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—On te trouvera un cheval. Faut que tu vienues ; tu parles l'anglais; on aura peut-être besoin de toi, qui sait ?
Après avoir réfléchi quelques instants, Siméon reprit:—J'irais bien, ça me va assez, mais je suis eunrolé, et je ne voudrais pas que le général sut que j'ai désobéi à ses ordres.
—Ne sois pas inquiet.
—Eh bien! c'est bon j'essayerai l'anglais, reprit Siuéon, s’il le faut. Je crois que je pourrai faire. Ainsi c’est convenu, j'y vas. Mais, dis donc, Meunier, il me vient une idée.
—Laquelle ?
—$i au lieu de deux porte-voix, nous prenions des cornes de bœuf; nous en aurions chacun une. C’est alors que nous leur donnerions un charivari, en balle ! |
—C'est ça, c'est ça; oui, oui; des cornes, prenons des cornes, crièrent-ils presque tous ensemble.
—Mais où en prendrons-nous ? reprit Meunier.
—J'en ai vu un tas dans la cour du boucher, dit Siméon ; nous les nettoyerons et les arrangerons en dix minutes; ça n’est pas malaisé. Qui veut venir avec moi? nous en apporterons pour tout le monde,
Une demi-heure après, les cornes étaient apportées, lavées, les bouts coupés ; elles étaient nettoyées, grattées et prêtes.
Six hommes en souliers de bœufs, portant chacun un capot gris d'étoffle du pays avec capuchon, défi: Jaient silencieusement, un par un, derrière le village et gagnaient les champs. Ils n'avaient aveux que deux fusils de chasse. Meunier portait un mousquet et une baïonnette, qu’il avait pris à un soldat blessé
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après la bataille. Un seul avait des pistolets, les autres avaient des couteaux ordinaires pointus et bien affilés, et des gourdins de merisier.
Aussitôt qu’ils eurent dépassé le village, ils s’arrètèrent pour se consulter ensemble. Il fut convenu que deux marcheraient en avant, à une dizaine d’arpents, l’un dans le chemin et l’autre dans le champ; que le reste de la bande suivrait par les champs jusqu'à ce qu’ils aperçussent les troupes. Avant de se remettre en marche, ils essayèrent tour à tour leur corne, afin d’en mesurer la portée. Le son rauque retentit dans le silence de la nuit, et éveilla un formidab'e hurlement des chiens du viilage.
—Ca ira; dit, en riant, Siméon.
La nuit était sombre et noire; il ne ventait pas, mais une peige épaisse et humide tombait en abondance. Ils marchèrent rapidement, au pas de course, pendant à peu près une heure, franchissant les fossés, sautant par-dessus les clôtures, piquant aux raccourcis. Ils ne rencontrèrent qu’un soldat blessé, qui, ne pouvant continuer sa route, s'était jeté à terre, le long des clôtures. C'était un mousquet et une baïonnette de plus, dont ils s’'emparèrent.
—-Prenons la giberne, dit Siméon ; voyons s'il reste encore bien des cartouches.
La giberne ne contenait plus qu'une seule cartouche. Le mousquet était chargé,
—Bon ! dit Siméon, les troupes n’ont plus d'ammunition : dans tous les cas, elles n’ont pas plus d'un ou deux coups à tirer, entendez-vous, mes gens ? —Qui, oui.
—ÆEh bien! savez-vous ce que ça vent dire ça? ça
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veut dire que si nous étions une vingtaine, nous
pourrions les faire tous prisonniers.
—ÆEt pourquoi n’essayerions-nous pas ? demandèrent les jeunes gens en se rapprochant.
—J'y pense, Allons, en route, et dru !
Ils continuèrent d’un pas rapide et léger, si léger, qu’ils s’entendaient à peine marcher sur l'herbe et la neige des champs.
—Halte ! cria Siméon, er couvrant sa voix pour la rendre moins sonore ; j'ai entendu le cri d’un canard du côté de la rivière ; c’est Baptiste.
Un instant après ils virent deux ombres qui venaient par le chemin. Deux hommes s’avançèrent à leur rencontre sans dire mot. C'était leurs éclaireurs venant leur annoncer qu’ils avaient aperçu les trou” pes, marchant sur la grève, le long de la rivière. Ils entendaient le pas des chevaux de la cavalerie dans la boue.
—Va-t-on commencer le charivari à c'Uheure ! demanda quelqu'un.
—Non pas, non pas, répondit Meunier. Ecoutez bien ce que nous allons faire, et prenez garde de ne pas vous tromper. Trois vont rester en arrière et suivre au petit pas se tenant à peu près la même distance des troupes. Deux vont prendre les devants et se rendre à la coulée qui est à une demi-lieue d'ici, ils enlèveront. les planches du pont; aussitôt que cela sera fait ils donneront le signal: un coup de corne, vous savez, long et prolongé. Si la tête de l’armée est trop près de la coulée pour que vous puissiez enlever les planches, vous irez jusqu’au ravin, et là
vous enleverez les planches du pont : pour signal, vous tirerez deux coups de sa l'un après l’antre.
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Vous entendez? Toi, Siméon, tu vas passer par les
champs avec Baptiste. Je vais observer les troupes et leurs mouvements. Quand on entendra le premier signal d'en bas, Siméon le répétera, en ne criant pas trop fort, pour que les soldats croient que nous sommes encore éloignés ; ceux en arrière sonneront aussi de la corne, inais pas trop fort non plus. Comprenez vous bien ?
—Oui, oui, nous comprenons.
—Quand il sera temps, je donnerai les signaux avec ma corne, vous vous en rappelez.
—Très-bien, répondit Siméon ; maintenant, que les deux qui doivent aller en avant ne perdent pas de temps. Nous allons rire.
La neige tombait toujours; à peine pouvait-on distinguer un homme à cinq pas. Les soldats, harassés de fatigue, avançaient avec une extrême lenteur, trébuchant à chaque pas. Le corps d'armée était rendu au village de St. Ours, ceux qui avaient été vus sur le bord de la rivière, étaient les traînards de l’arrière-garde. Un piquet de cavalerie marchait à
quelques arpents seulement en avant des po
au milieu du chemin.
Quand les deux jeunes gens envoyés pour détruire le pont de la coulée, y furent parvenus, le piquet de cavalerie n’en était pas fort éloigné.
—Va-ton démancher celui-ci, ou aller plus loin? demanda l’un des deux à son compagnon, v’la la cavalerie.
—Démanchons.
Ils n'avaient eu que le temps d'arracher trois à quatre planches, quänd ils entendirent le pas des chevaux. Les cavaliers entendant du brüit en avant
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s'arrêtèrent pour écouter, Ils ne virent rien, et se consultèrent un instant, puis se remirent au trot. Les deux jeunes gens se mirent à crier dans leurs cornes, Les cavaliers se croyant attaqués ou sur le point de l'être, piquèrent au galop pour rejoindre l’arrièregarde, qui était considérablement en avant. En arri- | vant au pont deux des chevaux tombèrent et roulerent dans la coulée ; leurs cavaliers se relevèrent, et, | sans chèrcher à reprendre leurs montures, se mirent à courir à toutes jambes pour rejoindre le reste du
piquet qui allait du côté de St. Ours, où, en ce moment, arrivait l’arrière-garde. :
[1 y a toujours bin là deux j'vaux, dit l’un des deux jeunes gens, faut pas les laisser mourir. Allons d à
voir; s'ils ne sont pas morts, on les mettra dans la prairie et on viendra les chercher demain: Qu'en distu, Pierre ?
—Allons. Et les selles on les cachera sous l’pont, pour qu’la neige ne les abime pas.
Le galop des chevaux avait un peu couvert le bruit de la corne de ceux qui étaient à la coulée, mais aussitôt. que Siméon et son compagnon, ainsi que ceux qui étaient par derrière, répondirent, les soldats surpris et effrayés se réunirent en pelotor; ils étaient une cinquantaine. Ils restèrent quelques minutes immobiles, ne sachant quel parti prendre, ni de quel côté tourner. Entendant le son des cornes
nu en avant, dans les champs, et par derrière, ils se Ne crurent perdus, pensant que tous les habitants de St. ve Denis les poursuivaient; ils se mirent à fuir, pêleh mêle, dans la direction de St. Ours.
Siméon et ses gens, arrivés au pont de la coulée, s'empressèrent de le défaire complètement,
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| las les armes d’ahord, res vous retournerez à St,
—Tonnerre, dit Meunier, en accourant, j'ai envie de les faire tous prisonniers ; ils ne sont qu'une cinquantaine, qui ne valent pas mieux qu'autant de vaches. Vous autres faites autant de tapage que vous pourrez avec vos cornes,un chariväri d'enfer, pendant que je vais aller trouver Siméon à la coulée.
Les soldats s'étaient arrêtés à quelques arpents de la coulée, avançant lentement, l’oreille au guet.
Quand Meunier fut arrivé auprès de Siméon, il lui fit part de ses remarques, et de la chance qui se présentait de les faire tous prisonniers.
—Ne fait p1s cela, répondit Siméon ; le général a déferdu expressément de rsursuivre les troupes. Il à ses raisons.
—Mais nous pouvons au moins les désarmer ?
—Quant à ça, il n’y a pas de mal ; nous cacherons les fusils, ou nous les donnerons aux amis. Le général n’en saura rien. Et de plus nous allons leur faire prendre un bain dans la coulée.
—Les voilà! que va:t-on faire ?
” Les soldats qui, en ce moment, semblaient obéir à un chef, avaient repris leurs rangs. Quand ils ne furent plus qu'à une vingtaine de pas du pont, Meunier sonna de la corne ; et Siméon cria :—S/op ! stop! —Qui va là ? répondit quelqu'un de la troupe. —Vous allez le savoir, reprit Siméon en anglais. Que celui qui commande avance.
—Que voulez-vous? demanda un sous-officier qui paraissait avoir pris le commandement, en faisant quelques pas eh avant
— Voici ce que vous aMez faire ; vous allez mettre
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Denis prisonniers. Faites vite, sinon nous allons tirer sur vous, et vous êtes tous morts.
—Où est le colonel Gore ?
—AÀ St. Ours, prisonnier.
—-Ne pourrons-nous pas être conduits à St. Ours ? —QOui, mais auparavant déposez vos armes.
—À quelle distance sommes-nous de St. Ours ?
—AÀ peu près une lieue. Allons, dépêchez-vous.
Le ton de Siméon était si péremptoire ; le bruit des cornes avait annoncé un si grand nombre de poursui-
vants, qui étaient néanmoins invisibles, sans doute
à cause de l’obscurité, pensaient les soldats ; et d’ailleurs le cliquetis formidable de fusils que l’on armait en arrière de la clôture et de l’autre côté du pont, où Meunier et les jeunes gens faisaient vigoureuse-
ment jouer les batteries de leurs quatre fusils, que
le caporal, après s'être consulté avec les siens, déclara qu'ils étaient prèts à mettre bas les armes.
Si nous livrons nos armes, dit-il, nous garantissez-vous qu’il ne nous sera rien fait d'ici à St. Ours?
—Oui, d'ici là; mais arrivés à St. Ours, je ne réponds pas que vous ne serez pas faits prisonniers.
—Où fautil mettre les armes ?
—En faisceaux au milieu de la route ; après quoi vous descendrez sur le bord de la rivière, et traverserez la coulée à l’eau,
Les soldats, se croyant fort heureux d’en être quittes à si bon marché, déposèrent leurs armes, descendirent à la berge de la rivière, où il. aversèrent la coulée ayant de l’eau jusque sous les bras.
Aussitôt qu’ils entendirent les pas des soldats au delà de la coulée, ils allèrent s'emparer des mous
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DEUX.DE TROUVÉES. 223 ‘ | bé quets qui avaient été mis en faisceaux dans le che- | Fa ti min. li Ainsi six hommes désarmèrent cinquante soldats, 4 et leur enlevèrent vingt-deux mousouets, sans qu’ils urs ? eussent tiré un seul coup de fusil.
--Donnons-leur maintenant une sérénade, dit Si- 9 D mc.
L'infernal charivari que firent les deux portevoix
et les quatre cornes de bœuf, dut donner une for-
it des midable idée de la force de leurs poumons, sinon | ursuke une haute opinion de leur exécution instrumentale. à pro —Ah! ça, vous autres, dit Siméon avant d'arriver 4 4 Aves au village de St. Denis, n'allez pas vous vanter au : ÿ x srmalt général de la farce que nous venons de jouer. F } pont, —Pas d'danger; sois tranquille. A propos, Siméon eat ie peu t’prêter un j'val pour aller à St. Charles de- , hs main, ‘Tu sais, par la cavalerie a pris l’mors aux . dents, y en a deux qui sont tombés su l’pont, et | " yont quitté leurs chevaux, qu'javons mis dans la 4 rantis- mairie. Les autres ont eu une peur d'enfer, et s'sau- | Ours! vaient comme des diables. pu j