‹ Une crise religieuse en AngleterreChapitre 1 sur 19 · N^ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

N^ INTRODUCTION

Tandis que la protestante Angleterre suit en Italie, avec des yeux réjouis, les progrès des attaques dirigées contre le pouvoir temporel du saint-siége, des symptômes menaçants, des signes de caducité et de ruine, se produisent au sein de sonËglise nationale. N*étaient la gravité des circonstances et les conséquences que le fait, considéré dans sa cause, entraîne pour nous catholiques, nous n'aurions point de raison de nous affliger beaucoup. Nous donnerions sans embarras à l'opulent dignitaire de TÉglise unie d'Angleterre et d'Irlanffë un avis charitable : « Milord, dirions-nous, qui regardez avec tant de bonheur, de votre fenêtre, battre le voisin que vous n'aimez pas, prenez donc garde : votre maison brûle ! » Nous dirions avec quelque satisfaction, assis sur la terre ferme du catholicisme : « C'est le protestantisme qui sombre ! » Interrogeant son principe, le libre examen affranchi du respect de la tradition et de Taulorité de l'Église, nous verrions sans étonnement l'accomplissement des solennelles propïiLti Bossuet, qui, en plein dix-septième siècle, avait prédit les consé ces historiques de la réforme. Le rejet d'un seul livre de la Bib vait entraîner celui de tous les autres : en niant l'autorité de 1' romaine, on ne pouvait accepter longtemps l'autorité d'une

* toflys an(i i?mtfw;s, 1861.

2 LE UATIONAUSME

nationale ; en introduisant le cloute sur un seul article de la foi, on les ébranlait tous.

Mais, nous Tavouons sans détour, nous répugnons à prendre des airs de satisfaction et de triomphe. Sans être inquiet sur les destinées immortelles de l'Église, nous ne voyons point sans tristesse mettre en question, aujourd'hui, d'un bout à l'autre de l'Europe, les principes et les faits sur lesquels repose le christianisme tout entier. Car il ne s'agit point en Angleterre d'une querelle entre la haute et la basse Église. Ce ne sont point les orthodoxes qui reprochent aux nonconformistes les conséquences ridicules qu'entraîne la doctrine de l'inspiration privée dans l'interprétation des Écritures; ni les méthodistes qui raillent les airs d'autorité et la mission prétendue apostolique de l'épiscopat anglican. Non, la question est placée plus haut. Elle touche tous les chrétiens. Le christianisme est-il ou non un fait surnaturel? Voilà la grande cause introduite de nouveau en Angleterre, aussi bien qu'en Allemagne, en Italie aussi bien qu'en France, devant une société déjà matérialiste dans ses mœurs, incertaine dans sa foi religieuse, enivrée du progrès de sa science, rêvant des destinées nouvelles et chimériques. Selon nous, depuis son établissement, le christianisme n'a point traversé de crise aussi terrible que celle qui marquera la fin du dix-neuvième siècle. Le dirons-nous? Ce n'est point, si critique qu'elle soit, la situation du chef de l'Église, mal défendu par ses sujets, menacé par son voisin dans la garantie séculaire de son indépendance, protégé par des amis incertains dont la retraite serait fatale, et dont le séjour, sans cesse remis en question, laisse planer sur une situation, déjà pénible, les menaces de l'avenir ; ce n'est pas même la perspective d'une persécution de plus dans les annales de l'Église ; non, ce n'est point tout cela qui nous inquiète davantage et remplit notre âme des plus amères et des plus légitimes anxiétés : ce sont les symptômes presque universels de l'affaiblissement de la foi chrétienne, moins encore dans le peuple que dans le monde des sciences et des lettres, minorité si Ton veut, mais minorité qui, à la longue, détermine les opinions de la foule ignorante. Les violences exercées contre les droits temporels du saintsiége ne sont enréahté qu'un des symptômes de la marche progressive de l'incrédulité.

Sans doute, le dix-huitième siècle a agité le problème redoutable de la divinité du christianisme qu'une foi héréditaire de dix-sept cents ans avait résolu, et le dix-huitième siècle n'a pu faire accepter ses solutions passionnées. Mais il faut s'aveugler ou rester ignorant de ce qui se passe autour de soi, dans la région des idées, pour méconnaître que l'attaque est reprise aujourd'hui dans des conditions différentes et avec des armes plus puissantes.

Avant l'ère moderne, TÉglise avait deux ennemis principaux devant elle : la superstition idolâtrique et l'hérésie. Le paganisme, presque entièrement extirpé de l'Amérique, a fui devant les pas des missionnaires. Jusque dans l'extrême Orient et dans les sables brûlants de l'Afrique; quant à l'hérésie, elle s'agite impuissante, et, semblable aux grands fléaux morbides à leur déclin, elle semble avoir perdu sa force contagieuse. Il n'en est pas ainsi de l'incrédulité. Elle subsiste dans toute sa puissance et sa force expansive. C'est un volcan qui s'est ouvert sous nos pieds. Le dix-septième siècle a pressenti l'irruption qui a désolé le dix-huitième. Pascal éprouvait un indéfinissable malaise et je ne sais quelle vague terreur qui se traduit dans l'inquiétude fébrile de ses écrits. Ce génie ardent et divinateur s'élançait bien au delà de l'horizon de son siècle. Il se posait des problèmes qui étonnaient ses contemporains; il répondait à des appréhensions que personne n'avait ressenties. Bossuet entendit le bniit sourd de l'incrédulité souterraine. Fénelon en fut effrayé; et, avant que le mal se fût manifestement révélé, il trouva opportun d'écrire son TraUé de Inexistence de Dieu. Enfin, au dix-huitième siècle, la terre trembla, le volcan s'ouvrit un large cratère, la lave de l'irréligion se répandit comme un torrent, engloutissant en France nos institutions catholiques. Aujourd'hui, le môme abîme, cet Etna du monde moral, dont les grondements n'avaient jamais complètement cessé, nous meiiace d'une nouvelle irruption.

L'Angleterre, qui avait nourri, au dix-huitième siècle, les déistes el les athées dont Voltaire et les encyclopédistes furent en Europe les bruyants échos, semblait, depuis les malheurs de notre première Révolution, malheurs qu'elle avait d'abord déchaînés et ensuite impuissamment combattus, rougir de son rôle anlichrétien pendant le règne politiquement heureux, moralement désastreux, du roi Georges II. Depuis longtemps elle donnait en Europe l'exemple du respect pour le christianisme, et d'une réserve honorable dans les discussions religieuses. Ces belles apparences, où se complaisait l'orgueil britannique, étaient trompeuses. L'Angleterre se préparait à reprendre son ancien rôle. Ce ne sont point, sans doute, les idées de Hume, de Bolingbroke, de Collins, que prétendent exhumer les théologiens d'Oxford et de Cambridge; mais ils ne travaillent pas moins, quoique par d'autres systèmes, à renverser le christianisme.

Nous étions accoutumés, depuis soixante ans, à tourner nos regards vers l'Allemagne, pour y suivre 1^ phases du combat de l'incrédulité contre la foi : peut-être faudra-t-il regarder désormais au delà de la Manche pour y suivre les péripéties de la même lutte devenue bien plus dangereuse. Les Allemands, avec leur science pesante, avec leur érudition insupportable à notre ignorance , avec leur génie à la fois

4 le: rationalisme

téméraire et métaphysique, fatiguent r'altenlion des rares Français qui abordent la lecture de leurs livres obscurs et indigestes. Mais voici que les Anglais prêtent au rationalisme allemand la mesure, la clarté, Voriginalité, et parfois l'humeur heureuse de leur génie.

On conçoit le danger que créent chez nous ces qualités des nouveaux combattants : c'est le génie du rationalisme allemand doublé du génie anglais.

Il faut d'autant plus y prendre garde qu'il a existé, entre l'Angleterre et la France, à toutes les époques, quelque similitude de penser et de sentir en matière de religion. La différence des symboles, la rivalité des nations, n'y mettent pas un obstacle aussi grand qu'on pourrait le croire. L'histoire le constate. Quand l'Angleterre s'affranchissait de Fautorité du souverain pontife, la France cherchait à la resserrer dans les limites du gallicanisme.Les déistes français copiaient, ou du moin? adoptaient les idées des déistes anglais, pendant que les théologiens catholiques de notre pays reproduisaient les travaux des ministres anglicans. Paley et Lardner ont eu autant de succès en France qu'en Angleterre. En lisant les écrits apologétiques du cardinal de la Luzerne et de Duvoisin, on retrouve à chaque page les idées et les arguments des apologistes anglais. Chose singulière! l'influence des Paley, des Lardner, des Norton, a duré plus longtemps chez nous que dans leur patrie. Ces savants estimables ont perdu depuis longtemps déjà leur prestige dans les universités d'Angleterre ; et on dirait que nous ne nous en sommes pas aperçus enFrance. Naguère, en 1858, un membre de l'Institut, M. Vallon, a publié un livre. De la croyance aux Évangiles^ basé presque tout entier sur les œuvres de Lardner et de Paley. Le mouvement remarquable qui, depuis 1830, entraîne la France religieuse vers le moyen âge, devenu chez nous l'idéal du catholicisme, ne s'est pas moins fait sentir en Angleterre et particulièrement dans l'université d'Oxford. Si Ton excepte le point de la souveraineté spirituelle et temporelle du pape, les différences pour le reste sont moins grandes qu'on ne le supposerait. L'apparition des Tracts for the time fut pour le protestantisme un événement correspondant exactement à l'apparition des thèses liturgiques duR. P. dom Guéranger, et des théories, nouvelles en France, du journal VVnivers. En regard des ultramon tains de notre pays, se dressent les puséysles d'Oxford ; et plusieurs de ceux-ci ont passé dans les rangs de ceux-là. Cette correspondance d'idées est moins Feffet de la volonté et de l'imitation que celui de la sympathie secrète des intelligences, et le résultat d'une situation donnée.

L'apparition du rationalisme anglaisa donc son importance réelle, même pour la France catholique. S'il ne constitue pas un danger pour

notre clergé, bien plus occupé, en général, de son sainl ministère et des événements, que du mouvement des idées, il peut devenir un écueil pour la foi des intelligences actives et curieuses.

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