APRÈS LA BATAILLE
St. Luc vit bien qu’une bataille aurait licu. Comme il n’avait aucun intérêt à rester dans le village, ayant appris que Meunier était parti la veille, pour porter des ordres au camp de St. Charles ; pensant que d’ailleurs sa présence pourrait donner lieu à des soupçons malveillants, il résolut d’aller au village de St. Charles vour y voir Meunier. DesRivières lui avait raconté tout ce qu’il avait pu recueillir de renseignements sur Madame Rivan. Il n’y avait aucun doute qu’elle vivait encore, elle avait été vue s’embarquant à bord d’un bateau 'à vapeur à Montréal,
quelques semaines auparavant. Satisfait sur ce point, il ne restait qu’à la trouver; Mounier, disait DesRi- -vières, croyait être certain qu’elle derneurait à Maska.
St. Luc, après avoir vu par lui-même à ce que son cheval fut bien frotté, ecrillé, soigné, se fi donner à déjeûner. Quand il fut jour, il monta à cheval et partit pour St. Charles.
Nous ne décrirons pas la journée du 23 Novembre 1837, dans laquelle cinquante braves, armés de mauvais fusils de chasses, tinrent en échec près de huit cents hommes de troupes réglées, commandés par le colonel Gore, depuis neuf heures du matin jusqu'au soleil couchant, et les forcèrent à retraiter.
Si le docteur Nelson eut voulu les poursuivre du. : rant leur retraite, qui était une fuite, il eut pu les 4
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faire tous prisonniers ; car le nombre des habitants accourus à St. Deuis vers la fin de la journée était assez considérable, se montant à près de trois cents ; nombre bien suffisant, pour s’emparer de troupes dé: couragées, fatiguées par douze heures { marche, dans des chemins affreux, et qui, malgré leur artllerie, n'avaient pu déloger cinquante patrioles, comme on les appelait alors, d'une maison à lentrée du village.
Le docteur Nelson avait donné l’ordre de ne pas poursuivre les troupes, désirant se tenir sur la défensive.
Cet ordre avait mécontenté un grand nombre, surtout parmi ceux qui étaient venus trop tard pour prendre part au combat. La plupart (es jeunes gens étaient arrivés sans armes ou avec de mauvais fusils ; ils espéraient s'en procurer au village ou en prendre aux soldats.
L’angelus du soir venait de sonner à l’église ; le village paraissait aussi tranquille que s’il n’y eut rien eu d’extraordinaire dans le cours de la journée.
Nous suivrons deux hommes qui se dirigeaient vers une maison un peu isolée des autres, en arrière du village.
Que penses-tu qu'ils veulent faire, Siméon ? dit l'un d'eux.
Celui à qui s'adressait celte question, était un petit homme fluet, de vingt-cinq à trente ans, actif, intelligentet plein d'énergie.
—Je ne sais pas au juste pourquoi ils nous ont envoyé chercher ; j'ai cru comprendre qu'ils veulent faire une farcer
—Une farce, cetie nuit ?
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—Pourquoi pas? D'ailleurs nous allons bientôt le savoir, voilà la maison.
En rentrant, ils trouvèrent réunies une dizaine de personnes. Cinq à six d’entre elles, les mains et le visage noircis de poudre, les habits déchirés, étaient assises devant un grand feu de cheminée,dans laquelle bouillait un immense chaudron accroché à la cré. maillère. C'était la soupe qui se préparait pour ces oraves, qui, après s'être battus toute la journée sans manger, étaient épuisés de faim et de fatigues.
Dans un des coins de {a chambre, un groupe de trois à quatre jeunes geus écoutaient debout un homme, d’une quarantaine d’années, gros, trapu, avec barbe noir touffue, chaussé de bottes âe bœuf, qui leur racontait ce qui s'était passé durant la journée, dans la maison de pierre, où s’étaient barricadés les patriotes. Il avait sur la tête un casque de loup marin, dont l’abseuse de poils en plus d’un endroit accusait un long service.
L'entrée des deux nouveaux venus interrompit la narration du conteur qui se leva, et qui allant au devant d’eux, dit :
—On t'a envoyé chercher, Siméon, pour te deman: der si tu veux te joindre à nous?
ï | —Tiens, c’est toi, Meunier ! mais tu devais aller à
\ St. Charles,
—J'y suis allé aussi; et de là je suis parti pouf Maska, mais rendu au quatrième rang, j'ai rencontré une dizaine d'habitants qui se rendaient à St Denis J'ai fait route avec eux, et nous sommes arrivés un peu avant la bataille. Ca n’empêche pas que je serai à Maska demain à midi ; j'ai envie d'aller à St Ours
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cette nuit. Nous voudrions que tu vinsses avec nous, Veux tu venir ?
—Dame, ça dépend ; dites-moi ce que vous voulez faire.
—On veut courir un charivari.
—Un charivari ? mais à qui?
—Aux troupes, donc, Nous sommes ici cinq bons lurons; vois-tu cette jeunesse, ça n'a pu venir à-la noce; ils veulent jouer un tour cette nuit; je ne parle pas de ceux qui vont souper, ceux-là ne peuvent pas venir, ils sort de garde cet'e nuit.
—Je voudrais bien; mais ie général a défendu de les poursuivre. .
—Nous nous moquons bien du général, répondit un des jeunes gens. Nous ne sommes pas enrolés; nous n'avons pas de fusils et nous voulons en avoir.
—ÆEt d’ailleurs, reprit Meunier, nous ne les poursuivrons pas. |
—$i vous ne les poursuivez pas, comment leur jouerez-vous un tour ?
—Tu vas voir. Nous avons envoyé chercher les
. deux porte-voix du traversier. Aussitôt que nous les
aurons, nous partirons .avers les champs. Il fait noir comme chez lloup. Quand nous verrons les troupes, qui sont déjà à demi-mortes de peur, nous crierons du porte-voix. Elles ne sauront pas ce que c'est. Nous nous cacherons, et plus loin nous crierons encore. Elles auront une fameuse peur et nous
les mènerons comme ça jusqu’à St. Ours. Ca leur
fera passer une bonne nuit.
—J'irais bien, mais il faut que j'aille à St. Charles demain, je suis à pied, je serais trop fatigué.
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