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CHAPITRE II

LE ZÉPHYR, ï

Depuis quelques jours un brick avait jeté l'ancre dans la rade de Matanzas. L'arrivée de ce navire dans ce port de l’île de Cuba 1ivait causé aucune

émotion d’abord. Il y en arrive tant tous les jours et de tous les pavillons et de toutes les formes.

Cependant, le troisième jour, lorsque le bon peuple de la ville vit que le navire ne faisait pas mine d’accoster, on commença à faire des conjectures. Puis la forme si élancée de sa proue ; sa coque si longue et si étroite, toute noire ; la hardiesse de sa mâture inclinée en arrière; ses immenses voiles qu’il déployait au vent quand il entra dans le port, et maintenant ferlées ; ses douze sabords ouverts qui montraient les dents, comme des dogues en colère, tout cela excita fort les soupçons des habitants paisibles de la bonne ville de Matance.

—Mais dites-donc, demanda un signor à son voisin qui 4e trouvait près de lui sur la jetée, que pensezvous de ce vaisseau tout noir, là-bas à l'ancre? On n’aperçoit personne à bord. Ne dirait-on pas qu'ils craignent de se montrer ?

—Je suis aussi ignorant que vous sur le compte de cet étrange navire. Quelques-uns pensent que c'est un écumeur de ner, d’autres disent que c'est un négrier qui arrive de la côte d'Afrique.

—Les autorités n’ont-elles pas envoyé reconnaître ? C'est drôle tout d'même ; il me semble que l’on y devrait faire attention. Si ce sont des pirates, faut. être sur nos gardes.

—Je crois que les autorités sont informées, car ce matin on dit que le canot de ce brick est venu à terre, deux hommes en sont sortis et se sont dirigés du : côté du Consulat Américain. A peine s’il 8tait jour et l’un d'eux était enveloppé dans un léger manteau de soie cirée. Au bout d’une demi-heure on les a vus sortir du Consulat Américain; entrer au bureau de

semaines auparavant on ävait signalé dans ces pâra-

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la douane d'où ils sont repartis pour leur navire.

Depuis ce temps on ne sait plus rien.

—]] ne serait pas mauvais, tout d'même, de veiller cette nuit sur leurs mouvements.

—Ils sont suspects, je sais que ce matin un caboteur ayant voulu approcher du navire avec son squif chargé d’oranges, un gros nègre armé d’une immense fourchette de cuisine lui a crié que, s’il ne s’en allait pas de suite, il tirerait sur lui à coup de carabine. Le caboteur dit qu’il croit avoir aperçu sur l’un des plis du pavillon, que nous voyons roulé et attaché à mis mât, une tête de mort avec deux os en croix.—C'est un pirate, prenons garde.

—Je suis de votre avis.

Ces deux personnes se séparèrent pour aller rapporter dans leurs familles les conjectures qu’elles avaient faites, sur le compte du prétendu pira!-. Avant le nuit toute la ville était en rumeur. Plus d’une jeune signora passa une partie de la nuit agenouillée aux pieds de sa Madone ; plus d’une vieille fille s'effraya des excès que l’on devait s'attendre à voir commettre par ces bandits, si les autorités ne doublaient pas les gardes. Et pourtant les autorités ne doublèrent pas les gardes, et la nuit se passa comme les autres sans désordres ; et les vieilles etles jeunes filles se levèrent le lendemain matin comme à l'ordinaire, les yeux pourtant un peu caves et les joues un peu blèmes de peur et d’insomnie.

Quoique les frayeurs de ces bonnes gens ne fussent

nullement fondées à l'endroit du joli brick qui

balançait si coquettement ses mâtures effilées, il faut aussi leur rendre cette justice de dire que quelquer

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ges un véritable pirate, dont la description correspondait assez avec celle du navire qui, à cette heure, reposait bien innocemment sur ses ancres dans la rade.

De bien bonne heure, ce matin là, il y avait un grand nombre de personnes rassemblées sur les quais, examinant avec des lôngues-vues le vaisseau suspect. A bord, tout semblait dans la plus grande solitude. Les voiles ferlées n’annonçaient pas un prochain départ. Un homme, un seul homme, en chemise rouge avec un chapeau de toile cirée noire, se promenait lentement sur le gaï!lard d’avant, famant tranquillement un cigare, pur havane, dont les bouffées, lancées à pleine bouche, s’élevaient en décrivant des ronds qui allaient en s’élargissant jusqu’à ce qu'ils se perdissent dans l’espace. Pas un soufflé de vent ne déraugeait la symétrie des ondulations que formait la fumée en giroyant dans les airs. De temps en temps il regardait le ciel, puis la lisière du ruban rouge qui pendait au haut de la lèche du mât d’artimon, comme pour découvrir de quel côté viendrait la brise du matin au lever du soleil. Le ciel était pur et sans nuage ; aucun souffle n'agitait la surface des eaux ; la houle de la mer, qui se faisait sentir dans la rade où eile venait mourir, balançait seul et lentement les vaisseaux qui y reposaient sur leurs ancres.

Longtemps les curieux attendirent et ne virent rien qui put rompre la monotomie du vaisseau ‘suspect.

Vers huit heures, un pavillon blanc futhissé audessus du consulat anglais, édifice gothique à côté de la maison de douane, qui dominait l’un des bassins du quai où se tenait rassemblée par groupe cetié Me de hi, inquiets el curieux,

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sc —Tiens, regarde} donc vous autres, cria un des | re, curieux, voici un signal que fait le consul anglais es le. au vaisseau noir en rade. Ce ne serait donc pas un SEM nn pirate ; c'est peufêtre une croisière anglaise ? M. es —Non, il vient de hisser son pavillon. C'est le | au pavillon américain, je le reconnais bien ‘avec ses nt de étoiles d’or sur un fond bleu à longues raies rouges. | ro- —Ï] montre aussi un pavillon marchand, cria un | ve troisième. Mais c’est tout d'même étonnant qu'un à | se vaissean marchand ait autant de sabords et si bien 'aas | nt garnis ! I | leé —Je vois des matelots monter comme des singes lé- dans les mâts, dit un quatrième personnage qui, une us- longue-vue braquée sur le brick, en examinaïit les un À mouvenents. Ils déferlent les voiles. Voilà qu’on desla: Æ cend la chaloupe. Elle vient à terre; nous allons les savoir ce que tout cela veut dire.

la —Quatre bras vigoureux dirigeaient en effet une la chaloupe vers les quais du consulat anglais. Un jeune de homme tenait le gouvernail. Son teint hâlé par le du ! soleil des tropiques annonçait une nature endurcie ie fe M aux rudes travaux de la mer. Ses mains, un pen Durs ni blanches pour un marin, n’accusaient pas un homme FN ir | accoutumé aux durs exercices de la manœuvre. Des O- . pantalons de toile blanche, une cravate de soie noire

| négligemment nouée au col sur une chemise de toile nos pe fine de Hollande, un gilet bleu ciel, un chapeau

rond de paille de Panama retenu à la boutonnière de son gilet par un ruban, tel était le costume de ‘os celui qui guidait la chaloupe. Fa En touchant terre lé jeune homme sauta leste- 6 ment sur le quai, dit quelques mots à voix basse aux deux matelots, et se dirigea vers.le consulat anglais

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oùilentra. Les deux matelois restèrent dans l'embarcation. d

Ce jeune homme qui venait d'entrer chez le consul anglais, c'était Pierre de. St. Luc, ou comme les matelots du Zéphyr l’appelaient, le capitaine Pierré.,

Le rôle que le capitaine Pierre joue dans cette histoire est assez important pour qu'on nous permelte d'en dire un mot.

Pierre n'avait jamais connu son père ni sa mère. Tout ce qu'il savait de sa naissance, c’est qu'il ‘tait né au Canada, dans quelqu'une des seigneuri du

District de Montréal. Amené à la Nouvelle-Orléans,

à l’âge de six ans, par Alphonse Meunier, Pierre ne connaissait de son pays natal que le nom ; et quoiqu'il ent plus d’une fois questionné le père Meunier sur sa famille et sa patrie, celui-ci avait toujours évité de lui répondre directement. Tout ce qu’il en avait pu savoir, ‘‘ c’est qu’un jour il lui fournirait les moyens de découvrir ses parents, que, pour le moment, de puissantes raisons le forçait de tenir ignorés.”

Du reste le père Meunier aimait le jeune Pierre avec une tendresse toute paternelle. Doué des plus exrellentes qualités du cœur et de l'esprit, Pierre,

tout jeune encore, savait apprécier la tendresse du

père Meunier qui, comme il le pensait, n’était que son père adoptif. |

Les maîtres les plus renommés pour les armes, la danse, la gymnastique et tous les exercices qui peuvent former un jeune homme, furent donnés au jeune

:. Pierre. IL sut si bien profiter de ces leçons, qu'à ..… l'âge de dix huit-ans il était le meilleur valseur de la Nouvelle-Orléans et le plus intrépide cavalier qu'on

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eut vu depuis longtemps, soit aux chasses au renard soit aux courses au clocher.

Mais si ces exercices avaient développé chez le jeune Pierre la force de ses muscles, ils avaient aussi un peu trop excité chez lui la disposition à la dissipation. Sans être querelleur par caractère, il : trouvait une sorte de jouissance dans l'excitation flèvreuse que procurent l'orgie et les rixes qui pres. que toujours à la Nouvelle-Orléans, les accompagnaient : il s’y livrait avec trop d’ardeur.

IL était reconnu le meilleur boxeur des cercles du café qu'il fréquentait. Dans un assaut aux coups de poings, il avait fait demander quartier au premier maître de boxe de la cité. Un soir, à la sortie d’une représentation au théâtre d'Orléans, ayant lancéune pierre à travers les vitres d’une lanterne, deux watch- . men s’élancèrent sur lui pour l'arrêter : d'un coup de

pied il rompit trois côtes à l’un d’eux et d’un coup de. /

poings brisa la machoire à l’autre, fit un bond en arrière et en un instant il avait disparu, sans que personne eut pu l'arrêter. Quoique son jeune âge ne fût pas une excuse pour ses’escapades, qui devenaient un peu fréquentes, nous devons ajouter néanmoins à sa louange, qu'ayant appris que l’un de ceux qu’il avait blessés était un pauvre homme, père de famille, qu’il venait de priver pour quelque temps des moyens de gagner sa vie, il lui envoya porter sa bourse avec tout ce qu'il y restait d'argent pour ses menus plaisirs de la semaine.

Enfin, une affaire sérieuse que s'était faite le jeune Pierre, à l'occasion d’une affaire d'amour à la guinguette, le força de se cacher pendant-plusieurs jours.

Il avait eu le malheur de tuer son tn — dans :

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| un duel qui eut lieu à la carabine avec un Créole ë Louisianais. Le père Meunier fut obligé, pour ie a | soustraire aux recheches de la police, de le faire ü | embarquer secrètement à bord d’un navire qui par- 1£ f | tait pour le Hävre. ï r | | €: r'mier voyage de Pierre, à l’âge de dix-nuuf 1 b "| . & ,.se.érmina son goût pour la mer. l | C'était son plus grand plaisir de monter dans les 4 le | mêls, de courir sur les vergues, de monter parles À e Eu haubans du mât d’artimon et de descendre par le 4 h x. beaupré, en se laissant glisser par lesétais du hunier ! si ER de la misaine. D Of:

| | : Pierre passa deux ans à Paris, visita les principales 1 | ut villes du Continent, et après avoir fait uñ séjour de | et de six mois à Londres, revint à la Nouvelle-Orléans, où to l son goût pour la marine se réveilla avec tant de fre Li . force, que le père Meunier ne rrut pouvoir mieux 4 br | faire, que de le re, ettre sous les soins du capitaine | Sa | Frémont, pour lui ‘ire faire son apprentissage de ses F! marin. D qu | Au moment où nous parlons, Pierre avait vingt cul sept ans, et il était capitaine du Zéphyr depuis trois ! tot ans. L un ne Un grand changement s'était opéré dans son carac- 4 roi oo ère et son comportement, depuis qu'il s'était vu ! cie “AE maître absolu à bord d’un vaisseau, ayant sous sa À de À ns responsabilité la vie des matelots et des passagers, 4 per CR les biens de son armateur, l'honneur de son pavillon J épe st et sa réputation de marin. | T : Un peu brusque dans ses façons, il savait néan- dr

# = mors-plaire pe ses manières pleines d'aisanceet : de noblesse. Naturellement vif et bouillant, il s'é- | RL. +udiait à conserver son sang-froid et à rester calme :

le au milieu des scènes les plus excitantes. Poli, se ie $ affable et gai, il était l’âme et l'agrément des sociétés Fa re | où ilse trouvait. Franc et ouvert, il attirait la conuw | flance. Brave jusqu’à la témérité, mais sans fanfa- 4e | ronnade, généreux jusqu’à la prodigalité, il eut mer, uf beaucoup d'amis et encore plus d’envieux. Ses mate- 2 lots l’aimaient comme on aime un père ; il était bien les 1 leur père par l’attention et les égards qu’il avait pour les | eux. Les preuves qu'il leur avait données de son le à | habileté comme marin, dans les plus périlleuses ier 1 situations, lui avaient acquis leur plus entière con- L fiance.

les Les exercices de la mer et une vie pleine d'activité

de et de dangers avaient développé avantageusement

où toutes ses qualités corporelles et intellectuelles ; son Net ‘ds 1 front haut annonçait l'intelligence. Son œil noiret Vie eux 1 brillant semblait percer jusqu’au fond de la pensée. 4 ine | Sa bouche petite, ses dents régulières et blanches,

de ses lèvres ‘vermeilles, semblaient inviter le plaisir Te

quand il souriait. Sa haute stature, ses épaules mus- 10

ng- À | vulaires et charnues, ses brasnerveux,s1 taille souple, \

tout annonçait chez le capitaine Pierre, une force et une activité extraordinaires. Mais s’il élait grand, Fee robuste et vigoureux, toute cette vigueur était gra- | RTE cieuse, parce qu'elle était symétrique sans avoir rien de roide ni de gêné. Plus noble tête ne se balança peut-être jamais plus gracieusement sur d’aussi larges épaules et une aussi vaste poitrine.

Tel était le capitaine Pierre ou ce “ gueux de Pierre,” comme l’appelait feu M. Alphonse Meunier, Laissons-le avec Monsieur le Consul Anglais et retournons un instant à la chaloupe, que nous avons | Ines au port, ‘

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