CONCLUSION
Il ne nous reste qu'à terminer en quelques mots l'exposition du livre des Essays.
C'est avec satisfaction que nous voyons notre tâche accomplie. 11 est aussi pénible de tracer le tableau des erreurs contre la foi qu'il est consolant de peindre les vertus qu'elle inspire. Mais les deux choses sont utiles. Saint Athanase a décrit la sainteté des Pères du désert et saint Irénée a exposé l'histoire des hérésies.
Nous redirons en finissant ce que nous avons dit en commençant : notre but a été, en exposant un livre qui résume les attaques dirigées présentement contre l'Église non-seulement en Angleterre, mais aussi en France, et on peut dire dans toute l'Europe, d'inquiéter un peu les catholiques endormis dans une oisive sécurité, et de leur signaler un danger qui demande à être repoussé. Npus sommes la sentinelle qui, fidèle à sa mission, a crié dans la nuit. Simple vedette en Israël, nous avons le devoir de répondre aux chefs des tribus et aux peuples lorsqu'ils nous disent : Gustos^ quid denocte? Il faut qu'une armée s'éclaire pour se bien garder. Je n'ai si soigneusemienl signalé l'ennemi que parce que j'ai la conviction profonde qu'il peut être vaincu dans les positions nouvelles ou anciennes qu'il prend en face de nous. Mais il convient aux catholiques de se mettre enfin à l'œuvTe : ce n'est point le dédaijn, encore moins l'injure qui assureront la vic-. toire. Autant que je l'ai pu, j'ai indiqué le principe des réponses que je ne pouvais développer : il faudrait un gros livre pour réfuter tant d'erreurs. Nous nous proposons un jour de les combattre en détail.
M. Temple, dans YÊdiieation du monde, représente ceux-là qui exagèrent l'idée du progrès et exaltent leur siècle sans prudence comme sans mesure. Est-ce donc aux hommes de ce temps-ci, enfiévrés, pour ainsi dire, par l'amour de l'or, du luxe et des plaisirs, alors que l'idée de Dieu tend de plus en plus chez eux à s'identifier avec celle de la nature,, alors qu'une méditation de Descartes, un chapitre de métaphysique de Leibnilz ou une élévation de Bossuet leur donne la migraine ou le vertige, est-ce à de tels hommes qu'il faut dire : « Vous êtes de grandes intelligences et de grands cœurs ; vous ' n'av.ez plus besoin ni de V exemple qui entraine, ni de la loi qui, en
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monlrant le but, fournit le moyeu d'y atteindre? » M. Temple est la dupe ou le flalleur de son siècle.
M. William, dans l'exposé des travaux de M. Bunsen, et M. Joweil, dans son travail sur Tinlerprétation du Nouveau r^sfam^?i^ représentent une autre classe d'enthousiastes et de dupes, ceux d'une science assez jeune encore pour être modeste, la critique biblique. L'étude comparée des langues, l'exploration des littératures sacrées des brahmanes, des bouddhistes et des parsis, le déchiffrement de quelques inscriptions, la découverte de certains monuments, ont exalté leurs prétentions. Sans déférer assez à l'autorité de la tradition, et, on peut dire aussi, à la prudence et au bon sens, ils se sont crus assez habiles pour * changer tout ce que nos pères nous ont appris de la Bible, et assigner à chacun des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament une date, une origine, une interprétation nouvelles. Quand ces érudits seront un peu calmés, ils voudront user des admirables instruments d'investigation qu'ils ont entre les mains d'une manière plus sobre et plusutile ; et il faudra, un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'ils reconnaissent dans la Bible un livre à part, s'élevant par l'inspiration qui l'a dictée, par sa morale, sa doctrine, ses promesses, sa divine beauté, au-dessus de tous les autres, incomparablement au-dessus des Védas^ du Lotus de la bonne loi et de YAvesta. Mais le devoir des catholiques est, pour hâter ce moment, de s'initiera cet ordre de questions, et de se mettre en état de montrer, à l'aide de la philologie, de Tarchéologie, de la tradition, et surtout avec le secours des lumières divines émanant de l'Église, foyer immortel de vérité, la vanité des hypothèses et les illusions d'une science qui s'égare. Point de témérité, mais point de crainte : la fronde de David terrassa le géant.
Le naturalisme de M. Powel, qui place les lois de la nature au-dessus de Dieu, n'a aucune chance de triompher de l'instinct religieux de l'homme, qui a besoin de croire au libre et paternel gouvernement de la Providence. Ils ne détruiront poiiït le cri d'une invincible logique affirmant que le législateur peut suspendre ou modifier, pour des fins dignes de lui, la loi qu'il a posée.
Les difficultés élevées contre l'accord de la Bible et de la science paraîtront ridicules et puériles à nos neveux. Ceux-ci comprendront mieux que nous que l'Écriture sainte se meut dans une sphère entièrement distincte de celle de la science, et ne peut jamais être assimilée à un Mémoire de l'Institut. Ce n'est point la Bible qu'il faut accuser, mais ceux qui interprètent si mal son rapide et prophétique langage.
Enfin M. Wilson, acculé au nihilisme, nous montre par où l'humanité sera sauvée. Elle sera sauvée du rationalisme par les excès du rationalisme. L'humanité a besoin de croire, a besoin d'adorer, a besoin de prier, a besoin d'espérer sur celte terre d'épreuves où elle a
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tant à souCfrir : eli bien, le rationalisme lue jusque dans son dernier germe la foi, l'adoration, l'espérance, indestruclibles besoins du cœur de 1 homme de bien.
Or a dit avec raison que le protestantisme se résumait dans une négalion. On l'a dit dans un temps où beaucoup d'éléments chrétiens avaient élé conservés dans les confessions de foi des novateurs; mais combien ce jugement n'est-il pas justifié par les développements logiques du protestantisme contemporain ! Qu'est devenu le christianisme entre les mains des fils de Luther et des continuateurs de l'œuvre d'Henri VIII? Est-ce encore une religion ? Est-ce même une doctrine?
En altérant la forme catholique du christianisme, on a été conduit à nier Tœuvre divine du christianisme lui-même. Qu'on le sache bien, le mouvement destructif ne s'arrêtera point là. Le rationalisme n'effacera pas les croyances chrétiennes sans altérer la notion même de Dieu. Qu'on se rappelle M. Powel substituant à un Dieu suprême régulateur du monde, des forces aveugles et fatales. Les philosophes sont fiers de leurs doctrines spiritualisfes ; mais c'est une question de savoir si ces doctrines, puisées au sein du christianisme, pourront se maintenir sans lui, entre les deux écueils de l'idéalisme et du matérialisme panthéistiques. Sur la pente falale où YÊglise large pousse l'Angleterre, celle-ci glissera, sous l'influence de ses habitudes positives et mercantiles, plus vite que tout autre peuple, dans le gouffre du panthéisme matérialiste où se débat aujourd'hui l'Allemagne.
Avions-nous raison de dire, en commençant notre travail sur le livre des Essays^ que l'Église anglicane ferait mieux d'aviser à la position lamentable où elle se trouve aujourd'hui que de railler les embarras nécessairement passagers du pontife romain? Le successeur de saint Pierre peut sans doute être obligé de quitter encore une fois le Vatican; mais ce malheur, s'il arrive, laissera le chef obéi de l'Église catholique, plus vénérabje que jamais au milieu de ses infortunes, régir la grande communauté chrétienne à la tête d'une forte hiérarchie sacerdotale, entouré de milliers de prêtres dont la foi n'est point entamée, environné de fidèles innombrables, qui se presseront avec d'autant plus d'amour et d'élan autour de leur père commun que l'orage sera plus violent. Les catholiques verront renaître au dehors le calme qui n'a jamais abandonné leur cœur. Mais comment l'Angleterre retrouvera- 1 elle la foi qu'elle aura perdue*?
* Nous ne parlons ici que de TAngleterre; mais nous pourrions appliquer les mêmes paroles aux Églises protestantes de France également en voie de dissolution. Les écrivains du Lien déclarent leur adhésion aux doctrines de TÉglise large ; eux aussi veulent fonder une Église sans svmbole et sans hiérarchie. (Voyez le n" 33 du Lien du 17 août 1861.)
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Nous ne pouvons mieux terminer ce travail sur l'Église anglica ne que par cette citation d'un auteur protestant, M. Ruskin, bien connu en Angleterre. Pourra-t-on nous accuser d'exagération, lorsque les protestants eux-mêmes, plus vivement que nous encore, proclatoent les mômes conclusions?
tt L*Éj2;lise catholique, dit le publiciste dans son livre Modem Paintej's, exerce sur le monde un grand et réel pouvoir. Elle dispose à toute heure des sacrifices volontaires, de l'or, du temps et de la pensée de ses fidèles, parlant hardiment et solennellement, n'abandonnant pas un atome de pouvoir par TefTet du doute ou de la crainte, sincère en beaucoup de choses assurément, croyant en elle-même el acceptée par la foi. Cette autorité féconde en œuvres, grandiose, harmonieuse, mystérieuse, peut être obéie ou contestée, mais non dédaignée.
« li'ËgUse anglicane, au contraire, contestable et discréditée, ne croyant pas en elle-même, n'exerçant son autorité qu'avec hésitation, attentive à discerner le degré où elle peut la faire accepter, reculant, au besoin se dégageant, disputant, usant de subterfuges; en proie non à des déchirements vio< lents, mais ruinée par des dislocations partielles et la chute continuelle de ses murs croulants, ne valant la peine ni d'être obéie ni d'être combattue par une jeunesse à la fois ignorante et clairvoyante, ne mérite que le dédain et le mépris, bien que le dôme magnifique élevé à sa gloire se détache au loin sur les brouillards de la Tamise, comme le campanile de Saint-Harc domine les eaux des lagunes. Mais Saint-Marc règne sur la vie; Saint-Paul de Londres règne sur la mort et domine un cimetière. »