EPILOGUE
Par une chaude nuit du mois de juillet 1842, trois voyageurs étaient assis dans une de ces voitures, à deux siéges, qui font le service des diligences dans les montagnes du Tyrol.
Le siége de derrière élait occupé par deux personnes, qu’à leurs costumes et leurs manières ou reconnaissait pour deux Anglais. L'un était un
homme d’une cinquantaine d’années, grand, grave, :
aux attraits distingués. Son compagnon, qui semblait à peu près du même âge, était petit, gros, gras, avec le visage rouge, joufflu, jovial, malgré une certaine teinte de tristesse dans son regard.
Le troisième voyageur, assis sur le siége de devant à côté du postillon, paraissait avoir une tren-
taine d'années. Son teint bruni, son œil noir, la.
coupe cantabrinne de son visage, tout annonçait le sang espagnol. Son front soucieux, traversé de rides précoces, comme si des chagrins ou des remords les
avaient creusées avant le temps, lui donnait un air
de mélancolie qui contrastait étrangement avec la fierté de son regard et le feu de ses prunelles. Il était silencieux et pensif, écoutant les mille bruits confus, indéfinissables de la vie universelle, au moment ou elle se réveille dans l’immensité des solitudes des montagnes du Tyrol, au flanc desquelles circulait la route que suivait la diligence, à quelques lieues en deça de Pirarelia, où l’on espérait arriver avant les grandes chaleurs de la journée.
Le jour n'était pas levé, mais ilne devaitpastare der à paraître bientôt. L’atmosphère, qui avait été
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lourd, commençait à se rafraîchir ; les feuilles des arbres commencaient à faire entendre leur frémissement sous le souffle embaumé de la brise, qui apportait par bouffées les émanations de la forêt.
Les deux petits chevaux haletaient en montant la côte rapide et sablonneuse ; le postillon sifilait ses chevaux, et pour les encourager, faisait claquer son immense fouet tyrolien. Des oiseaux effarouchés s’envolaient sous le feuillage. Bientôt on entendit le cri de la grive matinale qui, au loin, sur la pointe de la flèche d’un sapin, au haut du côteau, saluait l'approche de l'aurore, et s'écriait, aurait-on dit: # Ah ! oui...là-bas! tout là-bas, voilà le jour ! je le vois ; il luit, il luit.”
En effet c'était l'aurore, dans lorient, empourprant l'horizon. Le spectacle du lever du soleil, vu du sommet de quelques-unes des crêtes des montagnes du Tyrol, est bien ce qu’il y a de plus enchanteur, surtout à quel-ques lieues de Pirarelia. La nature est si grandiose dans ces montagnes ; les arbres gigantesques dont le profil se dessine si largement sur l'horizon au loin, bien loin dans les collines
. voisines ; le bruit du torrent au fond d’un ravin qui mêle sa profonde ‘voix aux mille bruits qui s’échap. pent de toutes parts de la’forêt ; le gazouillis joyeux des oiseaux qui saluent le lever de l’aurore, le bourdonnement des insectes, les cris effrayés de quelques écureuils qui grimpent aux arbres, courent sur les feuilles et, blottis l’un derrière une brancbe, l'autre dedans un trou, épient avec leurs petits yeux noirs, ronds, à fleur de tête, la voiture qui passe et le postil. lon qui siffle; tout semble, à cette heure, mêler sa voix en un immense CORRE pous célébrer l'apparition
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ache, l'autre
| St, Luc l'aime comme aux premiers jours ; a 1, nais-
de la lumière et le réveil de la nature sortant rafraichie de son bain de rosée, dont elle secoue les perles aux premiers rayons du soleil.
—C'est beau, n'est-ce pas ? dit le postillon à son voisin.
Celui-ci ne répondit que par un signe de tête, absorbé qu'il paraissait être dans la contemplation de l'immense panorama qui se déroulait graduellement à ses yeux. Le spectacle qui s'offrait à sa vue n'était pourtant pas ce qui l’occupait exclusivement ; deux fois il avait tressailli, en entendant quelques mots de la conversation des deux voyageurs anglais.
—Qui aurait dit, Sir Arthur, que nous nous ren-
contrerions dans les montagnes du Tyrol, quand nous
nous sommes quittés, il y a cinq ans, à Matance ? Vous, vous partiez à bord du Zéphyr, avec le capitaine de St. Luc ; et moi, hélas ! je restais à mon poste où les devoirs du consulat me retenaient. J'ai été bien éprouvé, et de bien cuisants chagrins ont fait blanchir ma vieille tête. Ah ! Sir Arthur, si vous saviez tout ce que j'ai éprouvé d’angoisses Mais n’en parlons plus. Vous avez été bien heureux, vous, d’avoir marié votre fille à M. de St. Luc. J'ai appris qu’il était millionnaire et l’un des hommes les plus charmants que l’on puisse voir, comme me disait ma pauvre Sara.
—Qui, mon cher M. Thornbull.
A ce nom de Thornbull, l'Espagnol tressaillit et prèsa plus d'attention.
—Uui, contiaua-t-il, je suis bien heureux en effet ; et depuis deux ans que ma chère Clarisse est mariée, elle n'a éprouvé que des jours de bonheur. M. de
549 tie où PkhotÉ
sance d'u bel enfant est venue, au bout d'un an dé mariage, couronner leur félicité. J'ai hâte d’arriver à Pirarelia pour les voir et les embrasser, ainsi que leurs jolies sœurs Asile et Hermine.
—Asile et Hermine ! Tiens ! je ne savais pas. Ah! je suppose qu’elles sont les sœurs de M. de St. Luc ?
—Justement. Ce sont deux gentilles Canadiennes, dont l’une, Asile, a épousé un jeune officier autrichien appelé Nogachn Dwirlf, dont le régiment est actuellement en garnison à Pirarelia. (C'est chez lui que je dois me rendre. N’arrêterez-vous pas à Pirarelia pour voir Clarisse ?
—Jmpossible, Sir Arthur, pour aujourd'hui ; il faut que je me rende au plus tôt à Skama ; c'est aujourd’hui le 14, j'aurais du y être hier, et je crains bien de ne pouvoir arriver avant la nuit.
M. de St. Luc serait si content de vous voir, et Clarisse serait si heureuse. Et je crois, M. Thornbull, que vous devez bien un peu de reconnaissance à M. de St. Luc, pour l’aide qu’il m’a fourni pour délivrer votr ‘lle des mains de ce scélérat de pirate, Cabrera.
—Sans doute que je lui dois des remerciments, et je les lui présenterai après-demain ; je reviendrai tout exprès de Skama, où il est de la pias urgente nécessité que je me rende de suite. Vous direz bien + des choses pour moi à M. de St, Luc, en attendant,
—Vous savez que s'il n'avait pas été la victime d'un infâme complot ourdi par un certain docteur Rivard, à la Nouvelle-Orléans, M. de St. Luc voulait aller à la poursuite de ce Cabrera. À
—Je le sais, je le sais. Ah! c'était affreux, mais . il en a bien été puni, ce décteur Rivard.
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tumace, a été revisé sur preuve que son adversaire avait été loyalement tué en duel, et il a été réintégré
Il y a deux ans, étant à la Nouvelle-Orléans, je me promenais un jour en compagnie du consul, et je remarquai assis sur les marches de la cathédrale, un mendiant, horriblement défiguré et avengle ; tout son visage était couturé et couvert d'escarres laissées par le feu.—Avez-vous entendu parler du Dr.Rivard, me dit mon compagnon ; c’est lui. Un incendie a détruit toutes ses propriétés ; il était riche, et ilest mendiant. L'explosion d’une bouteille de compositions chimiques dans son laboratoire, lors de l’incendie, lui a brûlé les yeux et la figure. Il aurait péri sous les décombres brûlants de sa maison, s’il u’en
eut été sauvé par les efforts surhumains d’un pauvre
petit idiot, qui aujourd’hui encore le nourrit des aumônes qu’on lui fait ; car l’aveugle inspire autant
de dégoût que d'horreur pour les infamies que l’on a découvertes sur son compte, depuis son accident qui.
est considéré comme un juste châtiment du ciel.
—En effet, c'est un juste châtiment, reprit Sir Arthur Gosford ; et je voudrais que l’infâme Cabrera, au lieu d’avoir été tué par la balle de la carabine de Trim, eut éprouvé un sort pareil.
—Ah ! détrompez-vous, Sir Aïfthur, reprit avec vivacité M. Thornbull, ce Cabrera était un grand coupable, mais il n'était pas infâme. ‘Il n’a pas été tué, mais il vit ; et il n’est plus un pirate, c’est lui qui a purgé les eaux de Cuba des pirates qui l’infestaient. Il a été gracié par les autorités de Cuba,
parcequ'il avait mérité son pardon. Non-seulement
il a été pardonné à Cuba, mais, en Espagne, le jugement qui l'avait condamné pour meurtre par cou-
dans sa fortune et son rang de comte de Mio!is, dont il héritait, son père étant mort. L’enlèvement de mon enfant était un crime sans doute, mais il m'en a fait demander pardon, après avoir été réintégré, et
sollicité la main de ma fille,qui m'avait assuré ellemême qu'il l'avait respectée aussi religieusement que si elle eut été sa sœur.
—Ah ! c'est différent, et que lui avez-vous dit quand vous l’avez vu ?
—Je ne l’ai jamais vu. Je l'ai beaucoup cherché, mais n’ai pu le rencontrer. Il m'écrivit d'Espagne pour obtenir son pardon ; je ne pus oublier qu'il avait une fois sauvé la vie de mon enfant, et je lui pardonnai. Quelques mois après, il me fit part du jugement qui le réintégrait dans sa ‘fortune et son rang, et me demanda en même temps la-:main de ma fille. Je n'aurais pas eu d’objection pourvu que Sara y eut consenti. Hélas! pauvre enfant, elle n’était plus à Cuba ; elle était entrée dans un couvent pour se faire rehigieuse. Je l’écrivis au comte de Miolis ; je ue sais s’il a reçu ma lettre, j je n'en ai pas entendu parler depuis.
—Prènez donc garde, dit le postillon, en s’adressant à son voisin, vous m’écrasez le pied sous le talon de vos bottes.
Peu de temps après, on arrivait aux premières maisons de Pirarelia ; le postillon sonna du portevoix, et fit claquer son fouet d’une Lee formidable.
Nous voici à l'hôtel du village où vous voulez rennes, dit-il, en se tournant vers Sir Arthur.
Le pes les malles de Sir Arihur eurent été descen-
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âues, celui-ci voulut encore insister pour que M.
Thornbull restât passer quelque temps à Pirarelia.
—Je ne voulais pas encore vous dire la raison qui. me force à me rendre sans retard à Skama ; maïs afin que vous n'ayez plus de raison d’insister, je dois vous annoncer que ma fille est au couvent de la Rédemption ; elle doit prononcor ses vœux demain matin à huit heures. A sept heures ce soir, avec les portes âu couvent, se ferment aussi les portes du monde pour mon enfant. Il ne sera plus permis à aucune personne du dehors de lui parler, les règles sont strictes à cet égard. Je sais que je n’y arriverai pas à temps ce soir, mais j'espère que demain matin on laissera un père voirson enfant pour une dernière fois. Vous pouvez donner ces explications à M. de St. Luc. ;
Le voyageur espagnol, qui avait entendu ce que venait de dire M. Thornbull, tressailiit vivement ; il regarda à sa monire, sauta lestement à terre, et s’approchant du postillon qui faisait boire ses chevaux, il lui demanda s’il devait conduire la diligence jusqu’à Skama.
—Oui, répondit ce dernier, en regardant d’un air étonné ce silencieux voyageur qui parlait avec animation. î
—AÀ quelle heure pouvez-vous y arriver ?
Pas avant le milieu de la nuit prochaine ; les côtes sont longues et fatigantes.
Quelle est la distance ?
—Quinse bonnes lieues.
—Combien de relais d’ici là ?
—Deux sans compter celui-ci.
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—Puis-je me procurer des chevaux assez vigoureux pour que je m'y rende à cheval avant cinq heures cet après-midi. Voici vingt francs, ajouta-til en ‘lui mettant une pièce d'or dans la main, si vous pouvez me faire avoir des chevaux convenables pour que je fasse le trajet à temps, je vous donnerai encore une semblable somme à Skama.
—C'est bien, dit le postillon en mettant la pièce dans sa poche après l'avoir examinée. A un petit quart de lieue d’ici nous alions changer de chevaux, ju vous procurerai ce que vous désirez et je vous ferai donner un papier pout que vous puissiez avoir ce que vous désirez aux autres relais.
Pendant qu’on préparait un vigoureux cheval au cavalier espagnol, celui-ci prenait un léger déjeuner. Avant de monter en selle, il écrivit quelques mots sur un papier, qu’il plia et cacheta, puis le donna au postillon en lui recommandant de ne le remettre à M. Thornbull qu’une heure après son départ.
A quelque distance du village de Skama, perdu presque au milieu de la solitude des montagnes, se trouvait .le couvent des sœurs de la Rédemption ; ordre eloîtré, dont la règle austère et la discipline sévère lui avait donné un caractère de sainteté, qui avait étendu sa réputation, justement méritée, dans tout le pays.
Après avoir parcouru un sentier sombre sous la vaute des grands arbres de la forêt, en arrière de Skama, on arrivait, au bout d’une dizaine de minutes de marche, au pied d’une colline, d’où l’on apercevait sur le sommet en haut, très-haut, une masse grise, sombre, droite et longue : c'était la façade du
couvent ei son mur d'enceinte, .
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leval au éjeuner.
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