‹ Une de perdue, deux de trouvée [microforme]Chapitre 46 sur 72 · RS, RE · texte numérisé non relu

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lante ; il faisait l'invitation si cordialement que St

-Luc crut ne pouvoir refuser et il accepta.

A six heures, le diner fut servi. M. de Rouville faisait magnifiquement les honneurs de sa table. Il fit placer St. Luc près de lui, à sa droite. Le colonel Wetherall occupait un des bouts de la table et les officiers étaient assis autour. La famille de M. de Rouville ne descendit point au diner.

—C'est un”diner de garçons, comme vous voyez, Monsieur ; ma femme n'est pas bien, dit M. de Ro. ville ; vous voudrez bien l’excuser. Vous n’en mangerez pas avec moins d’appétit, j'espère ; car il paraît que vous venez de St. Charles. A:-t-on des nouvelles ce de St. Denis ? pa

— Vous avez sans doute appris qu'il ya eu bataille se à St. Denis, hier.

—-Non, nous n'en avons rien su. # quel en a été le résultat ? ?

—Les troupes ont été obligées de Lure en retraite.

—ÆEntendez-vous cela, colonel ? dit M. de Rouville; les troupes ont été battues à St. Denis.

—Qui ! quand ?

—Hier. :

. —$e sont-ils battus longtemps ?

—Toute la journée, répondit St. Luc ; le soir le colonel Gore a retraité vers St; Ours. :

—Les rebelles étaient-ils en grand nombre, demarr da le colonel.

—Une cinquantaine seulement ont tenu la troupe en échec pendant toute la journée. |

Le colonel se mordit les lèvres, et M. de Rouvill & toucha de son pied le genoux de St. Luc € en signe de satisfaction. Ë

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—Quel est le nombre des rebelles à St. Charles ? demanda le colonel ; sont-ils bien armés ? ont-ils des canons ?

—Colonel, répondit St, Luc, si, en sortant d'ici, je retournais à St. Charles, considéreriez-vous honorable de ma part d'énumérer le montant de vos forces etle nombre de vos canons ? Eh bien! vous comprendrez la raison pour laquelle je ne puis répondre À vos questions.

—Je vous approuve, reprit le colonel.

—Et moi, je bois à votre santé, dit M. de Rouville.

Les vins d'Oporto, de Madère, le Sherry furent bus conieusement pendant le diner. Le vin de Champagne aussi n'avait pas été épargné. Après le dessert, on apporta les fruits et les cigares; et les ofliciers se mirent à chanter. è

Dans la cuisine, aussi, l’on faisait bonne chair. Une dizaine de soldats vivaient aux dépens de M. de Rouville. Des éclats de rire plus bruyants que de coutume partant de la vuisine, attirèrent l’attention de ceux qui étaient dans la salle à diner. On sonna pour savoir la cause de tant ®#hilarité. Quand on eut appris que c'était un colporteur qui les amusait par ses histoires et qui, en même temps, faisait dan-

| ser un chien, le colonel demanda à M. de Rouville Ë de vouloir bien le faire entrer.

Un petit vieux, bossu, vouté presque en deux, entra, portant sous un bras une petite cassette et

nant en laisse un pelit chien barbet. Le colpor- | leur avait de petits yeux gris, vifs et intelligents ; sn nez, un peu aplati sur le dessus, était pointu au bout; sa machoire paraissait comme disloquée par Line bouche démesurément fendue. Un gilet trop

long, un capot rapé trop large, et dont les basques pendaient jusqu’à ses talons, lui donnaient une apparence grotesque.

Il fit, en entrant, un salut si comique, que tous les officiers partirent d’un éclat de rire.

—D'où venez-vous, bonhomme, lui demanda le.

colonel Wetherall.

—Moi, pas capable pour parler anglisb, répondit le colporteur.

—Il demande d'où vous venez, interpréta M, de Rouville.

—De Belœil.

— Vous êtes colporteur ? Qu'avez-vous à vendre ?

—Toutes sortes de choses; du galon, du fil, des dragées, du tabac, des pipes, etc.

—Est-ce que votre chien danse ?

—Oui. Des gigues et des menuets. Voulez-vous le voir danser? Ga ne vous coûtera que deux sols pièce.

Le colporteur détacha son chien, lui fit signe de se mettre sur les pattes de derrière; puis, prenant dans sa cassette une petite trompe, ou guimbarde, qu’il mit entre ses dents, la tenant de la main gauche, il commença à en jouer un aïr lent, en touchant avec l'index de sa main droite la petite languglte. recourbée. Le chien se balança, à droite. à gauche, faisant des sauts mesurés, cadensés ; puis le musicien, accélérant la mésure, fit faire au chien des pas et des gambades, qui re beaucoup le colonel et ses compagnons.

Après avoir fait danser et sauter son chien quelque temps, le colporteur remit sa guimbarde danssa casselte, res le chien. nid la gueule duquel il

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mit un cigare allumé. Le chien tira plusieurs bouffées de fumée, assis gravement sur la cassette,

—Bibi est délicat, Messieurs, il ne fume que des meilleurs cigares de la Havane, dit le colporteur, en prenant le cigare et le montrant à un des officiers, Messieurs, il m'en reste encore une boîte, voulezvous la tirer à la rafle ? vous êtes dix ; seulement trente sols chaque.

—Pas besoin de tirer à la rafle, répondit M. de Rouville, je vais te la payer.

— Non pas, non pas, dit le colporteur en tirant un papier et un crayon de sa poche ; j'ai fait vœu de ne disposer de mes boîtes qu'à la rafle; ça me porte chance. Tenez, M. de Rouville, mettez votre nom sur le dernier numéro.

Le colporteur passa la liste ; chacun mit son nom et prit un numéro. Il restait encore un numéro.

—Ce numéro est pour Bibi, Messieurs, vous n'avez pas d’objection, dit le colporteur ?

—Non, non, pas du tout, répondit le colonel.

—Viens ici, Bibi, touche la plume.

Bibi vint gravement mettre sa patte sur le bout du crayon perdant que son maître traçait une croix sur la liste de la rafle vis à-vis le numéro un, qui n'avait pas été retenu.

Le colporteur prit un morceau de papier qu’il cou- -pa en onze petits morceaux, exactement semblables, sur l’un desquels il fit une croix.

Celui qui tirera ce morceau de papier-là aura $agné, ditil, en montrant celui sur lequel il avait fait la croix.

Après avoir plié les petits morceaux de papier, les

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avoir mis au fond de son chapeau, illes étendit dans un cabaret qu'un domestique tenait à la main.

—Mèlez-les comme il faut, dit-il à celui qui tenait le cabaret.

—Le premier à tirer, dit le colporteur, c'est Bi bi. Avez-vous objection à ce qu'il tire le premier, ou voulez-vous qu’il ne tire que le dernier ?

—Suivons l’ordre de la liste, dit M, de Rouville.

—Viens-ci, Bibi ; prends un morceau de papier.

Le chien flaira quelque temps et prit dans sa gueule un des morceaux de papier. Chacun tira à son tour. Les papiers furent ouverts. Bibi avait gagné. Un des officiers qui se doutait de quelque tour, prit les papiers, les examina, les compara, les mit devant la lumière; mais tien n'indiquait une supercherie.

—ÆEh bien ! Bibi a gagné, dit M. de Rouville. Voulez-vous me vendre la boîte de cigares, maintenant ?

—Bibi ne demandera pas mieux, je pense ; les deux piastres et demie lui vaudront mieux en viande qu’en tabac.

Les cigares furent trouvés excellents.

—En voudriez-vous une boîte ? demanda le col-

polteur en s'adressant au colonel ; je pourrais aller

vous en chercher une chez un habitant, où je vais aller coucher ce soir, et je l’apporterai ici demain à midi. .

—Qu'est.ce qu'il dit ? demanda le colonel.

M. de Rouville lui ayant répété en anglais ce que venait de dire le colpolteur :

—Diteslui, répondit le colonel, que demain à midi nous serons loin d'ici, mais que s’il veut l’ap-

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porter à St. Charles, nous la prendrons ; et plus, s’il en a,

—Pourvu que Bibi ne tire pas à la rafle, reprit l'officier soupçonneux, qui avait si scrupuleusement examiné les morceaux de papier.

Le colporteur ramassa sa cassette, prit son chien en laisse et sortit, en faisant un salut, encore plus comique que celui qu'il avait fait en entrant.

Une heure après environ, ce colporteur, qu'aucun des lecteurs n'a probablement pas plus reconnu qu’il ne fut reconnu de M. de Rouville et des gens de la maison, arrivait à la maison où Siméon avait quitté M. de St. Luc. Il n’était plus ni bossu ni courbé.

—Ton chien m'a rendu un fameux service, dit-il à l'habitant chez qui il était entré ; j'ai le nom de tous les officiers, et j'ai appris tout ce que je voulais savoir. Il faut maïntenant que je retourne à toute bride à St. Charles. Nous allons être attaqués demain. Fais-moi amener mon cheval.

— Tu ne prondras pas une bouchée avant de partir ?

—Non, je souperaï à St. Charles. As-tu des nonvelles de la paroisse St. Jean-Baptiste ? k

—Non, j'en ai de Maska.

—$t. Hyacinthe ?

—Oui; cet homme qui est couché sur ce banc-lit, en arrive. Il veut traverser à Belœil vers la pointe du jour.

—Réveillons-le ; je veux savoir ce qu'il dit. Tiens ! mais c'est toi, Meunier ; je croyais que tu devais te reudre jusqu'à la pointe Olivier, après avoir fait tes commissions à St, Hyacinthe.

—Je n'aurai pas besoin d'y aller ; on a envoyé un autre homme à ma place.

—Quelles nouveiles de St. Hyacinthe ?

—Les habitants des campagnes ne veulent pas marcher ; parcequ'ils disent qu'ils n’iront pas sé battre sans fusils. Dans le village il y en a beaucoup qui viendront,

—C'est bien. Et où vas-tu maintenant ?

—J'vas à Belœil, porter une lettre à M. M... et de là j'retournerai à St. Charles pour voir M. DesRiviè. res pour qu’il écrive à M. St. Luc.

—M. St. Luc ? un bel homme, grand, brun, petite moustache noire ?

—Oui. Le connais-tu ?

—Sans doute ; je suis venu jusqu'ici avec lui, de St. Charles, cette après-midi. IL est maintenant à St Hilaire. Je‘l’ai laissé chez M. Rouville, il n’y a pas plus d’une heure.

—Oh ! j'en suis bien content ; j'irai le voir demain matin.

—Tu lui diras que c'est le petit colporteur qui t'a indiqué où le trouver, Maintenant dors ; excuse de l'avoir réveillé.

Meuñier qui n'avait pas dormi la nuit précédente, et avait fâit une longue route à pied, ne demanda pas mieux. Il se retourna sur le dos, se passa les deux bras sous la tête, pour lui servir d'oreiller, et, une minute après, il ronflait comme un bienheureux. ;

Le lendemain devait encore apporter une déception à St. Luc. Les titres de l'acquisition de la terre, . dont lui avait parlé Siméon, faits au nom du Shérif, . ne parlaient pas de M. Rivan. Meunier lui annonçait, |

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de son côté, qu'il avait vu cette Madame Rives. 11 confirma néanmoins l'assurance qu'elle vivait encore, et qu’elle avait été certainement vue depuis une couple de mois à bord d’un bateau à Montréal.

St. Luc apprenant qu’il aurait beaucoup de difficultés à retourner à Sorel par la rivière Chambly, se décida à prendre le chemin de Chambly pour se rendre à Montréal ; d'où il fit parvenir à Trim l’ordre de le rejoindre.

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