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LA JEUNESSE ET LES DÉBUTS

En 1846, les « Archives des Hommes du jour » allaient publier une biographie de Joseph Souberbielle quand celui-ci pria son ami, le docteur Payen, de la lire et de la corriger avant qu'elle ne fût livrée à l’impression. Des erreurs et des omissions y furent relevées : elle ne partit point. Elle figure, avec tant d'autres pièces, dont bon nombre sont inédites, à l’état de manuscrit à l’Académie de Médecine qui possède un véritable « fonds Payen » relatif à Souberbielle. Mais le vieux lithotomiste tenait à sa notice : il pria donc son ami fidèle d’en composer une autre. « Je m’en chargerai, écrivit celui-ci, et j'espérais que mon vieux ami qui avait des volontés violentes mais passagères comme celles des enfants oublierait ou abandonnerait son projet comme je lui avais déjà fait oublier ou abandonner tant de choses ! (car pour le dire en passant, si j'ai rendu à Souberbielle quelques services en lui composant son mémoire, en écrivant pour lui quelques pièces de polémique, je lui ai rendu plus de services en l’empêchant de faire des choses que la passion du moment lui suggérait) cette fois il n’en fut point ainsi, j'avais promis de faire l’article pendant mon voyage de Savoie et de Suisse en 1846. A mon retour il le réclama et force me fut de tenir ma parole ». Payen avait déjà, dix ans avant, publié une notice sur Sou-

berbielle dans « le Biographe », mais, « pour éviter le ridicule de la camaraderie », il | avait signée du nom de Paillet de Plombières, d'accord avec ce dernier. Il se remit donc à la tâche et fit paraître son nouvel] article dans les « Archives des Hommes du jour ».

D'autres auteurs, dans des récits d’ampleur inégale, ont laissé des portraits du célèbre chirurgien, où la fantaisie et l'imagination ont parfois une large place; mais la part de la vérité est souvent facile à faire et, là encore, Payen nous euide, puisqu’après les avoir collationnés, il les a annotés dans un style parfois savoureux et fait justice de certains griefs imputés à Souberbielle. Enfin, Souberbielle lui-même a maintes fois collaboré à ses propres biographies, fournissant force documents sur sa vie et ses travaux, documents émaillés d’anecdotes qui peignent leur héros sous des traits tantôt naïfs, tantôt énergiques, toujours vivants. C'est ainsi que son neveu, Léon Souberbielle, a rédigé en 1838 une biographie de son oncle dont nous avons retrouvé le manuscrit à l’Académie de Médecine.

Joseph Souberbielle naquit au bourg de Pontacq, actuellement chef-lieu de canton de l'arrondissement de Pau, le 18 mars 1754. Voici son acte de baptême (1) :

L'an 1754 et le 18 mars est né et a été baptisé Joseph Souberbielle, fils légitime au S' Jacques Souberbielle et à Jeanne Dufau, son épouse; le parrain et la marraine ont été Armand Cazaban et Marie Dufau, mariés ensemble qui requis de signer ont dit ne savoir, interpellés de ce fait par moy qui ay fait la cérémonie.

Signé : CAPDEVIELLE, vic.

(1) Communiqué par M. le Docteur SOUBERBIELLE, qui le tient d'un de ses parents, M. Carassou, maire de Pontacq.

Par son ascendance, il était prédisposé à exercer l’art de guérir : Sa famille ne comptait pas moins de vingt médecins ou chirurgiens. Une de ses grand’ tantes, qui pratiquait à Paris l’art des accouchements et comptait parmi sa clientèle la haute finance (dont Madame de Laborde), avait épousé un chirurgien du nom de Fréchou. Sa grand'mère contracta trois mariages : elle épousa chaque fois un chirurgien; le troisième était le frère aîné de frère Côme. De ses cinq fils, quatre devinrent chirurgiens; quant au père de Joseph Souberbielle, il avait aommencé ses études médicales, mais dut rapidement les abandonner : la vue du sang et le spectacle des souffrances d'autrui lui étaient si pénibles qu'il s’orienta vers une profession plus en accord avec sa constitution émotive et se consacra à l'enseignement : il devint régent des écoles de Pontacq.

À l’âge de neuf ou dix ans, son fils Joseph reçut de lui les premiers éléments d'instruction classique. Destiné par ses parents à la carrière ecclésiastique, l'enfant allait être envoyé au coliège de Condom pour terminer ses éiudes, suivant l'exemple de son père et comme le firent ses frères, quand il alla en visite chez un de ses oncles, chirurgien à Orlaix. Cette visite décida de sa future vocation : son oncle le garda près de lui et lui fit étudier l’Abrégé d'anatomie de Verdier et les Principes de chirurgie de Lafaye. C’est ainsi que Souberbielle apprit les premiers éléments de son art; puis il fut envoyé à Tarbes, auprès de Larrey, lieutenant du premier chirurgien du roi, dont il suivit l’enseignement, ainsi que les cours de médecine et de chirurgie, sous MM. Duco et Dolcai, médecin et chirurgien des eaux de Barrèges. En 1974, il vint à Paris, « plein de confiance et riche d'illusions » ; son cousin,

Pascal Baseilhac, neveu de frère Côme, le présenta à Fréchou, puis à frère Côme lui-même. Il fut également présenté à Desault, qu’il mit en relations avec frère Côme et Pascal Baseilhac. il entra à l'Hôtel-Dieu où il remplit les fonctions d'interne. Ouvrons ici une parenthèse : l’internat des hôpitaux, tel qu'il existe aujourd’hui, ne date que de la première République : la première promotion est du 26 fructidor an X (13 septembre 1802). A l’époque qui nous occupe, « il y avait dans les hôpitaux, et notamment à l'Hôtel-Dieu des places de garçons chirurgiens ou de premiers compagnons nommés pour

six ans, et destinés à servir les pauvres, sous les ordres de chirurgien traitant. Ces places correspondaient, à peu de chose près, à celles des internes d'aujourd'hui. La nomination se faisait au concours : le jury se composait des administrateurs de l'hôpital, du substitut du procureur général, et autres notabilités administratives ou commerciales voire même de médecins. Ces compagnons en raison des services qu'ils rendaient, et de l'instruction qu'ils étaient censés d'acquérir pendant ce long et rude apprentissage, obtenaient une réduction considérable des frais d'examen, et la dispense d'une partie des épreuves imposées aux aspirants à la maîtrise (1) ». — « La visite avait lieu à 6 heures en été, à > heures en hiver ; elle était faite par le médecin pensionnaire, accompagné de la religieuse de la salle, d’un compagnon chirurgien externe et d’un garçon apothicaire, désigné sous le nom de topique, et qui inscrivait sur un registre l'ordonnance du médecin pour la remettre à l’apothicairerie. Puis, vers midi, les compagnons chirurgiens internes ou externes venaient faire les saignées,

(1) Docteur Maurice RAYNAUD : les Médecins au temps de Molière. Thèse lettres, Paris.

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ventouses, et autres opérations prescrites par le médecin (1) ». Notre jeune étudiant suit donc l’Hôtel-Dieu; il est entré dans le service de Ferrand, où il rencontre une certaine animosité, du fait de sa parenté avec frère Côme. Celui-ci avait, en 1748, modifié considérablement et amélioré la technique de l'opération de la taille par l'invention du lthotome caché. La nouvelle méthode avait suscité des admirations et des jalousies, des approbations et des critiques; l’illustre Lecat, chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen, était, avec Mareschal et Ferrand, à la tête du mouvement. Aucune injustice, aucune vexation n'avaient été épargnées à frère Côme qui avait pour lui son habileté, contre lui la grande notoriété de ses détracteurs. Lecat ne l’avait-il pas dédaigneusement traité de frère Coupe-choux ?

La lutte était encore ardente quand Souberbielle vint dans le service de Ferrand; aussi conçoit-on facilement dans quel esprit on le reçut. Voici textuellement ce que nous trouvons dans le manuscrit de son neveu Léon Souberbielle:

« La haine et la jalousie que portaient les chirurgiens contre frère Côme rejaillissaient sur les élèves à l’Hôtel- Dieu. Nous y étions exposés aux plus mauvais traitements, jusqu’à y être frappés. Un jour, la mère de la salle des opérations me dit qu'après déjeuner, sur les dix heures, on devait opérer un homme qui portait une tumeur volumineuse à la partie postérieure du genouil; elle s’étendait du tiers inférieur de la cuisse au tiers supérieur de la jambe, sans douleur ni changement de couleur ni d’altération à la peau. Ce-

(1) M. FossEyEux : l’Hôtel-Dieu au XVII et au XVIII° siècle. Thèse Lettres, Paris, 1911.

pendant, comme elle se trouvait placée sur le trajet de l'artère poplitée qui imprimait un mouvement à la tumeur, cela donnait à soupçonner qu'il n’y eût un anévrysme. on tenait un appareil prêt en cas qu'il fût nécessaire de pratiquer l'imputation (sic). Lorsque M. Ferrand qui était chargé du service en chef, Moreau étant tombé en paralysie, aussitôt qu’il m'aperçut dans la salle d'opérations, il me demanda ce que je venais faire là; je lui répondis que je venais m'instruire. Il me dit que je n'étais point de cette salle. Je lui répondis qu'étant élève de la maison, je prenais mon instruction partout où je la trouvais; comme on doit penser, je ne pouvais pas me placer près de lui pour le voir opérer; je regardai donc par dessus les autres. Ayant avancé la tête, son élève favori me porta un coup de poing sur la joue, je m écriai aussitôt que M. Rebeyrol m'avait frappé. M. Ferrand dit: « Paix donc, vous m interrompez dans mes fonctions ». Après l'opération, je me plaignis d’avoir été frappé, il me répondit que nous étions trois ou quatre espions du frère Côme et qu'il nous ferait chasser ».

Rebeyrol repoussa alors vivement Souberbielle vers la porte, en tenant les instruments redoutables de l’imputation ; le malheureux, se voyant ainsi menacé, alla se plaindre à Moreau et à l'Administration des Hospices. Il comparut, ainsi que son agresseur et Ferrand, devant Marchais, maître de la Cour des Comptes, administrateur ayant la police de l'Hôtel- Dieu. Celui-ci, prenant la parole, dit « qu’il s'était transporté dans les salles où Souberbielle pansait les femmes et que toutes exprimaient le regret, en versant des larmes, d’être privées de recevoir les soins de M. Souberbielle. » Malgré les injonctions de Marchais, Ferrand n'en persista pas moins

à vouloir expulser de son service l’infortuné parent de frère Côme. C’est ainsi que le futur lithotomiste se vit un jour interdire l’entrée de la salle des calculeux ; une autre fois, on voulut l'empêcher d'assister aux opérations de la taille. Tout finit cependant par s'arranger. Frère Côme comptait des amis, et non des moindres; il jouissait même de l’estime du roi dont il avait, en 1753, opéré de la pierre le grand Ecuyer, le chevalier de Nesmond : aux dires de tous, le malade devait en mourir : il guérit. Louis XV déclara alors: « Si j'avais la pierre, d'autres ne m opéreraient que le frère Côme. » C’est donc devant les grands que l’illusire Feuillant porta les revendications de son petit-neveu : Mgr de Beaumont, archevêque de Paris, et Joly de Fleury, procureur général du Parlement, intercédèrent auprès de Ferrand et Souberbielle put continuer ses études à l’Hôtel-Dieu.

Concurremment, Souberbielle travaillait avec frère Côme, tant à la Charité qu’à l'infirmerie que celui-ci avait fondée en 1753 près de la Porte Saint-Honoré. C'était une sorte de dispensaire où le religieux recevait les malades trop peu fortunés pour être traités à domicile; les calculeux y étaient opérés et pansés gratuitement jusqu’à leur convalescence. Frère Côme consacrait à cette œuvre de bienfaisance les revenus que lui rapportait sa clientèle aisée: celle-ci devait honorer très largement le charitable moine qui, en faveur à la cour, comptait parmi ses opérés des membres de la haute noblesse. À la mort de frère Côme (8 juillet 1781), Sue, chirurgien en chef de la Charité, prit sa retraite. Pascal Baseilhac devait lui succéder comme étant le plus ancien gagnant maîtrise; mais, trop malade (il avait la gravelle et souffrait d’un anévrysme de l'aorte), il n’accepta la suppléance que

pour un an; encore Sue dut-il beaucoup insister. Souberbielle fut mis sous la tutelle de son cousin, qui, peu après, démissionna et lui laissa l'héritage qu’il tenait de frère Côme : de nombreux instruments de chirurgie, parmi lesquels se trouvaient {rois lithotomes cachés, dont le premier. Desault prit alors le service (1782) et fut nommé en 1788 à l'Hôtel- Dieu, en remplacement de Ferrand ; Souberbielle l’eut comme maître durant sept ans.

En 1792, Souberbielle voulut se faire recevoir maître en chirurgie par le Collège de chirurgie; Chopart et Desault l'en dissuadèrent, lui disant qu’il n’y parviendrait jamais, mais lui conseillèrent de se faire recevoir par le lieutenant du premier chirurgien du roi, à Senlis, avec un élève de Chopart et deux autres confrères : son titre, n’ayant pas été décerné par le Collège, ne lui permettait d'exercer à Paris qu'à la condition d'obtenir une charge à la Cour. Il allait conclure une transaction dans ce sens, moyennant une somme d'argent très élevée, quand Louis XVI fut suspendu de ses fonctions (10 août 1792). Souberbielle perdit sa place et M. Coulon, avec qui il traitait, perdit une partie de la somme qu'il avait reçue « par les 2/3 consolidés. »

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