DÉPARTEMENT DIRECTION GÉNÉRALE DE LA DE LA POLICE DU ROYAUME
POLICE DE PARIS Paris, le 13 décembre 1814.
J'ai reçu, Monsieur, la note que vous m'avez adressée le o de ce mois au sujet du D' SOUBERBIELLE, Chirurgien, rue d'Anjou Saint-Honoré, qui a été juré au tribunal qui a condamné la Reine, et qui réunit, dit-on, depuis quelque temps, plusieurs individus, du parti républicain, dans l'intention de soutenir et de réchauffer l'esprit de cette faction.
Je me suis empressé de faire surveiller avec soin le D' Souberbielle, et de prendre à son égard les informations les plus exactes : en voici les résultats.
Il est chirurgien de la Garde de Paris.
Non seulement il ne tient point de réunion chez lui, mais lui-même n'y est presque jamais. Il est si occupé qu'il ne peut guère disposer d'un moment dans la journée, même pour voir sa famille. Au surplus, son âge et l'expérience paraissent l'avoir entièrement fait revenir de ses anciennes erreurs.
Il est élève du fameux frère Côme, et a presque autant de célébrité que lui, pour l'opération de la taille.
Peu de tems avant l'entrée des troupes alliées, il a opéré M. le Prince de Poix, qui a été très bien et très promptement guéri.
(1) L’Asepsie, 1913, n° 3,
Il a d’ailleurs la réputation d'être un homme loyal, serviable, très charitable envers les malheureux ; il paraît certain que sous ces rapports et sous celui de l'habileté, sa perte serait difficile à réparer.
Recevez...
On voit donc que Souberbielle, malgré la suspicion, assez légitime à priori, dont il était l’objet, avait néanmoins conservé sa place de chirurgien-major de la garde. Le document suivant, trouvé dans ses papiers, le confirme :
Ordre du 14 février 1815.
Le Général ordonne qu'il y ait un chirurgien attaché à chaque escadron ; M. Suberbielle (sic) choisira l’escadron qu'il voudra et en assignera un à chacun de ses aïdes, tous les jours à l'appel de deux heures, MM. les chirurgiens se rendront aux casernes de leur escadron, se feront représenter les hommes de Recrues arrivés la veille, les visiteront et s'assureront S'ils n'ont pas de blessures ou d’infirmités qui les rendent impropres au service du Régiment, s'ils ne sont pas atteints de gale ou de maladies vénériennes, ils enverront de suite aux hôpilaux ceux attaqués des deux maladies; ils feront un rapport au général sur ceux qu'ils jugeront impropres au service, ils passeront ensuite dans les chambres pour y voir les hommes qui leur seront désignés comme malades ; ils tiendront au quartier ceux atteints de maladies légères et les autres seront envoyés à l'hôpital.
Il perdit d’ailleurs sa place après les Cent-Jours. « Tous « les officiers de la garnison de Paris avaient été invités à se
:« rendre aux Tuileries, afin de présenter leurs hommages à « la famille royale. La duchesse d'Angoulême avait tenu à « ce que l'huissier annonçât à voix haute le nom de chaque
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« officier qu'il introduisait. Souberbielle ne voulut pas com- « prendre que c'est parfois faire preuve de iact que de se « laisser oublier; il se rendit au palais. Quand la fille de « Marie-Antoinette entendit prononcer le nom du juge de « sa mère, elle s’évanouit. Souberbielle fut victime du scan- « daie qu'il avait si imprudemment provoqué : on supprima « sa place et il fut mis d'office à la retraite (1) ».
Comment ces détails sont-ils parvenus jusqu’à nous ? C’est une histoire — ou peut-être un conte — que nous allons essayer de retracer brièvement. Le docteur Frizac avait acquis dans une vente publique après décès un manuscrit Gui dénotait chez son auteur une amertume et une misanthropie assez prononcées. Fizac le publia dans « l'Union Médicale » (1849-1850) sous le titre : Impressions d’un médecin inconnu. C'était une sorte d’histoire de la médecine contemporaine cù beaucoup de praticiens de l’époque étaient sévèrement itigés. On y trouve d'Antoine Dubois un portrait peu élogieux. Quant à Souberbielle, voici que qu'en dit son censeur : « Au « moment où j écris ceci, il existe encore un certain nombre « de médecins qui n’ont d'autre diplôme que le certificat « d'exercice délivré par les municipalités. Il en est même « quelques-uns qui sont arrivés à une assez grande pratique « et à une certaine position. On m'a dit que Souberbielle était « dans ce cas; je n'ai jamais osé lui en parler. J'ai beaucoup « connu Souberbielle, c'est un grand parleur; mais sur deux « choses il se montre très boutonné : sur son diplôme et sur « son rôle dans le procès de Marie-Antoinette. Quant à son « diplôme, je ne lui ai jamais entendu vanter que son titre
(1) CABANÈS, Le Cabinet Secret. de l'Histoire.
« d'ami et d'élève du frère Côme. Son rôle dans le procès de « la reine, je ne l’ai appris que par une anecdote qui fit « beaucoup de bruit dans le temps ». Suivent les deux anecdotes relatées plus haut : la dernière entrevue de Souberbielle avec Robespierre et sa rencontre intempestive avec la duchesse d'Angoulême.
Ne nous attardons pas à discuter la première partie de ce récit. L'histoire de la duchesse d'Angoulême prouve qu'il a été rédigé sous la Restauration : Souberbielle avait alors, et depuis 1813, le grade de docteur en chirurgie. Pour la deuxième partie il est bien difficile de la réfuter sans autre examen ; il est certain que Souberbielle n’a pas toujours fait mystère de son rôle dans le procès de la reine, témoin ce passage des Souvenirs d'un médecin de Paris : « I m’a souvent « dit, écrit Poumiès de la Siboutie, que, dans sa conviction, « elle la méritait (la mort). Et puis, à cette époque, ajoutait- « il, nous avions tous la fièvre de la liberté. J'aurais pu être « un Décius ou un Brutus. Depuis, l’âge m'a changé, je ne « vois plus les choses de même. Aujourd’hui, je ne la con- « damnerais certainement pas. Ses fautes, je pourrais encore « dire ses crimes, avaient été assez expiés par ses malheurs « inouis. Du reste, je lui était si peu hostile, qu’admis dans « son cachot la veille de son jugement, j’obtins, sur l’obser- « vation que je fis que la moisissure était partout, qu’elle fut « transférée dans un local moins insalubre; ce qui pouvait « alors faire tomber ma tête. » Mais à quel moment l’ancien juré faisait-il une telle confidence? Rien n'indique que ce fût sous la Restauration. Il serait donc imprudent de taxer d’imposture l’auteur inconnu du manuscrit; mais l'erreur calom-
PAICÈES
nieuse du début doit nous rendre très circonspects dans l’appréciation générale de son ouvrage.
Toujours vers la même époque se place l’anecdote sui-
vante, publiée par Jean Raimond dans la « Gazette des H6pitaux » du 29 septembre 1846:
« Il y a sept ou huit ans de cela, Souberbielle avait déjà passé quatre vingt dix ans, un de nos jeunes confrères se présenta chez lui avec une lettre de recommandation très pressante d’un de ses amis. I] s'agissait pour ce jeune confrère de quelques démarches à faire auprès d’une jeune veuve, fort riche, amie et voisine de M. Souberbielle; on comprend qu'il était question de mariage. Souberbielle promet ses services avec empressement ; il fait mieux encore, il invite notre confrère à dîner pour un jour très voisin en lui disant que la veuve et toute sa famille doivent assister à ce repas. Ce jeune homme ne manqua pas de s’y rendre, trouva la jeune veuve de son goût et, devenu pressant, pria instamment Souberbielle de faire les démarches nécessaires pour être introduit dans la maison et faire agréer sa cour. Souberbielle promit tout.
« Cependant, quinze jours, un mois s’écoulent, et notre jeune homme n'entend parler de rien. A ses nombreuses visites à Souberbielle, il le trouvait réservé, boutonné, comme contraint et embarrassé. Un jour, enfin, le vieillard lui annonce qu’on le trouve trop jeune, pas suffisamment renté et acclienté, et lui fait entrevoir qu’il est prudent de renoncer à tout espoir de ce côté.
« Mais notre jeune confrère ne se découragera pas: la protection de Souberbielle lui faisant défaut, il en cherchera une autre, et bientôt le voilà admis dans la famille de la
« veuve, ses hommages sont agréés, mais non sans une ex- « plication qui donna la clef de la réserve et de l'embarras « que montrait Souberbielle. Le nestor de la chirurgie, au « lieu de chercher à faire les affaires de son jeune protégé, « avait manœuvré pour son propre compte, et voyant la veuve « disposée à contracter de nouveaux liens, une flamme juvé- « nile s'était allumée dans ce cœur nonagénaire; une assi- « duité incessante, les soins les plus délicats, le bouquet quo- « tidien et autres petits témoignages non équivoques prou- « vaient toute la vivacité de son ardeur. Grand fut son dé- « Sappointement et son déplaisir, quand un jour, dans une « de ses galantes visites, il aperçut notre jeune confrère fort « tendrement assis aux pieds de la veuve très attentionnée « à ses doux propos d'amour. En homme d'esprit qui com- « prend le ridicule de sa situation, il fit une retraite honorable « et digne, mais ç’a été longtemps, pour le jeune confrère, « le sujet d’un hilarant récit d’avoir eu pour rival un vieil- « lard de quatre-vingt-dix ans. »
Payen a ajouté, de sa propre main, la note rectificative que l’on va lire maintenant: Cefte histoire sur Souberbielle est à peu près un conte, et c’est Amédée Latour qui a conté cette bourde à Jean Raimond parce qu'il a été le héros de ce qu'il y a de vrai dans cette anecdote. Souberbielle a voulu marier M. Latour à une veuve, fille de son marchand de vins, Madame Chaveria, mais les parents ne voulurent pas donner leur fille à un pauvre diable qui n'avait pas le sol, et le boutiquier enrichi faisait peu de cas du diplôme de docteur. Le mariage manqua donc. Quant à Souberbielle il a offert son cœur à la veuve comme à tant d’autres, mais ce n'est pas Sa concurrence qui a nui à la candidature de M. Latour. Le reste
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est de pure invention. Souberbielle avait alors 70 ou 52 ans et non 90. L'amoureux n'arriva pas à la belle par une auire voie, car M. Latour est garçon aujourd'hui et Madame Chaveria n'est pas remariée.
Quand, après la révolution de 1830, Louis-Philippe monta sur le trône, Souberbielle sentit renaître ses ardeurs politiques. Sa réserve, au temps des Bourbons, fit place à des espérances qu'il croyait, un peu naïvement peut-être, légitimes. Dès 1831, il sollicite des électeurs du premier arrondissement un mandat de député. il ne fut d’ailleurs pas élu. Toutefois, il semble intéressant d'exposer son programme et de reproduire quelques passages de ses manifestes. En date du 1°” juillet, il déclare, se portant candidat contre le général Mathieu Dumas : « J’ai pensé que je pouvais me présenter « aussi tout comme un autre, non pas avec quarante mille « francs de rente comme garantie de mon indépendance, « mais avec quarante ans d’un patriotisme pur et éclairé par « une longue expérience, et avec une parfaite connaissance « des hommes et des choses, à dater du 14 juillet 1789, à « la prise de la Bastille, où j'ai pansé les victimes du despo- « tisme, sous le canon même de cette forteresse. » Quel est son programme ? Il votera contre les abus, pour la diminution du budget et pour la liste civile au meilleur marché possible ; — contre le cumul, et surtout « pour que les admi- « nistrations départementales et communales soient à la no- « mination du peuple, comme étant des institutions toutes pa- « ternelles et locales. » Nous ne voulons pas commenter ces intentions, mais on reste songeur à l'énoncé de certains détails.
Il termine son exposé par l’énumération de ses titres ;
il se réclame « d’avoir pansé les blessés à la prise du château des Tuileries, le 10 août 1702 ». Enfin, il ajoute : « J'ai été privé d’être utile aux bléssés des trois journées, me trouvant à soixante-douze lieues de Paris. »
Le 3 juillet, il complète sa profession de foi et la précise ; il se déclare partisan d'une monarchie constitutionnelle : « Ceux qui craignent qu’on ne peut pas jouir de la liberté avec « un roi constitutionnel me paraissent être dans l’erreur ; « Pour être rassuré sur les sentiments du Roi des Français « en faveur de la liberté, n’y a-t-il pas les antécédents qui « garantissent sa bonne foi? Son père aussi n'est-il pas mort « pour la liberté ? »
Ce dernier argument a une saveur toute particulière sous la plume d’un ancien juge Philippe-Egalité. Cynisme ? Inconscience? Nous penchons plutôt vers la seconde hypothèse. En effet, le Moniteur du 1* août 1832 rapporte que l’avantveille, le maire du premier arrondissement avait présenté à Louis-Philippe une délégation des Vainqueurs de la Bastille. Souberbielle, en qualité de doyen, prit la parole en ces termes:
« Sire, vous avez devant vous les débris des Vainqueurs de la Bastille, échappés à la faux du temps, après avoir affronté les périls pour le renversement du boulevard du despotisme et pour la défense de la patrie et de la liberté.
« Ils viennent exprimer leur vive reconnaissance à Votre Majesté qui, par la volonté unanime des représentants de la nation et par ses propres sentiments, est venue au secours de ces Vainqueurs réduits à la plus affreuse détresse par l’âge et les infirmités. Ils se félicitent, Sire, avec toute la France, d'avoir pour roi-citoyen un prince français qui a combattu et vaincu sous les couleurs nationales, dans les premières ba-
failles livrées aux despotes coalisés contre l'Indépendance et la Liberté de la France.
« Ils forment les vœux les plus sincères pour la conservation de votre personne inviolable et sacrée. Permettez, Sire, qu'ils prennent aussi la liberté d'offrir leurs hommages et leurs respects à la Reine comme à la plus digne des mères, au modèle de toutes les vertus. Ils souhaitent que votre auguste Famille vive éternellement, avec la souveraineté et l’indépendance nationale, la liberté et l'égalité des droits imprescriptibles et inaliénables de l'homme. Ils ont tressailli de joie en voyant l'héritier présomptif de la couronne, l'espoir de la patrie, ne faire qu'un tout avec une jeunesse bouillante de patriotisme et d’'ardeur et la guider au combat pour la défense d'un peuple voisin et ami qu'on voulait remettre dans les fers. Admirable effet de l'impulsion paternelle et d'une sympathie puisée dans l’éducation nationale que l'auguste Prince a reçue dans les écoles où sont élevés nos enfants. Les Princes ses frères ne sont-ils pas ainsi placés dans les rangs des défenseurs de la patrie pour y marcher sur ses traces et préluder ainsi à des actions d'éclat et de dévouement ? Puissions-nous vivre assez longtemps, Sire, pour être les témoins de leurs succès dans la carrière du bonheur et de la gloire de la pa- ETES
De toute évidence, Souberbielle avait oublié ; mais Louis- Philippe se souvenait toujours. Aussi n'eut-il, dans sa réponse, aucun compliment personnel pour le doyen des Vainqueurs de la Bastille. C’est à toute la délégation qu'il s’adressa quand il prononça son remerciement :
« Je suis fort sensible à ce que vous venez de me dire pour moi, pour la Reine et pour mes enfants. Je vous en fais
tous mes remerciements. Vous avez rendu de grands services à la patrie dans la conquête de la Liberté. J'ai été témoin de votre courage et de votre dévouement dont je garde le souvenir. Vous avez acquis des droits à la reconnaissance nationale. Je suis heureux qu'’enfin cette dette de la patrie s’acquitte sous mon gouvernement ».
Cette dette, ce fut une « pension annuelle et viagère de deux cent cinquante francs » qui fut allouée à chaque Vain-
queur de la Bastille à partir du 1° janvier 1833.
Souberbielle avait demeuré, sous la Révolution, « rue Honoré, vis-à-vis Roch », mais depuis longtemps déjà il s’était retiré chez sa fille Marie-Reine-Charlotte et son gendre Couture, 13, rue d'Anjou, dans le premier arrondissement. L'emplacement de la rue n’a pas changé; seul, l’arrondissement diffère. Paris était alors limité par ce que nous appelons aujourd’hui les boulevards extérieurs et divisé en douze arrondissements ne ressemblant en rien à ceux que nous connaissons. Il suffit de jeter un coup d’œil sur l’Aflas administratif de Paris de 1828 pour s’en rendre compte. Sans entrer dans des détails fastidieux et pour le moins inutiles, disons cependant que le premier arrondissement, au temps où Souberbielle y demeura, comprenait non seulement tout le huitième actuel, mais encore une partie des premier, deuxième, neuvième et seizième arrondissements institués en 1859 et qui subsistent encore de nos jours.
Nous devons ici rapporter une anecdote; elle est d’intérêt presque nul, mais Payen l’a annotée et son commentaire jette un jour tout particulier sur les rapports de Souberbielle avec les siens; voici cette anecdote : « Un frère capucin avait
« été opéré de la pierre par frère Côme à qui il donna, en « Témoignage de reconnaissance, la formule d’une liqueur « aphrodisiaque. Frère Côme la communiqua à Souberbielle « qui, bien longtemps, l’oublia, jusqu’au jour où la- fortune « cessa de lui sourire. Ne voulant pas être à charge aux siens, « Souberbielle hésitait à publier la formule quand, en ayant «-parlé par hasard au Docteur James, celui-ci lui proposa de « la lui donner comme payement de sa dette. Le fameux se- « cret des moines tomba ainsi dans le domaine public ».
Cet article, écrit alors Payen, me paraît une mystification d'un bout à l’autre. Souberbielle était discret comme uñ coup de canon, et je serais surpris que dans des rapports intimes qui ont existé entre nous pendant 30 ans, il ne m'eût pas dit un mot de cette panacée qui pourrait bien n'être pas plus vraie que l'assistance donnée à Souberbielle par Couture et Belmas laquelle est fausse en tous points, au contraire.
Le vieux chirurgien pouvait néanmoins espérer finir ses jours en famille, quand sa fille mourut :
Du trois avril mil huit cent trente sept, à deux heures trois quarts du soir.
Acte de décès de dame Marie-Reine-Charlotte Souberbielle, rentière, âgée de cinquante-huit ans, mariée au sieur Louis-Etienne Couture, ex-pharmacien, âgé de soixante-et-un ans, née à Paris y décédée, en son domicile, rue d’Anjou Saint-Honoré n° 13, aujourd'hui à une heure du matin.
Constaté par nous Maire, officier de l'état-civil du premier arrondissement de Paris, sur la déclaration des sieurs François Fontana, rentier, âgé de soixante-douze ans, demeurant rue du Faubourg du Temple
n° 80; Pierre-Nicolas Gouge, marchand de vin, âgé de trente-cinq ans,
äemeurant rue d'Anjou Saint-Honoré, n° :8, lesquels ont signé avec nous
après lecture faite,
Il est bien probable que l’animosité ne fit que croître entre Couture et Souberbielle qui n’était pas toujours facile. Aussi le malheureux vieillard se retira-t-il dès l’année suivante dans un modeste logis situé 16, rue Royale au Marais, dans le huitième arrondissement (actuellement rue de Biragme, IV‘). C’est là que Lamartine le vit, étant venu lui demander des détails pour son Histoire des Girondins : « Sou- « berbielle, qui demeurait presque invisible dans le quartier « de la place Royale (1) avec une vieille servante, me recevait « au chevet de son lit avec une joie mal déguisée, comme « un mourant reçoit un légataire pour lui confier avant sa « mort ses chers souvenirs. Il paraissait vivre dans l’aisance « quoique dans la solitude. Son appartement, au premier « étage d’une maison décente, était en désordre, mais c'était « un désordre de négligence ; les meubles s’y entassaient sur « les meubles, ies tableaux sur les tableaux, les étoffes sur « étoffes : on eût dit un encan ».
Il s'était entre temps présenté une nouvelle fois aux élections législatives (1837) et ne fut pas plus heureux qu’en 1831. Son programme était très approximativement le même que lors de sa précédente candidature.
Toujours attaché au souvenir de la Révolution, Souber-
bielle manquait jamais, surtout au cours de ses dernières années, de parler des événements auxquels il avait pris part
(1) Aujourd’hui Place des Vosges.
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et des hommes qu’il avait connus. Cabanès a publié une lettre à lui communiquée par le Docteur Berchon (de Bordeaux) qui l'avait reçue d’un certain Docteur Garat; elle est à cer: « J'avais vingt-et-un ans, j'arrivais de Bordeaux, où j'avais été, bien jeune, interne de l'hôpital Saint-André, lorsque je me rendis à Paris pour compléter mon instruction médicale et subir mes examens de doctorat.
Mon oncle, neveu de Garat, ministre sous la Convention, frère de Garat, le célèbre chanteur, et bon chanteur lui-mème, mais devenu, sur le tard, précepteur à Vaugirard, me recevait à dîner tous les mercredis.
La première fois que je m'y rendis, frais émoulu de ma province, Bordeaux l'était alors, je me trouvai à table avec un vieillard plus que septuagénaire, petit, vif, alerte, vigoureux encore, et qui me traita de suite comme un Garat, avec la plus parjaite cordialité : « Vous êtes un futur confrère, ditil, moi, je suis le neveu de frère Côme ». La conversation s'engagea, malgré ma timidité relative, et je fus étonnamment surpris du prodigieux accent de Souberbielle. IL habitait Paris depuis soixante ans et gasconnait comme on ne le faisait plus depuis longtemps dans le Gers. J'étais tout yeux et tout oreilles, mais oreilles choquées, malgré ma récente arrivée du Midi. |
— Oui, june hôme, disait-il, Roubespierre a été moun ami et je m'en fais gloire et honneur, et je l'ai dit à Mousieur de Lamartine qui l'a mis dans son histoire des Girondins.
— Mais Robespierre, hasardai-je avec hésitation, s’est conduit en scélérat, s'est noyé dans le sang.
— Ah ! june hôme ! (toujours avec le même accent et la même chaleur) un homme de sang, lui, le plus probe des ci-
— Tilt —
toyens, un brave homme; un homme de sang, jamais. Ecoutez ceci : Henriot, son ami, bon citoyen, courageux et convaincu, vint trouver Roubespierre et lui dit : « Pour en finir d'un seul coup, il faut faire tomber cent mille têtes ». Que fit Roubespierre ? Il fit guillotiner son ami Henriot. Et vous me direz après ça que c'était un homme de sang !... »
« Est-ce assez nature ! » conclut Cabanès.
La vérité est malheureusement tout autre : Robespierre n’a jamais fait guillotiner Henriot. Ils moururent tous les deux sur l’échafaud, le 10 thermidor. La veille, à l'Hôtel de Ville, Coffinhal s'était emporté contre Henriot et, dans sa colère, l’avait saisi à bras le corps et jeté par la fenêtre. Henriot, en tombant, se fractura les deux jambes. On sait la suite : Robespierre et ses partisans, Henriot compris, furent arrêté et exécutés le lendemain. Robespierre entraîna donc bien son ami dans sa chute, mais s’il est responsable de sa mort, on ne peut vraiment pas dire qu'il le fit guillotiner.
Dès lors, quelle foi ajouter à ce récit ? Quelle conclusion logique en tirer ? Reprenons les faits : quand Garat connut Souberbielle, celui-ci habitait Paris depuis soixante ans. La scène se passe donc vers 1834, Soubeïbielle était âgé de quatre-vingts ans. Garat en avait vingt-et-un : il n'avait pas connu les hommes de la Révolution qui, pour la plupart, fu rent des familiers de Souberbielle. Il n’est pas impossible que le jeune homme ait fait une erreur de noms d’autant plus admissible que la lettre où il relate le propos est très postérieure à l'entretien. Ou bien alors il faut penser que la confusion s'est produite dans le cerveau du vieillard dont, l’âge aidant, les souvenirs pouvaient à bon droit s'être altérés.
Tout comme Garat, le Docteur Simplice, qui a connu
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Souberbielle sur la fin de sa vie, fut frappé qu’il n'eût rien perdu de « l'accent, de l’intonation, des locutions de son pays natal, dont il parlait le dialecte (je ne dis pas le patois) avec une perfection rare et un plaisir infini ». Il a d’ailleurs brossé du neveu de frère Côme ce très vivant portrait : « Sa conver-
sation était intéressante, abondante, un peu beaucoup prolixe, mais surtout diffuse, bien difficile à diriger dans le sens qu’on avait intérêt à connaître, coupée d'incidents divers et s’échappant sans cesse par mille tangentes.
« Cependant, ce que j'avais recueilli de mes entretiens avec lui avait singulièrement piqué ma curiosité et je lui dis un jour : — Pourquoi donc, maître, n'écrivez-vous pas vos mémoires ?
— ]l n’y a que les sots qui écrivent, me répondit-il brutalement et cyniquement ».
Finalement Simplice devint le secrétaire du vieux chirur-
gien. Il allait trois fois par semaine, à la rue d'Anjou Saint- Honoré, « pour énucléer de cette tête sénile quelques faits
précis et dignes d’être colligés. Espoir à peu près vain ! Peine à peu près perdue ! Souberbielle, à mon arrivée, était invariablement couché dans son lit. Je ne peux m’empêcher de rire encore aujourd'hui au souvenir de ma déception jeune, naïve et un peu scandalisée. En effet, la première demi-heure, j'étais obligé de la subir au récit des exploits amoureux de ce vieillard déjà plus qu'octogénaire alors et qui avait obtenu, disait-il, la veille ou la nuit même, des succès amoureux dont la plus ardente jeunesse n'aurait pas osé se vanter. C'était légèrement dégoûtant.
« La seconde demi-heure était aussi inévitablement con-
sacrée à l’histoire de la prise de la Bastille, dont Souber-
« bielle avait été un des héros, dont il avait reçu la décoration « et dont il conservait religieusement le souvenir sous la forme « d’un moëllon de cette forteresse, enchâssé dans une caisse « d’acajou, surmonté d’un petit drapeau tricolore, couronné « par un bonnet phrygien. Il se faisait pieusement apporter « le moëllon sur son lit, et, d’une voix encore retentissante « et sonore, il entonnait une strophe de la Marseillaise.
« C'était sa prière du matin.
« Ces offices terminés, je m’évertuais timidement alors « à rappeler Souberbielle à l’objet de ma visite matinale, mais « que de fois, je revenais bredouille ! Quelles courses éche- « velées auprès de l’idée ou du fait que je voulais arrêter au « passage d’un torrent de digressions et de divagations en- « chevêtrées d’une façon impossible à démêler ! »
Sur la fin de sa vie, il s’était lié avec Cabet, le fameux auteur du voyage en Icarie, auteur également d’une Histoire populaire de la Révolution française de 1789 à 1830. Souberbielle lui écrivait, le 25 mai 1840 :
Monsieur,
Témoin et acteur des principaux événements de la Révolution depuis 1780, ayant eu occasion de connaître particulièrement Robespierre dont j'ai pu apprécier toutes les vertus, ayant personnellement connu les principaux personnages, j'ai lu avec un vif intérêt les écrits qu’on a publiés sur cette glorieuse et immortelle Révolution, œuvre de l'héroïque courage du peuple, guidé par l'instinct de la conservation : mais après avoir lu ces écrits, je me disais toujours douloureusement : je mourrai donc sans avoir lu une véridique histoire de la Révolution !
Je viens de lire la vôtre, Monsieur, dans laquelle vous
rapportez textuellement les discours, les opinions, les récits des dfférents partis: et dans laquelle vous semblez constituer vos lecteurs en un grand Jury au jugement duquel vous soumettez toutes les pièces et votre propre appréciation des hommes et des faits. Cette appréciation me paraît si juste, le tableau si fidèle et si parlant, que je puis actuellement mourir content et satisfait : j'ai enfin lu une véritable Histoire de Îa Révolution française.
Je vous prie d’agréer l'expression de la profonde estime de votre dévoué serviteur,
Docteur SOUBERBIELLE.
Bien qu’il n’eût pas assisté (du moins nous le pensons) à l'exécution de Louis XVI, Souberbielle devait avoir sur cet événement des renseignements dignes d'intérêt. Quelqu'un s'étant présenté chez lui en son absence pour se documenter à ce sujet, Souberbielle lui écrivit (8 janvier 1840) :
Très estimable et si digne homme, par toutes les qualités dont la Providence vous a favorisé dans tous les genres de mérite et qui savez en faire un si bon usage pour le soulagement de l'humanité.
Je regrette beaucoup de ne m'être pas trouvé chez moi lorsque vous avez pris la peine d'y passer. Je me rendrai demain jeudi dix chez vous sur les deux heures pour donner à votre ami les renseignements qu'il désire sur le 21 janvier
En attendant le plaisir de vous voir, recevez l'expression bien sincère de tous mes sentiments.
Votre très dévoué, SOUBERBIELLE.
Souberbielle resta toujours en excellents termes avec ses
anciens malades. Il est inutile de publier ici toutes les lettres qu'il leur adressa ou reçut d'eux et que conserve l’Académie de Médecine. Nous nous contenterons de signaler celle-ci que nous avons trouvée dans la Chronique Médicale (1806) :
Mon cher curé et ami,
Nous nous attendions à vous voir arriver à chaque jour de printemps... etc. — Souberbielle lui dit son regret de ne l'avoir pas vu, il s'attendait à le recevoir de son mieux, « 20s batteries étaient prêtes, les bordées du Mulseau, du Champagne, du Jurançon... vous auraient prouvé le plaisir que nous aurions eu à vous voir... »
J'ai passé bien près de vous, il y a dix ou douze jours, mais je me rendais en toute hâte à Décise (d’où cette lettre est adressée) pour y opérer de la pierre l'épouse de M. de Cray, maire et notaire dans cette commune. Je lui [&] extraït un gros calcul, comme Dieu est juste dans la distribution de ses grâces, il était tout naturel qu'il fit une part plus grosse au pasteur qu'à la brebis, cependant la pierre de Mme de Cray pèse 4 onces, vous voyez qu'elle peut déjà compter.
Elle est arrivée à son huitième jour sans avoir éprouvé le plus léger accident, elle était pourtant dans un bien triste état, la pierre ôtée tout a disparu, il y avait deux mois qu’elle ne quittait pas le lit, elle sera guérie promptement. Il est venu me tiouve; un ancien militaire qui a aussi la pierre pour que je l’opère, j'ai grand peur qu'il ne S'en tire pas bien.
Je vous embrasse tous de tout mon cœur.
SOUBERBIELLE
Soyez assez aimable pour me donner des nouvelles de votre santé, qu'on m'a dit en passant à Cosne qu'elle était fort bonne.
Je serai plus heureux que cela me soit confirmé par vous.
Le destinataire, l’abbé Contant, a ajouté à cette lettre l'attestation suivante : « M. le docteur Souberbielle, élève du « frère Côme, de précieuse mémoire pour l'humanité m'a « extrait un calcul ayant sept pouces et demi de circonfé- « rence et trois pouces et demi sur son plus grand diamètre. « J'ai été guéri de cette douloureuse et périlleuse opération « en moins d’un mois sans avoir le moindre accès de fièvre ».
Enfin, la même revue a publié le reçu d'honoraires que voici : Reçu de M. Denise la somme de trois mille francs pour mes honoraires de l'opération de la pierre que je lui ai faite le 21 mars dernier, ensemble tous traitements subséquents.
Paris, le 2 février 1826.
SOUBERBIELLE
La somme est assurément élevée pour l’époque; mais ce doit être là une exception, car Souberbielle, très modeste dans ses aspirations matérielles, opéra souvent gratuitement et ne jouissait, à sa mort, que d’une fort modeste aisance.
En 1813, le compositeur Grétry mourut à Montmorency, dans sa propriété de l’ermitage où avait habité naguère Jean- Jacques Rousseau. Son petit-neveu, Flamand Grétry, fit pratiquer l’extraction et l'embaumement de son cœur : &à M. Sou- « berbielle, écrit-il, chirurgien-major de la garde impériale, « fut celui que je choisis pour l'opération qui eut lieu le 23 « novembre 1813 ». Le précieux viscère fut enfermé dans un coffret de bois des Indes. Quand, en 1842, la ville de Liége, où était né Grétry en 1741, fit élever un monument à la mémoire de son glorieux enfant, Flamand Grétry voulut offrir
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à la municipalité le cœur de son grand-oncle : « J'ai profité « du moment où nous faisons ériger un monument à sa mé- « moire pour le faire exhumer et accomplir le vœu qu'il avait « manifesté de son vivant ». Ainsi écrivit-il au maire de Liége. Jamais cependant Grétry n'avait légué son cœur à sa ville natale, mais Flamand désirait tant « faire cet hommage pré- « cieux » qu’il commit volontairement l’erreur pour influencer la décision qu'il tenait à voir prendre.
À la demande de Flamand Grétry, Souberbielle fut chargé de remettre au roi des Belges l'original du portrait de Grétry par Isabey. IL offrit des reproductions à la ville de Liège qui l'en remercia en ces termes :
Liège, le 31 janvier 1842.
Le Collège des Bourgmestre et Echevins À Monsieur Souberbielle, rue Royale, 16, au Marais, à Paris.
Monsieur,
Nous avons l'honneur de vous accuser réception de la lettre par laquelle vous nous offrez, au nom de M. Flamand- Grétry, deux à trois cents exemplaires d’un portrait de Grétry, d’après un dessein (sic) d’Isabey.
Nous accueillerons, Monsieur, ce don patriotique avec intérêt, et nous vous prions d’être auprès de M. Flamand notre interprète pour lui témoigner combien nous est agréable l'hommage qu'il fait aujourd’hui à la ville de Liège.
Nous saisissons cette occasion pour vous informer que l'inauguration sur une de nos places publiques de la statue de Grétry, sera célébrée, selon toute probabilité dans le courant de cette année.
Nous espérons Monsieur, que l'état de votre santé vous
vermettra cette fois de venir vous associer à cette touchante cérémonie et de payer avec nous un dernier tribut de reconnaissance à la mémoire de notre illustre compatriote.
Quelques mois plus tard, l'invitation lui était réitérée :
Liège, lé 23 juin 1842.
Le Collège des Bourgmestre et Echevins A Monsieur Souberbielle, Docteur en médecine, rue Royale, 16, au Marais, à Paris.
Monsieur, |
Nous avons l'honneur de vous informer que les fêtes que la ville de Liège prépare pour célébrer la double inauguration de la statue de Grétry et des plans inclinés de notre chemin de fer sont fixés aux 17, 18, 19 et 20 juillet prochain.
Nous vous prions, Monsieur, d’'honorer ces fêtes de votre présence et d'accepter l'invitation ci-incluse au banquet et au bal qui seront offerts à cette occasion le 17 juillet à Leurs Majestés le Roi et la Reine par la ville de Liége.
Agréez…
Cette lettre officielle fut bientôt suivie d’une invitation particulière, émanant du Docteur Frankinet, professeur à l'Université et médecin d’un hôpital. I] tenait beaucoup à recevoir chez lui Souberbielle pendant son séjour à Liège ; qu’on en juge :
Monsieur et honoré confrère,
Ayant accepté l'invitation qui vous a été adressée par la Régence de Liége, d'assister aux fêtes que la ville va donner à la mémoire de Grétry, me permettez-vous de vous offrir de descendre chez moi pour y établir votre logement. C’est en qualité de disciple d'Esculape seulement que j'ose prétendre à
la faveur de recevoir une célébrité dont le nom sera toujours cher aux Liégeois.
Recevez, Monsieur et honoré confrère, l'assurance de ma haute considération.
Charles FRANKINET D. M.
Liège, le 11 juillet 1842.
rue Chaussée-des-Prés, n° 52.
Tous les documents reproduits ici sont conservés à l’Académie de Médecine. Le plus important est sans contredit la relation des fêtes auxquelles Souberbielle assista. Elle est malheureusement trop longue pour être intégralement publiée au cours de cette étude, et nous regrettons de n’en pouvoir donner que des extraits. Souberbielle rédigea donc, sous forme de journal, une lettre adressée à son ami Payen, et qui débute ainsi : « Mon cher ami, depuis mon départ de Paris « je suis dans un déluge de jouissances impossibles à décrire, « et qu’on a peine à croire toutes les merveilles qui distin- « guent la Belgique, même après les avoir vues... ». I] n’a pas eu l'impression de se trouver à l'étranger, dit-il; il a admiré la campagne, la Belgique, Bruxelles, « ville fort remarquable et digne de la résidence d’un Roi ». Le 16 juillet au matin, il rendit visite au bourgmestre à qui il fit part de l’invitation flatteuse du docteur Frankinet. C’est, en effet, chez ce praticien belge que Souberbielle, accompagné de son neveu, fut hébergé durant les fêtes : « Nous y sommes traités « de la manière la plus agréable en tout. Je ne puis comparer « cette rnaison qu’à la vôtre, tant de la part du mari que de « son épouse, par tous les soins qu’il nous prodiguent : ils ont « une fille de 13 à 14 ans, forte comme Mademoiselle Marie « Payen »),
Le 17 juillet, il entendit la messe à la cathédrale Saint- Paul ; le bedeau le conduisit prendre place «-à côté de MM. les chanoines ». Quand il se retira, après la cérémonie, « tout « le monde, écrit-il, avait les yeux fixés sur moi à cause de « mon uniforme et de ma décoration étrangère ». Il portait en effet l'uniforme de chirurgien-major de la garde et la décoration des Vainqueurs de la Bastille. Dans la même journée, il-assista à l'inauguration de la station de chemin de fer, puis participa à un banquet de cent quarante couverts. Il y apprécia tout particulièrement le saumon de la Meuse. Il se rendit ensuite au bal que l’on donnait dans la salle du Théâtre royal.
L’inauguration de la statue de Grétry eut lieu le 18 juillet, sur la place de l’Université, au milieu d’une foule innombrable. Souberbielle évalue l’assistance à plus de quarante mille âmes et donne des détails amusants : il y avait des personnes placées par-dessus les toits, sur les bâtiments de l’Université et jusqu'au haut d’un clocher. Il décrit la cérémonie dont le journal « la Patrie » du 24 juillet a publié un. compte rendu. C’est à cette source que nous allons nous reporter un instant. La ville avait un air de fête, il y avait beaucoup de monde dans les rues, tant des habitants de Liége que des environs. Le cortège était ainsi composé : les membres de la Société d'Emulation (dont Souberbielle faisait partie), les membres de la Société Grétry, une députation de l'Université, du Conservatoire de Musique, du Conseil communal; parmi les personnes invitées, M. Duvivier, ministre d'Etat, les membres du Sénat, de la Chambre des Représentants, et de la Cour de Cassation; enfin M. Geefs, auteur du monument. Le bourgmestre portait le cœur de Grétry, renfermé dans un vase de bronze recouvert d’un crêpe;-à sa
SÉPH SOUBERBI Cl ue Q Lei) ue nr )
Parent et Eleve du FRÈRE COME
Ne à Toutweg (Poaoses Dyrences.) Àe 19 Aou, 1734.
Joseph SOUBERBIELLE en uniforme de chirurgien-major de la gendarmerie avec la décoration des Vainqueurs de la Bastille.
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droite : te premier président à la Cour de Cassation; à sa gauche : le président de cette même Cour, qui étaient allés tous deux, en 1828, à Paris, pour chercher le précieux « Jegs »-de Grétry. Derrière eux, M. Grétry, petit-neveu de l’illustre musicien et M. Souberbielle, médecin à Paris, âgé de 80 ans, revêtu de l’ancien uniforme d'officier de santé, tel qu’on.le portait avant la Révolution (de 1830) et décoré de l'Ordre de la Bastille, à lui décerné en 80, lors de la prise de cette forteresse, dont il avait été l’un des vainqueurs. Ce vieillard était un des amis de Grétry; c'est à lui que le grand artiste Liégeois avait remis le soin de pratiquer son autopsie.
Rentrant chez le docteur Frankinet après la cérémonie, Souberbielle trouva une invitation de M. le baron Gouverneur de la Province de Liége à un banquet auquel il se rendit et où il rencontra les mêmes personnes qu’au banquet. En sortant, ils allèrent tous au théâtre. Le 19, Souberbielle assista à la séance publique de la Société libre d'Emulation et, le soir, alla au bal du casino. Le 20, avait lieu la distribution des prix à l’Université. Souberbielle ne manqua pas de s’y rendre; le spectacle était admirable, les prix remis par les personnes les plus considérées de l’assemblée, telles que le Gouverneur, le bourgmestre, Souberbielle lui-même. On lui apporta un premier prix que vint recevoir un jeune lauréat, aux applaudissements du public. Le soir, Souberbielle assista à un concert, et, le lendemain 21 juillet, à un banquet de cent trente couverts offert par la Société d'Emulation.
La relation des fêtes auxquelles prit part Souberbielle est malheueusement inachevée. On n’y trouve pas trace du discours qu’il avait préparé à l'intention du roi Léopold I‘ et dont le manuscrit est conservé à l’Académie de Médecine :
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« Sire, ayant contribué par mes soins, à la conservation du cœur de l'illustre Grétry, mon intime ami, j'ai eu l'honneur, par une faveur insigne, d’être invité à cette grande et touchante solennité, à laquelle prend part la population tout enfière, et qui est honorée de la vrésence de Votre Majesté et de celle de votre auguste Famille.
« Permettez-moi, Sire, dans cette heureuse circonstance, de rappeler ce que disais à Sa Majesté Louis-Philippe, Roi des Français ; je lui disais que sa fille chérie, unie à votre majesté, Sire, faisait l'ornement du Trône des Belges, en suivant les vertueux exemples de sa digne et auguste mère.
« Je lui disais qu’on avait déjà vu l'héritier présomptif de la couronne, l'espoir de la Patrie, marcher à la tête d’une jeunesse bouillante de patriotisme et voler au secours d'un veuple voisin et ami, menacé dans son indépendance et sa liberté.
« Je lui disais encore que deux de ses fils rivalisant de zèle et d’ardeur, avaient, sous les ordres d’un illustre maréchal, signalé leur bravoure et leur dévouement à la prise de la citadelle d’Anvers, le boulevard de la Belgique.
« Le temps a donné une sorte de sanction à mes paroles, et si je plonge mes regards dans l'avenir, ils aperçoivent la haute destinée de votre noble dynastie ».
Ce discours ne fut pas prononcé, la famille royale de Belgique ayant été empêchée d'assister aux fêtes par le deuil qui la frappa peu de jours auparavant : le 13 juillet, le duc d'Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, mourut accidentellement. C’est là « le déplorable événement » qui ne permit point à l’Académie des Beaux-Arts de participer à la cérémonie du centenaire de Grétry, ainsi qu'en témoigne une lettre
du secrétaire perpétuel à Souberbielle qui avait adressé à cette compagnie une communication sur les réjouissances de Liège.
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Souberbielle, très fier de sa verte vieillesse, succomba
quatre ans plus tard à une courte maladie. Il avait quatre-vingt douze ans. La plupart des journaux ont publié des notices nécrologiques; la plus intéressante parut dans le Journal de Chirurgie (1846, p. 224) : Le doyen des chirurgiens de Paris
et peut-être du monde, Joseph Souberbielle, est mort le 8 juillet dernier, à l’âge de 03 ans (sic). Il avait été l'élève du frère Côme, duquel il avait gardé les procédés pour la taille, notamment la taille hypogastrique, et la méthode de traitement pour les cancers superficiels par la poudre arsenicale. M. Souberbielle avait joué un certain rôle dans la Révolution de 80... Après la chute de la Convention, il était revenu sans partage à l’exercice de la chirurgie, où il s'était fait une spécialité comme lithotomiste ; et nous l’avons vu, dans les dernières années de sa vie, guerroyer avec opiniâtreté contre la lithotritie : telum imbelle sine ictu. Dans certaines grandes circonstances, il apparaissait à |’ Académie royale de médecine. tout fier de porter à bras tendu, à l’âge de oo ans, un verre d’eau rempli jusqu’au bord, sans en répandre une goutte, sans que sa main parût même vaciller. Il était, depuis quelque temps, auditeur assidu aux séances de la Société de chirurgie ; et son dernier désir, ou, si l’on veut, son dernier rêve, était de renouveler la séparation qui existait jadis entre la médecine et la chirurgie; de tout l’ancien régime, c'était la seule chose qui excitât ses regrets... Il n’a publié, à notre connaissance,
« que sa thèse sur les maladies des voies urinaires ; des obser- « vations sur la taille, insérées dans le tome VIII des Mémoi- « res de l’Académie royale de Médecine; et divers articles, « principalement de polémique, adressés pour la plupart dans « la Gazette des Hôpitaux. ,
«Il a vu venir la mort avec une rare fermeté. Plein d’es- «-poir encore quelques heures auparavant, il sentit vers deux « heures du matin un trouble inaccoutumé- dans la circulation ; « et plaçant sa main sur la région du cœur, il dit : Cela s’en- « gorge; le râle va venir ; tout est fini. À cinq heures, il n é-
« tait plus ».
Dès le 16 juillet 1846, la Gazette des Hôpitaux publia un article intitulé : « Discours de M. Payen prononcé sur la
tombe de Souberbielle ». Payen a, de sa main, modifié le titre et ajouté : Mon article n'est point un discours, c'est un compte rendu de la cérémonie funèbre. I] écrivait notamment : « Le Docteur Souberbielle a terminé sa carrière le 8 juillet « dans sa quatre vingt-treizième année. L'inhumation a eu « lieu dimanche dernier ». Le cortège était nombreux, quelques amis, des confrères, des membres des sociétés médicales dont Souberbielle était membre, quelques-uns de ses obligés, hommes et femmes. L'auteur de l’article exprime un regret : « La garde qu’on accorde aux membres de la Légion d’honneur n’entourait pas l'humble cercueil du décoré de l'Ordre de la Bastille ». Enfin, il rapporte un fait, touchant dans sa simplicité ; un homme s’est avancé sur le bord de la tombe, couvert de ses-habits de travail. Il déposa une couronne d’immortelles et dit en sanglotant : « Je ne suis pas riche, mais j'ai pu le suivre jusqu'ici; je m'en vais content ! » C'était un ancien soldat que Souberbielle avait logé et nourri, après lui avoir ex-
trait de la vessie un biscayen qui avait constitué le noyau d'un calcui. Et Payen termine en paraphrasant Horace : multis ille bonis flebilis occidit, nulli flebilior quam mihi.
Dans le Journal de Chirurgie, en septembre (p. 28%), Payen, en un article « Un mot encore sur Souberbielle », nous apprend que Souberbielle, à sa mort, n'avait plus qu’une fille, « veuve, âgée, presque infirme, n’habitant pas Paris (1) ». La succession fut vendue aux enchères; Payen acquit les instruments de frère Côme, les trois lithotomes cachés, le bistouri caché imité de celui de Bienaise, le suspenseur de la vessie, etc... — La fille de Souberbielle lui donna la collection de pierres extraites par son père.
Cabet se devait, lui aussi, d'écrire un dernier éloge de son vieil ami; il le fit dans le journal qu’il dirigeait à l’époque, le Populaire, « mensuel en attendant qu’il devienne hebdomadaire », « organe du communisme chrétien ». On peut lire : « .... nous dirons, avec le douloureux sentimeñt de sa « perte, que peu d'hommes de talent avaient autant de désin- « téressement, autant de générosité, autant d'affection pour « les pauvres, et que souvent ses malades lui devaient non « seulement une heureuse opération faite gratuitement, mais « les secours nécessaires puisés dans sa bourse pour accé- « lérer la guérison ». Il signale aussi le « bel hommage » rendu à Souberbielle par son protégé, et, ayant rappelé que le vieux chirurgien « dansait pour prouver qu’il était encore. fort comme un jeune homme, huit jours avant sa mort », il publie cette dernière lettre : « Mon cher Monsieur Cabet, si « ma santé me l’eût permis, je serais allé vous témoigner la
(1). Madame GAGNAGE, décédée à Saint-Germain-en-Laye, le 5 mars 184%.
« satisfaction que j'éprouve toujours à la lecture de votre « journal, par l'esprit de justice et de vérité qui le caractéri- « sent. Mais celui d'aujourd'hui surpasse tous les autres, par « les articies qu’il contient et les réflexions judicieuses dont « vous les accompagnez. Mais c'est surtout le tableau si dé- « veloppé sur les bienfaits de la Religion chrétienne prêchée « par le Christ, qui remplit l'âme de consolation et d’espé- « rance.
« Je considère cet article comme l'indication du plan de « l'ouvrage que vous vous proposez de publier sur la Reli- « gion chrétienne; cela ajoute à votre journal un titre honora- « ble de plus : à celui de Populaire on doit ajouter, et de « morale chrétienne, qui lui appartient bien légitimement. « Cest ce que tout le monde verra avec satisfaction. Le bien « qu'il produira parmi le Peuple est inappréciable ; il lui ser- « vira de Bréviaire ou de règle de conduite.
«Salut, amitié et santé,
« Le Docteur SOUBERBIELLE ».
Un rédacteur anonyme de la Réforme fit également passer (8 septembre 1846) un papier :c'est une sorte de romanfeuilleton dans lequel il n’y a rien à glaner, sinon des erreurs ou des invraisemblances.
Nous avons trouvé aux Archives du Département de la Seine l’acte de décès de Souberbielle :
Du onze juillet mil huit cent quarante-six à midi un quart,
Acte de décès de Joseph Souberbielle docteur en chirurgie décoré de l’ordre de la prise de la Castille (sic), membre de plusieurs sociétés savantes, décédé le dix de ce mois à dix heures du matin, à son domi-
cile, rue Royale, 16 (8° arrondissement) âgé de plus de quatre vingt-
douze ans, né à Pontacq (Basses-Pyrénées), veuf de Reine Lambert.
Le présent acte dressé par la déclaration de Denis Génie Belmas, docteur en chirurgie, âgé de cinquante-trois ans, demeurant rue Ribouté, n° 1, petit gendre du décédé, et de Paschal Ambroise Derollepot, receveur de rentes, âgé de quarante un ans, demeurant à Saint-Germain-en. Laye (Seine-et-Oise) et d'après le certificat du médecin qui a constaté
le décès.
Un doute subsiste donc sur la date exacte de sa mort. Malgré la valeur du document officiel, nous nous rallierons cependant aux écrits de Payen. Son témoignage est des plus précieux ; il avait même sûrement assisté aux derniers moments de son vieil et fidèle ami. Et puis, au risque de paraître sentimental, il ne nous déplaît pas de penser que Souberbielle s’éteignit le jour anniversaire de la mort de frère Côme.
Comme l’illustre feuillant, Souberbielle mourut pauvre. Si la fortune ne lui sourit pas, aucun hommage officiel ne vint davantage le récompenser de son dévouement au bien public; en 1830, il se vit refuser une deuxième fois la Légion d'honneur. Sa longue vie toute de labeur, il la consacra au soulagement de l'humanité; et les éloges dont il fut l’objet au cours des dernières années de sa vie sont la plus belle palme qu'un homme puisse remporter. Ses erreurs de jeunesse étaient depuis longtemps oubliées et la postérité ne lui en fera
pas grief. Campardon écrit : « Encore faut-il parmi eux (les « jurés solides) en excepter deux qui étaient véritablement « honnêtes, Souberbielle... et Duplay... » et plus loin, au
sujet de David d'Angers qui avait dit des jurés du tribunal révolutionnaire : « J'en ai connu plusieurs, rien n'égalait la can- « deur de leur âme, la stoïque vertu de ces excellents vieii- « lards », Campardon écrira encore : « M. David fait évi-
« demment allusion à Souberbielle et à Duplay, qui furent, en « effet, quoique jurés du tribunal, de fort honnêtes gens ». Quant à sa carrière de lithotomiste, Souberbielle la fit semblable à celle du respectable moine dont il était l'élève, « en sorte que tel maître, tel disciple » a pu écrire un anonyme biographe du grand chirurgien.
Il existe, à notre connaissance, quatre portraits de Souberbielle. Le tableau de Gérard, exécuté en 1819, nous montre le célèbre lithotomiste à soixante-cinq ans. C’est un très beau portrait, assez peu connu. Beaucoup plus répandu est le dessin de Llanta, lithographié par Paul Petit; Souberbielle est revêtu de l'uniforme de chirurgien-major de la gendarmerie impériale et porte la décoration des Vainqueurs de la Bastille. On remarque la finesse des traits et l'énergie de la physionomie. Nous ne savons pas à quelle époque ce portrait fut exécuté, mais on peut présumer qu'il est à peu près contemporain du médaillon de David d'Angers (1833). Ce médaillon compte parmi les meilleurs de ce statuaire. C’est une œuvre tout à fait belle, d’une grande vigueur. Rappelons à ce propos que David d'Angers modela également un médaillon à l'effigie de Hahnemann, qui vécut longtemps à Paris et y mourut en 1843. Peut-être faut-il chercher là les relations qui unirent Hahnemann et Souberbielle et dont nous n'avons par ailleurs trouvé nulle trace.
Enfin il existe une gravure représentant Souberbielle jeune en compagnie de frère Côme; elle se trouve dans une collection particulière et il ne nous a pas été donné de pouvoir l’examiner.,
Conclusions
Souberbielle, qui comptait une vingtaine de médecins et chirurgiens dans sa famille, fut l'élève de Ferrand, de Pascal Baseilhac et de Desault. Il fut surtout l'élève de frère Côme, dont il était le neveu et à la mémoire de qui il resta toujours vivement attaché. [1 fut reçu maître en chirurgie en 1702, par le lieutenant du premier chirurgien du roi à Senlis.
En 1780, il participa à la prise de la Bastille et fut chirurgien-major des Vainqueurs de la Bastille; en 17092, il fut nommé chirurgien-major de la 35° division de gendarmerie nationale, puis chirurgien-major de l’armée révolutionnaire.
En 1793, il fut officier de santé du Tribunal révolutionnaire et donna ses soins, en cette qualité, à Marie-Antoinette. A la même époque, il fit aussi partie du jury de ce tribunal et vota la mort de Marie-Antoinette, de Philippe-Egalité, des Girondins et de Danton.
En 1794, nommé chirurgien-major de l'Ecole de Mars, il combattit une épidémie de dysenterie.
Il était lié avec les principaux personnages de la Révolution et surtout avec Robespierre dont il était l'ami et le médecin.
En 1813, il soutint devant la Faculté de Médecine de
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