle, il constate que ces grandes résolutions vont donner une nouvelle face aux afTaires, puisque le Roi n'a pu remplir son rôle de pacificateur et, confirmant une fois de plus l'appréciation du cardinal de Bernis, qui lui attribuait de (x petits moyens )» tandis que ses « vues se portaient sur de grands objets », il écrit àFleury le a juin 1741 '• « L'augmentation de dix hommes par compagnie dans notre infanterie, annoncée depuis longtemps, est généralement approuvée et confirme l'idée où l'on est que la France décidera de la couronne impériale. » — « La satisfaction de Votre Eminence doit être parfaite, constate*t-il le 39 septembre suivant ; qu'elle me permette de lui témoigner toute ma joie et comme sujet du Roi et comme sa créature. Nous touchons à la plus belle époque de la monarchie, époque pour laquelle tant de trésors et tant de sang avaient été inutilement répandus depuis deux siècles et où nos plus
(>) Jean-Baptiste- François Desmarcts, marquis de Maillebois (1682 -7 février 1762), petit-fils de Colbert, brigadier en 1708, lieutenant-général en 1731, maréchal de France, gouverneur de l'Alsace en 1748.
âSQ INTRIGUES ET MISSIONS
grands et nos plus habiles ministres avaient échoué. Quelle gloire pour le Roi de voir tomber à ses pieds la maison d'Autriche dans le temps même qu'elle formait les plus iniques projets contre nous; et, ce qui y met le comble, c'est que cet événement ne sera point le fruit du hasard, mais de la sagesse des conseils de Sa Majesté. Le tableau que Votre Eminence a la bonté de me tracer en raccourci des affaires d'Allemagne est magnifique... »
Son enthousiasme augmentant encore à la suite des premiers succès, il rédige, le 20 octobre, cette nouvelle dépêche plus optimiste encore : « La maison d'Autriche humiliée, les principales puissances de l'Empire intéressées à perpétuer son abaissement, le roi d'Angleterre obligé en quelque sorte de demander grâce pour ses Etats de Hanovre^ ce qui est une satisfaction éclatante et peut-être plus flatteuse que n'aurait été celle qu'on aurait pu obtenir des Anglais par d'heureux succès de nos armes, enfin l'Empire déféré à l'électeur de Bavière , voilà le fruit du travail de Votre Eminence. On pourra sans adulation, appliquer à Sa Majesté ce que l'Ecriture disait d'Alexandre, Siluit terra in conspectu ejus ». Bientôt, hélas 1 ce lyrisme n'est plus possible : l'attitude du roi de Prusse provoque des inquié-
tades, les armées autrichiennes prennent l'offensive et envahissent la Bavière, les généraux de Louis XV éprouvent de premiers revers, et Tencin qui rassurait son premier ministre inquiet sur les événements d'Allemagne, qui lui disait : « Je suis plus hardi ; je prévois l'événement le plus glorieux pour le Roi, le plus consolant pour Votre Eminence x>, Tencin est obligé de reconnaître que l'humiliation de la maison d'Autriche n'est pas encore consommée ; toutefois, il possède une telle assurance qu'il ne s'imagine pas avoir commis la moindre erreur de jugement : les calculs de la diplomatie, les changements brusques de la politique lui échappent ; il ne se rend pas compte de son imprévoyance et il peut seulement exprimer sa stupéfaction : « On ne peut lire qu'avec douleur les détails des événements de la haute Autriche et de la Bavière ^'\ et un Français a bien à souffrir sur-
<*> Charles-Albert, qui s'était fait prématurément couronner archiduc d'Autriche et roi de Bohême à la suite de succès dus à l'appui des troupes françaises, voyait la Bavière envahie, Munich au pouvoir de l'armée de Marie- Thérèse (janvier 1742). Le corps français de Ségur capitulait à Linz, l'armée française de Bohême était paralysée plus encore par les différends de Bellc-Isle avec le maréohal de Brogiie que par sa propre faiblesse. D'autre part, le traité de Bresiau (1 1 juin 1742), par lequel Marie-Thé-
loul ici où il n'est environné que d'Aulpîchiens el où il n'aperçoit, dans ceux qui ne le sont pas, dans les Espagnols môme, tout au plus que de rindilTérence. »
Forcé de reconnaître que les événements déjouent ses calculs, contredisent ses pronostics trop optimistes, il se borne désormais à décrire dans ses dépèches les petits faits relatifs à la iruerre dont Tltalie est devenue le théâtre ^*\ S'il prend part aux déceptions du cardinal Fleury ^^\ c'esl moins pour le plaindre que pour constater les difficultés, les mécomptes du pouvoir et reconnaître implicitement qu'il n'y est pas pré-
ivst* ct'dail (lêlinitivemenl à Frédéric II la Silésie et le comté de Glatz. n'était que la première défection parmi les alliés.
■ Sflun les instructions de Fleurw il adresse de fréquentes dépêches à rambassadeur du Roi à Madrid pour le renseiirner sur la situation des troupes espagnoles en Itidie.
- Fleury à Vauréal, 12 juin 1741 : « Je vous avoue que la besogne devient bien forte pour moi, et que ma tôte souvent a bien de la peine à fournir. L'Europe est un chaos ou plutôt un nœud gordien où Ton ne voit de dénouement que celui d'Alexandre. Quel sera-t-il ? Je n'en sais rien, et il n'y a que Dieu qui le sache. Je ne puis qu'être infiniment aflligé de voir qu'on ne peut réussir en rien qu'à la pointe de l'épéc. » (Le Dran, Sur le proférés et la fortune de l'abbé Tencin, ms. cit.)
paré. Il n'ignore pas, en effet, qu'il est question de lui donner une place au conseil d'Etat ; M™° de Tencin lui confirme le bien fondé de la rumeur publique, et Fleury, par ses réticences, lui permet toutes les ambitions. Pourtant il ne laisse rien paraître, ni désir, ni enthousiasme ; il est sur le point d'obtenir une des plus importantes places du ministère, la première peut-être ^^\ de voir tous ses désirs réalisés et, pour la première fois de sa vie, il hésite.
La détermination qu'il prend révèle ses perplexités. Séduit d'une part par les confidences de Fleury, confidences qui sont presque des propositions, il se rapprochera de la Cour afin de profiter du moindre mouvement en sa faveur et de pouvoir répondre au premier appel ; d'un autre côté, il conservera son poste auprès du Saint-Siège, afin de le rejoindre si la fortune ne lui sourit pas et il lui restera encore la possibilité de satisfaire son goût pour les honneurs en obtenant de n'être plus accrédité comme simple chargé d'affaires mais comme ambassadeur. Sous prétexte d'aller prendre possession lui-même de
'^^ « Tout le monde parle de lui comme étant peut-ùlre destiné par le cardinal de Fleury à la place de premier ministre et sûrement comme ayant grande envie d'y parvenir. V f Journal de Barbier, vol. ^cit. )
son nouvel archevêché ^*^ et de se montrer à ses diocésains, il quittera Rome momentanément en manifestant son désir, plus apparent que réel, d'y revenir au bout de peu de mois.
Sans avoir reçu d'instructions positives du premier ministre qui le désire auprès de lui et le redoute tout à la fois, mais certain de n'être pas désavoué, il se contente de prévenir Amelot de son voyage, des combinaisons qu'il médite afin de ne pas interrompre sa mission auprès du Pape, et il lui écrit le 20 avril 1742 *.
« Son Eminence a eu la bonté d'obtenir que j'allasse à Lyon me montrer à mes diocésains. Je profiterai de cette permission d'autant plus volontiers que, par les arrangements que je prendrai et par la liberté c|ue me donne le Pape de lui écrire, les affaires ne souffriront point de mon absence. Je recevrai, si vous le voulez bien, Monsieur, à l'ordinaire, les ordres de la Cour, et je les exécuterai comme si j'étais présent. Je laisserai ici la plus grande'parlie de ma maison, et entr'autres, un de mes secrétaires de confiance que j'avais dans le conclave, et dont je me suis
^'> En 1740, François-Alexandre d'Albon, archidiacre de réglisc de Lyon, avait pris possession du siège au nom du cardinal de Tencin.
toujours servi pour le dehors ^*\ Il recevra les lettres qui me seront écrites de Rome en réponse des miennes, et ce que le Pape et les ministres croiraient devoir y ajouter de vive voix. Comme les courriers, soit de Rome, soit de Paris, passeront toujours dans le lieu où je serai, il n'y aura jamais de retardement dans l'exécution des ordres qui me seront donnes et je continuerai sans interruption la correspondance en Italie avec les ministres du Roi... S'il arrivait quelque événement qui demandât ma présence, je partirais sur-le-champ pour retourner à Rome afin que le service du Roi ne put en aucun cas souffrir de mon absence, et je ne quitterai point Lyon afin d'être plus à portée de revenir ^^\ »
Jadis, il avait tout mis en œuvre pour obtenir les bonnes grâces d'Innocent XIII, profitant des moindres incidents pour exagérer son importance, enfler son crédit ; alors que Benoit XIV
(») L'abbé Trublet.
^^> Tenant à bien préciser le caractère de son voyage, il prévient Ameiot, le 4 mai, qu'il n'ira pas jusqu'à Paris, malgré son vif désir de voir ses amis : « Je ne dois être occupé que de marquer ma reconnaissance à Sa Majesté de tant et de si grands bienfaits, et je crois ne pouvoir mieux le faire qu'en ne mettant point d'intervalle entre résider dans mon diocèse et revenir dans le lieu où j'ai l'honneur d'exécuter ses ordres. »
26o INTRIGUES ET MISSIONS
A peine rétabli, il fait ses adieux au Pape, le 3o juin, lui assurant qu'il ne sera pas absent plus de quatre mois, que, dans ces conditions, il ne charge personne de le remplacer, continuera son ministère de Lyon où toutes les dépêches lui parviendront et d'où il répondra sans perdre de temps. Ses adieux sont brefs et il s'embarque le lendemain même à Givita-Vecchia, sans se laisser le loisir de prendre congé des grands dignitaires de la cour pontificale et des nombreux cardinaux avec lesquels il entretenait de cordiales relations : d'ailleurs, le soin qu'il a pris d'affirmer le peu de durée de son absence coupe court aux commentaires défavorables et justifie une précipitation que des esprits prévenus auraient considérés comme une véritable fuite.
Une violente tempête retarde les galères; il débarque dans la nuit du 5 au 6 juillet seulement
Ce jour-là même je m'embarquerai à Givita-Vecchia sur les galères du Pape qui me porteront à Gônes où je trouverai les courriers de France et de Rome, et d'où je suivrai leur route par Turin et par Ghambéry. Il aurait été bien triste pour moi de différer mon voyage à l'année prochaine. Il y a près de deux ans que j'ai l'honneur d'être archevêque de Lyon ; il est bien temps de se montrer à ses diocésains, quoique j'aie lieu de me flatter que le gouvernement n'ait point souffert de mon absence ; j'espère qu'il en sera de même des affaires dont j'ai l'honneur d'être chargé à Rome. »
DU CARDINAL DE TENGIN . ^l
à Gènes, où il lui faut prendre un peu de repos : cependant, il ne s'attarde pas en route et, dans la matinée du ij, il fait son entrée à Lyon.
Dès son arrivée, il s'oocupe des intérêts de son diocèse, tranche plusieurs questions restées en suspens ^*^v sans oublier toutefois qu'il est toujours chargé d'affaires à Rome et transmettant au ministère, avec les dépêches d'Italie, d'affectueuses lettres de Benoit XIV. Mais l'événement qu'il prévoit, qu'il attend, ne tarde pas à se produire. Le ^4 juillet, le cardinal Fleury lui fait part, ouvertement cette fois, de projets jusqu'alors contenus et mal définis : « Votre Excellence connaît depuis trop longtemps le cas que je fais de ses talents et de ses lumières pour être surprise que je pense à l'avoir pour mon successeur... » ^^\
Peu d'années auparavant, Tencin eut été au comble de la joie en recevant une pareille propo-
^>> « Une des premières et plus graves questions dont il eut à s*inquiéter fut l'union au chapitre de la primatiale de la mense • abbatiale de Tabbaye sécularisée de l'île Barbe. » (Abbé âudouy, Notice historique sur le cardinal de Tencin, archevêque d'Embrun, puis de Lyon, Lyon, Vitte et Perrussel. 1881, in-8.)
w V., Appendice III, les sept lettres échangées entre Fleury et Tencin, du 24 juillet au 26 août 1742. Elles ont été publiées par M. A. de La Place dans son premier
*j6a INTRIGUES ET DUSSIONS
sition et, sans attendre jusqu'au lendemain, il se serait mis en route. Cependant rexpérience lui est venue, sinon naturellement, au moins grâce à M'"° de Tencin ; il réfléchit donc, au lieu de se laisser aller à sa première impulsion ; il constate que l'ofl^re de Fleury est empreinte d'un certain embarras, formulée dans un moment d'extrême lassitude, de véritable découragement ; il pèse les mots, et cette phrase : « Je n'ai dit mon secret à personne au monde », lui prouve que, si Fleury l'appelle, personne autre ne le demande • peut-être. Le premier ministre lui cédera sa place, sans enthousiasme certainement; or, sera-t-il agréé par Louis XV dont la volonté commence à se faire sentir, toléré par les ministres dont la puissance est indiscutable, accepté de toute la Cour, qui ne l'a jamais accueilli avec faveur ? Enfin, la modération dont il fait preuve lui-même depuis deux ans n'achève-t-elle pas de lui dicter de sages résolutions ? Sans tarder, il envoie un courrier à Son Eminence en lui déclarant : c< Je suis incapable de la place qu'elle me destine. »
recueil de Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire et à la littérature (vol. cit.). — Les deux premières de ces lettres, du 24 et du 27 juillet, ont été publiées également par Bois-Jourdain (vol. cit.)
11 n'a même pas le temps de regretter sa réponse : un billet fort laconique lui annonce que « raffaire est suspendue pour un certain temps ». Les trois lettres ont été échangées en neuf jours : le rôve de rarchevôque de Lyon n aura pas assez duré pour aboutir à un pénible réveil.
Personne n'ignora dans la suite les propositions de Fleury, longuement méditées, brusquement formulées, puis aussitôt retirées. On se perdit en vaines conjectures et, aujourd'hui même, il semble malaisé de vouloir connaître l'état d'esprit du premier ministre à la fin de sa longue carrière. Les uns prétendirent qu'il avait voulu tendre un piège à celui qu'il redoutait comme successeur, mais un pareil procédé contraste avec la loyauté bien connue de son caractère^*^; d'autres assurèrent qu'il hésita lorsqu'il comprit la défaveur que lui attirerait une semblable abdication, alors qu'il possédait assez de jugement et de prudence pour peser tous ses
'' « Le cardinal de Teucin eut l'air de refuser ; et l'autre, qui n'avait aucune envie d'en faire son successeur, ne persista pas moins à vouloir le lui persuader ; en sorte que de ce commerce d'hypocrisie et de mensonge il résulta une correspondance où chacun des deux prêtres jouait l'autre et qui n'aboutit à rien. » Celte hypothèse, formulée par Bois-Jourdain (vol, cit.), est peu vraisemblable.
actes, savoir, dans la circonstance, la mésestime dont le nom de Tencin était accompagné. Fatigué, attristé, découragé, il est vraisemblable que, dans un moment de détresse morale, il s'adressa à celui qu'il appréciait peut-être, mais qu'il redoutait certainement, puis, se ressaisissant, qu'il comprit la lourde faute dont il allait porter le poids en cédant la place à un homme que la Cour méprisait, surtout à cause de sa sœur, et que Louis XV n'estimait pas davantage ^*\
En tous cas, dans cette circonstance si délicate, le cardinal de Tencin fit preuve d'un tact, d'une dignité dont il eût été incapable peu d'années auparavant. Jadis, comme agent de Dubois et même comme archevêque d'Embrun, il avait montré trop d'assurance, de volonté, de ténacité pour redouter une tâche, si difficile ou compliquée qu'elle fût : ignorant la crainte, le découragement, il parut donc obéir enfin à des sentiments tout à son honneur.
(^^ « Après avoir bien réfléchi sur les lettres du cardinal de Fieury, j'abandonnai l'idée qui se présente d'abord qu'il ait tendu un piège à M. de Tencin ; j'ai pensé qu'effectivement le cardinal avait eu envie un moment de céder la place à son confrère, mais qu'il avait bientôt après changé d'avis. » (Mémoires du cardinal de Bernis, vol. cit.).
Fleupy devait se demander avec anxiété comment serait interprété son brusque revirement : il fut touché en lisant que Tencin ne témoignait aucune amertume, promettait de garder le secret, désirait rester à Lyon ou retourner à Rome, attribuait entin à des intrigues les embarras du premier ministre. Cette attitude était fort habile ; du coup, Fleury n'eut plus la moindre prévention et, constatant qu'il pouvait lui demander son appui sans crainte d'être supplanté, il écrivît à Tencin, le ii août : «... Je ne crois pas que Votre Eminence doive pousser la modestie jusqu'à refuser une place dans le conseil du Roi en qualité de ministre : ce qui ne l'engagera à autre chose qu'à dire son avis. »
Cette fois, la réponse, toujours calme, prudente et désintéressée, fut plus affectée que sincère. La joie de l'archevêque de Lyon dut être grande lorsqu'il apprit la décision de Louis XV en sa faveur dans le conseil du a6 août ^^\ Si, réellement, il n'avait modifié que sa tactique depuis les deux dernières années et non pas aussi
'•> Si l'on en croit d'Argenson, cette nouvelle fut mal accueillie : « Le public est dans la dernière consternation de ce qui viept d'être déclaré hier au soir : le cardinal de Tencin et mon frère viennent d'être faits ministres d'Etat. » fVof cit. A la date du ?7 août 1742.)
son caractère intrigant, ses goûts d'ambition effrénée, il faut reconnaître qu'il s'était comporté avec une merveilleuse habileté. Lorsqu'il sera à la Cour, il jugera quel parti il lui est possible de tirer de sa nouvelle situation, en admettant qu'il ait encore conservé de plus vastes desseins, ou bien il ne se hasardera pas dans d'autres intrigues, ayant le seul désir de. terminer sa vie avec dignité et trouvant que la considération peut être préférable à des lionneurs passagers. Cédant aux prières de Fleury et obéissant aux ordres du Roi, il s'apprête donc à quitter Lyon le g septembre pour arriver à Paris trois ou quatre jours après ^*\ tandis qu'il envoie ses instructions à Rome, songeant plutôt aux objets personnels laissés par lui qu'à des relations devenues désormais inutiles. Il se détache d'autant plus vite des affaires dont il était chargé auprès du Saint-Siège, qu'il se trouve provisoi-
^*) « Il [Fleury] ne lui parla jamais depuis son arrivée du premier ministère, si ce n'est une seule fois et dans les termes suivants : « Si je ne vous ai point reparlé du projet f< sur lequel je vous ai écrit à Lyon, c'est qu'il n'y avait « rien à faire. » Le cardinal de Tencin ne répliqua rien ; le cardinal de Fleury n'ajouta rien et parla d'autre chose. Ça été un problème entre les amis du cardmal de Tencin de savoir si la proposition du cardinal de Fleury avait été de bonne foi. » (Mémoires du président Hénault, vol. cit.)
rement remplacé par Tabbé de Canillac ^*^ avec lequel ces rapports ont été difficiles, et, de son séjour à la cour pontificale, il conservera seulement Tamitié de Benoit XIV, puisqu'elle lui est offerte.
Selon rhabitude, aucun empressement ne fut apporté pour prévenir oiriciellement le Saint- Père d'une détermination qui ne pouvait d'ailleurs lui causer la moindre surprise. Fleury écrivit le i*' octobre seulement à Benoît XIV ^^\
'' Amelot à Canillac, 4 septembre : « Le Roi ayant jugé à propos, Monsieur, d'appeler dans ses conseils M. le cardinal de Tencin, Sa Majesté a aussitôt jeté les yeux sur vous pour vous charger de l'oxécutiOn de ses ordres. Il rne semble que, comme vous êtes déjà auditeur de rote, vous pourriez être regardé comme sufTisammenl autorisé à parler au nom du Roi... » Bien que fort peu sympathique à Benoît XIV, l'abbé de Canillac devait rester chargé d'affaires jusqu'à l'arrivée de l'archevêque de Bourges, La Rochefoucauld, nommé ambassadeur à Rome le 23 juin 1743, pour être remplacé à son tour, en 1749, par le duc de Nivernais.
<*> Fleury au Pape : «... Je dois la justice à M. le cardinal de Tencin que son premier mouvement fut la douleur de se séparer d'un Prince dont les bontés lui tenaient lieu de tout et qui faisaient la douceur de sa vie. S'il eût osé ou qu'il lui eût été libre de refuser la place honorable que le Roi lui avait destinée, il n'eût jias balancé à en remercier Sa Majesté et à lui demander la permission de ne pas l'accepter ; mais Votre Sainteté sentira elle-même que les circonstances présentes et la soumission qu'il doit ;i son
a68 INTRIGUES ET MISSIONS
ce qui lui laissa la faculté d'attendre jusqu'au ao novembre pour adresser à Louis XV la lettre suivante : « Tout ce que fait Votre Majesté pour le soutien de la vraie foi et pour le bonheur de son royaume est digne des plus grands éloges. Partout éclatent une sagesse singulière et le zèle le plus ardent pour la religion catholique. Votre Majesté a mérité en particulier cette louange lorsque, comme nous Tavons appris par ses lettres, elle a choisi, pour un de ses ministres d'Etat, le cardinal de Tencin. Elle l'a éprouvé et elle le connaît. Nous connaissons aussi depuis longtemps sa parfaite fidélité et son entier dévouement pour Votre Majesté, sa haute prudence
Souverain eussent rendu son refus indécent, du moins s'il n'eût même pas été criminel... La lettre remplie des expressions les plus flatteuses dont Votre Sainteté l'a honoré a dissipé tous ses scrupules et, dans l'amertume où il était de ne plus jouir des conversations délicieuses et de la présence si désirable d'un Père qui voulait bien le traiter comme un enfant chéri, il ne pouvait recevoir de plus grande consolation que d'apprendre qu'il trouve bon et désire même la continuation d'un commerce qui lui fait tant d'honneur et d'une confiance qui remplit ses vœux les plus ardents et les plus sincères. Le Roi l'approuve fort et y consent avec un vrai plaisir. Sa Majesté espère que cette correspondance par lettres ne sera pas moins utile au bien de son service et à l'avantage du Saint-Siège et de l'Eglise que quand ce cardinal était à Rome. »
dans la conduite des aflaires, ses combats et ses victoires sur les ennemis de TEglise et son respectueux attachement pour le Saint-Siège. Nous avons donc appris, avec les plus grands applaudissements et la plus grande joie que Votre Majesté lui ait donné auprès d'EUe une place si distinguée dans laquelle il sera plus à portée de cultiver et d'entretenir cette haute vertu qui vous fait marcher sur les traces de vos illustres ancêtres, surtout du grand Louis XIV, votre bisaïeul, imiter leur zèle et leur respect pour la religion et pour le Saint-Siège et conserver au nom français son éclat et sa grandeur. Ce qui nous touche encore infiniment dans cette occasion, c*est que le cardinal de Tencin, étant parfaitement instruit de notre amour paternel pour Votre Majesté et de tout ce que nous en attendons avec la plus parfaite confiance en faveur de la religion, il resserrera de plus en plus les liens qui attachent Votre Majesté à Nous et au Saint- Siège en lui rappelant souvent nos sentiments pour Elle. » Dans cette lettre n'y avait-il pas mieux que des formules diplomatiques, des éloges conventionnels, une émotion véritable, une estime évidente, une recommandation chaleureuse en faveur de Tancien chargé d'aflaires ? D'ailleurs, Tencin n'avait pas attendu sa nomi-
n'avaient pas disparu et, après Tavoir puissamment aidé, le nom de sa sœur le poursuivait maintenant comme une tare ineffaçable. Par sa douceur, par sa modération, par sa modestie même, il étonna ses nombreux adversaires, calma leur animosité , sans parvenir cependant à se concilier leurs bonnes grâces ; il dut borner ses efforts à se faire tolérer ^^\
« Il a un visage agréable, beaucoup de politesse et d'esprit, rapporte le duc de Luynes dans ses mémoires à la date du 28 juillet 1743 ; son caractère d'esprit est doux, insinuant, cherchant à plaire à tous et ne négligeant aucun moyen d'y parvenir. Il donne à dîner deux fois par semaine, une fois aux ministres étrangers et une fois aux gens de la Cour, jamais à aucune femme... S'il a encore de l'ambition, c'est une ambition patiente, qui ne se rebute point des obstacles et des difficultés;... d'ailleurs, il a peu de crédit ^^\ »
(') On lit dans le Journal de Barbier (vol. cit.), à la date de février 1743 :
Eût^on jamais cru qu*à Moïse Tencin put être comparé? Ils ont vu la terre promise, Aucun d'eux n'y est entré.
^2^ De son côté, d'Argenson écrivait dans son Journal (vol. cit.), le 21 mai 1743 : « Le cardinal de Tencin se con-
Privé de son protecteur ^*\ il perdit le semblant d'autorité qu'il possédait encore, se trouva dans un isolement complet, et lorsque, poussé par la reconnaissance, il voulut obtenir une intervention efficace de Louis XV en faveur des Stuarts cherchant à recouvrer la couronne d'Angleterre ^^\ il comprit que lavocat et la cause recueillaient une égale indifférence. Sa seule fonction à la Cour consistait à présider le bureau des pauvres communautés, « ce qui était pour lui un pauvre département ». D'autre part, il « spiritualisa son loisir » et fit pendant un certain temps à Boulogne des conférences destinées
duit bien. Il paraît ne se mêler de rien ; il calme les inimitiés autant qu'il peut, et se sert de tous les avantages qu'il peut avoir. »
<*J Le cardinal Fleury mourut le 29 janvier 1743.
'-) « Le prince Edouard, fils du prétendant, était arrivé en France, et l'on faisait à Dunkerque les préparatifs d'une descente en Angleterre, à l'effet d'y transporter ce prince ou d'opérer une diversion et d'empêcher les Anglais de faire passer la mer à leurs troupes ; le comte de Saxe était à Dunkerque et devait la commander... Le projet de descente en Angleterre n'ayant point eu lieu, et le comte de Saxe étant revenu à la cour, le Roi récompense ses services par le bâton de maréchal de France. » {Journal historique du règne de Louis XV, à la date du 15 mars 1744 ; Paris, Brault, 2 vol. in-16, 1766.)
tristesse , Lyon ne devant être à ses yeux qu'un exil volontaire avant la mort prochaîne.
Installé dans son diocèse, il résolut de s'y consacrer exclusivement, multipliant ses visites pastorales ^^\ s'occupant avec zèle des moindres détails de son administration, indifférent désormais aux querelles religieuses, aux événements politiques, laissant même tomber sa correspondance avec Benoit XIV qui ne devait guère lui survivre. Toutefois, circonvenu par Voltaire, il prêta les mains à une négociation maladroite dont r.échec attrista ses derniers jours ^^\
Son grand âge l'obligea à de longs séjours dans son château archiépiscopal d'OuUins, où il vivait modestement avec sa dernière sœur, M"'° de Groslée, recevant quelques beaux esprits comme Ducis, Thomas, Mably, usant généreusement de sa grande fortune pour faire le bien et répandre de larges aumônes.
<i^ or Le récit seul de ses visites pastorales forme deux gros volumes in-folio qui se trouvent dans les archives de l'archevêché de Lyon. » (Abbé Audouy, Notice historique sur le cardinal de Tencin, vol. cit.)
^^^ Il s'agit des pourparlers de paix étourdiment engagés entre la margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric II, et Voltaire. (V. Duc de Broglie, Voltaire avant et après la guerre de sept ans; Calmann-Lévy, 1898, in-18*)
Lorsqu'il mourut à Lyon, le jeudi 2 mars ijSS, pour la première fois peut-être il fut l'objet des appréciations élogieuses des contemporains oubliant son triste passé et gardant seulement le souvenir de sa fin honorable.
Compte de la dépense faite par ordre exprès de M. l'Evêque de Slsteron , à raison de la cellule échue à S. E. Monsieur le cardinal de Poilg^nac dans le dernier conclave (1721) aux fk*als et avances du S'' de Pressiat.
L'ordre original de M. l'Evêque de Sisteron a été remis es mains de S. E. Monsieur le cardinal de Rohan avant son départ de Rome ^^K
Payé au S' Mare Pison, marchand drapier^ pour serges, draps et autres fournitures de sa part, comme par son compte réglé à quatre cent vingt écus et 65 baïoques . ^^o 65
A. E., Correspondance de Rome, T. 653.
A Jacques Gasini, menuisier, tant pour la boiserie fournie que son travail et façons dans le conclave, comme par son compte réglé comme dessus, quarante-sept écus et 46 baîoques 4? 4^
A Dominique de Garolis, tapissier, pour ses fournitures et façons, comme par le compte propre et delui'du festarolo employé à tendre, 76 écus 76
A Fabien Passi, doreur, pour armoiries et peintures, trente écus 3o
A Nicolas Gaspari, pour coffres et paniers par lui fournis, comme par son compte réglé comme ci-dessus, trente écus 3o
A Gamillo Gamilll, tonnelier, pour les meubles de sa façon, cinq écus et 70 baîoques 5 70
A Philippe Bartoli» marchand toilier, pour fournitures de toiles, coutils, laines, crins et autres de sa copipétancei comme par son compte réglé à quatre-vingtquatre écus et 10 baîoques. . • • 84 ^^
A Joseph Aureille, vitrier, neuf écus et 3o baîoques 9 3o
A Jacques Chevalier et Georges Bonnet, serruriers, pour la ferraille fournie et leurs ouvrages, vingt-deux écus et ao baîoques aa ao
A Joseph Agazzi, tourneur, six écus et
5o baîoques 6 60
A Anze Grassi, passementier, pour ses fournitures, soixante-quinae écus 96
Au nommé Samuel, pour une partie de franges d'occasion estimées et payées quinze écus • i5
A Pierre Ravagiolo, pour les paillassons de pied par lui fournis, onze écus 11
A Nicolas Montelli, pour prix de ferrailles par lui fournies a 96
A Vincent Maroonûi, pour tapis de cuir, trois écus et 95 baîoques 3 95
A François Soli, potier d*étain, pour ses fournitures, huit écus et 45 baîoques ... 8 4^
A Deodato di Modena, pour louage d*une tapisserie de brocatelle avec chaises qui ont servi pour la chambre de dessus la cellule, dix écus 10
A Alexandre Sforza, maître maçon, accommodage, carrelage et autres façons, deux écus 3o baîoques a 3o
A un matelassier, pour façon de neuf matelas et six demi-paillasses de lit, trois écus et 10 baîoques 3 10
Aux faquins et charretier, pour port et report de tous les meubles, ustensiles, tant de la cellule que de la cuisine et office du conclave, onze écus et 3o baîoques II 3o
A Jean Scribani, pour divers menus frais par lui avancés pour carrosse, nourri-
t284 APPENDICES
ture au Vatican et autres extraordinaires à raison de son assistance, comme par son reçu^ vingt-six écus et lo baîoques. 226 10
Somme totale : neufs cents écus et 6 baîoques goo
Il est ainsi, sauf erreur de calcul, à Rome, le 7 septembre 1723.
Signé : De Pressiat.
Etat des avances faites pour le service du Roi par M. l'abbé de Tencin, depuis le commencement de dé<5embre 1781 qu'il a été chargée des affaires Jusqu'au dernier décembre i 788.
Savoir :
Ecus. Baïoques.
Pour le papier, cire d*Espagne, rubans, plumes, encre et autres menues dépenses de la secrétairerie jj fyj
Pour la presse et le sceau i8 70
Pour les imprimés des passeports et antres, comme du sceau du Roi, etc. 19 39
Pour des copistes extraordinaires en différents temps 36
Pour les feuilles contenant les nouvelles de Rome a6
Pour une pension secrète au palais, de 10 écus par mois i3o
Au P. Aubrée, bénédictin, en plusieurs fois 67 35
286 APPBNDIOBS
A M. le M^ Maldachini, pour une année de sa pension de i,5oo livres évalaée selon la charge à 9 livres récn (de l'ordre de M. le card. de Rohan) 166 5o
Au S' Vignoli, expéditionnaire, pour Taffaire de Tabbaye d'Herbmunster (de Tordre de M. le card. de Rohan) 3o
Pour le port des lettres des postes d'Italie 45 84
Pour les étrennes qu'on a été obligé de donner à un cuirassier qui appor^ tait les lettres du lacaret toutes les semaines iB
Pour autres étrennes données aux religieux qui parfumaient les lettres et au facteur des lettres d'Italie 19 ao
Pour les étrennes ordinaires des fêtes de Noël et du i*' août. 89 8a
Pour les appointements d'un second secrétaire, à raison de dix écus par mois i3o
Pour les loges du Roi dans les deux théâtres de musique 160
Pour les rafraîchissements donnés pendant le cours du carnaval dans lesdites loges 63
Pour quatre illuminations, savoir :
celle du mariage du Roi, de l'anniversaire du couronnement du Pape, de la fête de Saint-Pierre et du
mariage de Tinfant don Carlos, -^ chaque illumination ayant coûté 56 écus !i3 baîoques pour la cire» les
fagots, le goudron, etc aao 9a
Au S' de Lanoy, pour Toriginal de
la lettre des sept évêques i3o
Pour les étrennes données dans Tantichambre du Pape, à Toocasion des dispenses pour le mariage du Roi et celui de M. le duc des Asturies. . 3o
Pour les frais du bref du procureur général en faveur du P. Constance Soret, recollet la 85
Pour les étrennes données dans Tantichambre du Pape, à Toccasion du bref du P. de Linières, quatre pistoles d'Espagne faisant i3 90
Pour les frais de l'expédition de deux brefs que M"^^ la princesse de Modène a souhaité pour entrer dans tous les couvents des principales villes d'Italie 63 60
Pour les étrennes données dans l'antichambre du Pape à Toccasion des dits brefs i5
Pour les frais de l'expédition des induits pour la nomination de Tarchevêché de Besançon et des bénéfices situés dans les pays conquis . . 49 ^^
Pour étrennes dans Fantichambre du Pape à l'occasion desdits brefs 3o
A celui qui a soin des carrosses du Roi, de les laver et nettoyer, à neuf écus par mois (marché fait par M. le card. de Rohan) 117
Pour une commission d'un habit pour Madame la duchesse de Guadagnole, dont on n'a pas cru devoir lui faire demander le paiement i5o
Total 1.923 39
sans compter le loyer du palais qui est de quatorze cents écus par an et, par mois, cent seize écus et demi environ.
Lettres échangées entre les cardinaux de Fleiiry
et de Tencin, en 1742.
Fleury a Tencin
Versailles, a4 juillet 174^.
Ma santé s'affaiblit tous les jours et mon estomac ne fait quasi plus ses fonctions. Il y a ^éjà huit mois que ce mal a commencé ; et le travail où je suis assujetti, aussi bien que mon âge avancé, ne me permettent plus d'espérer qu'il puisse diminuer. Je songe donc très sérieusement à me retirer. Je Fai tenté inutilement plusieurs fois; mais j'ai trop de confiance aux bontés du Roi, pour croire qu'il me refuse cette grâce, par la connaissance qu'il aura du dépérissement entier de mes forces.
V. E connaît depuis trop longtemps le cas que je fais de ses talents et de ses lumières pour être surprise que je pense à l'avoir pour mon successeur: mais je n'en parlerai point, que je n'aie auparavant
îiire rhonneur de me la^renvoyer, poar la montrer aa Roi, je lui en serais très obligé ^*\
Tencin a Fleury
Lyon, 37 juillet 174^^.
J'ai été vivement touché de la lettre particulière dont V. E. m'a honoré, et que j'ai l'honneur de lui renvoyer. Elle m'a pénétré de douleur et d'admiration : de douleur, par i*apport à sa santé ; d'admiration, par les sentiments de vertu qui y régnent.
J*aurai l'honneur de répondre à Y. E. avec la simplicité et la vérité qu'exige la proposition qu'elle a la bonté de me faire : que je ne puis, ni ne dois Taccepter.
Je manquerais à ce que je dois au Roi, à ce que je dois à V. E. Je suis incapable de la place qu'elle me destine.
Je ne suis point aussi méchant que mes amis
>' Le président Hénauli rapporte dans ses Mémoires (vol. cit.), qu'il eut connaissance de cette curieuse correspondance copiée par le secrétaire du cardinal de Tencin, l'abbé Trublet. Le post-scriptum de la première lettre du cardinal Fleury lui suggère cette réflexion : c Une chose bien remarquable, c'est que le cardinal Fleury, dans cette même lettre, demande au cardinal de Tencin de lui renvoyer Toriginal et de n'en garder qu'une copie. Cette précaution, qui est bien conforme au caractère du cardinal Fleury, pouvait aussi, d'un autre côté, rendre la lettre suspecte puisque le cardinal de Tencin pourrait l'avoir forgée ; mais, à quoi bon ? et de quoi lui eût servi cette supposition ?... »
rimaginent; mais je n'ai nLautant d^esprit, ni autant de talents que Ton m'en croit. J'en ai peut-être assez pour réussir dans un ministère particulier tel que celui de Rome, que je connais, et que j'ai étudié depuis longtemps ; mais il s'en faut bien que j'aie ce qui est nécessaire pour un ministère tel que celui de V. E. Je ne me suis appliqué à rien de ce qui concerne le gouvernement général et les intérêts des Princes ; et la Cour est un pays inconnu pour moi.
Je rends grâce à V. E. d'avoir bien voulu me confier son secret, avant que d'en parler au Roi : Sa Majesté serait peut-être blessée du refus, bien qu'il ne fût fondé que sur mon zèle pour sa gloire, et sur mon attachement à son service.
Dieu m'est témoin que je donnerais ma vie pour constater ses sentiments ! J'ose même dire à Y. E. que j'en donne au moins une petite preuve par mon séjour à Rome, où tout me déplaît, et où je resterai tant et si longtemps que Sa Majesté le jugera à propos. Je travaille actuellement à arranger l'administration de mon diocèse, de manière que je puisse, ^n y venant tous les deux ans, la concilier avec le poste que j'occupe à Rome.
Pleury a Tbncin
3o juillet 174^.
L'affaire dont j'ai eu l'honneur d'écrire à V. E. est suspendue pour un temps. Je n'en ai point parlé : j'aurai Thonneur de vous en dire les raisons une
autre fois ; et le secret est toujours le même, sans exception de personne.
Tbncin a Fleury
4 août 174^'
Le secret ne sera point éventé : je me flatte que V. E. a l'expérience que je sais le garder. L'importance de la chose exige même un redoublement d'attention et de fidélité de ma part.
Depuis que je suis en France, j'ai appris avec peine, principalement par celle qui peut en revenir à V. E., les intrigues et les cabales qui agitent et divisent la Cour, ainsi que la ville.
Je vois avec étonnement, qu'il en est en France comme à Rome, où la gratitude est inconnue et méprisée.
On prétend même que je suis l'objet d'une partie de ces intrigues. Si la chose est vraie, c^est en pure perte pour les cabalistes. Je ne suis dans aucune intrigue ; et, grâce à Dieu ! je n'y ai jamais été : je les déteste, comme citoyen et comme serviteur du Roi. Je me suis attaché très sérieusement à V. E., et je ne m'attacherai jamais qu'à elle et à mon maître. Vous m'avez mis en état de n'avoir rien à désirer ni à craindre. Je ne puis que tomber sur mes pieds, soit à Lyon, dont la résidence me charme, soit à Rome, où l'espérance de pouvoir être utile au service du Roi et de la Religion, me console de tout ce qui m'y déplaît^
Au nom de Dieu! que V. E. ne se laisse point
abattre. Elle a plus de force et de courage qu'il n'en faut pour soutenir là situation préseiité, et y trou-' ver quelque remède-
Fleury a Tkncin
II août ij^'2.
J'ai déjà eu Thonneur de mander k V. É. que je ne pouvais trop louer et admirer les motifs qui l'avaient empêché de se rendre aux premières ouvertures que je lui avais faites, et je ne suis pas en peine du secret de sa part^ qui n'est su de personne du monde sans exception ; mais je ne crois pas que V. E. doive pousser la modestie jusqu'à refuser une place dans le Conseil du Roi en qualité de ministre : ce qui ne l'engagera à autre chose qu'à dire son avis* Elle se mettra bientôt au fait des affaires courantes ; et j'avoue que je suis fort soulagé de devenir doublement son confrère et de retrouver en elle des conseils utiles et désintéressés dans les conjectures critiques où nous nous trouvons. Cette nouvelle place l'éloignerait même moins de son diocèse ; et rien ne l'empêcherait d'y aller quelquefois faire de petits voyages. J'y gagnerai beaucoup de mon côté, et V. E. n'y perdra rien du sien.
J'espère d'elle une réponse consolante.
Tencin a Fleury
18 août 15428.
La lettre particulière dont V. E. ma honoré le lï de ce mois, et que je reçus hier, excite en moi un
agi) APPENDICES
combat qu'elle seule peat déterminer. D*uii côté la reconnaissance que je lui dois et dont je suis pénétré me presse, me fait même désirer tout ce qui peut être de quelque soulagement et de quelque consolation pour elle ; de l'autre, j'ai lieu de craindre que, contente des sentiments de mon cœur, elle ne trouve pas en moi, du côté des lumières et des talents, tout ce qui lui font supposer les bontés singulières dont elle m'honore.
Je la supplie très humblement, avec les plus vives instances, pour son honneur et pour le mien, j'ose ajouter pour le service du Roi, de vouloir bien peser ces deux motifs. . . Après quoi, je me rendrai à ses ordres, heureux toutes les fois que je pourrai lui donner quelques marques de ma reconnaissance, de mon respect, et j'ose dire de ma tendresse !
Fleury a Tencin
q6 août 1742- Je ne perds pas un instant pour apprendre à V. E. que le Roi vient de déclarer qu'il lui avait fait l'honneur de U choisir pour venir occuper une place dans son Cionseil d'Etat, Sa Majesté étant persuadée que V. E, ne la servira pas moins utilement dans ce nouvel emploi que dans tous les autres qu'elle a déjà exercés pour son service.
Je me flatte quelle ne doute pas de ma joie et du plaisir que j'aurai de profiter de ses lumières...
Lettres Inédites de Benoît XIV au cardinal de
Tencln.
(extraits)
Dti ^'8 octobre ij4^' •" A. propos de Tattitude des Jésuites dans le long différend sarvena en Chine snr la question des rites ^^^ :
a Si les Jésuites sont nos troupes en France, nous n*ayons jamais manqué et nous ne manquerons jamais de les louer dans les différents emplois que nous avons exercés à Rome lorsque nous étions archevêque de Bologne, et même depuis le commencement de notre Pontificat, lorsqu'il 8*est présenté quelque occasion de rendre service soit aux parti-
(^) V. à ce sujet : Picot, Mémoires ecclésiastiques (vol. cit.) ; — Macricb Boutry, La question des Missionnaires en Chine au commencement du XVIII* siècle (Bulletin de géographie historique et descriptive, n® i, 1898). V. également les curieux manuscrits relatifs à cette question conservés à la Bibliothèque de TArsenal (ms. 6318) et à la Bibliothèque Mazarine (ms. 1667 et 1951).
agS APPENDICES
culiers, soit à Tordre en général, nous Tavons toujours fait et nous le ferons toujours. Quant à l'avenir, nous souhaitons que Dieu nous en fournisse les moyens, car, quant au passé ^ tous les Jésuites dltalie sont témoins de ce que nous certifions ici à Votre Éminence de notre conduite à leur égard. Mais il ne s'ensuit pas de là que, si quelque portion d'un corps aussi nombreux et aussi respectable s'écarte du droit chemin et regimbe, on ne se serve pas du fouet pour la corriger... »
Du 2 y octobre 1^4^* — Benoit XIV se montrait fort affecté de l'invasion de toute la Haute-Italie par les troupes espagnoles et autrichiennes. Mais la guerre pour la succession d'Autriche ne fut d'abord qu'une paix armée, et la diplomatie jouant un rôle prépondérant, Marie-Thérèse voyait peu à peu diminuer le nombre de ses ennemis. Au début des hostilités, en 174^ toujours, la campagne consistait . en de simples déplacements des armées en présence qui vivaient heureusement aux dépens .des États pontificaux et ne songeaient guère à se combattre. Gomme Souverain Pontife et comme Bolonais, Benoit XIV souffrait doublement de cette situation ; loin de penser que les troupes françaises franchiraient plus tard les Alpes pour livrer de sanglantes batailles, il écrivait à Tencin :
« Nous l'avions toujours bien prévu que, malgré toutes les prétendues bonnes intentions, nous verrions encore, après tant de souffrances, deux armées prendre leurs quartiers d'hiver dans notre pauvre État... Ce sont là assurément des peines insnppor-
tables, et tout ce qui nous arrive est bien la preuve que la bonne foi et le désir de faire du bien à tous ne servent absolument de rien et qu'on n'en reçoit en échange que des dommages sans nombre et des plaintes continuelles de partialité, comme si les deux partis n'étaient pas également coupables et n'abusaient pas de la modération d'un Pape qui est et doit être désarmé. Puisse la couronne de France, sur laquelle pareil reproche ne saurait tomber, nous donner aide et secours et, en particulier, appuyer dans un traité de paix les prétentions du Saint-Siège dont elle connaît bien la justice. Nous l'avons toujours espéré et nous l'espérons plus encore aujourd'hui. »
Du 7 décembre 1^4^- — Benoît XIV revient souvent sur le même sujet, sur cette guerre qui ne fait de mal à aucun des adversaires mais seulement à ses États :
« Quant à nos affaires temporelles, nous n'avons que de mauvaises nouvelles à vous en dire. Le commandant espagnol est encore où il était. Il veut des fourrages pour sa cavalerie, quoiqu'il n'y en ait pas et qu'en lui en donnant il n'en resterait plus pour notre bétail. 11 est impossible dans cette saison, comme on l'a éprouvé, d'en faire venir de la Romagne ou du Ferrarais. Le cardinal légat de la Romagne avait envoyé deux cents chariots de paille ; la moitié s'est renversée dans les chemins et le reste était tellement mouillé par la pluie qu'il n'a pu servir de rien. Ces sots d'ingénieurs espagnols ont comblé ou coupé les fossés dans la campagne pour
se fortifier, et, les plaies étant sarvenues, il y a de l'eau jusqu'à mi-jambe ; de sorte qu'on entendra peut-être parler dans peu de prendre des quartiers dans la ville même de Bologne, ce qui certainement ne sera pas accordé, si ce n'est par force.
<x Les Sardes sont dans le Modénois en quartier d'hiver et un corps de deux mille fantassins autrichiens est sur les montagnes du Bolonais où ils réduisent à la mendicité les pauvres communautés du pays. Leur prétexte pour vouloir rester dans ces montagnes est d'empêcher l'entrée des Espagnols en Toscane, pendant qu'on sait, par les lettres de Madrid à M. de Gages ^^^ qui ont été interceptées, que les Espagnols n'avaient point ce dessein. Voilà, en vérité, une belle façon de faire la guerre, de faire vivre les troupes dans les pays d'antrui, quoique neutres, et surtout dans ceux du pauvre Pape. «
Le Souverain Pontife est sévère pour lui-même, mais il l'est également pour son entourage, et sa modestie personnelle n'entraîne pas son admiration pour le Sacré-GoUëge qu'il juge, dans la même lettre, en employant ces comparaisons un peu triviales qui lui ont été si souvent reprochées :
« L'état présent du Saint-Siège n'est pas fort favorable pour bien remplir le Sacré-GoUège. Parmi les nonces qui sont aetuellement en place, il n'y a, dans la vérité, que M. Doria qui, joignant à la naissance et «ux bonnes mœurs le savoir, comme nous en sommes bon témoin, puisse être regardé comme
<*> M. de Gages venait de remplacer le duc de Montemàr à la tête des troupes espagnoles.
APPENDICES 3oi
digne du chapeau. D'autres auraient les bonnes mœurs et la naissance ; mais» à Tégard du savoir, que sont-ils ? Il faut pourtant les faire tous cardinaux, ou n'en faire aucun. Notre cour n'est pas à présent fertile en grands hommes. Les poulains valent peut-être mieux que l'écurie ; mais il paraîtrait bien hardi, injuste même, de prendre ces poulains et de laisser les chevaux qui ont été mis dans récurie par nos prédécesseurs.
« L'esprit de parti fait naître encore une nouvelle difficulté, car, qui n'est pas moliniste et de la morale relâchée, a dès lors sa patente de janséniste ; en sorte qu'il n'y a que les ignorants et ceux qui ne savent pas même leur catéchisme qui ne soient pas ■suspects en manière de doctrine. Tout cela nous embarrasse furieusement. Nous nous en tirerons pourtant avec l'aide de Dieu, espérant qu'il aura pitié de nous... »
Si Benoit XIV est affecté par les charges militaires qui pèsent lourdement sur la Haute-Italie comme souverain des États pontificaux, par les querelles religieuses comme chef de l'Église, il n'oublie pas qu'il est poète, qu'il est théologien ; il ne tire même vanité que de ses écrits. Il en parle souvent, timidement toujours, et rien ne lui est plus sensible que les éloges qu'il reçoit comme auteur. Encore dans la même lettre qui traite des sujets les plus variés, il ajoute non sans un certain embarras :
« Si Mnie de Tencin et ses virtuoses veulent avoir un peu de patience, il auront nos ouvrages d'une édition égale aux plus belles de Paris, avec plusieurs additions considérables. Nous enverrions
3oQ APPENDICES
bien la première édition ; mais, en vérité, nons en aurions honte. S'ils la veulent pourtant, nous l'enverrons telle qu'elle est. Mais, s'ils la lisent, ils ne voudront plus lire la seconde, et cela nous ferait de la peine. »
Da 8 f écrier iy4^- — ^^ Pape hésite encore avant de conférer le chapeau au nonce Doria, qu'il avait surtout connu comme vice-légat de Bologne et qui représentait alors le Saint-Siège à Francfort :
« Nous croyons bien qu'en le faisant cardinal, il faut traiter de même les autres nonces des grandes couronnes, parce que les princes disent toujours qu'à la vérité les papes ne doivent donner le chapeau qu'à ceux qui en sont dignes, mais qu'en même temps ils sont toujours prêts à contester avec le Pape s'il leur dit que le nonce qui est auprès d'eux, ou n'est pas digne, ou que le temps n'est pas encore venu de le faire cardinal, et à se prévaloir des maximes établies sur le point d'honneur, sur régalité du traitement et sur les égards dus aux grandes couronnes. Dans ce que nons venons de dire des nonces qui ne seraient pas dignes du chapeau, nous n'avons point prétendu parler de M. Grescenzi, connaissant et sachant parfaitement que c'est un bon ecclésiastique. Il est vrai qu'il n'est pas fait pour commenter Aristote, que sa capacité est médiocre et que son mérite, si cela se peut dire, consiste plutôt dans le négatif que dans le positif. »
« ... Le projet d'un nouveau bréviaire romain ^*^
(ï) V. M^ P. Batipfol, Histoire du bréviaire romain (Paris. Picard. 1893), p. 318-323.
APPENDICES 3o3
est bel et bon, et rexécution n'en est pas impossible, ajoute-t-il en joignant de judicieuses réflexions, mais avant que de Tentreprendre, il faut y penser mûrement. Le monde est tel aujourd'hui que, si le Pape fait quelque chose, ceux à qui elle plaît sont pour lui et ceux à qui elle déplaît sont contre ; et, comme il est impossible que la même chose plaise à tout le monde, il Test de môme qu'il n'arrive des malheurs et des traverses au Pape d un côté ou de l'autre. Les hommes de bonne volonté excitent le Pape à faire telle ou telle chose et, quand il l'a faite, s'ils ne s'en repentent pas, ils lui disent du moins qu'ils ne peuvent plus le secourir. Nous avons vu de nos propres yeux Clément XI se mordre les doigts plus d'une fois lorsqu'ayant publié la constitution UnigenituSy il vit que Louis le Grand ne lui tenait pas la promesse qu'il lui avait faite de la faire accepter généralement et que M. Amelot lui dit, parlant à sa personne, que le Roi avait la meilleure volonté du monde mais qu'il ne pouvait pas tout ce qu'il voulait... »
Du a a f écrier 1^4^- — La mort du cardinal Fleury est l'occasion de comparaisons peu flatteuses :
« Nous accusons la lettre de Votre Éminence du 4 avec l'extrait du testament de notre cher cardinal de Fleury. Il est mort comme il a vécu, et il a laissé un bel héritage à ses neveux, celui de la modération. S'il avait fait quelque legs de cette belle qualité qu'il possédait dans un si haut degré à plusieurs cardinaux qui sont à Rome, un pareil legs aurait été pour nous d'un grand soulagement. Ces messieurs,
3o4 APPENDICES
qa'on ne peut jamais rassasier^ ne cessent de nous importuner par leurs demandes... »
Du i^ mars i^4^* — Une importante promotion de cardinaux devait avoir lieu prochainement; aussi bien que le nonce à Francfort, Grescenzi allait y être compris malgré ses qualités plutôt négatives ^^\ Mais le Pape comptait se montrer intraitable à regard d*Altoviti, clerc de chambre et frère de la belle-sœur du cardinal Goi*sini, songeant au protecteur davantage qu'au candidat :
« Nous avons été six mois enfermés dans le conclave ; nous avons scandalisé TEurope par une si longue durée dont Tunique cause a été Topiniâtreté du cardinal Gorsini à vouloir pour pape une de ses créatures afin d^avoir un chapeau à sa disposition. Ce serait une chose criante que la récompense d'une pareille conduite fut d'obtenir ce chapeau qu'il désirait si ardemment, et elle serait d'autant plus odieuse qu'elle le serait aux dépens de notre réputation qui, consistant uniquement à être parvenu au Pontificat sans brigues et sans monopoles, recevrait une fâcheuse atteinte si on nous voyait &ire un cardinal à la présentation du cardinal Gorsini, le monde ne manquant point de gens malins qui diraient aussitôt que c'est l'exécution d'un engagement secret. x>
<i) Pour les portraits de ces cardinaux, v. Maurice Boutry, Choiseul à Rome, 175^i'î757, avec iatroduction par André Hallays. (Paris, Calmann-Lévy, 1895, in-8.)
APPENDICES 3o5
Lettres relatives à ia retraite du cardinal de Tencin dans son archevêché de Lyon (1751).
Le cardinal de Tencin au Roi
4 avril ijSi.
Sire, je suis comblé des grâces de Votre Majesté ; je sois pénétré de la plus vive reconnaissance et, si j'ose le dire, du plus tendre attachement pour Elle ; je goûte la douceur inexprimable de servir un bon maître, mais je commence à plier sous le poids des années : ma mémoire s'en va, mes oreilles se durcissent et les petites infirmités qui m'arrivent m'en annoncent bientôt de plus grandes.
Il ne serait pas d'un homme sage, et surtout de mon état, de ne pas se ménager un intervalle entre la vie et la mort et d'attendre au milieu de la Cour une décrépitude complète, dont l'âge où je suis m'avertit que je ne suis pas éloigné.
C'est pourquoi j'ai formé, sous le bon plaisir de Votre Majesté, la résolution de me retirer dans
3o8 . Al^PENDICES
votre retraite toutes les douceurs que vous en attendez, et surtout que vous ne m'y oubliiez pas, non plus que les obligations que vous, pouvez avoir eues à mes antécesseurs. Avec cela, soyez sûr de la conservation de mon amitié. Je serai charmé de recevoir souvent de vos nouvelles, et de vous donner des miennes, surtout dans les occasions qui pourront se présenter et où vos avis pourront m'être très utiles.
Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon Cousin, . en sa sainte et digne garde.
Louis.
A la Muette, ce 3 mai i^Si.
âO
AccoRAMBONi (Cardinal), cit. 201 et n.
Albani (Cardinal Alexandre), cit. 105, 130, 138, 143.
Albani (Cardinal Annibal), cit. 129 n., — constate le décès de Clément XII, 167 et m., — sa rivalité avec Corsini, 169, — son caractère, 178-9, -— son rôle pendant le conclave, 194, 197, 205-7, 212, 214-5, 218, 221, 226, 229, 230, 232, 235.
Albani (Princesse), cit, 131, 177.
Alberoni (Cardinal), cit. 20 et n., 219.
Albon (F. d'), archidiacre de Lyon, cit, 256 n.
Aldrovandi (Cardinal), cit. 181 et w., 192, — candidat à la tiare, 201-2, 204, 207, 210, 228-9, — son échec, 230-2, 234, 237.
Alembert (d'), cit. 12 n.
Alexandre VIII, cit. 28 n., 100 n., 134 n.
Altieri (Cardinal), cit. 189 et n., 192, 200.
Altoviti (Prélat), cit. 233 n., 304.
Ame LOT, cit. 133 et n., — lettre qu'il reçoit de Tencin, 155-6, de Saint-Aignan, 158, — apprend à Tencin sa nomination, 159-160, lui envoie des lettres de créances, 161, en prévient Saint-Aignan, 162, est remercié par Tencin, 165, — cit. 170, 173, 190-1, 239 n., 240 n., — reçoit les explications de Saint-Aignan, 245 et n., — cit. 246, — reçoit les explications de Tencin sur son départ, 256, 257 et w., — charge Canillac des affaires du Roi, 267 n., — cit. 303.
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— "iMii t^v^miua Hi junuiii'ii. il» * -i» — '!nf«i;t «ie Teiwin auprès j« ui» '\.~>L «vJ di «.« — rxnruit Sùnfi-Aitfiuii «» avdience de >ua>£t*. *'«-:. — ?c< iini*-uiti:!» JOUT '» prvuittJ^atwn du jubilé, i*i7-^». — àvu timutt jyur T«»£im 25Ô-7. 23é «t «., 259, 260-1, — ' MHtpTUu <uii ittiKir!« ifi7 tfi IL. ^ M hfttrv à Lmùs XV, 26S-9,
— w'viT^rsMMiu iv« TociiL. iTii M «^ m «CM.. 27ô^. — extraits
INDEX 3l3
Bernis (Cardinal de), ses appréciations de Tencin, lOetn., de Polignac, 115 n., de Tencin, 251, 264 n.
BissY (Cardinal de), son portrait, 26 et n., — reçoit Tencin comme conclaviste, 27, — entre au conclave, 29, '— ses projets, 34, •— rentre en France, 68, — retourne à Rome, 100-1, 103, ^ entre au conclave, 105, — son rôle, 108, -^ fait l'éloge de Tencin, 113, -^ quitte Rome, 114, — sa mort, 134.
Bois-Jourdain, cit. 11 et n., — ses appréciations sur M"° de Tencin, 13 n., le cardinal de Bissy, 26 n., — cit. 262 «., 263 n.
BORGHÈSE (Cardinal), cit. 182 et n., 219.
BORGHÈSE (Princesse), cit. 195, 219.
Bossu (Cardinal de), cit. 190 et n.
Bouillon (Cardinal de), cit. 100 n.
Bourbon (Duc de), cit. 82 et n., 93.
Broglie (Maréchal de), cit. 253 n.
Brosses (Président de), ses appréciations sur Aquaviva, 102 w., Corsini, 125 n., Saint-Aignan, 127 et n., Canillac, 137 n., Albani, 167 n., Rohan et Tencin, 175, Lambertini, 176, sur les débuts du conclave, 198 n.
BUFFEVANT (Louisc de), cit. 23.
Canillac (Abbé de\ dt. 137 et n., 142, 267 et n.
Carafa (Cardinal), cit. 231 et n.
Cellamare (Prince de), cit. 100 n.
Cenci (Cardinal), cit., 192 et w., 200, 205, 220.
Certain (Abbé), ses réflexions sur Tencin et Saint-Aignan, 128,
129 et M., 130, 134, 141, 103-4.
Charles Alrert, électeur de Bavière, cit. 251-2, 253 n. Charles VI, empereur d'Autriche, cit. 31 et n., 102 n., 190, 218,
Charles-Edouard, cit. 41 n.
Charolais (Comte de), cit. 172 n.
Chartres (Duc de), v. duc d'Orléans.
Chateauroux (Duchesse de), cit. 14 et m., 274. Chauvelin, cit. 129 et n., 133 n.
Chigi (Prince), cit. 211 n.
Chuperel (Abbé), cit. 73-4.
CiBO (Cardinal), cit. 200 et n., 230.
Cienfuegos (Cardinal), cit. 102 et n., 103, 106. Clément X, cit. 28 n.
3l4 INDEX
Clémekt XI, cit, 19 ei n., 21, 23, 29, 31 n., 32 n., 71 eln., 81 n., 100 n., 102 it., 106 n.. 107 et w., 117 n., 124 n., 167 n., 178, 181 n., 187, 189 n., 192 n., 197 ti., 199 w., 303.
Clémext Xn. cit. 20 «., 81 «.,— élève Tencin au cardinalat, 124 et n., 1-25, 126 et n., 1*28, 130, 132, 135, — cit. 138-9, 140 n., 141 n., 142 «.. — sa faiblesse, 152, 154-7, 159, — cit. 160, 161 etn., — sa maladie, 162, 164-5, — sa mort, 166-8, — cit. 171, 173, 177, 180 I»., ISl «., 182 n., — ses funérailles, 182-3, — cit. 185, 192 n., 197 m., 199 i»., 200 1»., 202 et n., 221 n., 231.
GoisLis (Cardinal de\ cit. 2S et n.
CoNDÉ (Prince de}, cit. 172 et w.
CONTi (Cardinar, r. Innocent XIII.
Coirn (Cardinal Bernard-Marie), cit. 40 et n., 47-8.
CORiO (Cardinal, ci/. 18i» et n., 192, 197, 212-3, 217.
CORRADIHI (Cardinal), cit. 193 et n., 200, 202-4, 214, 229.
CORSiMi (Cardinal Lorenzo), c. Clément XII.
CORSiNi (Cardinal Nêrêe-Marie), intervient dans la nomination de Tencin au cardinalat, 125 et it., 126 tt., 130 et n., 132, — ses bonnes dispositions à son égard, 134, 138-9, — cit. 151, 153, — son influence, 157, — quitte le Quirinal, 167, — sa rivalité avec Albani. 169, — à la tête du nouveau Collège, 176-9, 180, 147, 197, — son rôle pendant le conclave, 201-2, 204-5, 207, 209, 215-9, 221, 2-23, 226, 228-9, 231-3, 236-7, 304.
CoRsiNi (Princesses), cit. 138, 142 n.
CosciA (Cardinal), cit. 181 et n., 197, 219.
Crescenzi (Nonce), cit. 302, 304.
Danoeau (Marquis de), cit. 7 et n.
Delci (Cardinal), cit. 141 et w., 192, 199, 200, 218, 222, 224, 226.
Desmonstiers de Mérinville, évêque de Chartres, cit. 73 etn., 75.
DiAMANTINA (La), cit. 216.
DORIA (Nonce), cit. 300, 302.
Dubois (Cardinal), cit. 5, 7, 17, — ambitionne le cardinalat, 20 et n.,
— se méfie de Laffitau, 21, — cherche un agent, 22, — choisit Tencin, 26-7, 29, — reçoit les premières lettres de Tencin, 30-2,
— engagement pris en sa faveur, 34 et n., — écrit à Tencin, 36-7, à Innocent XIII, 38-9, — promesse en sa faveur, 40, — ses intrigues, 42-3, — correspond avec Tencin, 43-5, avec Rohan, 46-7,
— apprend son échec, 48-9, — son attitude, 50, — encourage Tencin, 52-4, — ses plaintes, 55-8, — sa nomination, 59-61, — rappelle Rohan, 62-3, — sa gratitude envers Tencin, 65-6, —
INDEX 3l5
ses recommandations à l'égard de Laffitau, 67, — frais de sa promotion, 68, — lettre qu'il reçoit de Tencin, 69, — son intervention relative à la bulle Unigenitus, 71, à l'affaire du confesseur de Louis XV, 73, 74 n., 75, — reproche à Tencin son indiscrétion, 75-6, en est sollicité, 77-80, — refuse des demandes de pension, 81-2, — son irritation contre Innocent XIII, 84, — obtient une nouvelle faveur, 85, — sa mort, 86 et n., 87, — cit. 88 et w., 93, 96 n., 97, 152, 241, 264.
Ducis, dt. 276.
DuCLOs, cit, 10 et n.
DuMBARD (Lord), cit, 124, 138.
ESTRÉES (Cardinal d'), cit. 28 et n., 164.
ËSTRÉES (Maréchal d'), cit. 164.
Farnése (Elisabeth), cit. 20 n.
Ferdinand de Toscane (Prince), cit. 216.
Ferriol (M"* de), cit. 12 et n.
FiRRAO (Cardinal), cit. 161 et w., 192, 226-7.
Fleury (Cardinal), cit. 6, 17, — accepte la croix épiscopale de Dubois, 60 n., — nommé au conseil d'Etat. 82 et n., — son premier échec au cardinalat, 83 ein., — son crédit, 97, 109, — cit. 121 n., — sa réserve dans la nomination de Tencin. 126 n.,
— cit. 130 et n., — reçoit des lettres de Tencin, 147-9, 150-1, 154-7, — s'inquiète du prochain conclave, 159, — remercié par Tencin, 165, — nouvelles lettres de Tencin, 170-1, 173, — ses instructions pour le conclave, 182, — autres lettres de Tencin, 185-7, — obtient des voix au conclave, 190, — lettre de Tencin, 195-6, — cit. 203, 205, 211-2, 217, 234, 235 n., 242, 246, — ses hésitations relatives au jubilé, 247-8, — sa répugnance pour la guerre contre l'Autriche, 250-4, — ses confidences à Tencin, 255-7, apprend son départ, 259 et n., lui propose sa succession, 261 et ti, 262, — retire sa proposition, 263 et »., 264 et n.,
— lui offre une place au conseil d'Etat, 265 266 et n., — lettre à Benoît XIV, 267 et n., — cit. 270, 271 w., — sa mort, 272 etn.,
— lettres échangées avec Tencin, 289-296, — réflexions de Benoît XIV apprenant sa mort, 303.
Fleury (Abbé Claude), cit. 72 n.
Fontenelle, dt. 93 et n., 113.
Forbin-Janson (Cardinal de), cit. 28 et n.
François de Lorraine (Duc), dt. 250 n.
Frédéric II, roi de Prusse, dt. 250 et n., 252, 254 n., 276 n.
3x6 INDEX
Gaqbs (Marquis de), eit, 300 et ».
Qbntilb (Gardinalir, Ht 181 et m , 192, 202<*4.
QB0R0E8 I*', roi d'Angleterre, oit 41 ti., 43 et n., 94 n., 252.
GB8VRBS (Cardinal de), dt. 189 et n., 191.
GnipiCB (Cardinal), cit. 200 et n.« 216.
GOTTi (Cardinal), ci*. 182 et n., 193, 200, 204, 214-6, 222.
GozzADiNi (Cardinal), cil. 32 et n., 106.
GRéooiRE-LE-GRAND (Saint), cit. 29 n.
Groslbe (M— de), cit, 12 et n., 276.
GuADAONi (Cardinal), cit. 202 et n.
GuADAONOLE (Duchesse de), cit. 80.
GuALTERio (Cardinal), cit, 117 et n.
Harlay (François de), archevêque de Paris, cit. 28 n.
HÉNAULT (Président), ses appréciations sur Tencin, 10 et n., sur sa
nomination, 266 n., 292 n.
Henriot, évêque de Boulogne, cit. 109 n.
Innocent XI., cit, 19 m., 23 n.
INNOGBNT XII, ci(. 23 et n., 28 n., 100 n., 102 tt., 106 n., 107 n.
Innocent XIII, cit. 17 n, — son portrait, 31 et n, — * proposé pour le pontifleat, 32-3, — son élection, ses engagements, 34 et n., 35. •*- sa reconnaissance envers Rohan, 36, — - félicité par Dubois et le Régent, 38-9, — ses hésiutions, 40-2, 46-7, — plaintes de Rohan, 48-9, — son trouble, 51, — désir que lui prête Soaglione, 52, — sa santé chancelante, 53, ^ se résigne à la nomination de Dubois, 58-61, -> lettre qu'il reçoit de Louis XV, 64-5, «-> reçoit en audience de congé Laffitau, 67, puis Rohan, 69, — attitude de Tencin à son égard, 70, — son attitude à propos de la bulle Ufii^#niliM, 72, ~ accorde des pouvoin au P. de Linière, 73-5, — sa bienveillance pour Tencin, 78 n., — refuse le cardinalat à Fleury, 83, ^ accorde une nouvelle faveur à Dubois, 84-5,
— crédit affecté de Tencin, auprès de lui, 90-1, — sa mort, 98,
— appréciation de son pontificat, 103-4, ci(. 178, 193 fi., 257.
Jacques II Stuart, cit. 41 ».
Jacques III Stuart, son existence à Rome, 41 et n., — • reçoit un supplément de pension, 42-3, — assiste au sacre de Tencin, 112,
— sa gratitude envers Tencin, 118, le présente pour le cardinalat. 124-6, 128, 132, — cit, 137 n., 138, 270 n., 273 n.
TNDEX, 3l7
KOLLONITZ (Cardinal), ciU 199 et m., 208, 222^ 224, 228.
La CHAUSséE, cit, 79 n.
Laffitau, évoque de Sisteron, efiargé d'affaires à Rome, 20 et ti., <— ses réflexions sur Tencin, 52, — sa situation à Rome, 61, «— son rappel, 63-4, 67, — objet de l'indiscrétion de Tencin, 75, de set attaques, 104, — cit. 175, 281.
La Fresnais, cit 14.
La Hoouette (de), archevêque de Sens, cit. 24.
Lambero (Cardinal de), cit. 221 et n.
Lambehtini, o. Benoît XIV.
Lanfredini (Cardinal), cit. 199 et n., 229.
La Rochefoucauld (Cardinal de), cit. 267 n.
La Trémoille (Cardinal de), cit. 31 et n.
Law, cit. 25 et w., 30, 95.
Law (M"»), cit. 25 n.
Le Blanc, cit, 56 et n.
Le Camus (Cardinal), cit. 23 et ti., 28, 187.
Lercari (Cardinal), cit. 193 et n., 200, 204.
LiNiÈRE (Père de), cit. 72-5, 77.
Louis XIV, cit. 28, 41 n., 82 n., 269.
Louis XV, cit. 5, 6, 14, 16, 32, 34 w., 41, 42 n., — sa lettre à Innocent XIII, 64-5, — son confesseur, 72-4, — cit. 77-8, — sa majorité, 82, — cit. 83 n., 93, 94 »., 96, — ses instructions à Tencin pour le conclave, 100-2, — apprend Télection de Benoît XIII, 107, — nomme Tencin à Embrun, 109 n., remerciements qu'il en reçoit, 110, le rappelle en France, 114, reçoit sa réponse, 116 et n., — son indifférence pour Tencin, 121, 123-4, 126 et n., 127, 130, — cit. 134, 139, 141, 143, 146-8, 151, 156-160, — annonce au Pape la nomination de Tencin, 160-1, •— maintient sa confiance en Saint-Aignan, 162, — remercié par Tencin, 165, — dt. 170, 172 m., 173, 175, 179, 180, 186-7, 190-1, 211, 238, 247-9, 251-3, 257 et n., 258, 262, 264-6, 267 et n., 268-9, 271, 273 et n., 274 etn., 275, 285, 289, 290-6, 303, — lettres échangées avec Tencin quittant la Cour, 305-8.
LuYNES (Duc dp), cite Tencin dans son journal, 123 et «., 271 n., 272, 275 n.
Mably, Ht. 276.
Maillebois (Maréchal de), cit. 251 et n.
Marais (Mathieu), cit. 10 et n., 59 n.
3l8 INDEX
Marie-Thérèse d'Autriche, cit. 31 w., 82 w., 249 ei n., 253 w.,
Marini (Cardinal), cit. 199 et n.
Massei (Cardinal), cit. 180 et n., 192-3, 204.
Mazarin, cit. 5, 84.
Mirepoix (Marquis de), cit. 190 et ».
Montemar (Duc de), cit. 300 n.
MORViLLE (Comte de), chargé des Affaires Etrangères, 88 et n., — sollicité par Tencin, 89, 92 et n., 93, 94-6, lui annonce une gratification, 100, dépêches qu'il en reçoit, 103-4, le propose pour un évéché, 108, lui annonce sa nomination à Embrun, 109 et n., reçoit ses remerciements, 110, — sollicité par Rohan, 111, — s'inquiète d'un serment de Tencin, 112, le rappelle en France, 113-4, — ci^. 246.
MoscA (Cardinal), cit. 181 et n., 199, 217.
Nivernais (Duc de), cit. 267 n.
NOAiLLES (Cardinal de), cit. 28 et n., — son rôle à propos de la
huile Unigenitus, 71-2, — refuse les pouvoirs au P. de Linièrc,