CHAPITRE XLV
À huit heures précises, St. Luc était à l'endroit où il devait rencontrer cette jeune femme, qui l'avait fasciné par sa beauté et sa noblesse, après l’avoir d'abord intrigué par sa conduite mystérieuse, Son cheval brun. était attelé à un élégant sleigh monté sur des patins hauts et étroits, dont les lisses étaient en acief. La voiture était solide et légère en même temps ; à un seul siége, pour deux personnes. Une peau d'ours noir était jetée sur le dos de la cariole. Une robe de peaux de castor, étendue sous les pieds et sous les oreillers du siége, ainsi qu’une ample et riche robe de peaux de loutre, bien molle, bien
chaude et bien moelleuse, doublée en drap bleu,
annonçait que St. Luc n’était pas indifférent au confort de celle qu’il devait accompagner, dans une mission de dévouement pour un frère, et de zèle pour la cause qu’elle avait embrassée.
—Je vous ai fait attendre, M. de St. Luc, dit la jeune femme, en prenant la main qu'il lui offrait pour l’aider à monter dans la voiture.
—C'est que, voyez-vous, je mets encore plus d'empressement à accomplir le moindre de vos devoirs, que vous n’en mettez vous-même à servir la cause pour laquelle vous vous dévouez.
—Jusqu'ici je ne puis me plaindre ; mais ce zèle n’est pas encore bien vieux, pensez-vous qu'il pourrait supporter une bien longue épreuve ?
—Toute ma vie.
—Ah! Ah! je vous arrête ; c’est trop long, dit-elle, en riant, je pourrais, si je voulais, vous rappsler certaines choses qui ont à peine quinze jours d’existence, mais qui déjà sont sorties de votre mémoire.
—{(Jjue voulez-vous dire ?
—J’ai reçu une lettre d’une certaine petite cousine, qui s'appelle Hermine...
—ÆEst-ce que je la connais ? Es!-elle de Québec?
—Je ne dis pas. Mais ne parlons pas de cela pour le présent ; ne m'interrogez pas, je ne. pourrais pas vous répondre. En ce moment, les instants sont si précieux, qu'il faut que vous me pardonniez si je vous prie de me conduire rapidement. La vie de mon frère est en danger, Nous avons beaucoup de chemin à faire. |
—Où faut-il aller ? :
—Rue de la Montagne; je vais vous enseigner la ronte.
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Le temps était clair, les étoiles brillaient au firmament, l'air était très-vif et très-piquant.
St. Luc suivit la rue Mctsill jusqu’à la rue Craig, tourna à gauche par le faubourg St. Antoine et fut bientôt arrivé à la rue de la Montagne.
Henriette entra dans une maison basse en bois, de pauvre apparence, qui se trouvait à quelques arpents du faubourg St. Antoine, à droite. Elles y resta quelques minutes seulement.
—Excusez-moi, M. de St. Luc, lui dit-elle, quand elle sortit, de vous avoir fait attendre. Il faut que j'aille de suite à la Côte des Neiges; je crains de vous importuner.
—M'importuner ! mais vous ne voulez donc pas croire que.mon plus grand bonheur est d’être avec vous, près de vous; de vous parler, de vous servir.
—Æ£h bien! l'interrompit-eile, suivons tout droit, c'est sur la montagne. La côte est raide et longue, votre cheval peut-il aller vite ?
—Je crois qu'il peut garder le même train toute la route, sans fléchir. Vous ne craignez pas d'aller vite ?
—Oh ! non ; pourvu que nous arrivions à temps.
Rendus à la Côte des Neiges, Henriette pria St. Luc de mettre son cheval à un trot modéré, parqu'elle ne connaissait pas la maison où devait se trouver la personne qu'elle cherchait, et à laquelle .elle devait remettre une note qu'on venait de lui donner. Elle examinait chaque maison, et n’en voyait aucune qui répondit à la description qu'on lui avait faite. Ils traversèrent tout le village, revinrent au pas, et rien Windiquait la maison qu’elle cherchait. Elle ne
| savait que faire, elle n’osait entrer dans aucune 2 *
des maisons de l'endroit, crainte de commettre une erreur dangereuse. Le temps pressait ; elle craignait pour son frère qui, d'un instant à l’autre, pouvait être découvert et pris. Et, cependant, il fallait qu’elle remit cette note et en rapportât une réponse. Comme elle désespérait presque de trouver ce qu'elle cher: chait, elle vit un homme sortir d’une maison un peu en dehors du chemin, qui faisait claquer un fouet. Il portait un capot d'étoffe grise et une tuque sur la tête. Quand il vit que la voiture s’arrêtait, il s’en appprocha en sifllant ‘“ A la claire fontaine.”
—M. de St. Luc, lui dit-elle, tout bas, demandez-lui done, s’il n’y a pas, ici, un mai quelque part ?
—Y en avait un devant c’te maison, hier, répondit l'habitant, mais l’vent la j’tté à terre la nuit passée.
—N'est-ce pas ici qu’il y a du bon foin à vendre, lui demanda Henriette, prenant la parole.
—QOui, madame ; c’est moué qu’en vend ; vous faut y du trèfe ou du mil ; ou bain du mil et du trèfe mélés ?
—Combien vendez-vous votre mil et trèfle mélés?
—Huit piasses l’cent; mais pour vous je le laisserais pour sept et demie et trois sols.
—Mieux que c’la ; sept et six sols,
St. Luc fut d'abord surpris d’entendre Henrietie s'informer s’il y avait du foin à vendre ; mais il comprit bien vite que c'était un moyen de se reconnaître, En effet Henriette dit à cet homme :
— Vous êtes Mr. Barsalou ? 4
Ne prononcez pas mon nom aussi haut ; oui, c'est moi; répondit-il, en parlant correctement, En voyant votre voiture repasser au pas, j'ai cru que vous pouviez être 11 personne que le docteur devait
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m'envoyer ce soir. Vous devez avoir quelque chose à me douner ?
—Oui, voici une note; je vais attendre la réponse.
—La réponse est bien courte, dit Barsalou, en resenant de la maison, où il avait été lire la note que lui envoyait le Dr, Chénier ; dites-lui “ que tout est prêt et que les hommes sont arrivés ce soir,” Je l'attendrai ici cette nuit, dites-lui que le mai est tombé, afin qu'il ne se trompe pas de maison.
—C'est bien ; je vais le lui dire. Retournons mainlenant, M. de St. Luc ; vous touchez à la fin de votre lkmps d'épreuves.
—Je voudrais qu’il durât longtemps, répondit St. luc en reprenant, au grand trot de son cheval, le chemin de la ville. Où vais-je vous mener ?
—A la n'ême maison, dans la rue de la Montagne. de n'y serai qu’un instant, de là, vous me conduirez: dans le faubourg Québec, chez un nommé Vadebontœur; il doitme tenir prêt un cheval, tout attelé, pour mon frère et son compagnon, qui doivent sortir de la ville cette nuit et gagner la campagne.
—[l leur faudra un bon cheval, car ils pourront ire reconnus et poursuivis ; avez-vous remarqué tomme nous avons été examinés en passant à la arrière ?
—Je le sais; et malheureusement il ne peut me
Jouer son meilleur cheval, parcequ'il boite ; il dit
néanmoins, que celui qu'il va me procurer est assez bon.
Toutes vos mesures sont-elles bien prises ?
—Depuis huit jours, je n’ai cessé de marcher pour hi; la nuit comme le jour, il m’a fallu aller prendre
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