‹ Une crise religieuse en AngleterreChapitre 2 sur 19 · LES SEPT ÉCRIVAINS DES ESSAIS ET REVUES · texte numérisé non relu

LES SEPT ÉCRIVAINS DES ESSAIS ET REVUES

Un livre qui ne présente absolument rien de remarquable pour la forme, publié sous le titre insignifiant d Essais et Revues, a été mis en circulation, vers le milieu de l'année dernière, en Angleterre, et ce livre, très-éloigné de prétendre au bruit, encore moins à un scandale, qui aurait aisémentpu devenir compromettant pour ceux qui l'auraient causé, préoccupe aujourd'hui la presse anglaise, pour ainsi dire^utant que les événements politiques du moment. Sept écrivains, tous ecclésiastiques, excepté un, y ont inséré, sans concert, assure-t-on,des travaux qui résument Tesprit de leurs leçons dans les universités, ou de leurs sermons dans les temples. Cet écrit, d'une composition lâche, plein de répétitions et de longueurs, a néanmoins été lu de presque tout le monde en Angleterre ; on assure qu'il est parvenu aujourd'hui à sa dixième édition. Tous les journaux anglais, toutes les revues hei^domadaires ou mensuelles, en ont fait l'objet de longs articles. Tous les partis se sont émus. Le haut clergé lui a infligé une censure dont l'impuissance se trahit parle caractère individuel qu'elle revêt. Le chef de l'université d'Oxford, à laquelle plusieurs des auteurs des Essais et Revues appartiennent, a reculé devant des mesures officielles. L'épiscopat anglican, en présence de la popularité de l'ouvrage, appuyé par la jeunesse des universités et par d'autres suffrages plus significatifs et plus élevés, n'ose tenter une mesure semblable à la double convocation qui, en 1836, condamna le docteur Hampden accusé de sabellianisme, et le dégrada, et qui, en 1844, frappa M. Ward, accusé d'enseigner une doctrine trop romaine \ .

* Au mois de décembre 1860, professeurs et laïques, réunis à Oxford dans le but de procéder à rélection d'un professeur de sanscrit, organisèrent une attaque contre cet ouvrage, qui n'était encore qu'à sa deuxième édition, tirée à un très-petit nombre d'exemplaires. Bientôt après parut dans le Quarterly Review un article d'une violence extrême, non-seulement contre ce livre, mais contre les auteurs, les sommant de sortir de l'Église. On vit alors des réunions du clergé, dénonçant ce travail, que plusieurs de ses membres n'avaient pas lu; les prédicateurs tonnant du haut de leurs chaires contre ces a athées; » des écrits de tout genre leur reprochant ce qu'ils avaient dit et ce qu'on les soupçonnait de croire, si bien qu'à la fin on tint pour avéré que les ministres de l'Église anglicane ne voyaient dans la Bible qu'une fable,

Cependant les Ë^^ai^ et Revues attaquent presque par tous les points la doctrine officielle des trente-neuf articles, ruinent la foi à la doctrine de Jésus-Christ et aux miracles, à Tinspiration de rÉcriture, en un mot celle que Ton était accoutumé de supposer aux dix-neuf vingtièmes des chrétiens en Angleterre.

Ce qui ajoute à Timportance de Tévénement, que plusieurs revues comparent à une révolution religieuse, c'est Timportance des fonctions exercées par les auteurs des Essays. Signataires des trente-neuf articles, ils occupent presque tous les plus hautes fonctions du clergé actif et enseignant.

Le D' Temple, dont le travail sert comme d'introduction au livre, est le chapelain ordinaire de la reine et maître en chef de Técole royale de Rugby. Il a été régent au collège de Baillol, aujourd'hui le plus célèbre collège d'Oxford; et ensuite il a rempli les fonctions de principal de l'institution préparatoire de l'État à Kneller-Hall. Il est le successeur immédiat de l'évêque actuel de Londres, dans la direction de l'école de Rugby, qu'il dirige aujourd'hui avec un grand éclat.

Le D' Rowland, auteur connu du livre intitulé la Piété raisonnable (Rational Godliness), est vice-principal d'un collège où le clergé welche est préparé à recevoir l'ordination.

M. Baden Powel, décédé depuis peu professeur à Oxford, est l'auteur de deux ouvrages, sous forme de leçons, d'où le surnaturel de l'Ancien et du Nouveau Testament est complètement éliminé.

M. Wilson, en dernier lieu fellovj du collège Saint-Jean, à Oxford, émut grandement, il y a quelques années, l'université par la hardiesse de ses doctrines.

qu'une imposture dans le christianisme, et allaient jusqu'à nier Texistence de Dieu.

Jusque-là, universitaires et prélats, à peu d'exceptions près, s'étaient tenus à l'écart; mais au mois de janvier 1861 parut une lettre, écrite on ne sait par qui et livrée à la publicité on ne sait comment, qui était censée reproduire l'opinion de tout le banc des évêques; bien que deux d'entre eux eussent écrit dans le sens des auteurs incriminés, qu'un troisième ignorât l'existence du document, et que deux autres exceptassent du blâme trois des cinq auteurs qui étaient seuls en cause.

La convocation d'Oxford, qui, à la demande de quelques membres trop zélés, se réunit quinze jours après pour porter un jugement sur l'ouvrage, montra plus de modération. Plusieurs des membres ne s'y rendirent pas. Plusieurs étaient d'avis qu'on passât outre; un seul parla, le vice-chancelier, et ce fut pour protester contre l'inconvenance et linopporlunité de cette regrettable mesure. La majorité ne condamna pas moins le livre, tout en déclarant quelle ne l'avait pas lu.

Encouragé par cette décision, le clergé envoya une protestation au primat. Malgré des efforts de tout genre, cette protestation ne put réunir que la moitié des signatures des vingt mille ministres de l'Église, cinq parmi les trente doyens, trois parmi les hauts dignitaires de l'université, un nombre égal parmi les douze professeurs de théologie, à peine quelques-unes dans l'étal-major du corps enseignant.

Cette démarche n'a eu jusqu'à présent aucun résultat définitif.

(lieme (jermanique, mai 186i.)

EN ANGLETERIiE. 7

M. GoodWiû, le seul des sept auteurs qui ne soit pas membre du clergé, est un membre distingué de l'université de Cambridge.

Les deux derniers ont été régents de l'université d'Oxford. M. Pattison, élu dernièrement recteur de Lincoln, comptait, avant de passer dans le camp rationaliste d'Oxford, parmi les rédacteurs de la Vie des Saints^ publiée par le D^ Newman.

M. Jpwett, le dernier et le plus remarquable, est placé à la tête des professeurs ôminents qui ont fait de Baillol le premier collège incontestablement d'Oxford.' La générosité de son caractère, son dévouement à ses fonctions, ses talents, lui ont concilié le respect de tous, et mèm« la chaude affection du grand nombre de ceux qui ont été en relation personnelle avec lui. Ses commentaires sur lesÈpîtres de saint Paul ont acquis une grande notoriété en Angleterre.

Tels sont les auteurs qui ont entrepris de faire servir une science incontestée au renversement de toute religion révélée.

Il importe de prendre en considération le rang, le caractère et les fonctions des écrivains àesEssays andReviews, pour se rendre compte de l'impression profonde produite par ce livre, et pour se faire une juste idée de son importance. Son contenu tout seul ne le laisserait pas soupçonner; car, au fond, rien ne ressemble moins à des découvertes et à des révélations. On peut même dire que des professeurs aussi éminents d'universités si célèbres auraient pu être mieux renseignés sur ce qui se passe en ce moment en Allemagne. On croirait qu'ils ignorent complètement les travaux de l'école de Tubingen, presque tous relatifs néanmoins aux questions de critique biblique soulevées par les docteurs anglais. Ce ne peut être là du dédain pour des idées qu'ils n'agréeraient pas, cap l'attitude offensive des Baur, des Knobel, des Hitzig, des Hilgenfeld, des Zeller, a frappé toute l'Allemagne; et les raisonnements de ces savants viendraient utilement au secours d'affirmations assez mal étayées.

l'église large

(Broad Church.)

On comprendra que des doctrines aussi nettement formulées que celle des Essais et Revues, professées à la fois par sept écrivains, ne se sont point produites tout à coup, et qu'elles doivent avoir leur histoire. Elles ne datent pas d'hier en Angleterre : elles ont eu leur

croissance el leurs progrès. Si leur publication surprend sans défense les membres les plus élevés de TÉglise anglicane, et ne leur laisse presque aucun moyen de les combattre avec succès, parce qu'elles trouvent partout dans les esprits un appui trop puissant , ce doit être assurément leur faute. L'Église oflicielle a été avertie : elle était dès longtemps en demeure de prendre ses mesures. Car, dans les pays de libre examen et de liberté religieuse, il existe des moyens coercitifs nombreux auxquels les réformateurs, qui accusent la tyrannie romaine, n'ont point toujours renoncé. Les évoques anglicans, aujourd'hui si perplexes, auraient dû depuis longtemps aviser. Les opinions des Essays ont déjà été plus d'une fois publiquement discutées en Angleterre; et les sept écrivains ont raison de prétendre qu'ils n'ont agi ni par ruse ni par surprise. Ils ont publié dans un livre ce qu'ils enseignaient depuis longtemps déjà dans leurs chaires de professeurs. Non-seulement un membre de leur école, le D' Donaldson, il y a six ans, réclamait, comme ministre et comme docteur, la liberté d'enseigner ses opinions rationalistes, mais le D' William, M. Baden Powel, le professeur Jowett, exposaient en public les doctrines que le haut clergé anglais semble entendre aujourd'hui pour la première fois ; et ils parlaient avec la double autorité de professeurs et de ministres. Il n'y a point d'archevêque ou d'évêque dans l'Église unie d'Angleterre et dlrlande qui puisse se plaindre que les assaillants aient cheminé sous le couvert d'une mine souterraine. Ils se sont avancés à ciel ouvert et ont sommé hautement et souvent l'Église établie de se rendre à merci. Si les sentinelles n'ont rien vu, rien entendu, elles ont dû systématiquement fermer les yeux et les oreilles.

En réalité, la réaction violante qui s'est déclarée depuis dix ans, en Angleterre, contre le mouvement puséyste et catholique, était en elle-même un avertissement assez manifeste.

C'est un fait bien connu en Angleterre que l'Église nationale est fondée sur un compromis. Deux éléments contradictoires ont été associés dans la fondation de cette œuvre politique, mais illogique : le principe d'autorité et le principe de la liberté d'examen. Chacun de ces principes a revêtu, à différentes époques, diverses formes, mais la lutte entre eux n'a jamais cessé : l'un a toujours cherché à dominer l'autre. La théorie de l'évêque Laud, consacrant la suprématie do l'épiscopat anglican, a préparé la réaction extravagante des Puritains. A son tour, le dogmatisme rigoureux de ces derniers a donné naissance à ce que les Anglais appellent YÊglise large (broad Church) , laquelle était un asile préparé pour le rationalisme. C'est cette prétendue Église qui a développé en Angleterre rindifférentisme dogmatique et éliminé graduellement l'élément surnaturel. C'est elle qui a dénoncé hautement l'insuffisance des preu-

ves de la divinité du christianisme, les a réduites à un calcul, à une balance de probabilités.

Il y a donc toujours eu au sein de TÉglise anglicane un élément tantôt caché, tantôt manifeste de scepticisme, se dérobant sous de vagues et inconsistantes formules, et à tous les temps s'abritant derrière des fictions légales. Les censures et les condamnations dont il a été Tobjet ont toujours, en définitive, tourné à son avantage et aidé à son progrès incessant. L'opinion, en Angleterre, s'est complètement déclarée pour lui. « Le scepticisme a paradé maintes fois sur les chemins les mieux fréquentés de la littérature anglaise*. » Nous parlons ici du scepticisme des membres du clergé anglican reconnus et approuvés dans l'État.

Les prédécesseurs immédiats des auteurs des Essays furent Colerîdge, Hard, Arnold, qui, les premiers, réagirent au nom du rationalisme contre les doctrines de Pusey et du D' Newman; Arnold surtout, en ce temps là directeur de l'école de Rugby, se distingua dans cette lutte. Il exerçait un grand ascendant sur ses élèves; et ceux-ci conservaient les germes de l'incrédulité naissante jusque sur les bancs de l'université, où dominait alors l'élément puséyste. M. Stanley, l'un de ses élèves, devint professeur d'histoire ecclésiastique à Oxford, et le collègue de M. Jowett.

Cette école, formée dans le but de combattre le mouvement conservateur ou plutôt restaurateur du parti puséyste, a imprudemment été flattée et encouragée à son début par le haut clergé anglican. Il redoutait, dans Pusey et ses disciples, des hommes qui faisaient un appel sérieux à l'histoire et aux traditions. Ce fil conducteur menait droit au catholicisme, et il y conduisit effectivement plusieurs de ses promoteurs, notamment le célèbre D' Newman. Mais il fallait à l'Église large une doctrine. Le rationalisme allemand s'offrait de lui-même. Un diplomate allemand, à la fois savant archéologue et philologue, âme ardente et mystique, avait déjà réconcilié quelques esprits avec les doctrines avancées de son pays. Il sut les faire agréer à l'aide du double prestige de la science et de la modération de son esprit sympathique et presque séducteur. Quelques-uns de ses ouvrages circulèrent en langue anglaise dès 1848 et 1854. Le pont était jeté entre l'Angleterre et l'Allemagne. Depuis cette époque, une agence s'est formée pour la traduction des livres allemands; et c'est désormais aux sources germaniques que boivent à longs traits les maîtres et la jeunesse avancée des écoles d'Oxford et de Cambridge. Nous allons donc retrouver l'Allemagne rationaliste en Angleterre.

» Revîie de ïhiblin, février 1861 .

10 LE RAÏIOiNALISME

l'éducation du mo>;de, selow m. temple.

Nous n'avons point l'intention de réfuter ici complètement le livre dont nous nous proposons de donner Tanalyse. S'il fallait ouvrir une controverse sur chacune des erreui-s qu'il contient, cette réfutation nous entraînerait bien au delà des limites dans lesquelles il nous con^ vient de nous renfermer. Ce serait la matière d'un gros volume ; nous nous contentons d'en offrir Tidée à ceux qui se sentiraient le courage de l'entreprendre.

Les auteurs des Essays se placent à un point de vue si différent du nôtre, qu'il n'y a presque entre eux et nous aucun point commun. A leurs yeux, le catholicisme n'existe plus; ils l'excluent de leurs discussions comme suranné et indigne du siècle présent. S'ils laissent parfois tomber sur nous un de leurs regards» c'est un regard de pitié pour nos erreurs obstinées et volontaires. Nous sommes une ruine xlu passé qui encombre un moment leur route. Le catholicisme est un dogme glacé et incompréhensible (an unm^aniug frost-work of dogma)y sans relation avec l'histoire présente de l'homme. Il serait pénible, on le voil, d'entrer en discussion réglée avec des adversaires pareils. Nous nous contenterons le plus souvent du rôle de simple historien. Nous reproduirons avec une grande franchise les paroles et toujours les idées des auteurs des Essays.

Bien quelesEs6aj(5 n'aient été, à l'origine, dans l'intention de leurs auteurs, qu'une revue dans laquelle les divers articles seraient juxtaposés plutôt qu'ordonnés, cependant on ne peut nier que les sujets traités ne se rapportent l'un à l'autre et forment par leur réunion une sorte d'ensemble. M. Temple semble s'être proposé d'écrire une introduction. Ce sont des vues générales sur le progrès de l'esprit humain, auxquelles il a donné pour titre V Éducation du monde. Il parle à la fois de l'état religieux de la société, avant et après Jésus- Christ. Ses six collègues fractionnent cet immense sujet : l'un parlera de l'Ancien Testament, ^aulre du Nouveau ; celui-ci de la cosmogonie de Moïse, celui-là de la crédibilité du christianisme. Enfin, la conclusion du livre aurait dû être les considérations de M. Wilson sur l'Église nationale, précédées de l'histoire de l'Église anglicane de 1688 à 1750, par M. Paltison.

Commençons par l'analyse du travail deM. Temple, placé danslefail

EiN ANGLETERRE. U

à la tête du livre et ayant pour titre, comme nous Tavons dit, VÉducation du monde.

Si la matière peut rester pendant des siècles dans un état stationnaire, dit-il, Tesprit, au contraire, est essentiellement progressiste; non-seulement un enfant de douze ans, aujourd'hui, pourrait devenir le maître d'un homme de quarante ans d'autrefois, mais encore les connaissances, par leur accumulation, ont grandi à là fois les intelligences et les caractères. L'humanité a eu trois âges distincts, conespondant à trois degrés d'éducation, ayant chacun dès lois différentes : le premier âge, celui de l'enfance, a été régi par la loi de Moïse ; le second, celui delà jeunesse, a eu pour modèle l'exemple du Christ ; enfin, le dernier, l'âge mûr, auquel nous sommes heureusement parvenus, n'a d'autres lois que celles de la conscience. Il arrive pour le monde ce que l'expérience nous montre dans l'homme individu : l'enfant est soumis à des lois qu'il ne comprend pas ; le jeune homme est entraîné par l'exemple; l'homme mûr, seul, s'élève à l'intelli gence des principes, et les prend librement pour règles de sa vie.

Les premières lois données au monde enfant correspondent à l'état sauvage dans lequel l'histoire, dépouillée de ses légendes, nous le montre d'abord. Elles se résument dans la prohibition du meurtre et dans la défense de se nourrir de sang. C'était alors le règne de la sensualité et de la violence, ayant à leur service la force physique supérieure des premiers hommes. L'impétueux enfant fut mis en classe. Les hommes, se séparant en divers groupes, suivant leurs caractères, leur humeur et leur famille, formèrent la diversité des nations, et chacune d'elles fut, en réalité, à l'éducation du monde ce qu'une classe est dans un collège. L'enseignement y varia selon que chaque nation cultivait des principes divers. Le peuple juif cultiva la religion, telle fut sa mission d'honneur ; la loi mosaïque lui fut imposée comme règle positive de culte et de morale : nulle liberté ne lui était accordée, et la raison de la loi ne lui était point donnée. Celle-ci est considérée par M. Temple comme une collection de préceptes disparates, tantôt élevés, tantôt triviaux, que notre siècle, dit-il, ne peut supposer avoir été dictés par Dieu. Ici, le tatouage était défendu; là, une frange bleue aux vêtements était commandée. Ces préceptes, quoique dans un rapport parfait avec la grossièreté du peuple auxquels ils s'adressaient, sont incompatibles avec la dignité de Dieu.

Voilà la hauteur de vue à laquelle s'élève M. Temple dans l'appré-

cialion delà loi de Moïse; il n'a rien découverl de plus dans l'œuvre divine de la législation du peuple hébreu. Voltaire n'eût certainement point parlé avec plus d'ignorance du sujet et plus de légèreté d'esprit. Le maître supérieur de l'établissement de Rugby, s'il veut parler pertinemment des antiquités bibliques, doit se mettre, pour quelque temps encore, à l'école des Allemands. Nous lui conseillons la lecture attentive du Deuteronomium de Schultz, professeur à Brçslau (1859). Ce livre le fera rougir des lignes qui lui ont échappé.

Un notable progrès, continue M. Temple, s'accomplit par les prophètes. Les préceptes restent les mêmes, mais les voyants font un appel à l'équité naturelle, à la réflexion, aux sentiments de reconnaissance envers Dieu et au respect de soi. C'est que l'enfant grandit. La forte leçon de la captivité lui apprend à renoncer tout à fait à l'idolâtrie et au polythéisme. Bien que les sadducéens inclinent au matérialisme, et les pharisiens à la superstition, néanmoins le progrès continue. On en trouve la preuve dans le zèle des Juifs de ce temps pour la prière, et dansTimportance qu'ils attachent à cet exercice élevé de l'âme, importance que h loi mosaïque n'enseigne nulle part. Le culte mosaïque consistait exclusivement en sacrifices. Le Pentateuque^ sans doute, fournit des exemples de prières, mais celles-ci étaient rares et point recommandées. Ce n'est que dans les derniers livres de l'Ancien Testament que le Juif est averti de prier; mais rien ne faisait encore pressentir le zèle futur des pharisiens. C'est seulement pendant la captivité, et loin du temple, que les Juifs ajoutèrent la prière, la méditation de la loi à sa pratique matérielle.

Nous serions tenté d'interrompre encore ici M. Temple, pour lui mettre sous les yeux les psaumes nombreux dans lesquels le roi David exprime les délices que goûtait son âme pieuse à méditer la loi le jour et la nuit. Qu'il relise en particulier le psaume cxvui : la pensée de la méditation de la loi y revient sans cesse. Quomodo dilexi legem tuam^ Domine ! s'écrie le roi, tota die meditatio mea est. Pourquoi Moïse recommande-t-il aux Hébreux de se couvrir de bandelettes portant écrites les prescriptions et les maximes de la loi, sinon pour ramener sans cesse leur esprit à la méditation des préceptes divins? Erit igiiur qvmi signum in manutua^ quasi appen^um quid, ob recordationem, ante oculos tuos^. M. Temple affirme que les psaumes où le poète se délecte dans l'étude de la loi sont tou^ postérieurs à la captivité ; mais il ne le prouve point, et il passe sous silence Job elle Pentateuque^.

• Ea;., XIII, 16.

'^ Voyez la réfutation de ces hypothèses, dans notre ouvrage, les Prophéties messianiques.

Les Juifs, continue M. Temple, n*ont eu qu'une part très-limitée dans Téducation du monde. Sous le rapport doctrinal, leur apport se réduit à un dogme, le monothéisme ; et, sous le rapport moral, à une seule \ertu, la chasteté. C'étaient du moins les points essentiels de leur éducation. Rome a apporté son esprit d'ordre et d'organisation, le génie du gouvernement; c'est par l'effet de ces avantages héréditaires que l'évêque de Rome se placera à la tête de l'Église. Rome sut toujours formuler la loi et la tempérer par des sentences équitables. Le code Justinien a pénétré toutes les législations, et c'est en se rapprochant de son esprit et de ses formes que la jurisprudence moderne a assuré son autorité et ses progrès. La Grèce a développé la raison et le goût, trouvé les sciences et les arts. Son culte ne fut ni le saint^ comme en Palestine, ni la loi, comme à Rome, mais le vrai et le beau. L'Asie, sur les ailes de l'imagination, s'égara dans d'immenses épopées.

Le monde, sorti de l'enfance, se trouve face à face avec le Christ, qui le ravit et l'entraîne par l'autorité de l'exemple. Vexemple, voilà l'unique et puissant mobile qui ébranle et enthousiasme la jeunesse. Autre est le monde aujourd'hui ; car, « si le Christ retardant sa venue jusqu'ànos jours eût apparu au milieu de nous, il n'eût pas été reconnu comme le messager divin. L'homme mûr cherche sa règle dans sa propre conscience, Jésus-Christ est venu à son heure : plus tôt, les peuples enfants ne l'eussent point suivi ; plus tard, le monde grandi lui eût résisté. »

La vie du Christ n'est qu'un grand et magnifique exemple. Voilà pourquoi les livres du Nouveau Testament ne renferment que peu ou point de doctrine. •

M. Temple veut bien faire deux exceptions. Il reconnaît que l'Épître aux Romains et YÊpître aux Hébreux dérangent un peu son système. C'est quelque chose, mais assurément ce n'est point assez. Les trois dogmes principaux du christianisme, la Trinité, l'Incarnation et la Rédemption, sont comme le substratum de tout l'Évangile. M. Temple a oublié, sans aucun doute, le premier chapitre de l'Évangile de saint Jean. Nous ne parlerons point des autres omissions.

L^âge où l'exemple décide de tout finit avec la jeunesse. Alors commence l'époque de la réflexion. La raison prend le rôle d'un juge et fait de la conscience un tribunal souverain. Elle contrôle le passé et décrète pour l'avenir. Elle révise la loi, corrige, ajoute, retranche, se demandant moins ce qui est beau que ce qui est juste et vrai. La raison descendue dans la conscience est le troisième maître de Thumanité. De même que la jeunesse dédaigne ce qui est puéril, l'homme mûr rejette les illusions de la jeunesse. Si, dans l'enfance du monde, la loi était extérieure, absolue, contraignant l'assentiment, dans l'âge

mûr, elle est interne, subjective; et c est la raison et la conscience qui la font tout entière. L'homme est à lui-même sa loi. C'est le malheur de l'homme faible de chercher en dehors de lui la règle de sa vie. Il demande un frein extérieur pour des passions que sa volonté ne sait point maîtriser; il recourt à la révélation, parce qu'il ne consulte point sa raison. Il recule devant le progrès des sciences et de Thistoire, parce qu'il ne sait point les comprendre. Comme le Juif d'autrefois, il ferme les yeux à la loi nouvelle, pour rester au milieu des ombres de la loi ancienne.

Nous adresserons ici à M. Temple une simple question. La religion ne prétend que deux choses : premièrement, révéler à l'homme ses destinées au delà du tombeau; secondement, l'aider, par les secours qu'elle lui fournit, à user sagement de sa liberté, pour réaliser ses heureuses destinées. Eh bien, le maître en chef de l'école de Rugby pense-t-il que la raison, de quelque manière qu'on l'interroge, nous fournisse beaucoup plus de lumière qu'autrefois sur le sort de l'homme au delà du tombeau? En second lieu, la volonté attelle un empire bien plus puissant qu'à l'époque des Élie et des Antoine, ou, si on l'aime mieux, qu'aux jours des Régulus et des Cincinnalus? Quand les secours moraux de la religion ont-ils été plus nécessaires qu'aujourd'hui pourprévaiir la défaillance des caract&res'^ M. Temple oublie que, si'la science progresse, l'humanité reste toujours en présence de ses incurables infirmités morales. L'esprit s'enrichit de nouvelles connaissances ; le cœur reste avec sa faiblesse : l'expérience fait progresser les sciences; elle a bien de la peine à nous rendre plus sages.

Veut-on savoir maintenant comment M. Temple, cet homme mûr, use de son droit pour juger le passé, le présent, et même l'avenir du christianisme? Que le lecteur prenne encore un peu patience, et nous allons avoir une idée à peu près complète de cette introduction un peu puérile des Essays.

Les Pères de l'Église ne s'aperçurent pas que le Christ n'avait mêlé aucun dogme à la pure morale de son Evangile. Pour le grand malheur de l'Église naissante, ils se prirent à dogmatiser et à définir. Ils troublèrent l'innocente jeunesse de l'humanité. Toutefois M. Temple veut bien accorder que les définitions solennelles des conciles renfermaient quelques parcelles de vérités, bonnes à sauver de la fureur innovatrice des hérétiques. Il y eut donc quelque sagesse chez les Pères de Nicée, de Constantinople et d'Éphèse ; mais leur erreur fut de vouloir imposer à tous les temps des définitions n'ayant aucune valeur absolue.

Voici maintenant le jugement qu'il porte sur le moyen âge.

Les invasions des barbares replacèrent au quatrième siècle le monde adolescent dans les conditions de l'enfance. Il lui fallut de nou-

KIN A^tiLETËHUl!). 15

veau des maîtres el une loi de contrainte, L'Église dut faire i^vivre l'esprit Judaïque. La papauté du moyen âge avec ses cérémonies, sa hiérarchie, sa religion tout extérieure, considéra plutôt les actes de la vie que les besoins de l'esprit. Les pénitences, le purgatoire, l'autorité ecclésiartique, n'étaient au fond que le retour à la férule du maître, corrigeant lécolier en l'honneur du Christ. Il fallait cette discipline pour dompter le Celte et le Germain, et le conduire, en s'adoucissant graduellement, aux principes el aux lumières d'une religion tout intérieure. La papauté était de bonne foi alors. La liberté de conscience était-elle possible au temps de Clovis et de ses farouches guerriers ?

M. Temple arrive à la Réforme et aux temçs qui la suivirent.

L'éducation des barbares accomplie par l'Église, la Papauté eut le tort de vouloircontinuer à faire peser sur l'humanité un joug qui n'était plus nécessaire. La Réforme le brisa. La conscience devint dès lors le guide suprême. La tolérance chercha à étendre sur le monde son bienfaisant empire. Que d'obstacles ne reucontra-t-elle pas sur sa route 1 Le dogmatisme, son inconciliable ennemi, régnait partout; et, de nos jours encore, il n'a point complètement abandonné le sol libre de l'Angleterre. Mais il n'est pas douteux qu'il ne perde chaque jour du terrain. La tolérance, son heureuse ri^vale, gagne continuellement dans les esprits cultivés des catholiques, aussi bien que des protestants : elle tend à devenir le lien commun de tous. La maturité de l'esprit anglais commence à tempérer la rudesse de ses principes, auxquels, bien à tort, on avait d'abord accordé Timmutabilité de la vérité. Les perspectives du vrai s'étendent et s'élargissent. Les sciences physiques, les recherches historiques, ont conduit la philosophie bien au delà (les limites poséespar l'Église et par les Pères. « On a trouvé qu'il existe plus de choses sur la terre et au ciel que la théologie patristique n'en avait rêvé. La connaissance de Dieu par la science de la nature devient un nouveau livre qui prend place à côté de celui de la révélation. »

Toutefois» que le monde ne dédaigne p9s la Bible. Elle doit aider tous les progrès, à une condition pourtant, celle d'en saisir le vrai caractère. Il n'y faut point rechercher l'élément dogmatique. C'est une histoire qui ne contient qu'une simple invitation à la vie morale et religieuse qui convient à notre temps. La Bible ne doit pas étouffer, mais évoquer la conscience. Gardons-nous des erreurs passées. La scolastique cnii y voir le purga^toire, et Rome, la condamnation de Galilée : de notre temps, plusieurs y découvriraient volontiers l'hétérodoxie de la géologie. La critique, plus sage, nous montre l'identité de la conscience humaine et de là Bible. Donc point de despotisme se couvrant de l'autorité des Écritures : çUes n'imposent aucun assu-

jettissement, sinon celui de notre propre conscience, son unique interprète, auquel seul il n*est jamais permis de désobéir.

C'est se rendre coupable de haute trahison contre la foi que de redouter les résultats de l'investigation philosophique, scientifique et historique. Si la géologie prouve que nous ne devons pas interpréter littéralement les premiers chapitres de la Genèse; si les investigations historiques montrent que l'inspiration du Saint- Esprit n'est plus capable de protéger les récits contre le reproche d'inexactitude; si la critique prouve qu'il y.açà et là des interpolations et des légendes, comme dans les autres livres antiques, ces résultats ne seront pas méconnus en Angleterre : nous leur souhaiterons la bienvenue. Les méprises, y en eût-il de notre part, vaudraient mieux qu'un acquiescement slupide. Si nous nous sommes trompés jusqu'ici, que l'étude redresse nos fautes; si nous nous sommes querellés sur des mots, que Ton nous montre notre folie; si nous avons imprudemment franchi les limites du vrai, qu on nous rappelle à l'humilité de la raison. La vie de l'esprit, la vérité, remportent sur tout; et le plus grand service que Ton puisse rendre sur la terre, c'est d'y ramener les hommes. Nous ne pouvons obéir plus longtemps, nous, hommes mûrs, aux impulsions de la jeunesse, ni demeurer soumis au régime disciplinaire de l'enfance.

Telle est l'introduction du livre des Essays. Elle ouvre unelarge porte à toutes les témérités de la science. On s'apercevra bientôt que cette porte n'est point trop grande pour toutes les erreurs qui doivent y passer. M. Temple n'a point exagéré son rôle. C'est le plus modéré des sept écrivains ; et cependant le principal de Rugby nie complètement le surnaturel. Point de religion révélée, point de miracles, point de prophéties, point d'inspiration de la BiMte, point d'incarnation, point de rédemption. A la place du progrès par le Christ, le progrès par l'homme. Rien n'est plus net. L'introduction est digne du livre. On a dit que l'œuvre de M. Temple, si elle eût été seule, fût passée inaperçue et n'eût soulevé aucune contradiction de la part de ïorthodoxie anglicane. SU en est ainsi, l'orthodoxie anglicane n'est qu'un mot. Nous ne devons point pleurer sur ses malheurs.

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