‹ Une de perdue, deux de trouvée [microforme]Chapitre 69 sur 72 · PT LL. UE LE ES · texte numérisé non relu

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Le couvent et ses dépendances occupaient un terrain spacieux, Un mur de pierre de quigze pieds de haut l’enceignait de trois côtés, l'arrière se trouvant naturellement protégé par le flans d'un rocher, coupé à pic, qui s'élevait à plus de trente pieds etqui le surplombait. Rien de froid, rien de triste, de désolé comme la vue de cette demeure aperçue du pied de la colline.

L'intérieur de l’enclos offrait néanmoins un contraste bien frappant à part les sombres et massifs édifices ; des cours spacieuses, un vaste jardin, puis au bout du jardin une belle allée, sablée, ratissée, large, sous une vuûte continue d'arbres au feuillage tou®u, s’étendait jusqu’au fond de l’enclos et se perdait en diverses petites allées dans un frais bosquet au pied du rocher. Une source vive, limpide comme du cristal, s’'échappait du pied de ce rocher, coulait, d'abord paresseuse, dans un lit de mousse sur uñ terrain uni; puis courait en serpentant dans le bosquet ; puis, arrivée à une pente plus rapide, galoppait en riant sur un fond de sable fin couvert de petits cailloux blancs, formant ça et là de petites cascades, où venaient boire les oiseaux du bocage, les ailes frémissantes et étendues sur l’'écume rafraichissante. Sous les arbres, de vertes pelouses, des gazons fleuris entretenus avec soin, invitaient au silence, à la contemplation ou à la réverie.

Cet endroit paraissait bien beau, bien frais, bien délicieux pour des religieuses dont la vie était, disait-on, si austère ! Soyez tranquille, cette allée et ce bosquet étaient réservés aux novices, pour les heures de récréation ou les jours de congé.

Il était six heures du soir ; les grandes ombres des

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pins enveloppaient le bocage dans une demie obscurité. Au pied d’un arbre, sur l'herbe fraîche, était assise une jeune fille, belle et blo” de ; elle tenait à Ja main une rose qu'elle effeuilliic d’un air distrait, jetant les pétales détachées dans l’onde du ruisseau. Quelle est donc cette étrangère ? elle n’a pas le costume des religieuses, pas même celu. des novices. ‘Ses vêtements sont plutôt ceux du monde que ceux d’une maison du Seigneur ; ses cheveux en boucles retombent sur ses épaules, uue fleur solidaire est attachée à son corsage, ses petits pieds sont chaussés de souliers de cuir verni. (Cependant elle paraît triste, son regard mélancolique suit les feuilles de sa rose qu'emporte le courant, pour aller bientôt s’engloutir dans le gouffre du torrent qui mugit au pied de la montage. A:-t-elle un regret, ou pense-telle à la nuit du tombeau dans laquelle doit s’ensevelir pour toujours son existence: de jeune fille ? Encore une heure, une seule heure de vie dans le moñde ! il est six heures, à sept heures les portes de la vie doivent se fermer sur sa jeunesse pour l’en- ‘foncer dans les rigueurs du cloître. Cette jeune fille, c'est une novice au dernier jour de sa probation ; ce jour, pour la dernière fois elle revêt les parures du siècle, pour ne plus les revoir jamais. Ce dernier jour est pour elle comme un jour de fête; c'est pourquoi elle n’a pas suivi ses compagnes, quand la cloche a sonné six heures ; il lui est permis de donner la dernière heure au plaisir, si elle le veut ; à la solitude si elle Le préfère ; à la rêverie et à la réflexion, si elle s'y sent entraînée. Toute la journée jusqu’à sept heures, il lui est permis de recevoir, au parloir, les visites que ses parents ou ses amis désirent

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lui faire, pendant qu’elle est encore de ce mon. … Mais à sept heures, elle mourra pour le ess etne vivra plus que pour Dieu !

Ne lui reprochons pas cette journée de liberté ; elle n’a pas bien iongtemps à en jouir. Elle, pauvre étrangère, nul parent n’est venu lui faire visite ; pas un ami n’est venu lui dire adieu, ou lui souhaiter un bon voyage dans le long pélerinage qu'elle entreprend si jeune, pour se rendre au calvaire, où mourut par amour pour l'humanité notre Sauveur Jésus- Christ.

Quand elle eut effeuillé sa rose, elle demeura quelques instants pensive ; puis elle tira de la poche de sa robe un petit cahier recouvert en maroquin rouge. C'était son journal. Elle le regarda d’un air plein de mélancolie, laissa échapper un soupir, puis, l’ouvrant, elle en détacha un feuillet, le déchira sans le lire et en jeta les morceaux dans l’onde fugitive. Elle en déchira ainsi plusieurs feuillets, puis elle suivit des yeux ces petits morceaux de papiers qui, doucement entraînés, semblaient, sous l'impulsion du courant qui les agitait, saluer la jeune fille et lui dire un dernier, un éternel adieu. Elle laissa échapper encore un soupir ; sa main cessa d’arracher les feuillets ; elle resta immobile, la vue fixée sur son

petit cachier ; les larmes, qui voilaient ses paupières,

l'empêchaient de voir, mais pourtant elle lisait ; étaitce de souvenir, était-ce avec les yeux de l’âme ? Peut-être est-ce une indiscrétion que de jeter un regard sur ces. pensées intimes, sur ces secrets du cœur de la sainte enfant qui, ea ce moment, les ignorait peut-être elle-même, ou du moins cherchait à les oublier en en détruisant ces feuillets, muets déposi-

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,,......0h ! mon Dieu, avait-elle écrit, vous savez avec quelle soumission jai fait le sacrifice de ma vie ; et si vous permettez que je garde au fond de mon cœur un amour si profond, que ni le temps, ni les larmes, ni la prière, ni le jeûne n'ont pu l’effacer, pour celui qui sauva mes jours, c'est que cet amour ne vousest pas désagréable...Oh ! Antonio, comme je t’aiaimé, comme je t'aime encore, comme je t’aimerai toujours! Je n’espère plus te voir ; bientôt je ne serai plus de ce monde. Je ne sais situ vis encore ; depuis deux ans je n’ai pas eu de nouvelles de ma famille. Mon père même ne m'a pas écrit depuis deux ans que j'ai reçu sa dernière lettre. IL m'écrivait que mon Antonio avait été réhabilité parmi les grands de l'Espagne, auxquels il appartenait par son rang et sa fortune. J'ai eu alors un doux espoir de le revoir, mais je ne l'ai point revu. Peut être m'at-il oublié..…....Oh! mon Dieu, peut-être en aimet-il une autre ! Qu'est-ce que je dis ? ma raison s'égare : pourquoi ne pourrait-il pas en aimer une autre ? Doisje être égoïste? Ce n’est pas pour moi que je l'aime, c'est pour lui, lui mon sauveur. N'est-ce pas parce que je l’aime pour lui seul, que je veux faire abnëgation de, tout au monde pour pouvoir prier pour lui, et offrir au ciel le sacrifice de ma jeunesse et de ma vie pour son bonheur éternel ?.........”

Ces feuillets, elle les déchira comme les autres, et quand elle les eut tous détruits et jeté à l’eau, elle se mit à pleurer.

En ce moment elle entendit la cloche du couvent sonner. Quoi ! dit-elle, déjà sept heures ! Elle prit la fleur attachée à son corsage, la porta à ses lèvres, puis la déposa au pied de l'arbre et se leva pour

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regagner le couvent à pas lents.—Oh ! mon Dieu, se disait elle, mon sacrifice est fait ; si je ne l’aimais pas je n'aurais pas de mérite à abandonner le monde, ce monde qui m'abandonne : pas une amie, pas un parent n’est venu me voir aujourd'hui. Mon père, oh ! mon père, vous aussi vous m'avez abandonnée, et pourtant je vous ai écrit pour vous annoncer le jour de ma profession et vous prier de venir. Toute la journée je vous ai attendu, à chagr ‘stant j'espérais être appelée au parloir. Mais il est .ept heures ! Quand vous-même viendriez, il est maintenant trop tard. Je marche vers le couvent; quelques pas encore, et j'entrerai dans ma tombe ; quelques instants de plus, et je serai morte, morte pour lui, pour vous, pour tout le monde ! Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! Ainsi soit-il..

L’atmosphère était lourd, de gros nuages sombres couvraient le ciel. Dans les montagnes du Tyrol un orage ne met pas beaucoup de temps à se former ; et le tonnerre, répercuté par l'écho des montagnes, est quelquefois terrifiant. Elle hâta le pas, bientôt elle vit accourir au devant d’elle une des novices.

—Venez vite, lui dit celle-ci aussitôt qu'elle fut à la portée d: la voix ; quelqu'un vous demand: au parloir.

—Au parloir ! mais il est sept heures sonnées !

—Pas encore ; ce n’est que la demie de six que vous avez dû entendre. Mais venez on il n'y a plus qu’un quart d'heure.

—Mon père !pensa-t-elle et se saiioit tout haut.à elle-même.

—Non, répondit la novice ; mais quelqu'un qui dit venir de sa part. |

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Et toutes deux hâtérent le pas. Arrivées au couvent, la prieure, vieille religieuse à la figure sévère, fit signe à la novice de s'éloigner, et s'adressant à celle que l’on faisait demander au parloir, lui dit :

—-Le quart d'heure est sonné, vous savez qu’il ne vous est plus permis d’aller au parloir ; vous n’appartenez plus au monde depuis la demie de six; jusqu’à sept heures, cependant, vous pouvez, en ma compagnie, voir et parler encore aux personnes du dehors, à travers la grille du guichet, pourvu que ce soit pour affaire indispensables. Si vous le désirez, j'irai parler à cette personne pour vous, afin que vous ne soyez pas distraite des pensées qui doivent vous occuper exclusivement pour vous préparer à l'heure qui approche.

—Ma mère, c’est quelqu'un qui vient au nom de mon père |

—C'est bien ! vous pouvez venir, la règle le permet.

Dans le parloir, un cavalier couvert de poussière, marchait avec impatience, faisant retentir sur les dalles de la salle ses éperons ensanglantés. Il regardait à sa montre, puis à la porte en chêne, forte, épaisse, noire qui communiquait avec l’intérieur du monastère. Ilentendit des pas dans le corridor ; il s’approchât en tren.svlant malgré lui sous le poids de son émotion, il Ôta son chapeau et essuya de son mouchoir blanc la sueur qui ruisselait sur son visage.

Eu ce moment, au lieu de la porte qu’il s'attendait à voir ouvrir, une plaque de fer coula entre deux rainures verticales et lui laissa voir, à travers la grille du guichet, à quelques pasen arrière, une religieuse. grande, grave, sèche, tenant une jeune fille par la main. C'était olle ! Toutes deux tenaient la vue baissée,

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—Sara ! cria-t-il en espagnol d’une voix presque suffoquée par l'émotion, enfin je vous retrouve !

À ce son de voix trop bien connu, une pâleur subite envahit les traits de la jeune novice, un frisson courut dans ses veines, puis s’élançant, les bras tendus, vers la grille, elle s’écria “ Antonio ! ”

La prieure, étonné, la saisit par sa robe et lui dit : —Mais que fais-tu donc là, mon enfant ?

Revenue de son trouble, et, son agitation un peu calmée, elle répondit :

—C'est mon frère.

—Tu n'as plus de frère maintenant !

—Mon frère en Jésus-Christ, ma mère ! ne puisje lui parler ?

—Sans doute, mon enfant ; mais avec calme, parler de manière à ce que je vous comprenne.

—ÏIl ne parle pas l'allemand, mla mère de vous traduirai ce qu'il dira.

Puis se tournant vers le visiteur, elle fit un violent effort et ayant réussi à surmonter son émotion, elle lui dit :—Ma mère ne comprend pas l'anglais, je dois lui traduire ce que vous me direz dans cette langue.

—#$Sara ! oh! Sara, comme je vous retrouve après cinq aas d'absence ! Quelle froideur !

Monsieur, reprit-elle, je ne sais ce que vous voulez dire ; apprenez que je n’appartiens plus au monde. Pourquoi êtes-vous venu demander à me voir en ce lieu, où tout appartient au Seigneur ?

—Vous voulez renoncer au monde, je le sais ; mais je sais aussi que vous n’avez pas encore prononcé vos vœux, que ce n’est que demain à huit heures que le sacrifice sera consommé ; et c'était pour vous voir,

pour vous parler avant que cette heure fatale ne fut “

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arrivée, pour vous dire que depuis deux ans que je vous cherche partout. J'ai visité tous les couvents de votre patrie, de la France, de l'Espagne ; vous demandant à toutes les portes des monastères, et ne vous trouvant pas. Ah ! Sara, ayez pitié de moi !

—Pourquoi me cherchiez-vous, monsieur ?

—Pour vous demander pardon, comme je lai obtenu de votre père ; pour vous supplier de ne pas ie conserver de haine ou de mépris ; pour que vous me disiez de votre bouche que vous ne me maudissez pas.

—Est-ce que Jésus-Christ n'a pas pardonné à ses persécuteurs ?

—Vous me pardonnez donc ?

—Jésus-Christ n’atil pas prié son Père de la faire grâce en sa faveur, parcequ’ils ne savaient ce qu'ils faisaient. |

—Oh ! si tu savais, reprit Cabrera, avec : éclat dans sa voix, ne pouvaut plus réprimer l’exaltation de sa parole, les jours d’angoisse que j'ai passés ; si tu savais les nuits d'insomnie pendant lesquelles l’horreur de mon crime me torturait, tu me pardonnerais à cause de tant de douleurs, et non pas seulement par devoir de religion ; mon crime, c'était parce que je t'avais trop aimé. Pour toi, j'ai renoncé à ma vie de corsaire, qui me faisait Forreur ; je voulais te le dire.

——Je l'ai su.

—Pour toi, j'ai obtenu mon pardon.

—Je le sais ;.........mais ponrquoi me dire tont cela ? continua-t-elle d'une vo 1ible et émue.

—Pour toi, j'aiobtenu quel revisât en Espagne. |

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