‹ Une de perdue, deux de trouvée [microforme]Chapitre 47 sur 72 · HENRIETTE · texte numérisé non relu

HENRIETTE

Dans la rue du Collége, un peu plus loin que le petit séminaire de St. Sulpice, à Montréal, il y avait, au fond d’une cour, une longue bâtisse, à deux étages, en pierres. Cette bâtisse était occupée comme brasserie, par un nommé Daubreville, A l’époque dout nous parlons, la moitié de l'étage supérieur, divisée par un mur de refend, servait de grenier où l'on mettait les objets de rebut, quand le propriétaire ne trouvait pas à le louer à quelques pauvres familles. Une fenêtre, donnant sur la cour, couverte de fils d'araignées, éclairait ce grenier qui avait deux issues, l’une par une vieille porte dans le mur qui le séparait de l’autre inoitié de la partie supérieure de la brasserie. La clef en avait été perdue et la serrure, toute rouillée, faisait assez voir que cette porte ne s'ouvrait pas souvent. L'autre issue était par un petit escalier intérieur, dont la porte donnait sur un

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terrain vacant, en arrière de ia brasserie ; par cette issue on gagnait dans la rue St. Maurice.

Les nouvelles de la défaite à St. Denis et de la victoire à St. Charles, étaient parvenues presqu’en même temps à Montréal. Les haïines et les passions politiques s'étaient développées avec une intensité d'autant plus grande que les bureaucrates, comme on appelait alors les partisans du gouvernement, avaient un instant eu une terrible peur des résultats de l'affaire de St. Denis.

Les arrestations se faisaient indistinctement de ceux qui avaient pris une part active à la révolte, et de ceux qui étaient demeurés parfaitement tranquilles. Les animosités personnelles, les vengeances particulières trouvaient leur satisfaction dans ces arrestations. C'était un temps de terreur. Les autorités, ne pouvant distinguer les innocents de ceux qui étaient compromis, jettaient en prison tous ceux qu’on leur signalait. A l'abri de ces arrestations politiques, qui se faisaient presque toutes durant la nuit, des vols audacieux et des pillages étaient commis. Plusieurs actes ae barbare atrocité furent plüs tard découverts, mais les auteurs ne purent : être trouvés.

Presque toutes les familles canadiennes e vaient à déplorer soit l’'emprisonnement, soit la fuit, d’un père, d'un frère ou d’un fils.

Des volontaires, composés en partie de ceux qui étaient les plus violents ennemis des canadiens, avaient été enrolés. Ils faisaient la patrouille. et gardaient les portes de la ville qui avaient été construites à l'entrée de chaque faubourg, afin que

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personne ne put y entrer ou en sortir, sans être soumis à une triste inspection.

La vie inactive que St. Luc menait depuis quelque temps commençait à l’ennuyer; ne voulant pas prendre la moindre part aux évènements politiques, il évitait, autant que possible, de rencontrer cêux dont les idées hostiles aux patriotes lui déplaisaient. Il n’y avait pas de bals; on ne donnait plus de soirées. Tout était triste et morne dans la ville ; il n'y avait de vie et d'activité que parmi les volontaires et les’bandits de la cité.

Un soir, entre sept et huit heures, il tombait une neige à gros flocons, le vent soufflait par rafales, les rues étaient presque désertes. Trim, un casque de loutre sur la tête, des bottes de jarrets d’origaal pardessus ses pantalons, un capot de craintrien que serrait à la ceinture une bande de-cuir bouclée, suivait, une canne à la main, son maître qui marchait à quelque distance en avant. St Luc, par précaution, se faisait suivre par Trim quand il sortait le soir ; mais il lui avait expressément enjoint de ne jamais intervenir dans les difficultés qu’il pourrait avoir, à moins qu’il ne lui en donnât l’ordre, soit en frappant avec sa canne sur le pavé ou le mur des maisons, soit avec un petit sifflet noir, en ivoire, qu'il portait, dans sa poche de gilet, attaché à un ruban. Trim obéissait à ces signaux qu’il comprenait parfaitement.

St, Luc n'avait aucun but dans sa promenade ; il marchait pour prendre l'exercice et s’endurcir à la température du Canada. Trim, lui, trouvait que son maître aurait mieux fait de retourner au sud,

sauf à revenir l'été suivant, s’il en avait le désir ;

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pensant que ceux qui étaient chargés de trouver Madame Rivan, la trouveraient aussi bien sans son maître, qui ne la connaissait pas.

Les lanternes, éclairées à l'huile, ne jetaient qu’uve faible lumière dans les rues, les vitres en étant couvertes de neiges. Arrivé dans le faubourg des Récollets, S5. Luc aperçut une personne enveloppée d'un manteau dont elle ramenait les bords devant la figure, soit, pour se garantir de la neige, soit pour ne pas se faire reconnaître. À sa démarche vive et alerte, mais craintive et mystérieuse ; à l’hésitation qu’elle mettait quelquefois à avancer, quand elle entendait ou apercevait quelqu'un venir, il n’eut pas de doute que ce ne fut une femme qui cherchait à se cacher et à ne pas être reconnue. Il ne fit pas d’abord grande attention à elle ; mais quand il la vit, au coin de la rue qui descendait au collège, regarder, hésiter, revenir sur ses pas, écouter, puis entrer dans cette rue, sa curiosité fut excilée, ei il résolut de la suivre déloin. Elle descendit la rue qu’elle traversa, et, tournant à droite, elle entra dans la rue St, Mau: rice. La rue était obscure ; les lampes, rares dans cet endroit, avaient presque toutes été éteintes par le

ven.

St, Luc, qui n'avait pas vu la jeune femme entrer

dans la rue St. Maurice, ruelle peu fréquentée, cher

chait à distinguer dans l'obscurité pour voir s’il ne

verrait pas son inconnue, ou s’il n’entendrait, pas le

bruit de ses pas. Il ne put rien voir. La neige était

trop épaisse et trop molle, pour qu’il put entendre

| aucun bruit ; d’ailleurs elle marchait si légèrement. Fo 11 allait s’en retourner, quand il‘crüt entendre un L: cri qui serablait venir d’une rue qu’il avait d’abord dépassée sars la remarquer. Il écouta, et se con-

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vainquit bientôt que c’étaient des cris de détresse que poussait une femme. Il se mit à courir dans la direction de la voix, et vit une personne qui se débattait au milieu de trois hommes; l’un lui tenait un mouchoir sur la bouche, tandis que les autres s'efforçaient de l'entraîner vers un clos de bois, qui se trouvait à gauche. St. Luc crut reconnaître l’inconnue, quoiqu’elle n’eut plus son manteau qui était tombé. "

—Qu'est-ce que cela veut dire ? cria-til, en s'élançant sur celui qui tenait le mouche}. sur ia bouche de la jeune femme.

—$Sauvez-moi, Monsieur, dit-elie aussitôt qu'elle put parler ; ils m'ont volée : sauvez-moi !

St. Luc fut frappé du timbre si doux et si frais de la voix de cette jeune femme.

— C'est notre homme, P’tit loup, dit un des bandits à son compagnon, à voix basse ; il faut pas le laisser échapper cette fois-ci qu’il est seul.

Puis saisissant le bras de St. Luc, tandis que celui qu'il appelait P'tit loup lui sauta à la gorge, il lui demanda ‘ la bourse ou la vie.”

—Poigne-le à la jambe, et jettons-le sur le dos,

dit P'tit loup en le poussant assez violemment que gi.

Luc perdit l’équilibre et tomba.

—Ni l’un ni l’autre, répondit St. Luc ; et il siffla, en même temps qu’il arrachait son bras des mains de celui qui cherchait à le retenir,

En tombant St. Luc échappa celui qu'il tenait de la main gauche et perdit sa canne. Dans un instant il fut maîtrisé ; puis Ptit loup arrachant les boutons du surtout de St. Luc, mettait la main pour prendre son portefeuille, lorsqu'il se sentit saisir par deux bras vigoureux qui l'enlevèrent ct le . “ent contre

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une des piles de planches, qui se trouvait auprès. —Sauvons-nous, c’est l’nègre, cria P'tit loup dont le bras était à moitié disloqué ; et, à la faveur des ténèbres, il s’échappa.

—Vous ne vous sauverez pas, vous autres, dit St. Luc en se relevant et en saisissant un des brigands au Collet, tandis que Trim tenait l’autre. Tiens-

le bien pendant que je vais attacher les mains de

celui-ci ; fais-en autant au tien.

Quand ils leur eurent bien attaché les mains derrière le dos avec leurs mouchoirs, St. Luc ordonna à Trim de les conduire à la station de police, sil ne rencontrait pas de patrouille ou de gens de la police auxquels il put les remettre.

Muit heures sonnaiïent en ce moment au cadran du collége.

La jeune femme avait remis son manteau-et s’approchant de St. Luc, le remercia; puis ramassant un petit panier qui était à terre, elle sortit du clos et continua sou chemin.—St. Luc, étonné qu’elle ne lui témoignât pas plus de reconnaissance, et plus étonné encore qu'elle continuât seule à s’avancer dans la rue, où elle avait été attaquée, sans lui demander sa protection, éprouva un grand désir de la connaître. | 11 la rejoignit, et lui demanda si elle lui permettait de l’accompagner.—Bien volontiers, dit-elle, et, si ! vous n’avez pas d’objection, je prendrai votre bras; | je me sens encore faible de la peur que j'ai eue.

Une petite main, délicatement gantée, s’appuya sur son bras. La jeune femme tenait dans sa mail : gauche, sous son manteau, le panier qu’elle avait | ramassé. St. Luc vit bien qu'elle appartenait à la | classe aisée de la ville. |

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—$Serait-ce une indiscrétion, lui dit-il, de vous demander où vous allez ?

—Il n'y a point d’indiscrétion à le demander, monsieur, mais je ne puis vous le dire, et vous voudrez bien me pardonner, si je vous prie de ne pas insister. |

Il ya du mystère ici, pensa St. Luc. Quand il lui eut donné le bras, la jeune femme sembla hésiter un instant, puis elle lui dit:

—Il faut retourner, ce n’est point le chemin. Elle remonta la rue St. Henri, tourna à gauche dans la rue St. Joseph, ayant soin de se cacher le visage avec son manteau quand elle approchait d’une lampe. Pendant tout ce temps-là, St. Luc n'avait pas osé rompre le silence qu’elle gardait.

Arrivée au Carré Chaboillez, elle tourna encore à gauche, fit quelques pas, puis s’arrêtant sous une lanterne :

—Je vous suis bien reconnaissante pour les services que vous m'avez rendus; si je ne vous en ai pas remærcié plus tôt,et si je ne vous en exprime pas autrement ma reconnaissance,c’est que je ne puis trouver d'expression pour vous dire tout ce que je ressa8. Maintenant, monsieur, je. vous prierais de me permettre de continuer seule mon chemin, dit-elle, en retirant sa main, que par distraction, sans doute, il pressait dans la sienne. Et afin que vous ne pensiez pas que ce que vous venez de faire pour une inconnue n’est d’aucune valeur, regardez-moi et cessez de former des soupçons injustes.

En même temps, elle découvrit son visage à la lumière, et St. Luc vit et admira les traits de cette femme. Malgré ce qu'elle venait de Te et ce

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qu'elle venait de faire, il y avait tant de modestie et de dignité à la fois dans son regard, qu'il comprit qu’elle agissait sous l'impulsion d’un sentiment dont il ne comprenait pas exactement la nature.

—Ne me diriez-vous pas votre nom ? demandat:l respectueusement.

—Oui; je m'appelle Henriette, répondit-elle sans hésiter.

Malgré lui, il éprouva un vif sentiment d’admiration pour cette jeune femme, et un grand désir de faire sa connaissance.

—Me permettriez-vous d’aller vous présenter mes respects chez vous ? continua-t-il.

—Je ne puis vous dire où je demeure ; et je ne pourrais vous recevoir...…, pour le moment du moins. Ne m'en demandez pas d’avantage ; vous ne sauriez croire combien je suis peinée de vous répondre ainsi, après ca que je vous dois. Perrettez-moi de vous quitter, monsieur.

—Mais je ne puis pas vous laisser aller seule ainsi! vous pourriez être insultée, Laissez-moi veille encore quelque temps sur vous. Je vous suivrai de loin.

—Oh ! monsieur, je vous en supplie, ne me suivez pas.

Le ton de la jeune femme était si suppliant, il y avait en même temps tant d’effroi dans son regard, que St. Luc ne put s'empêcher de manifester un mouvément de surprise et d'étonnement. Il doit y avoir ici, pensa-t-il, un proivnd mystère ou un grand dévouement. Il hésita, puis il dit avec une émotion dans la voix : Fe.

. —Doutez-vous de ra franchise ou de mon respect en vous offrant ma protection, et craignez-vous que ,

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